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par Nicolas Prouillac | 2 mars 2017

Devbot 2

En cet après-midi de février, deux voitures s’élancent sur le circuit urbain de Puerto Madero, à Buenos Aires. Sous les rayons ardents du soleil argen­tin, les moteurs vrom­bissent et la gomme s’ac­croche en traî­nées noires sur le goudron qui tapisse les rues de la capi­tale. Les deux bolides sont au coude à coude, les 20 tours promettent d’être serrés. Les spec­ta­teurs du jour, disper­sés le long des 2,5 km du circuit, regardent avec une tension inédite les voitures s’af­fron­ter.

Un chien fait irrup­tion sur la piste, face au Devbot
Crédits : Robo­race

Dans les lignes droites, les comp­teurs fran­chissent la barre des 180 km/h. À cette vitesse, les moteurs élec­triques qui équipent les véhi­cules émettent un son qui évoque davan­tage les pods de La Menace fantôme qu’une Formule 1. Les deux engins négo­cient impec­ca­ble­ment les courbes du tracé, montrant une remarquable souplesse dans le virage en épingle qui pose tant de problèmes aux pilotes habi­tuels. Tout ne se passe pas bien, pour­tant. Dans le premier tiers de la course, un chien surgit sur la piste, courant en direc­tion de la voiture en tête. Les respi­ra­tions se suspendent à l’ap­proche de l’im­pact, mais il n’ar­rive pas : l’en­gin ralen­tit brusque­ment, fait une embar­dée pour éviter l’ani­mal et reprend bien­tôt sa pleine vitesse. Plus de peur que de mal. Le chien quitte le circuit sain et sauf. L’évé­ne­ment a néan­moins permis au pour­sui­vant de rattra­per son retard. Il talonne à présent son adver­saire, profi­tant de l’as­pi­ra­tion pour tenter de le doubler. Mais au moment de se lancer dans la manœuvre, à l’en­trée d’un virage, il paye sa conduite agres­sive et bute dans la rambarde de sécu­rité qui protège la Fontaine des Néréides. Des éclats d’acier et de plas­tique sont proje­tés dans toutes les direc­tions, l’en­gin fait brusque­ment volte-face et envoie valser un pneu dans le décor. Une voix s’échappe du cock­pit, ouvert par le choc : « Devbot 2 a aban­donné la course. » À l’in­té­rieur, le pilote s’en est tiré sans dommages. Et pour cause, c’est une intel­li­gence arti­fi­cielle.

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L’évé­ne­ment du 18 février 2017 avait un nom : Robo­race. Orga­nisé en marge d’une compé­ti­tion de Formule E – des courses de voitures propul­sées par un moteur élec­trique –, c’était la première fois que deux voitures de course sans pilotes s’af­fron­taient sur un circuit. Cette future disci­pline de compé­ti­tion auto­mo­bile aura bien­tôt lieu en première partie de toutes les courses de Formule E. Elles rassem­ble­ront dix équipes dont les IA s’af­fron­te­ront dans des véhi­cules lancés à plus de 300 km/h sur des circuits urbains. Mais pour l’heure, celle de Buenos Aires s’ins­cri­vait dans une série de tests impliquant des proto­types appe­lés Devbots. Ils ont permis aux concep­teurs de Robo­race de mettre la formule à l’épreuve sans esquin­ter inuti­le­ment leur véhi­cule final, qu’ils proje­taient de dévoi­ler dix jours plus tard au Mobile World Congress de Barce­lone.

Les Devbots sur le circuit de Buenos Aires
Crédits : Robo­race

MWC

Le lundi 27 février, Barce­lone se réveille sous un soleil radieux. Partout dans la ville, des milliers de visi­teurs venus de monde entier affluent dans les tunnels du métro de la ville cata­lane, pour se rendre en bordure de la ville. La foule est recra­chée aux abords du parc des expo­si­tions Fira Gran Via, qui accueille l’édi­tion 2017 du Mobile World Congress. Les 240 000 m² de l’en­droit, scin­dés en huit halls, sont occu­pés par des milliers d’en­tre­prises de tech­no­lo­gie venues présen­ter leurs derniers produits et services. Si les têtes d’af­fiche de l’évé­ne­ment sont des géants de la télé­pho­nie mobile – Samsung, Huawei, LG, Nokia –, le salon accueille beau­coup d’autres acteurs de l’in­dus­trie des nouvelles tech­no­lo­gies. Des start-ups de la French Tech aux titans comme IBM et Intel, les visi­teurs ont tout le loisir de mettre la tête dans un casque de réalité virtuelle ou de cher­cher l’app idéale pour leurs rela­tions clients, entre deux essais de smart­phones dernier cri. Mais parmi les confé­rences qui ponc­tuent l’évé­ne­ment, certaines ont un carac­tère plus excep­tion­nel, comme celle de Robo­race. Dans l’au­di­to­rium prin­ci­pal, plein à craquer, Alejan­dro Agag entre sur scène d’un pas élégant sous les lumières roses et bleues qui accom­pagnent le MWC17. Il adresse à la foule qui l’ap­plau­dit un sourire satis­fait. L’en­tre­pre­neur de 46 ans a des raisons de l’être. Ancien poli­ti­cien, le Madri­lène a réussi dans les affaires en se rappro­chant du cercle des diri­geants de la F1, avant de lancer la Formule E en 2012. « Lorsque j’ai voulu me lancer dans l’aven­ture de la Formule E », dit-il dans un anglais teinté d’ac­cent espa­gnol, « tout le monde me prenait pour un fou et voulait me dissua­der de conti­nuer. Je ne regrette pas d’avoir persé­véré. » Aujourd’­hui, la Formule E en est à sa troi­sième saison et les cousines élec­triques de la F1 ne semblent pas près de quit­ter les circuits. Des construc­teurs comme Mercedes, Renault Citroën, BMW et Audi y parti­cipent. « La Formule E est plus qu’une simple course », dit-il. « Elle fait partie d’une révo­lu­tion tech­no­lo­gique qui boule­verse l’in­dus­trie auto­mo­bile. » Une révo­lu­tion qui a commencé avec les moteurs élec­triques – dont la Formule E est l’ex­ten­sion spor­tive – et se pour­suit avec l’avè­ne­ment des voitures auto­nomes. Voilà pourquoi Alejan­dro Agag est venu présen­ter Robo­race.

La silhouette du véhi­cule de Robo­race
Crédits : Robo­race

« Tout a commencé dans un avion », raconte l’en­tre­pre­neur espa­gnol. À son bord, il est accom­pa­gné de Denis Sverd­lov et Justin Cooke, alors respec­ti­ve­ment PDG et direc­teur marke­ting de Kine­tik, un fonds d’in­ves­tis­se­ment basé à Londres. Les trois hommes jettent les bases de la suite logique des opéra­tions : les voitures tradi­tion­nelles ont leur compé­ti­tion de Formule 1, les voitures élec­triques ont la Formule E, pourquoi les voitures auto­nomes n’au­raient pas leurs courses elles aussi ? Des courses de robots. L’en­thou­siasme les gagne et conduit quelques mois plus tard à la fonda­tion de Robo­race, en novembre 2015. « Nous sommes convain­cus du rôle incroyable que vont jouer les robots », dit Agag. « Sans Robo­race, certaines ques­tions demeu­re­raient impos­sibles à résoudre. Imagi­nez deux voitures de course roulant côte-à-côte à pleine vitesse alors qu’elles approchent d’un virage. Dans le cas de pilotes humains, on sait qui l’em­porte : celui qui a le plus de cran. Mais dans le cas de robots, on va explo­rer les profon­deurs de l’IA. » Il affirme que la sécu­rité est le point central des voitures auto­nomes. « Y a-t-il meilleur contexte pour tester la fiabi­lité des voitures sans conduc­teur que de les plon­ger dans les condi­tions extrêmes d’une course auto­mo­bile ? » inter­roge Alejan­dro Agag. Pour lui, il ne fait aucun doute que Robo­race aura un impact énorme sur le futur des voitures sans conduc­teurs. « L’ave­nir est radieux, la tech­no­lo­gie va s’en assu­rer », conclue-t-il. Puis il s’éclipse, remplacé sur scène par Sverd­lov. Le contraste entre les deux hommes est saisis­sant. Affu­blé d’une casquette et d’une doudoune noirs frap­pés du sigle octo­go­nal blanc de Robo­race, Denis Sverd­lov a des airs d’an­cien MC revenu pour un free­style. Mais il n’est pas là pour impro­vi­ser et reprend le discours où l’a laissé son parte­naire. Lui aussi se dit convaincu que le futur est à l’élec­tri­cité et l’au­to­no­mie des trans­ports. « Mais je pense que si vous deman­dez aux gens dans la rue s’ils aime­raient voir des robots déam­bu­ler autour d’eux, la plupart vous diront que non », dit-il. « Robo­race va rendre évidents les béné­fices de l’IA aux yeux de tous. Nous pouvons  jouer un rôle consi­dé­rable dans l’ac­cep­ta­tion des machines. »

Alejan­dro Agag, Denis Sverd­lov et Daniel Simon
Crédits : Robo­race

Sa présen­ta­tion termi­née, Denis Sverd­lov est à son tour rejoint par Daniel Simon, qui a passé plus d’un an à desi­gner le modèle final de Robo­race – loin des gros­siers proto­types Devbot. Le véhi­cule sera l’em­blème de la disci­pline, comme le sont ceux de la Formule 1. La bête appa­raît enfin sous les projec­teurs, tour­nant lente­ment sur elle-même pour lais­ser la foule admi­rer ses courbes. Les spec­ta­teurs se lèvent d’un bond pour se ruer vers la scène. Les flashs crépitent sous les yeux du trio. Ils sont enfin prêts à révé­ler les secrets de leur créa­tion.

Œuvre d’art

Le parvis du Musée d’art contem­po­rain de Barce­lone est le refuge des skateurs. Ils sont des dizaines alignés le long des parois vitrés du MACBA, à regar­der leurs cama­rades enchaî­ner les tricks et se vian­der occa­sion­nel­le­ment sur le pavé. Il plane aux abords de l’en­trée baignée de soleil une douce odeur de weed, comme souvent dans les rues de la ville cata­lane.

La voiture de course du futur
Crédits : Robo­race

À l’in­té­rieur, l’équipe de Robo­race s’est empa­rée du vaste espace entouré de murs blancs pour prépa­rer la soirée orga­ni­sée pour l’oc­ca­sion. Un tunnel fait de rampes de LED bleues est en train d’être dressé ; des dizaines de ballons en alumi­nium sont en train d’être gonflés. Denis et Daniel ne sont pas loin. Ils reprennent leur souffle, entre l’agi­ta­tion de la veille et celle à venir d’ici quelques heures. La voiture de Robo­race est là, elle aussi, immo­bile et silen­cieuse comme un rapace atten­dant de fondre sur sa proie. Denis et moi faisons quelques pas à l’écart des prépa­ra­tifs. Le visage du fonda­teur de Robo­race traduit autant d’en­thou­siasme que de lassi­tude : la promo­tion n’est pas son fort. Bien qu’il porte toujours sa casquette et son blou­son à l’ef­fi­gie de la jeune compa­gnie, il semble plus à l’aise dans une conver­sa­tion qu’il ne l’était sur scène devant un public. Mais il ne faudrait pas en conclure que c’est un jeu nouveau pour lui. Origi­naire de Saint-Péters­bourg, Denis Sverd­lov est le cofon­da­teur et l’an­cien codi­rec­teur de Yota, le numéro un russe des tech­no­lo­gies de télé­pho­nie mobile 4G. Il a aussi été ministre adjoint des Télé­coms et des commu­ni­ca­tions de Russie, de juillet 2012 à novembre 2013, avec pour mission d’étendre et de perfec­tion­ner le réseau de la fédé­ra­tion.

Deux ans plus tard, il fonde Kine­tik à Londres, pour inves­tir dans les trans­ports élec­triques. « C’est le futur », assène-t-il à nouveau. Kine­tik a injecté des fonds dans Charge, un construc­teur de camions élec­triques dont il est aussi le PDG, et Robo­race, où il assume la même fonc­tion. Les camions de Charge sont des parte­naires offi­ciels de la Formule E : c’est ainsi qu’a débuté sa colla­bo­ra­tion avec Alejan­dro Agag. « L’idée qu’il n’y avait pas encore de compé­ti­tion auto­mo­bile pour les voitures élec­triques auto­nomes m’a frappé », raconte-t-il. « C’est une histoire banale : il y avait une place à prendre et je l’ai prise. » Il a fallu moins d’un an à Sverd­lov et son équipe pour tout mettre sur pieds. Aujourd’­hui, dévoi­ler la version finale du véhi­cule rapproche plus que jamais Robo­race de son but. « Nous avons achevé le plus dur : la partie hard­ware », dit-il en souriant. « Nous allons laissé la partie soft­ware à d’autres. L’objec­tif est de rassem­bler dix équipes, dont chacune inté­grera sa propre IA au véhi­cule. » Ces équipes pour­raient être des acteurs du secteur de l’au­to­mo­bile, des univer­si­tés et même de grandes entre­prises tech. S’il ne peut rien révé­ler à ce stade, on se prend à imagi­ner les IA de Google, Face­book et Amazon s’af­fron­ter dans des courses spec­ta­cu­laires. La première appa­ri­tion sur circuit de la voiture Robo­race pour­rait avoir lieu lors du Grand Prix de Formule E de Monaco, le 13 mai prochain. On saura alors si elle peut fran­chir les 320 km/h qu’elle promet sur le papier, sans faire de conces­sion sur l’ha­bi­leté de sa conduite.

Daniel Simon et Denis Sverd­lov
Crédits : Robo­race

Pour en parler, je retrouve Daniel Simon, assis à quelques pas de sa créa­tion. Le desi­gner a du mal à en déta­cher ses yeux. « Je travaille dessus depuis un peu plus d’un an », dit-il. « La voir en vrai est une diffé­rence de taille, j’ai encore du mal à le croire. » C’est la première fois que Simon travaille sur un tel véhi­cule. « J’ai accepté immé­dia­te­ment lorsque Denis m’a contacté en janvier 2016 pour me faire cette propo­si­tion, même si c’était inti­mi­dant », raconte-t-il. Mais le desi­gner n’en est pas à son premier coup d’es­sai. Il a notam­ment créé les véhi­cules de TronObli­vion et Captain America pour Holly­wood, ainsi que des voitures pour Lotus, Bugatti et l’écu­rie HRT. Contrai­re­ment à la F1, où les règles impliquent des contraintes de design très parti­cu­lières, tout était à écrire et à faire pour Robo­race. « J’avais carte blanche. Le point de départ, c’est qu’elle ne devait pas ressem­bler à une machine à laquelle on aurait enlevé le pilote. Il devait s’agir d’une machine où il n’en a jamais été ques­tion. Je voulais aussi qu’elle ait un aspect animal, prête à se jeter vers l’avant. » Le simple fait que le point de départ soit le design fait une diffé­rence avec les courses auto­mo­biles tradi­tion­nelles. Habi­tuel­le­ment, le style s’adapte à des contraintes d’in­gé­nie­rie sans jamais sacri­fier aux perfor­mances. Ici, ces dernières se sont parfois incli­nées de quelques km/h devant la majesté du design. « Peut-être y aura-t-il des simpli­fi­ca­tions à faire ou quelques modi­fi­ca­tions si on se rend compte par exemple qu’elle chauffe trop vite. Mais pour l’es­sen­tiel, c’est le modèle que vous avez sous les yeux qui courra », affirme Daniel Simon. « Toutes les lignes comptent pour donner l’im­pres­sion qu’elle est déjà en mouve­ment. » Les voitures des diffé­rentes équipes seront iden­tiques (compor­tant du hard­ware conçu par Charge, Miche­lin ou Nvidia), mais la pein­ture de la carros­se­rie sera unique. « Nous avons fait des essais, elle semble très diffé­rente », dit-il.

Côté tech­nique, elle affiche des carac­té­ris­tiques éton­nantes : propul­sée par quatre moteurs élec­triques de 300 kW chacun, la bête pèse 975 kg. Pour perce­voir son envi­ron­ne­ment à 360°, elle est équi­pée de cinq Lidar, deux radars, 18 capteurs à ultra­son, six camé­ras et deux capteurs de vitesse optiques. L’IA aux commandes sera servie par un super­cal­cu­la­teur Drive PX2, de Nvidia. Conçu spécia­le­ment pour les IA auto­mo­biles, il est capable d’ef­fec­tuer jusqu’à 24 billions d’opé­ra­tions de deep lear­ning par seconde. Les voitures de Robo­race promettent ainsi de dépas­ser rapi­de­ment tout ce dont sont capables les voitures pilo­tées par des êtres humains, tout en élimi­nant les risques de casser autre chose que de la fibre de carbone en cas d’ac­ci­dent. « Leur façon d’évi­ter les colli­sions et de prendre des déci­sions va nous en apprendre énor­mé­ment sur la conduite auto­nome », rappelle Denis Sverd­lov. Pour l’heure, malgré les esti­ma­tions des simu­la­tions infor­ma­tiques, le résul­tat sur circuit reste un mystère. Fort heureu­se­ment, sa réponse ne se fera plus attendre long­temps.

Crédits : Robo­race

Couver­ture : La voiture desi­gnée par Daniel Simon. (Robo­race)


 

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