par Nick Pinto | 25 juillet 2016

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Accep­­ter pour conti­­nuer

Side­­walk Labs et LinkNYC ont décliné mes demandes d’en­­tre­­tien avec Docto­­roff ou n’im­­porte quel autre employé de l’en­­tre­­prise par l’in­­ter­­mé­­diaire de leur agence de rela­­tions publiques. Un porte-parole de CityB­­ridge m’a néan­­moins confié que le consor­­tium allait dépen­­ser envi­­ron 270 millions d’eu­­ros dans la concep­­tion et l’ins­­tal­­la­­tion des bornes LinkNYC et du réseau fibré de New York. Cela peut paraître cher, mais Docto­­roff a fait comprendre à son inter­­­lo­­cu­­trice qu’il espé­­rait « en tirer beau­­coup d’argent ». Larry Page s’est récem­­ment exprimé au sujet de Side­­walk Labs. D’après lui, leurs acti­­vi­­tés sont « très diffé­­rentes du busi­­ness prin­­ci­­pal de Google ». En réalité, c’est à peu près la même chose.  Comme Docto­­roff l’ex­­pliquait au Yale Club, LinkNYC gagne de l’argent de la même façon que Google : en collec­­tant les infor­­ma­­tions des utili­­sa­­teurs qu’ils réuti­­lisent pour vendre des espaces publi­­ci­­taires. « En récol­­tant les acti­­vi­­tés de navi­­ga­­tion des gens qui utilisent le wifi – de façon anony­­mi­­sée et regrou­­pée –, on peut ensuite envoyer des publi­­ci­­tés ciblées aux personnes à proxi­­mité et, au fil du temps, les loca­­li­­ser grâce à diffé­­rentes choses, comme les services de loca­­tion. C’est comme si nous repro­­dui­­sions l’ex­­pé­­rience numé­­rique dans le vrai monde. »

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Une borne Link à New York
Crédits : LinkNYC

Les précé­­dentes incur­­sions de Google dans l’es­­pace physique ne sont pas rassu­­rantes. De 2008 à 2010, la société a envoyé des voitures remplies de camé­­ras dans le monde entier pour créer Google Street View. On a appris plus tard que les voitures étaient aussi équi­­pées de détec­­teurs de wifi, qui pompait les données de tous les wifis ouverts devants lesquels ils passaient pour les stocker dans un complexe, dans l’Ore­­gon. Quand Google s’est fait prendre, ils ont tenté de faire passer ça pour une simple erreur, mais un rapport de la Commis­­sion fédé­­rale des commu­­ni­­ca­­tions a révélé plus tard que les ingé­­nieurs de Google avaient non seule­­ment expres­­sé­­ment voulu collec­­ter ces données, mais que les chefs de projet étaient au courant de ce qu’il se passait. En 2013, la société a fini par payer plus de 6 millions d’eu­­ros d’amendes lors de procès émanant de 38 États. Un chiffre timide en compa­­rai­­son de l’an­­née précé­­dente, lorsque Google a dû payer 20,5 millions d’eu­­ros après que des jour­­na­­listes du Wall Street Jour­­nal ont révélé qu’ils utili­­saient une astuce d’en­­co­­dage pour contour­­ner les protec­­tions d’anti-traça­­bi­­lité des iPhone. En Europe ces  dernières années, Google a été reconnu coupable de plusieurs incar­­tades allant du compor­­te­­ment mono­­po­­lis­­tique à la viola­­tion répé­­tée des poli­­tiques de confi­­den­­tia­­lité de l’Union euro­­péenne. Sachant cela, on comprend que Google et ses parte­­naires prennent soin d’as­­su­­rer le public que LinkNYC n’est pas une machine de surveillance mons­­trueu­­se… À chaque étape du déve­­lop­­pe­­ment du projet, CityB­­ridge, Side­­walk Labs et les respon­­sables muni­­ci­­paux ont systé­­ma­­tique­­ment balayé les inquié­­tudes quant à son impact sur la vie privée des utili­­sa­­teurs avec les mêmes paroles rassu­­rantes : la seule donnée person­­nelle que le système demande aux utili­­sa­­teurs est une adresse mail valide qui, d’après eux, peut être un compte jetable. LinkNYC ne pistera pas les utili­­sa­­teurs indi­­vi­­duel­­le­­ment, il ne s’agira que d’une analyse de données utili­­sa­­teurs « anony­­mi­­sées et regrou­­pées ». Sans comp­­ter que CityB­­ridge est limité dans sa conduite par une poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité qui expose ces termes et restreint son utili­­sa­­tion des données de LinkNYC.

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Crédits : LinkNYC

L’en­­nui avec le stockage anony­­misé des données, c’est qu’il n’est pas diffi­­cile d’in­­ver­­ser le proces­­sus. Combien de personnes partagent votre signa­­ture numé­­rique et exécutent une appli­­ca­­tion précise sur un modèle de télé­­phone précis avec une version d’OS précise ? Combien de ces télé­­phones se connectent régu­­liè­­re­­ment sur le wifi de votre domi­­cile ? Et combien de ces télé­­phones de ces personnes se connectent égale­­ment à celui de votre bureau ? « D’études en études, les tech­­niques d’agré­­ga­­tion que nous pensions fiables se révèlent extra­­or­­di­­nai­­re­­ment faibles », explique Paul Ohm, profes­­seur à la faculté de droit de Washing­­ton dont la spécia­­lité est la confi­­den­­tia­­lité sur Inter­­net. « Ça existe depuis sept ans et on sort une douzaine d’études chaque année. Promettre l’ano­­ny­­mi­­sa­­tion et le regrou­­pe­­ment à notre époque, c’est très risqué. » D’au­­tant que la décla­­ra­­tion de confi­­den­­tia­­lité de LinkNYC n’est pas aussi dras­­tique qu’on pour­­rait le penser. « Elle ressemble à la plupart des décla­­ra­­tions de confi­­den­­tia­­lité », dit Eben Moglen, profes­­seur à la faculté de droit de Colum­­bia qui travaille sur la confi­­den­­tia­­lité sur Inter­­net. « Son but est de vous faire croire qu’on vous promet quelque chose, alors qu’en réalité ils peuvent faire ce qu’ils veulent. » La poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité auto­­rise CityB­­ridge à collec­­ter un immense éven­­tail d’in­­for­­ma­­tions sur les utili­­sa­­teurs, et notam­­ment des iden­­ti­­fiants uniques comme les adresses IP et MAC. À cela s’ajoutent des infor­­ma­­tions sur les sites qu’ils visitent, ce qu’ils scrollent et cliquent sur ces sites, le temps qu’ils y passent et ce qu’ils recherchent. La poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité range tout cela dans la caté­­go­­rie « Infor­­ma­­tion tech­­nique », une caté­­go­­rie que CityB­­ridge distincte des « Rensei­­gne­­ments person­­nels » qui, d’après la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité, n’in­­clue que « votre nom ou adresse email ».

Les organes de surveillance muni­­ci­­paux s’inquiètent eux aussi de la confi­­den­­tia­­lité.

D’après Ohm, prétendre que les adresses MAC et IP ne sont pas consi­­dé­­rées comme des rensei­­gne­­ments person­­nelles parce qu’elles iden­­ti­­fient le maté­­riel infor­­ma­­tique plutôt que la personne qui l’uti­­lise est malhon­­nête. « Nous ne parta­­geons pas nos smart­­phones avec qui que ce soit, donc les adresses IP et MAC sont direc­­te­­ment en rela­­tion avec nous », dit-il. Avec leur décla­­ra­­tion de confi­­den­­tia­­lité, CityB­­ridge « vous informe qu’ils peuvent utili­­ser votre adresse IP – vous, en somme –, toutes les pages que vous avez visi­­tées ou recher­­chées, ainsi que le temps que vous avec passé dessus pour servir aux publi­­ci­­tés. Ce sont des infor­­ma­­tions très spéci­­fiques et person­­na­­li­­sées qu’ils partagent avec les annon­­ceurs et utilisent pour vous montrer des pubs ciblées. Je trouve cela très inquié­­tant. » L’as­­su­­rance que les données de l’uti­­li­­sa­­teur seront anony­­mi­­sées et regrou­­pées est aussi un mensonge d’après Ohm, qui se base sur sa lecture de la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité. « Ils auraient pu s’en­­ga­­ger à suppri­­mer les infor­­ma­­tions sensibles dès qu’ils entrent en leur posses­­sion. Ce n’est pas ce qu’ils font. À la place, ils disent qu’ils ont besoin de garder les “bonnes données”, celles qui sont “complè­­te­­ment iden­­ti­­fiées”. Il est impos­­sible de lire ça et d’en conclure que les données seront regrou­­pées. Je peux vous assu­­rer que ce n’est pas ce qu’ils promettent. Ils vont tout garder quelque part dans une base de données. » Les organes de surveillance muni­­ci­­paux s’inquiètent eux aussi de la confi­­den­­tia­­lité. En 2014, quand la propo­­si­­tion de CityB­­ridge a été exami­­née lors d’un comité, l’avo­­cate Leti­­tia James a demandé à ce que le projet soit refusé, crai­­gnant que la ville n’en­­gendre un mono­­pole illé­­gal et dange­­reux sans protec­­tion suffi­­sante des liber­­tés civiles des utili­­sa­­teurs. Le comité a approuvé le contrat malgré tout, et James est encore inquiète. « À l’ère du Big Data, les entre­­prises comme les gouver­­ne­­ments ont un plus grand devoir de respon­­sa­­bi­­lité pour proté­­ger la vie privée des citoyens », m’a-t-elle confié. « Il nous faut plus d’in­­for­­ma­­tions sur le contrat de fran­­chise. »

Les balises

En mars dernier, le syndi­­cat des liber­­tés civiles de New York (NYCLU) a adressé une lettre à l’avo­­cat du maire. Ils expri­­maient de nombreuses inquié­­tudes quant à la poli­­tique de LinkNYC sur la conser­­va­­tion des données utili­­sa­­teurs et les circons­­tances sous lesquelles elles pour­­raient être parta­­gées avec les auto­­ri­­tés. Des mois plus tard, le NYCLU n’a toujours pas reçu de réponse. En off, j’ai entendu un porte-parole de la mairie dire qu’il n’y en aurait jamais. Après avoir demandé à LinkNYC un commen­­taire sur la ques­­tion, j’ai reçu un commu­­niqué de sa direc­­trice géné­­rale, Jen Hens­­ley : « La ville de New York et CityB­­ridge ont élaboré une poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité avant tout pensée pour le consom­­ma­­teur. Nous ne vendrons jamais de données person­­nelles. LinkNYC ne collecte pas ni ne stocke la moindre donnée person­­nelle sur les acti­­vi­­tés de navi­­ga­­tion de ses utili­­sa­­teurs sur leurs propres appa­­reils. Il faudrait une assi­­gna­­tion ou une demande légale pour que nous parta­­gions quelque infor­­ma­­tion que ce soit avec la police de New York ou une autre auto­­rité, et nous ferons les efforts néces­­saires pour aver­­tir les utili­­sa­­teurs mis en cause de la requête du gouver­­ne­­ment. »

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Les vieilles cabines new-yorkaises
Crédits : DR

La décla­­ra­­tion de Hens­­ley n’a rien de récon­­for­­tant. Il est facile de s’en­­ga­­ger à ne jamais vendre de données person­­nelles avec une défi­­ni­­tion aussi étroite de ce qu’elles sont. Affir­­mer que LinkNYC ne collecte pas les données de navi­­ga­­tion des utili­­sa­­teurs sur leurs appa­­reils mobiles paraît faible face à la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité qui permet expli­­ci­­te­­ment le contraire. Enfin, dire que CityB­­ridge aurait besoin d’une demande légale avant d’ac­­cep­­ter de commu­­niquer des données ne veut pas dire grand-chose, quand on sait à quel point les auto­­ri­­tés en obtiennent quoti­­dien­­ne­­ment. Alors que je conti­­nuais à poser des ques­­tions sur les trous béants dans la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité de LinkNYC, les porte-paroles de la ville et de CityB­­ridge ont commencé à faire marche arrière. Ils ont reconnu que le langage employé pouvait permettre à LinkNYC de collec­­ter, parta­­ger et conser­­ver toutes sortes de données à propos de ses utili­­sa­­teurs, mais ils m’ont assuré que LinkNYC ne faisait rien de tel. Mais si CityB­­ridge veut telle­­ment que les gens les croient, pourquoi n’ont-ils pas reflété leurs pieuses inten­­tions dans la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité ? La réponse ne s’est pas faite attendre : « La raison à cela est que LinkNYC est le premier système de son genre. La poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité a été écrite avant que nous sachions exac­­te­­ment comment le réseau fonc­­tion­­ne­­rait », m’a écrit un porte-parole de CityB­­ridge. « CityB­­ridge et le dépar­­te­­ment de la tech­­no­­lo­­gie de l’in­­for­­ma­­tion et des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions de la ville de New York sont actuel­­le­­ment en train de revoir et corri­­ger le docu­­ment de façon à mieux reflé­­ter les pratiques de LinkNYC. » En d’autres termes, CityB­­ridge et la ville impro­­visent à mesure qu’ils avancent, et peut-être qu’ils mettront la poli­­tique de confi­­den­­tia­­lité à jour un de ces quatre. En atten­­dant, il faut leur faire confiance.

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Google est peut-être le grand requin blanc dans l’océan des données utili­­sa­­teurs, mais ce n’est pas la seule créa­­ture à les boulot­­ter et les méta­­bo­­li­­ser pour les trans­­for­­mer en reve­­nus publi­­ci­­taires. Gimbal suit le projet LinkNYC comme une rémora. Ils s’agit d’une petite société qui fabrique des petites puces élec­­tro­­niques appe­­lées balises Blue­­tooth. Elles ne sont pas encore acti­­vées, mais dans chaque borne LinkNYC sommeille une de ces balises. Que font-elles là ? « Du point de vue de l’uti­­li­­sa­­teur, il n’est pas très utile d’avoir le Blue­­tooth en plus du wifi », fait remarquer Surya Mattu. Surya est jour­­na­­liste, ingé­­nieur et membre de l’Ins­­ti­­tut data et société, qui étudie la tech­­no­­lo­­gie sans fil. « Il s’agit simple­­ment de fréquences radio diffé­­rentes. On dirait un moyen pour captu­­rer davan­­tage de données utili­­sa­­teurs. »

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« Comment amélio­­rer l’ex­­pé­­rience utili­­sa­­teur grâce à la loca­­li­­sa­­tion »

Gimbal fabrique les balises, mais sa véri­­table acti­­vité est de four­­nir les systèmes sur lesquels elles fonc­­tionnent. Dans les salles de congrès et les stades, les systèmes Gimbal envoient des push conte­­nant des infor­­ma­­tions liées à des événe­­ments précis et des noti­­fi­­ca­­tions aux parti­­ci­­pants. Dans les boutiques de vente au détail, les systèmes Gimbal envoient des noti­­fi­­ca­­tions aux clients pour les préve­­nir s’ils se trouvent près d’une boutique où faire des affaires. C’est une tech­­no­­lo­­gie pratique, mais son appli­­ca­­tion réelle pour les publi­­ci­­taires réside dans la « publi­­cité ciblée géolo­­ca­­li­­sée », qui permet d’en­­voyer des publi­­ci­­tés aux gens alors qu’ils se déplacent en ville. En octobre 2014, BuzzFeed a révélé qu’une entre­­prise avait obtenu une conces­­sion pour affi­­cher de la pub sur les vestiges des cabines télé­­pho­­niques de la ville, instal­­lant secrè­­te­­ment au passage des centaines de balises Gimbal à l’in­­té­­rieur. L’agence de pub en ques­­tion était Titan, l’un des parte­­naires de CityB­­ridge des débuts qui a depuis été avalé par Side­­walk Labs. Pris la main dans le sac, Titan et Gimbal ont accepté de reti­­rer immé­­dia­­te­­ment les puces sur demande de la ville. Le rêve d’im­­plan­­ter des balises dans les infra­s­truc­­tures de la ville a été repoussé à plus tard… Sur le marché de la loca­­li­­sa­­tion de l’in­­for­­ma­­tion, Gimbal fait figure d’in­­ter­­mé­­diaire. Ils mettent en contact des entre­­prises qui pour­­raient vouloir parta­­ger leurs ressources. Un déve­­lop­­peur d’ap­­pli­­ca­­tions comme Shazam compte plus de 100 millions d’uti­­li­­sa­­teurs actifs par mois, qui ont tous accepté (avec les condi­­tions d’uti­­li­­sa­­tion) de parta­­ger leurs données de loca­­li­­sa­­tion avec l’en­­tre­­prise à tout moment, et de parta­­ger ces données (anony­­mi­­sées et regrou­­pées, bien sûr) avec n’im­­porte lequel des parte­­naires de Shazam. Couplez cela avec une société ou un panel de socié­­tés qui possèdent des réseaux de balises et vous obte­­nez déjà des infor­­ma­­tions très détaillées sur les faits et gestes des gens. Vous êtes un publi­­ci­­taire qui voulez savoir combien d’uti­­li­­sa­­teurs de Shazam sont passés devant des bornes sur lesquelles il est possible d’af­­fi­­cher de la publi­­cité ? Gimbal peut faire les présen­­ta­­tions et peut-être que moyen­­nant un certain prix, Shazam vous rencar­­dera sur ce que vous voulez savoir. Lorsqu’ils ont accepté les condi­­tions d’uti­­li­­sa­­tion, la plupart des utili­­sa­­teurs de Shazam n’ont proba­­ble­­ment pas songé au fait qu’ils disaient oui à autre chose qu’à une fonc­­tion de recon­­nais­­sance musi­­cale. Ils n’ont certai­­ne­­ment pas eu conscience d’ac­­cep­­ter que de nombreuses autres entre­­prises puissent rece­­voir leurs données de loca­­li­­sa­­tion via des réseaux de balises. De cette façon, ils pour­­ront les bombar­­der de publi­­ci­­tés prove­­nant d’autres entre­­prises encore. Si ce marché attire aussi peu l’at­­ten­­tion, c’est tout simple­­ment parce que les gens n’ont pas conscience qu’il existe.

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« Votre boutique préfé­­rée est tout près ! »

Gimbal et son réseau de parte­­naires sont des petits joueurs du partage de données compa­­rés aux géants comme Face­­book et Google. Mais leur exis­­tence témoigne de l’aug­­men­­ta­­tion de la valeur commer­­ciale de l’in­­for­­ma­­tion sur votre compor­­te­­ment en ligne, sur vos dépla­­ce­­ments et ce que vous faites dans la vie. « On parle d’un niveau de surveillance qui était si cher à l’époque que seuls les gouver­­ne­­ments y avaient recours », explique Lee Tien, de l’Elec­­tro­­nic Fron­­tier Foun­­da­­tion. « À présent, c’est à la portée de n’im­­porte quelle entre­­prise. » Les balises Gimbal sont inté­­grées aux bornes LinkNYC. Lorsqu’elles seront acti­­vées (si elles le sont), elle géné­­re­­ront de nouvelles oppor­­tu­­ni­­tés de reve­­nus pour le projet, m’a confié un porte-parole de CityB­­ridge.

Inac­­cep­­table

À l’au­­tomne dernier, Face­­book – le plus grand rival de Google s’agis­­sant de possé­­der les données person­­nelles de tout le monde – a lancé Inter­­net.org, une propo­­si­­tion pour four­­nir un accès Inter­­net à des milliers de villages isolés en Inde. Mark Zucker­­berg a été initia­­le­­ment couvert d’ap­­plau­­dis­­se­­ments pour sa tenta­­tive chari­­table de bâtir un pont au-dessus de la frac­­ture numé­­rique. Mais quand les détails du projet ont été révé­­lés, la réac­­tion a été amère. Inter­­net.org ne four­­nis­­sait qu’un accès gratuit à certains sites (dont Face­­book), jetant le prin­­cipe de neutra­­lité du Net par la fenêtre. Mais il y a pire, le service ache­­mi­­nait le trafic via les serveurs de Face­­book et désac­­ti­­vait le proto­­cole HTTPS, qui protège les inter­­­nautes de la surveillance de leur navi­­ga­­tion. Derrière le service gratuit était proba­­ble­­ment tapi un coup de filet massif sur les données utili­­sa­­teurs. Quand le scan­­dale a été éventé, les légis­­la­­teurs indiens l’ont fina­­le­­ment rejeté.

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Le site Inter­­net.org

LinkNYC est en quelque sorte l’équi­­valent du plan avorté de Face­­book en Inde, selon Moglen, le profes­­seur à la faculté de droit de Colum­­bia. « Les plans de Mark Zucker­­berg ont échoué en Inde car nous sommes parve­­nus à montrer ce qu’ils cachaient », dit Moglen. « La meilleure stra­­té­­gie pour Google, c’est de s’in­­fil­­trer encore plus profon­­dé­­ment. Une fois qu’on a été capables de montrer aux légis­­la­­teurs qu’il s’agis­­sait d’un Inter­­net pauvre à desti­­na­­tion de gens pauvres, ils ont vite compris que ce n’était pas la bonne chose à faire natio­­na­­le­­ment. Mais dans un pays aussi déve­­loppé que l’Amé­­rique, nous avons un Inter­­net riche fait pour des gens riches. Cela donne une impres­­sion de trans­­pa­­rence, les gens ont l’im­­pres­­sion de voir de l’autre côté de la vitre. Mais cette pseudo-trans­­pa­­rence vous fait oublier que le réseau qui se dresse entre vous et l’autre côté de la fenêtre n’est pas digne de confiance. Ce n’est pas une fenêtre comme les autres, c’est une loupe diri­­gée vers vous. » La possi­­bi­­lité de cibler les gens en fonc­­tion de l’en­­droit où ils se trouvent déclenche actuel­­le­­ment une véri­­table ruée vers l’or chez les publi­­ci­­taires. « C’est un moyen de toucher les gens à une échelle qui inté­­resse beau­­coup les marques », disait un rapport indus­­triel de 2014 inti­­tulé  « Pourquoi la loca­­li­­sa­­tion est la nouvelle monnaie du marke­­ting ». Et contrai­­re­­ment à la télé­­vi­­sion, elle ne peut pas être éteinte. Cepen­­dant, les marques ne recherchent pas la même chose que les gens. La publi­­cité ciblée permise par LinkNYC ne donnera pas d’in­­for­­ma­­tions aux consom­­ma­­teurs à propos de biens et de services qui les inté­­ressent, selon Rush­­koff, le théo­­ri­­cien des médias. La récolte de données sert plutôt à dres­­ser des profils types de consom­­ma­­teurs puis à les bombar­­der de publi­­ci­­tés cadrant avec ce profil. « Ils travaillent dur pour vous faire vous compor­­ter comme votre profil statis­­tique l’in­­dique », dit-il, « et ce faisant ils tendent à réduire votre spon­­ta­­néité, vos compor­­te­­ments anor­­maux et votre nature humaine. Ils veulent que vous vous confor­­miez au résul­­tat probable le mieux vendable. À l’échelle d’une ville entière, ce que ça produit en terme de mani­­pu­­la­­tion est stupé­­fiant. » Ce n’est pas comme si la Stasi mettait nos télé­­phones sur écoute pour le compte de l’État, il s’agit du marché, qui s’échine à trou­­ver des moyens toujours plus fluides de vous pous­­ser à vous compor­­ter comme le veulent les publi­­ci­­taires. « Le motif commer­­cial est d’une impor­­tance capi­­tale car il procure une petite justi­­fi­­ca­­tion grâce à laquelle les gens peuvent se convaincre que ce n’est rien de bien méchant », dit Moglen. « Ils essaient juste de se faire de l’argent en essayant de me vendre des choses dont j’ai envie, après tout ! Et ces sympa­­thiques bornes dans les rues, nous sommes suppo­­sés penser qu’ils sont très beaux et qu’ils sont là pour amélio­­rer notre monde… Ce n’est certai­­ne­­ment pas du contrôle social. Ce n’est pas comme s’ils étaient là pour étudier et inter­­­ro­­ger le compor­­te­­ment humain. C’est une ville “intel­­li­­gente” ! Comment ne pas aimer l’idée de vivre dans une ville intel­­li­­gente quand on est une jeune personne intel­­li­­gente ? Mais il y a des choses qu’on ne peut pas voir sous la surface. Le design est telle­­ment simple, telle­­ment cool, vous n’êtes pas suppo­­sés remarquer qu’il y a un revers à tout cela, ni qui se cache derrière. »

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Crédits : LinkNYC

En un sens, il est bon de savoir qui sont les fran­­chi­­sés de la ville de New York. Utili­­ser LinkNYC n’est pas comme d’en­­trer dans un cyber-café pourri sans anti­­vi­­rus sur ses ordis. Google, Qual­­comm… on connaît. « Avec des entre­­prises intel­­li­­gentes, j’ai l’im­­pres­­sion qu’il est possible de leur faire confiance pour qu’ils fassent les choses bien », dit Ohm. « Mais cette confiance est sapée par ce busi­­ness model qui leur donne une bonne raison de mal faire leur boulot concer­­nant le regrou­­pe­­ment. Plus ils préservent la confi­­den­­tia­­lité de vos données, moins ils vont se faire d’argent avec. Que croyez-vous qu’ils vont choi­­sir ? » Le fait que des entre­­prises publiques déjà très lucra­­tives fassent tout ce qu’elles peuvent pour gagner plus d’argent n’est pas si choquant en soi – on est habi­­tués. Le plus trou­­blant, c’est que  l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de la ville a cédé la fran­­chise à CityB­­ridge sans exiger davan­­tage de garan­­ties pour les citoyens de New York. Comme Docto­­roff l’a souli­­gné au Yale Club en discu­­tant du projet, « c’est un parte­­na­­riat en bonne et due forme avec la ville de New York. » Il n’y a pas si long­­temps, quand New York voulait construire quelque chose d’im­­por­­tant pour ses citoyens, elle le faisait elle-même ou formait une orga­­ni­­sa­­tion publique pour le faire. De nos jours, la mode est de sous-trai­­ter à des experts pour les projets compliqués. « On ne peut pas en vouloir à New York de sous-trai­­ter un tel projet, ils savent qu’ils ne seraient pas capables de le réali­­ser seuls », dit Ohm. « Mais d’un autre côté, on parle de terrain d’une valeur consi­­dé­­rable dont ils sont proprié­­taires. Ils ont des tonnes de leviers pour négo­­cier d’ex­­cel­­lentes clauses et j’au­­rais espéré que la confi­­den­­tia­­lité serait l’une de celles pour lesquelles ils auraient négo­­cié. » Rush­­koff, déci­­dé­­ment, est moins diplo­­mate. « C’est simple, nos respon­­sables sont en train de servir les gens sur un plateau d’argent aux multi­­na­­tio­­nales », dit-il. « C’est comme si New York n’avait pas conscience du pouvoir qu’elle a face à ces socié­­tés extrac­­tives. La mairie consi­­dère la popu­­la­­tion de la ville non comme une force mais comme une monnaie d’échange, un produit à vendre. » Sans protec­­tion rigou­­reuse de la part du gouver­­ne­­ment, les utili­­sa­­teurs sont lais­­sés sans défense. La seule option qu’il leur reste, c’est de se tenir loin du système LinkNYC, ont fini par me dire les porte-paroles de CityB­­ridge et de la mairie. Si vous n’ai­­mez pas ça, libre à vous de ne pas l’uti­­li­­ser. Il est décou­­ra­­geant d’en arri­­ver là, surtout quand on parle d’une infra­s­truc­­ture censée servir à une popu­­la­­tion qui n’a pas d’al­­ter­­na­­tive. Pour Moglen, c’est une conclu­­sion inac­­cep­­table.

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Eben Moglen
Crédits : DR

« C’est ce qu’ils veulent nous faire croire : que nous n’avons le choix qu’entre l’iso­­le­­ment et la connexion surveillée », dit-il. « Mais ce ne sont pas des choix décents au XXIe siècle. L’es­­pèce humaine est en train de se chan­­ger en un super-orga­­nisme surveillé et le choix qu’on nous donne, c’est de ne pas être humain ? Un peu pauvre comme conclu­­sion. Les États-Unis sont une société basée sur l’idée que les êtres humains peuvent être libres. Alors qu’on nous donne de la liberté ! Et qu’on ne nous dise pas qu’au­­tre­­ment on n’a qu’à crever. »


Traduit de l’an­­glais par Mathilde Obert et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Google Is Trans­­for­­ming NYC’s Payphones Into a ‘Per­­so­­na­­li­­zed Propa­­ganda Engi­­ne’ », paru dans The Village Voice. Couver­­ture : Une borne LinkNYC.


QUI SONT LES HACKERS INDIENS QUI PROTÈGENT VOS DONNÉES FACEBOOK ?

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Grâce à des hackers Indiens, les plate­­formes comme Face­­book et Google se prému­­nissent chaque jour d’at­­taques qui mena­­ce­­raient de lais­­ser fuiter nos données person­­nelles.

I. White hat

Personne n’au­­rait pu prédire qu’A­­nand Prakash devien­­drait un jour multi­­mil­­lion­­naire. Origi­­naire de Bhadra, une petite ville de l’ouest de l’Inde, Prakash préfé­­rait passer son temps libre à jouer aux jeux vidéo dans les cyber­­ca­­fés lorsqu’il était enfant, plutôt que de dispu­­ter des parties de cricket avec les autres garçons de son âge. ulyces-bountyhacker-01-1Mais alors qu’il avait du mal à trou­­ver du travail durant ses études à l’uni­­ver­­sité, Prakash a décou­­vert le Bug Bounty Programme de Face­­book, qui récom­­pense les white hats, des hackers bien inten­­tion­­nés. Leur mission : déce­­ler les failles et les bugs du réseau social tout en proté­­geant les données des utili­­sa­­teurs. Aujourd’­­hui, Prakash a gagné plus de dix millions de roupies indiennes (envi­­ron 130 000 €) en sécu­­ri­­sant des sites comme Face­­book et Google. Déce­­ler les bugs et les failles des sites parti­­cipe à la protec­­tion des données person­­nelles de millions d’uti­­li­­sa­­teurs. Ce génie auto­­di­­dacte de l’in­­for­­ma­­tique est devenu hacker en lisant des blogs et en regar­­dant des vidéos sur YouTube. Prakash a trouvé son premier bug faci­­le­­ment : les utili­­sa­­teurs de Face­­book Messen­­ger appa­­rais­­saient toujours en ligne alors qu’ils avaient fermé l’ap­­pli­­ca­­tion. Pour cette décou­­verte, Prakash a touché 33 000 roupies. Depuis, il a décou­­vert plus de 90 bugs sur Face­­book à lui tout seul. D’autres entre­­prises comme Twit­­ter, Google, Drop­­box, Adobe, eBay ou Paypal ont fait appel à ses services. L’un des bugs que Prakash a réussi à déce­­ler permet­­tait aux pirates d’avoir accès aux données de n’im­­porte lequel des utili­­sa­­teurs de Face­­book (ils sont près d’1,6 milliard aujourd’­­hui), dont les messages, les données bancaires et les photos. Pour cela, Face­­book lui a signé un chèque d’un million de roupies.

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