par Nick Romeo | 8 juillet 2015

Le coup de filet

Albuquerque, Nouveau-Mexique. Par un après-midi suffoquant du mois d’août, un 4×4 bana­­lisé fait halte dans une station essence, à l’angle d’une inter­­­sec­­tion très fréquen­­tée. L’ins­­pec­­teur Brian Sallee s’em­­pare d’une paire de jumelles pour scru­­ter le parking situé à 40 mètres de là. « Regarde », dit-il en me tendant les jumelles. Il pointe du doigt une clôture métal­­lique, deux tables de pique-nique et un food truck garé en face d’un maga­­sin de répa­­ra­­tion de pneus. Dans une dizaine de minutes, deux hommes mexi­­cains vont procé­­der à deal de 28 000 dollars avec un agent infil­­tré.

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Le quar­­tier d’af­­faires de la ville

Cette opéra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion a été montée conjoin­­te­­ment par la brigade des stupé­­fiants du service de police d’Al­­buquerque – que dirige Sallee – et une unité simi­­laire d’une ville du sud du Nouveau-Mexique qu’on m’a demandé de ne pas citer. Près d’une douzaine de voitures bana­­li­­sées ont été dispat­­chées sur les parkings et les rues avoi­­si­­nantes, dans un rayon de cinquante mètres autour du maga­­sin de pneus. Lors de tran­­sac­­tions plus impor­­tantes, les dealers mettent souvent en place une contre-surveillance afin de détec­­ter la présence de la police. Si les équipes de renfort manquent de discré­­tion durant la surveillance, elles risquent de faire capo­­ter l’opé­­ra­­tion et de mettre en danger l’agent sous couver­­ture. Mais en même temps, ils doivent être suffi­­sam­­ment proches de la scène pour pouvoir procé­­der à une arres­­ta­­tion ou inter­­­ve­­nir rapi­­de­­ment si les choses tournent mal. Les agents béné­­fi­­ciant d’une vision déga­­gée de la scène informent régu­­liè­­re­­ment leurs collègues de la situa­­tion, via une fréquence radio parta­­gée par tous les poli­­ciers présents sur les lieux. « Cibles en vue », grésille une voix à la radio. « L’un porte un t-shirt rouge et des jeans, l’autre un chapeau marron. Ils traînent dehors, près de la table. » Nous sommes en péri­­phé­­rie de la zone d’opé­­ra­­tion, trop éloi­­gnés pour pouvoir obser­­ver clai­­re­­ment la scène sans jumelles. « J’aperçois le 4×4 gris, vitres tein­­tées, jantes chro­­mées. L’un des suspects est à l’in­­té­­rieur. »

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Une voiture de la police d’Al­­buquerque

Pour que l’af­­faire soit la plus solide possible aux yeux de la justice, l’agent infil­­tré doit voir la drogue avant que les renforts ne procèdent à l’ar­­res­­ta­­tion. Une fois qu’il aura vu le produit, il donnera le signal. Quelque chose de trop ordi­­naire, une expres­­sion du genre « OK », ou de trop inha­­bi­­tuel, comme de lever un bras en l’air, pour­­rait déclen­­cher une arres­­ta­­tion préma­­tu­­rée ou éveiller les soupçons des dealers. Un homme se dirige vers le 4×4 aux jantes chro­­mées. La radio crisse à nouveau : « A.I. parle à la cible, côté conduc­­teur. » Puis, soudain : « Il a enlevé son chapeau. Je répète, A.I. a enlevé son chapeau. Allons-y, c’est parti ! » Presque immé­­dia­­te­­ment, deux 4×4 bloquent la sortie du parking et trois hommes en gilets pare-balles noirs accourent vers le véhi­­cule des suspects, armes en main. L’agent infil­­tré (A.I.) et l’une des cibles lèvent les mains en l’air, tandis que l’autre suspect à bord du 4×4 ouvre la porte et sort lui aussi les mains en l’air. En quelques secondes, une douzaine d’agents venus de toutes parts s’avancent sur les lieux. Quatre 4×4 bloquent l’en­­trée du parking et une voiture de patrouille se charge de dévier la circu­­la­­tion. Les cibles sont menot­­tées et sépa­­rées, et l’A.I. subit le même sort afin de préser­­ver sa couver­­ture. L’ar­­res­­ta­­tion n’aura duré qu’une minute.

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Des opéra­­tions de ce genre sont orga­­ni­­sées envi­­ron une fois par mois par le service de police d’Al­­buquerque, menant à des saisies de plusieurs kilos de stupé­­fiants et de dizaines de milliers de dollars. À Albuquerque, les coups de filet en rapport avec la métham­­phé­­ta­­mine sont beau­­coup plus fréquents que ceux de la cocaïne ou de n’im­­porte quelle autre drogue. Un kilo de meth se vend pour envi­­ron 28 000 dollars, mais les cartels mexi­­cains réduisent les coûts en produi­­sant la marchan­­dise au Mexique, alors que la cocaïne est géné­­ra­­le­­ment impor­­tée de pays au sud du Mexique. En coupant ce kilo de meth pour en diluer la pureté, les reven­­deurs situés plus bas sur l’échelle du marché augmentent la quan­­tité de produit et récoltent ainsi davan­­tage de béné­­fices. Si le proces­­sus de dilu­­tion et de revente est répété plusieurs fois, on peut obte­­nir près de quatre kilos à partir du produit initial, ce qui rappor­­tera près de 150 000 dollars de béné­­fices. « Il est diffi­­cile de savoir à quel point nous désta­­bi­­li­­sons le système lorsque nous leur confisquons quelques kilos de meth », m’ex­­plique Sallee. « On estime que même en inter­­­cep­­tant neuf cargai­­sons sur dix, les cartels conti­­nue­­raient à gagner de l’argent. Et nous ne sommes pas loin des 90 %… »

Brea­­king Bad est une repré­­sen­­ta­­tion assez fidèle du problème de la meth dans le sud-ouest des États-Unis.

Au cours des dix dernières années, les cartels mexi­­cains ont établi une domi­­na­­tion quasi-totale sur la produc­­tion de meth. En 2003, la brigade de Sallee a déman­­telé 90 labo­­ra­­toires à Albuquerque, contre seule­­ment 16 en 2012, dont la plupart ne produi­­saient que quelques dizaines de  grammes. Il y a quinze ans, les brigades des stupé­­fiants trou­­vaient des cara­­vanes dans le désert du Nouveau-Mexique utili­­sées pour « cuisi­­ner » plusieurs kilos de meth. Désor­­mais, la produc­­tion locale se limite surtout à des petites portions, cuisi­­nées par les toxi­­cos eux-mêmes. Plus petites sont les portions, plus subtils sont les indices. Les inspec­­teurs de police avaient aupa­­ra­­vant l’ha­­bi­­tude de recher­­cher des centaines de boîtes de Suda­­fed vides : aujourd’­­hui, trois ou quatre suffisent à éveiller les soupçons. Un réchaud porta­­tif et un enton­­noir dans un sac à dos, une bouteille de soda remplie de poudre grisâtre et liquide, ou des boîtes d’al­­lu­­mettes et de Suda­­fed vides sont les signes d’une produc­­tion à petite échelle. De plus petites portions repré­­sentent égale­­ment de plus petits enjeux pour la police. Déjà qu’in­­ter­­cep­­ter un kilo de meth se remarque à peine, on imagine aisé­­ment qu’ar­­rê­­ter quelqu’un qui en cuisine 30 grammes chez lui ne fait pas recu­­ler la consom­­ma­­tion ou le trafic de meth. Les « super­­­la­­bos » – qui dési­gnent des exploi­­ta­­tions d’une capa­­cité de produc­­tion de 4,5 kilos mini­­mum par cuis­­son – se trouvent désor­­mais de l’autre côté de la fron­­tière mexi­­caine.

L’im­­passe mexi­­caine

Sallee, ainsi que d’autres poli­­ciers et agents fédé­­raux avec qui j’ai pu parler, m’ont assuré que Brea­­king Bad était une repré­­sen­­ta­­tion assez fidèle de plusieurs aspects du problème de la meth dans les régions du sud-ouest des États-Unis. La série repro­­duit l’ex­­per­­tise chimique néces­­saire à la produc­­tion de meth de haute qualité, la capa­­cité insi­­dieuse de la drogue à infil­­trer des banlieues tranquilles, l’uti­­li­­sa­­tion d’en­­tre­­prises de façade pour blan­­chir l’argent, les effets physiques dévas­­ta­­teurs de la drogue, et jusqu’à la couleur bleue qui est la marque d’une meth de haute qualité.

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La série de Vince Gilli­­gan a attiré l’at­­ten­­tion sur la situa­­tion au Nouveau-Mexique
Crédits : AMC

En revanche, l’hy­­po­­thèse qu’un profes­­seur de chimie en pétard puisse bâtir un empire de la meth à Albuquerque et en produire en grande quan­­tité dans un super­­­labo aménagé sous une blan­­chis­­se­­rie indus­­trielle est nette­­ment moins plau­­sible. « Peut-être qu’à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, une telle chose aurait pu avoir lieu », commente Sallee. Mais depuis cette époque, les cartels mexi­­cains ont inondé le Nouveau-Mexique de produit bon marché et de grande qualité. Alors que Brea­­king Bad repré­­sente fidè­­le­­ment la puis­­sance et l’éten­­due des cartels, la série exagère leur tendance à recou­­rir à la violence sur le sol améri­­cain, et mini­­mise leur contrôle du marché. On estime que les super­­­la­­bos de l’État du Michoacán, au Mexique, produisent 45 kilos de meth par « cuis­­son ». Une seule cuis­­son dans un seul super­­­labo repré­­sente envi­­ron 14 millions de dollars de produit au prix du marché, et bien plus après de multiples dilu­­tions. De nombreux super­­­la­­bos cuisi­­nant de la meth plusieurs fois par mois ont afflué dans les régions du sud-ouest des États-Unis, avec de la marchan­­dise rela­­ti­­ve­­ment bon marché. Ils ont en grande partie renoncé à leur ambi­­tion de produire en masse sur le terri­­toire améri­­cain. Cela signi­­fie que toute agence ou force d’in­­ter­­ven­­tion essayant de pertur­­ber les stocks et la distri­­bu­­tion de meth dans le sud-ouest finira par devoir se confron­­ter aux cartels mexi­­cains.

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« Tu vois le scor­­pion, mec ? C’est le symbole d’un cartel. » Je suis en voiture dans un parc de maisons mobiles aux côtés d’un agent des stups à Farming­­ton, Nouveau-Mexique, une ville de 50 000 habi­­tants à une heure au sud de la région des Four Corners. Le petit auto­­col­­lant scor­­pion est collé sur la vitre arrière d’une vieille Cadillac argen­­tée. La plupart des autres véhi­­cules du parc sont des camions et des 4×4 flam­­bant neufs, bien que le loyer moyen ne soit que d’une centaine de dollars par mois. Ce parc de maisons mobiles consti­­tue le foyer d’ac­­ti­­vité des cartels. L’agent fait partie d’une force d’in­­ter­­ven­­tion secrète réunis­­sant de nombreux orga­­nismes opérant à Farming­­ton. La région est une HIDTA, pour High Density Drug Traf­­fi­­cking Area – une zone de trafic de drogues à haute densité –, ce qui assure aux forces d’in­­ter­­ven­­tions le soutien finan­­cier de l’État. Si Sallee et le service de police d’Al­­buquerque travaillent sur une poignée d’af­­faires impliquant des membres de cartel de rang inter­­­mé­­diaire, le gros de leurs cibles sont des petits dealers de rue et des camés. ulyces-albuquerquemeth-04-1 Le mandat des forces d’in­­ter­­ven­­tion de Farming­­ton est plus ambi­­tieux : déman­­te­­ler et désta­­bi­­li­­ser les orga­­ni­­sa­­tions du trafic de drogues. L’agent que j’ac­­com­­pagne travaille souvent sous couver­­ture, c’est pourquoi il refuse que je mentionne son nom. Il a tout l’air d’un homme dont on ne se méfie­­rait pas s’il voulait ache­­ter de la meth. Ses bras sont couverts de tatouages, sa barbe épaisse et sa casquette de base-ball cache une partie de son visage. « Nos hommes ont tendance à ressem­­bler aux sacs à merde typiques », résume son chef. Alors que nous roulons lente­­ment dans la parc de maisons mobiles, l’agent m’ex­­plique l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des groupes qu’il infiltre. « Les membres des cartels travaillent par cellules », commence-t-il. « Géné­­ra­­le­­ment, une cellule compte entre trois et cinq membres, et elle fonc­­tionne de manière auto­­nome. Cela ressemble un peu à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de certains groupes terro­­ristes. Un des gars gère l’argent, un autre la drogue, il y a aussi un chauf­­feur, et le quatrième parle anglais. » Je lui demande de me retra­­cer le chemi­­ne­­ment d’une cargai­­son de meth, de la produc­­tion à la vente finale. « Elle prend sa source dans un super­­­labo au Mexique, et passe la fron­­tière – le plus souvent cachée dans un élément de carros­­se­­rie ou dans le moteur – avant d’at­­ter­­rir dans une maison à Phoe­­nix. Pour toi et moi, le voyage jusqu’à Phoe­­nix dure six heures ; eux mettront dix heures, car ils passent par des petites routes sinueuses – des routes de passage. La plupart du temps, ils ont deux voitures : une char­­geuse et une ouvreuse. Si quelque chose tourne mal, l’ou­­vreuse fait tout ce qu’elle peut pour se faire arrê­­ter, et la char­­geuse conti­­nue sa route. » Mon inter­­­lo­­cu­­teur est peu enclin à me faire part de ses tactiques de recueil de rensei­­gne­­ments, ou des détails logis­­tiques des cellules opérant actuel­­le­­ment dans la région. S’il y a peu de chance que les membres des cellules lisent cet article, les cartels payent des avocats et des flics pour fouiller   dans les archives à la recherche motifs récur­­rents dans les mandats d’ar­­rêts, écou­­ter les radio­­com­­mu­­ni­­ca­­tions de la police, et effec­­tuer des recherches sur les membres de la brigade des stupé­­fiants de la région. L’équipe d’in­­ter­­ven­­tion a un mantra qui me revient souvent aux oreilles : il y a dix façons de foutre en l’air une affaire. En parler, en parler, en parler… Alors au lieu de parler d’une affaire en parti­­cu­­lier, il me décrit une famille fictive, nour­­ris­­sant son histoire d’élé­­ments issus de plusieurs affaires en cours.

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Une cara­­vane du type de celles utili­­sées pour cuisi­­ner la meth

« Prenons une famille imagi­­naire, la famille Marti­­nez. Ils vivent ici depuis 30 ans, disons qu’ils sont proprié­­taires d’une entre­­prise de pompes. Certains ont les mains sales, d’autres non. Il se peut qu’un membre de la famille “clean” loue une cara­­vane à son nom. Ce gars a une sœur, et le cousin de son mari travaille pour l’une de ces cellules : le mari finit par se servir de la cara­­vane. Certains membres de la famille ne savent pas ce qu’il se passe. Il se peut que les cara­­vanes soient au nom d’un autre gars de la cellule, mais c’est un faux nom. Ils changent les noms et les numé­­ros tout le temps pour qu’on ait plus de mal à les suivre. Nous essayons d’exa­­mi­­ner leur façon de procé­­der, leurs habi­­tudes et leurs emplois du temps. Ces cara­­vanes ont des horaires de service, comme les commerces ordi­­naires. En moyenne, une tran­­sac­­tion durera envi­­ron une minute. Un des gars comp­­tera les deux ou trois mille dollars en un rien de temps, puis vous pour­­rez vous en aller. » Certains cas sont plus évidents que d’autres. Si un type au chômage se paye un 4×4 de 40 000 dollars en liquide, ou effec­­tue un vire­­ment compris entre 600 et 900 dollars vers le Mexique tous les deux jours, il éveillera les soupçons. Mais si la famille Marti­­nez est suffi­­sam­­ment nombreuse et conci­­liante, elle peut absor­­ber des dizaines de milliers de dollars en quelques mois sans atti­­rer l’at­­ten­­tion. Lorsqu’un A.I. parvient à s’in­­fil­­trer dans une cellule et que son équipe procède à une arres­­ta­­tion, le but est géné­­ra­­le­­ment de persua­­der les suspects de deve­­nir des infor­­ma­­teurs, qui révé­­le­­ront des infor­­ma­­tions incri­­mi­­nant les éche­­lons supé­­rieurs des cartels. Les cartels se protègent de cette menace de deux façons. Premiè­­re­­ment, ils sont orga­­ni­­sés de façon à ce que les membres d’une cellule en sachent le moins possible. Les cellules fonc­­tionnent de manière auto­­nome, leurs membres changent régu­­liè­­re­­ment, et ils ne sont pas au courant de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des niveaux supé­­rieurs du cartel. Il se peut qu’un membre de cellule ait le nom et le numéro de télé­­phone d’un type à Phoe­­nix, mais il se peut aussi que ce nom soit faux et que le numéro ait déjà changé au moment où un A.I. essaye de le joindre.

Sans infor­­ma­­teurs, la plupart des enquêtes sur le trafic de meth seraient impos­­sibles.

Deuxiè­­me­­ment, Si un indi­­vidu est soupçonné d’être au courant d’in­­for­­ma­­tions préju­­di­­ciables et s’il se révèle être un indic, les cartels peuvent mena­­cer de tuer un membre de sa famille au Mexique. Bien que ces menaces soient parfois sérieuses, il est diffi­­cile de savoir quand les membres de la famille courent un réel danger. « Ils disent tous que leur famille sera en danger s’ils parlent. Nous faisons des recherches et pour tenter de confirmer ces affir­­ma­­tions, mais on n’est pas toujours certains que la personne dise la vérité. » Cette diffi­­culté révèle deux soucis inhé­­rents à l’uti­­li­­sa­­tion d’in­­dics. Les infor­­ma­­tions qu’ils four­­nissent ne sont pas toujours fiables, et le fait de souti­­rer ces infor­­ma­­tions met parfois en danger les indics ou leur famille. Mais sans les preuves et les pistes qu’ils apportent, la plupart des enquêtes sur le trafic de meth seraient impos­­sibles.

Les infil­­trés

L’un des infor­­ma­­teurs de l’agent que j’ac­­com­­pagne est un quaran­­te­­naire qui a demandé à être nommé ici Paco. Nous rencon­­trons à l’ombre d’un peuplier d’Amé­­rique, sur le parking d’un stade de base­­ball. Il est né et il a grandi à Farming­­ton, sa famille était connue pour causer des ennuis en ville. « Tout le monde nous connaît par ici. Toujours à faire des trucs de tarés qui nous foutent dans la merde. » Huit ans plus tôt, il se rendait à Phoe­­nix en voiture toutes les deux semaines dans une voiture de loca­­tion pour ache­­ter de la meth à un Mexi­­cain dans un motel. Paco a obtenu l’argent d’un de ses cousins de Farming­­ton.

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La capi­­tale de l’Ari­­zona

Au début, il gagnait cinq à six mille dollars par voyage, mais petit à petit le montant a enflé, jusqu’à ce qu’il prenne la route de Phoe­­nix avec 35 000 dollars en coupures de 100, de 50 et de 20, et qu’il en revienne avec plus de 500 grammes de meth. Son cousin de Farming­­ton le payait avec de la meth, aussi n’a-t-il jamais pris la mesure des béné­­fices de ses affaires. Il embal­­lait la meth dans des sacs Ziploc et les four­­rait au fond d’une glacière lors du trajet entre Farming­­ton et Phoe­­nix. Parfois, il emprun­­tait des routes de campagne à travers la réserve indienne, mais il était impos­­sible d’évi­­ter complè­­te­­ment les routes prin­­ci­­pales. Il faisait des allers-retours depuis plus d’un an lorsqu’il a été arrêté. Plus de 500 grammes de meth ont été décou­­verts lors de la fouille du véhi­­cule. La quan­­tité de drogue ainsi que son trans­­fert à travers diffé­­rents États ont suffi à porter l’af­­faire au niveau fédé­­ral, dont peuvent décou­­ler des peines mini­­mums obli­­ga­­toires plus lourdes. Il avait le choix : 30 ans de prison ou il livrait son cousin à la police. Paco n’avait jamais aimé son cousin. « C’est une brute, un fou. Il est capable de venir chez toi pour te casser la gueule si tu lui dois 20 dollars. » Les aveux de Paco ont donné lieu à une descente à son domi­­cile. Les poli­­ciers ont arrêté son cousin avec 80 000 dollars en liquide, plusieurs kilos de meth et plus de 200 armes à feu. Il a égale­­ment permis d’or­­ga­­ni­­ser une opéra­­tion menant à l’ar­­res­­ta­­tion du dealer du motel, à Phoe­­nix. « Ces types planquaient dans la chambre voisine, ils faisaient de la surveillance sonore et vidéoJ’avais un mouchard, et quand ils me disaient d’al­­ler dans la salle de bain, ils entraient et arrê­­taient le gars. À deux reprises, à Phoe­­nix, les Mexi­­cains avaient des Uzi. Je leur deman­­dais de mettre leurs calibres sous le mate­­las avant qu’on fasse le deal. »

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Un meth lab déman­­telé

Les infor­­ma­­teurs béné­­fi­­cient de peines moins lourdes, mais sont tout de même expo­­sés à des risques consi­­dé­­rables. Le sergent Phil Good­­win, chef de l’équipe d’in­­ter­­ven­­tion de Farming­­ton, me confie qu’une enquête n’est effi­­cace que si les indics sont en sécu­­rité. Mais le cas de Paco illustre certains des dangers auxquels ils sont inévi­­ta­­ble­­ment confron­­tés. « Tout le monde était au courant pour mon arres­­ta­­tion, et main­­te­­nant une partie de ma famille ne veut plus me parler à cause de ce qui s’est passé. La plupart d’entre eux ne feront rien, mais c’est pour les fils de mon cousin que je m’inquiète. Il leur a dit qu’il paye­­rait 20 000 dollars pour ma tête. » Durant la mesure d’ins­­truc­­tion in futu­­rum d’un procès, les avocats peuvent exiger une rencontre avec les témoins poten­­tiels, qui témoi­­gne­­ront contre leurs clients. Bien qu’il soit illé­­gal de commu­­niquer le nom des indics aux crimi­­nels, Paco m’as­­sure qu’il connaît des avocats qui ont révélé le nom d’in­­for­­ma­­teurs, et que cela avait eu lieu deux fois dans son cas. « Deux personnes sont au courant pour de bon. Leurs avocats leur ont dit. Après ça y a des sales rumeurs qui courent. » Quelques mois avant notre rencontre, la belle-sœur de Paco a reçu 18 coups de couteau dans une lave­­rie de Farming­­ton. Il pense que c’est lui qui était visé mais que l’agres­­seur était telle­­ment sous défoncé à la meth qu’il ne s’est pas rendu compte qu’il s’en prenait à la mauvaise personne. Il a pris la fuite et a fini par être arrêté dans le jacuzzi d’un pavillon de banlieue : il y avait trouvé refuge après être passé par la chatière en rampant, lais­­sant des traces de sang dans toute la maison. Par chance, sa belle-sœur s’est remise. Après l’in­­ci­dent, Paco a pris la déci­­sion de s’exi­­ler dans le Colo­­rado. Mais dans le cadre de son contrat avec la police, il doit conti­­nuer son travail d’in­­for­­ma­­teur pour une durée indé­­ter­­mi­­née.

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Travailler avec des agents infil­­trés présente égale­­ment des risques pour les poli­­ciers eux-mêmes. « On doit trai­­ter les indics avec atten­­tion », m’ex­­plique Good­­win. « Ils connaissent certaines de nos tactiques, notam­­ment la façon dont nos gars sont équi­­pés de micros. Ils peuvent très bien être nos infor­­ma­­teurs un jour, et deve­­nir des cibles le lende­­main. Ils pour­­raient deman­­der à quelqu’un de se planquer dans un arbre pour prendre des photos de nos échanges, et l’un de mes hommes serait démasqué. » ulyces-albuquerquemeth-08-2Lors d’une perqui­­si­­tion, l’équipe de Good­­win a trouvé les noms et portraits d’agents dans les maisons de suspects. Ils ont égale­­ment remarqué que les méthodes de contre-surveillance employées par les cartels étaient de plus en plus sophis­­tiquées. « La meth rapporte un milliard de dollars. Avec tout cet argent, on peut se permettre d’em­­bau­­cher des gens compé­­tents : d’an­­ciens mili­­taires par exemple, des personnes entraî­­nées profes­­sion­­nel­­le­­ment aux tech­­niques de surveillance. » Good­­win a assi­­milé certaines tech­­niques de surveillance – il repère la sortie dès qu’il entre quelque part, et s’as­­sied toujours face à la porte lorsqu’il mange au restau­­rant. Il en dit le moins possible sur son travail, même aux membres de sa famille. Son lieu de travail est un secret bien gardé, même les autres services de police ne savent pas où il se trouve. Il n’en a jamais informé sa femme, et il ne parle jamais boulot à la maison. Si ses enfants sortent dans l’al­­lée pour cher­­cher le cour­­rier, ils ferment la porte à clé derrière eux. Travailler comme agent infil­­tré néces­­site certaines compé­­tences et une immense vigi­­lance. Il se peut qu’un dealer offre une dose de meth à un A.I. afin de scel­­ler l’échange, et la refu­­ser sans éveiller les soupçons demande certains talents d’im­­pro­­vi­­sa­­tions. Parfois, un dealer insis­­tera subi­­te­­ment pour chan­­ger le lieu de la tran­­sac­­tion, et l’A.I se retrouve alors sans aucun soutien dans cette zone. « Tu dois t’adap­­ter », m’ex­­plique l’agent barbu et tatoué qui travaille avec Paco. « Par exemple, tu peux dire : “Non, mec, je t’ai déjà dit que j’avais emprunté la voiture de ma mère aujourd’­­hui, il faut que j’aille la lui rendre. Je n’ai pas le temps d’al­­ler ailleurs.” Tu ne dois pas oublier que tu joues un rôle. Si je suis trafiquant de drogues et que quelqu’un m’offre une dose, pourquoi la refu­­ser ? Je n’ai pas besoin de l’argent que je pour­­rais me faire en la reven­­dant. Mais peut-être que je ne suis pas trafiquant de drogues, peut-être que j’ai besoin de l’argent. » Le fait de passer du temps avec les infor­­ma­­teurs permet aux agents sous couver­­ture d’ap­­prendre le jargon de la meth et de ses consom­­ma­­teurs : un teener (le seizième d’une once, soit 1,8 g), une eight­­ball (le huitième d’une once, ou 3,5 g, et le nom de la bille 8 au billard améri­­cain), un « meuj » ( un gramme). Elle peut être injec­­tée ou fumée. Au télé­­phone, il faut parfois deman­­der un pack de six de Coca pour lancer un achat. Mais connaître leur langage et jouer son rôle ne l’a pas rendu plus compré­­hen­­sif envers les consom­­ma­­teurs. « On entend toutes sortes d’his­­toires et de prétextes concer­­nant la façon dont une personne a fini par vendre et consom­­mer de la drogue. Mais la vérité n’est jamais arbi­­traire : on ne peut pas la plier pour servir ses convic­­tions. Non, mec, tu es trafiquant de drogues – assume, et passons à autre chose. »

Il s’ap­­pelle Joe. C’est un des cinq plus grands trafiquants de drogue de la ville.

Les recherches menées par Good­­win et son équipe ont donné lieu à des saisies consi­­dé­­rables. La quan­­tité la plus impor­­tante jamais confisquée était cinq kilos de meth, soit près de 700 000 dollars de marchan­­dise. Cette opéra­­tion a déman­­telé le réseau inter­­­mé­­diaire d’un cartel, mais cela n’a pas duré. Même les membres de cartels inter­­­mé­­diaires sont remplaçables, d’une certaine façon. « Les types les plus haut placés sont ailleurs », dit Good­­win.

Joe

Paul Chavez travaille dans un immeuble de bureaux confor­­table, au sud-est d’Al­­buquerque. L’en­­droit aurait dû être une banlieue de 25 000 foyers, mais les promo­­teurs se sont retrou­­vés à cours d’argent. Les chemins de terre sont encore tracés dans les collines déser­­tiques, mais seuls quelques bâti­­ments éclipsent le paysage. Des tempêtes de pous­­sière et des vents vire­­vol­­tants balayent le sol aride tous les après-midis. Chavez est direc­­teur du rensei­­gne­­ment du centre de soutien aux enquêtes, financé par l’HIDTA. Il dirige une équipe d’ana­­lystes qui appuie les inves­­ti­­ga­­tions menées par la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA) et par plusieurs brigades de stupé­­fiants. Son équipe ne recueille pas de rensei­­gne­­ments sur le terrain ; ils recherchent et analysent la situa­­tion pour soute­­nir les enquêtes de la DEA et des forces d’in­­ter­­ven­­tions spéciales dans tout le sud-ouest des États-Unis. Son travail consiste à trou­­ver des indices et des motifs subtils qui échappent souvent aux agents sur le terrain. Lui aussi a travaillé sur le terrain : il a été inspec­­teur au sein du service de police d’Al­­buquerque pendant des années, mais il a fini par se lasser de son job. Un jour, il se trou­­vait sur le parking d’un bar avec d’autres agents des stups. Ils portaient des vestes noires frap­­pées de l’ins­­crip­­tion « POLICE » sur le torse. Cela n’a pas empê­­ché un type d’es­­sayer de leur vendre du hash. « Pour certaines des affaires les plus simples, vous luttez contre des gens si stupides que cela en devient ennuyeux. Sur le plan du chas­­seur et de sa proie, ce travail-là est beau­­coup plus inté­­res­­sant », explique-t-il.

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Un sachet de meth saisi par la DEA
Crédits : DEA

Chavez ne tient pas à discu­­ter d’une enquête en cours, il invente donc une histoire inspi­­rée d’au­­then­­tiques cas de trafic de meth. Il me demande d’ima­­gi­­ner un homme à Albuquerque, appelé Joe. C’est un des cinq plus grands trafiquants de drogue de la ville. « Joe conduit une Honda Civic, a une grosse femme et proba­­ble­­ment une maîtresse. » Il vit dans un modeste pavillon, dans un quar­­tier de classe moyenne. Il possède au mini­­mum un maga­­sin de répa­­ra­­tion de pneus – un commerce qui rapporte beau­­coup de cash et faci­­lite l’édi­­tion de tickets de caisse et le blan­­chi­­ment d’argent. « Les hommes qui conduisent des 4×4 ruti­­lants et possèdent de belles maisons ne sont pas très malins. » Mais Joe est malin, il paye toujours son four­­nis­­seur en liquide, un gars de Los Angeles. « La violence liée au commerce de la drogue est due majo­­ri­­tai­­re­­ment à l’avance de la dope. Mettons qu’un type se porte garant de Joe, le gars du cartel de L.A. lui four­­nit donc 50 000 dollars de meth. Et disons que Joe n’a pas de chance. Son lieu­­te­­nant se fait coffrer et perd la meth. Si Joe ne peut pas rembour­­ser les 50 000 dollars, il se fera tabas­­ser et on ne lui vendra plus jamais rien. S’il doit plus d’argent, peut-être même qu’il se fera buter. » Pour un inves­­tis­­se­­ment de 50 000 dollars, Joe obtient deux kilos de meth. À partir de cette quan­­tité, il peut se faire 120 000 dollars, touchant ainsi 70 000 dollars de béné­­fices. La meth de Joe est fabriquée dans un super­­­labo caché dans un petit entre­­pôt du Michoacán. Les deux plus grands ports en eau profonde du Mexique se trouvent au Michoacán, ce qui faci­­lite le déchar­­ge­­ment des produits chimiques précur­­seurs en prove­­nance de l’Inde ou de la Chine, néces­­saires à la confec­­tion de la drogue. Le cartel des Cabal­­le­­ros templa­­rios (les Cheva­­liers templiers) contrôle le labo­­ra­­toire, ce qui néces­­site plusieurs centaines de milliers de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ment initial. Le labo­­ra­­toire produit 50 kilos par semaine et est dirigé par deux hommes : un diplômé en génie chimique et un autre qui a dix années d’ex­­pé­­rience dans la « cuisine » de la meth. Une fois que les 50 kilos ont quitté le labo­­ra­­toire, ils doivent passer par le terri­­toire du cartel del Pací­­fico Sur (du Paci­­fique sud) et le Cartel de Sina­­loa.

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Les forces spéciales du Michoacán
En guerre contre les cartels
Crédits : Diego Fernán­­dez/AP

Ces 50 kilos sont divi­­sés en cinq cargai­­sons de dix kilos, chacune expo­­sée à des frais de douane de 7 000 dollars à chacun des quatre points de contrôle. Les cargai­­sons finissent entre les mains du cartel de Tijuana, spécia­­lisé dans le trafic de drogues à la fron­­tière. Pour la traver­­sée, le cartel aura soudoyé un doua­­nier avec la somme allé­­chante de 10 000 dollars par semaine. Pour quelqu’un qui gagne 31 000 dollars par an, cela ne se refuse pas. Si un offi­­cier corrompu est de service le jour de la traver­­sée, le chauf­­feur peut rece­­voir un appel lui disant de se rendre Voie 6, samedi entre une heure et deux heures du matin. Sans la présence d’un offi­­cier corrompu, c’est un « aigle » qui surveillera l’en­­trée avec ses jumelles afin de pouvoir obser­­ver la situa­­tion. S’il remarque que l’of­­fi­­cier de la Voie 4 se dispute avec sa femme au télé­­phone, lais­­sant passer toutes les voitures sans les inspec­­ter, il commu­­niquera l’in­­for­­ma­­tion au conduc­­teur via la radio. Les cargai­­sons sont ache­­mi­­nées vers une planque – une maison de la banlieue de Los Angeles –con­­trô­­lée par un membre de rang supé­­rieur du cartel de Michoacán. De la planque, elles sont expé­­diées dans tout le pays. Joe n’a pas beau­­coup d’in­­for­­ma­­tions sur son contact de Los Angeles. Si son contact est malin, il ne traite pas direc­­te­­ment avec Joe – un assis­­tant se charge de toutes les tran­­sac­­tions avec les reven­­deurs. L’as­­sis­­tant en ques­­tion a été présenté à Joe par un ami de son frère, qui a passé du temps avec lui en prison. Après que l’in­­ves­­tis­­se­­ment initial de Joe – d’une valeur de 50 000 dollars – a rapporté un béné­­fice net de 70 000 dollars, celui-ci réin­­ves­­tit l’argent, comman­­dant quatre kilos cette fois-ci. Joe a entre six et dix employés. Ils vendent aux dealers de rue, qui revendent ensuite aux consom­­ma­­teurs. Surtout, ils ne consomment pas de drogue. S’ils commencent à prendre de la meth, ils sont virés. Joe est malin, aussi ses employés ne l’ont-ils jamais rencon­­tré. Ils ne connaissent ni son numéro de télé­­phone, ni son adresse, ni son vrai nom. Joe délègue ses inter­­ac­­tions avec ses employés à un seul asso­­cié de confiance, un ami d’en­­fance. Ses employés ne sont pas auto­­ri­­sés à dépen­­ser l’argent de façon extra­­­va­­gante ou trop évidente. Ils conduisent des voitures d’oc­­ca­­sion et vivent dans des quar­­tiers ordi­­naires.

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La DEA veut que Joe et son four­­nis­­seur se rendent en Cali­­for­­nie. Le service de police d’Al­­buquerque se concentre sur les trafiquants de rue et les toxi­­co­­manes. Tous deux ont pour cible les six à dix employés de Joe, mais la DEA ne les veut que pour pouvoir arri­­ver à Joe.

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Des cris­­taux de meth
Crédits : DEA

Un jour, l’as­­so­­cié de confiance de Joe est inter­­­cepté lors d’un contrôle routier de routine. L’agent ayant procédé à l’ar­­res­­ta­­tion a suivi son intui­­tion en appe­­lant une brigade canine se trou­­vant juste­­ment dans le coin. Les chiens dénichent plusieurs grammes de meth dans la voiture et l’homme est placé en garde en vue pendant 24 heures. Durant l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, la DEA apprend par l’unité de Chavez que sa mère est en train de mourir du cancer – ils lui disent qu’il serait dommage de passer les derniers mois de sa vie en prison. Mais il peut empê­­cher cela, il doit simple­­ment leur parler de son ami Joe. S’il se sait voué à la peine de mort, Joe essaiera de tuer son asso­­cié. Pendant ses 24 heures de déten­­tion, l’as­­so­­cié n’a pas répondu aux appels de Joe, qui commence alors à se méfier. L’as­­so­­cié explique à Joe qu’il est tombé sur un vieil ami et qu’ils sont allés pêcher ensemble au lac Huron. Mais admet­­tons que Joe ait dans sa manche un employé corrompu du centre de déten­­tion, ce dernier lui confir­­mera que son asso­­cié était là-bas. S’il l’ap­­prend, il assas­­si­­nera son asso­­cié. Dans le cas contraire, Joe finira peut-être en prison. « Il est probable qu’il y ait cinq à sept gars comme Joe à Albuquerque en perma­­nence, dont proba­­ble­­ment trois ou quatre sont dans notre ligne de mire. » Chavez pour­­rait iden­­ti­­fier l’un d’entre eux après s’être méfié du fait qu’une boutique de répa­­ra­­tion de pneus a reporté 2,4 millions de recettes à l’IRS, l’agence du gouver­­ne­­ment des États-Unis qui collecte l’im­­pôt sur le revenu. L’IRS pour­­rait instal­­ler une caméra de surveillance dans la rue en face du maga­­sin afin de surveiller le nombre de clients, mais comme Joe est malin, ses amis se rendront régu­­liè­­re­­ment au garage afin de faire croire à une entre­­prise floris­­sante. Ils n’au­­ront qu’à refer­­mer la porte derrière eux et boire des bières. « Le fait que Joe reste libre si long­­temps ne garan­­tit par néces­­sai­­re­­ment qu’il finira par se faire attra­­per. Je vous assure que je connais des types comme Joe qui se sont faits huit à dix millions de dollars et qui sont aujourd’­­hui à la retraite et mènent une vie paisible à Albuquerque. Plus Joe est malin, plus il sait se proté­­ger des consé­quences de ses actes. Imagi­­nons qu’il y ait une dispute de secteur entre deux petits trafiquants du sud-ouest de la ville. Le lende­­main matin, il lit dans le jour­­nal que quelqu’un a été tué et pense immé­­dia­­te­­ment : “Mon Dieu, cette partie de la ville tourne mal.” Il n’est même pas au courant qu’il s’agis­­sait de sa meth. Le four­­nis­­seur cali­­for­­nien sera protégé de la même façon – c’est un cartel de haut niveau. Si c’est un génie, on ne remon­­tera jamais à lui. Il sera entouré de beau­­coup trop de types sans impor­­tance qui ne savent rien de lui. »

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Vue d’Al­­buquerque

La drogue du diable

L’une de ces personnes dont Joe n’a jamais entendu parler est Cassie Johns­­ton. Cassie a grandi dans une petite ville située à envi­­ron 30 kilo­­mètres au sud d’Al­­buquerque. Elle a testé la meth pour la première fois à 15 ans, dans l’ate­­lier de soudure du lycée Los Lunas. Cette première expé­­rience a été terri­­fiante : « J’ai eu telle­­ment peur. Je n’ai pas réussi à dormir, manger ou à me concen­­trer pendant 36 heures. Je suis rentrée chez moi et j’ai fait semblant de dormir, mais j’avais l’im­­pres­­sion de rouler à toute vitesse sans même bouger. » Envi­­ron six mois plus tard, elle a rées­­sayé lors d’une soirée et a davan­­tage aimé. Puis elle s’est mise à prendre de la meth une à deux fois par semaine jusqu’à ce qu’elle obtienne son diplôme d’études secon­­daires. « Je donnais des objets en gage, j’avais un travail, mais obte­­nir de la meth n’est ni cher ni diffi­­cile. » Au début, ses parents mettaient son compor­­te­­ment impré­­vi­­sible sur le dos de l’at­­ti­­tude rebelle typique des adoles­­cents.

Ils l’ont conduite jusqu’à un entre­­pôt, où il l’ont enfer­­mée. Dans un coin, il y avait un mate­­las et une carafe d’eau.

Deux mois après avoir obtenu son diplôme, Cassie a disparu, et ils n’ont plus eu de ses nouvelles pendant des mois. Elle avait emmé­­nagé avec son petit ami, un petit dealer qui lui four­­nis­­sait de la drogue gratui­­te­­ment – elle s’est rapi­­de­­ment mise à vendre de la drogue à ses clients. « J’ai vendu de la drogue à des mères d’élèves, des méde­­cins, des avocats, des profes­­seurs de lycée – beau­­coup de gens. La meth est impar­­tiale : elle ne fait atten­­tion ni à vous, ni à votre argent, ni au métier de vos parents. Et dans tous les cas, elle vous tuera en un rien de temps. »  Un jour, son petit ami s’est rendu à Albuquerque et n’est jamais revenu. Elle savait qu’il avait emprunté de l’argent à des Mexi­­cains qui le four­­nis­­saient en produit, et elle s’est rendue compte qu’il avait perdu l’argent et avait quitté la ville avant qu’ils ne le retrouvent. Envi­­ron trois semaines plus tard, elle s’est rendue dans une station essence située à moins de deux kilo­­mètres de chez elle. Sur le parking, trois Mexi­­cains lui ont dit de monter dans une Buick noire, l’un d’eux avait un pisto­­let dans sa cein­­ture. Ils l’ont conduite jusqu’à un entre­­pôt, où il l’ont enfer­­mée. Dans un coin, il y avait un mate­­las et une carafe d’eau. Le lende­­main, ils sont reve­­nus et lui ont expliqué qu’elle vendrait de la meth jusqu’à ce qu’elle rembourse les dettes de son petit ami. Chaque jour, elle concluait des deals. Un des Mexi­­cains la suivait dans la Buick noire et récol­­tait l’argent qu’elle avait gagné. Puis elle était de nouveau enfer­­mée dans l’en­­tre­­pôt pour la nuit. Pour toute nour­­ri­­ture, on lui donnait du pain, des pommes et de l’eau. Elle pouvait égale­­ment avoir autant de meth qu’elle le souhai­­tait. Elle a été sauvée au bout d’un mois envi­­ron, après que son père l’a aperçue au coin d’une rue. Il a contacté un de ses amis détec­­tives. Ils ont semé la Buick et l’ont rame­­née à la maison. Elle a caché sa voiture et est resté chez ses parents pendant un mois. Lorsqu’ils l’ont retrou­­vée, elle ne pesait que 44 kilos, contre 61 aupa­­ra­­vant. Cassie n’a pas touché à la meth depuis 2007. Elle n’a plus jamais eu de nouvelles de son ancien petit ami, et a coupé les ponts avec la plupart des personnes qu’elle connais­­sait à cette époque. Elle travaille comme masso­­thé­­ra­­peute et comme coach person­­nel dans un programme de théra­­pie pour adoles­­cents. Elle a toujours besoin de meth, mais pas autant que durant ses deux premières années de conva­­les­­cence. Elle se consi­­dère comme un exemple de la destruc­­tion arbi­­traire provoquée par la meth.

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Les consé­quences physiques de la meth sont terri­­fiantes

« Je suis la preuve vivante que les enfants ne sont pas toujours le fruit de leur envi­­ron­­ne­­ment. J’ai grandi avec mes deux parents, je n’ai jamais manqué de rien et j’al­­lais à l’église une fois par semaine – ce que je fais toujours. » Les consom­­ma­­teurs ont tendance à décrire la meth comme une force quasi-surna­­tu­­relle, dotée d’une puis­­sance illi­­mi­­tée pour causer le mal et la destruc­­tion. Même après la désin­­toxi­­ca­­tion, les anciens accros restent vulné­­rables. La mère d’un toxi­­co­­mane a perdu son fils alors qu’il avait arrêté d’en prendre depuis presque deux ans : il est mort de compli­­ca­­tions cardiaques, une trace de l’im­­pact de la meth sur sa santé. Un infor­­ma­­teur d’Al­­buquerque résume ainsi les senti­­ments de plusieurs consom­­ma­­teurs et de membres de leur famille dont la vie a été boule­­ver­­sée par la meth : « Si vous croyez au para­­dis, à l’en­­fer, au bien et au mal, il y a une chose dont vous pouvez être certain : la meth est la drogue du diable. »


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant d’après l’ar­­ticle « The Devil’s Drug: The True Story of Meth in New Mexico », paru dans The Daily Beast. Couver­­ture : Vue d’Al­­buquerque depuis le Petro­­glyph Natio­­nal Monu­­ment. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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