Pendant la Seconde Guerre mondiale, des sorciers wiccas d'un petit village côtier du Hampshire, en Grande-Bretagne, ont tenté de prévenir par la magie l'invasion du pays par l'Allemagne nazie.

par Nolwenn Jaumouillé | 9 min | 06/07/2018

À sa mort, Ellen Graham livre en héritage à sa fille Annie et ses petits-enfants le terrifiant secret qui l’habitait. En investissant la maison familiale, sa descendance découvre peu à peu l’infernale destinée à laquelle elle est inexorablement condamnée par ce maudit lien du sang. Le scénario d’Hérédité, film d’horreur éprouvant signé Ari Aster, secoue depuis sa sortie jusqu’aux plus férus d’épouvante et de magie, lui valant d’élogieuses comparaisons avec le mythique Exorciste. Car au cœur de ce long-métrage est une matière qui fascine et inquiète autant qu’elle est moquée.

Souvent vue comme un folklore suranné, tout juste bon à animer nos soirées d’Halloween, la sorcellerie n’a en réalité jamais cessé de concocter des potions et de jeter des sorts. Que l’on croie ou non à la réalité ses pouvoirs, ses traditions ont résisté au temps, à l’Inquisition, aux Lumières et même aux totalitarismes modernes. Un certain mouvement sorcier, connu sous le nom de « wiccanisme » – de l’ancien anglais wicca, masculin de « sorcier » –, a même connu en Angleterre un véritable renouveau en pleine Seconde Guerre mondiale, sous la figure charismatique de l’écrivain ésotérique Gerald Gardner : il a conceptualisé au cours du XXe siècle un syncrétisme ésotérique empruntant au druidisme, au chamanisme, ainsi qu’aux mythologies grecques, celtes, nordiques et slaves.

Gerald Gardner, père de la wicca

C’est de ce mouvement dont est d’ailleurs inspirée la magie pratiquée par les sorcières de la série Charmed, toujours promptes à consulter leur Livre des Ombres, manuscrit de rituels wiccans dont l’auteur n’est autre que Gerald Gardner en personne. Les intentions funestes n’ont donc pas le monopole de la sorcellerie et nombreux sont les sorcières et les sorciers qui, bien avant les sœurs Halliwell, ont tenté de combattre les forces du mal par leur art. Si la Seconde Guerre mondiale a été traitée sous toutes les coutures par les historiens, beaucoup ignorent pourtant ce qu’on raconte à Highcliffe-on-Sea : les wiccas de ce petit village de la côte sud britannique auraient sauvé l’Angleterre de l’invasion nazie grâce à de puissants rituels magiques.

Tempête de sorts

La Blitzkrieg a forcé les troupes franco-britanniques à reculer jusqu’à Dunkerque : 400 000 hommes, dont 250 000 anglais, sont pris en étau entre les flots de la Manche et 160 000 ennemis allemands, qui ne sont pas venus faire de prisonniers. Du 26 mai au 4 juin 1940, une périlleuse bataille s’engage alors sur cette mince bande côtière. S’organise d’un côté l’opération Dynamo, qui ambitionne d’évacuer par la mer les troupes alliées, de l’autre la résistance héroïque de quelque 30 000 soldats français indomptables à l’envahisseur.

Une conjonction de circonstances permet à 338 226 hommes de s’échapper par la Manche, parfois sur de bien frêles embarcations, avant que les Allemands ne viennent à bout des combattants. Les troupes de la Couronne ainsi que 123 095 Français sont évacués à temps, évitant au Royaume-Uni une catastrophe qui aurait pu lui coûter sa poursuite de la guerre.

Dans la débâcle de l’année 1940, le « miracle de Dunkerque », comme l’a surnommé l’historien américain Walter Lord, apparaît comme une bénédiction. « Nombre de généraux allemands considèrent la bataille de Dunkerque comme un tournant de la guerre : si le corps expéditionnaire anglais avait été fait prisonnier, la Grande-Bretagne aurait été vaincue », confiait-il à l’occasion de la sortie du film de Christopher Nolan. « Si cela était arrivé, l’Allemagne aurait pu concentrer toutes ses forces sur la Russie. Stalingrad n’aurait pas eu lieu. »

Dunkerque, 1940, par Christopher Nolan

À l’été 1940, un silence de mort est revenu sur Dunkerque, tombée sous le joug ennemi. Mais au lendemain de cette épique opération de sauvetage in extremis, la Grande-Bretagne se trouve isolée : la France s’est déclarée vaincue et l’Italie vient d’entrer dans les combats aux côtés de l’Allemagne. Churchill refuse pourtant de céder aux propositions de paix du Reich et demeure en première ligne des ambitions d’Hitler : traverser la Manche devient l’obsession du Führer, qui s’apprête au cours de l’été à lancer l’opération Lion de Mer, son plan d’invasion du pays. Un projet qu’il abandonnera finalement, notamment du fait de l’entrée en guerre de la Russie – Hitler espère, par l’opération Barbarossa à l’hiver, priver la Grande-Bretagne de ses derniers alliés et ainsi la forcer à la paix.

Mais était-ce la seule explication au recul d’Hitler ? Ou est-ce que, comme l’affirment certains wiccas, l’abandon de l’opération Lion de Mer fut le résultat de l’assaut magique perpétré quelques jours plus tôt par les sorciers de Highcliffe-on-Sea à l’encontre du Führer ? C’est en tout cas la surprenante affirmation que fait Gerald Gardner en 1954 dans son ouvrage Witchcraft Today : pour la troisième fois de son histoire, estime-t-il, c’est bien la sorcellerie qui sauve en août 1940 la Grande-Bretagne de l’envahisseur.

C’est également à des rituels magiques similaires qu’il associe le recul de Napoléon en 1805, qui a finalement décidé de ne pas mettre en œuvre l’invasion planifiée de son voisin d’Outre-Manche ; ainsi que la débâcle en 1588 de l’Invincible Armada espagnole, découragée par la terrible tempête qui s’est abattue sur elle alors qu’elle s’apprêtait à fondre sur l’Angleterre. Pour Gardner, c’était sans aucun doute une tempête de sorts.

Le Cône de Pouvoir

La nuit s’est emparée depuis quelques heures déjà de la New Forest, à quelques kilomètres au nord de Highcliffe. Un peu avant minuit, un groupe de sorciers et chercheurs spirituels se rencontre près d’une ancienne potence surnommée Naked Man, l’homme nu. De là, ils s’enfoncent à pas de loup dans les bois, meute silencieuse, jusqu’à dénicher un lieu où s’établir pour célébrer la Veille de Lammas, festival de la moisson et jour d’importance dans le culte wicca qui a lieu pendant les derniers jours de décroissance de la Lune. Ce soir-là, les éléments sont rassemblés pour mettre en œuvre un rituel au dessein un peu spécial.

En ce 1er août 1940, la région de Highcliffe est aux aguets et attend, inquiète, l’arrivée de l’oppresseur. Dans l’une des zones les plus exposées du pays, villes et villages sont barricadés. Des redoutes côtières protégées par du fil barbelé abritent ceux qui, jour et nuit, surveillent les airs et la mer, à l’affût de probables assauts ennemis. Depuis Highcliffe déjà, le vrombissement des avions allemands fait frissonner les oreilles terrifiées des côtiers. Et pourtant, la Bataille d’Angleterre ne fait que commencer.

Highcliffe-on-Sea, au sud de l’Angleterre

L’ordre de sorciers de New Forest est célèbre dans le monde wicca. Constitué secrètement autour des années 1930 sans que ses origines aient pu être à ce jour identifiées, ce groupe est celui-là même qui aurait initié Gerald Gardner. C’est face aux menaces imminentes pesant sur le pays que ses membres se seraient mis en tête de mener à bien ce soir d’août 1940 un assaut magique contre Adolf Hitler, alors à Berlin.

Arrivés sur le lieu du rituel, les participants forment un cercle de sorciers pour en faire l’épicentre de leurs efforts surnaturels. Là où traditionnellement est allumé un grand feu, ils placent en direction de Berlin une simple lampe torche, ou une lanterne, sans doute par souci de discrétion au cas où l’adversaire survolerait la zone. C’est alors que, courant nus en spirale autour du cercle pour créer une communion extatique capable de maîtriser les forces magiques, ils murmurent à l’esprit du Führer: « Tu ne peux pas traverser la mer, tu ne peux pas traverser la mer, tu ne peux pas venir, tu ne peux pas venir. » Un procédé non sans conséquence, raconte Gardner.

« Accomplir un tel rituel exige d’utiliser la force vitale de quelqu’un, et nombre d’entre nous sont morts après que nous l’ayons fait. Nous avons répété le rituel quatre fois jusqu’à ce que les Aînés nous disent : “Nous sentons que nous l’avons stoppé.” Il ne faut pas que nous tuions un trop grand nombre d’entre nous. Nous pourrions en avoir besoin à nouveau. » Le rituel qu’il décrit, appelé « Cône de Pouvoir », est selon Gardner un savoir secret transmis de génération en génération chez les sorciers et sorcières anglais. Il aurait également servi pour tenter de mettre en échec l’Armada espagnole quelque 400 ans plus tôt : une légende anglaise raconte effectivement que Francis Drake, amiral britannique à l’époque, aurait rejoint à Devils Point, près du Port de Plymouth, un groupe de sorcières des mers afin d’attaquer les navires espagnols à l’aide d’une tempête magique.

« Alors que les barges d’invasion étaient prêtes, Hitler n’a même jamais essayé de se rendre en Grande Bretagne », affirme Gardner dans l’ouvrage, éludant les explications historiques de cette décision. Écrivain et wicca initié, Philip Heselton est un des plus grands spécialistes de la vie Gerald Gardner. « Je me suis d’abord intéressé à ce que Gerald Gardner appelait “le culte de la sorcière” en 1959, quand j’ai lu son livre », relate-t-il. « Il y a une vingtaine d’années, j’ai commencé à mener des recherches sur l’histoire de la sorcellerie et j’ai petit à petit découvert des bribes d’informations sur Gardner, ce qui m’a finalement conduit à écrire plusieurs livres à ce sujet, parmi lesquelles Wiccan Roots », dans lequel Heselton revient en détail sur l’épisode de Highcliffe.

Une poupée vaudou contre Hitler

« Nous n’avons que la parole de Gardner comme témoignage de ce rituel », reconnaît Heselton. De fait, d’autres versions concurrentes de cette lutte magique contre Hitler ont par la suite émergé, sans que l’on puisse davantage démêler le vrai du faux. « Mais je pense qu’il serait toutefois étonnant que ces événements ne se soient pas produits. Le pays était sous la menace d’une invasion, et les membres de cet ordre de sorciers étaient trop vieux pour s’engager activement dans la défense, il est tout à fait possible qu’ils aient utilisé les compétences – en l’occurrence magiques – qu’ils croyaient posséder. » Heselton n’affirme en aucun cas que cette cérémonie a pu arrêter Hitler, simplement qu’il est plus que probable qu’elle ait bien eu lieu.

Dans les années 1970, des voix se sont néanmoins élevées pour venir contredire la version de Gardner. Parmi elles, celle d’Amado Crowley, écrivain revendiquant être le fils illégitime d’Aleister Crowley, grand nom de l’occultisme britannique chanté notamment par le célèbre chanteur de Black Sabbath Ozzy Osbourne dans « Mr. Crowley ». À ses yeux, le récit de Gardner n’est autre qu’une fiction inspirée de la véritable cérémonie que son père, Aleister, aurait lui-même présidée, et dont il aurait été témoin enfant.

Délicieuse coïncidence ou récits destinés à réinventer les faits après coup ?

L’Opération Mistletoe, comme il l’appelle, ne se serait pas déroulée à New Forest mais dans le Sussex – un peu plus à l’est sur la côte – dans la Ashdown Forest au début de l’année 1941. Là, un détachement de soldats canadiens vêtus de robes de sorciers auraient jeté des sorts à un mannequin affublé d’un uniforme nazi. « Le récit d’Amado Crowley est au mieux incertain », estime Heselton, rappelant que personne n’a jamais prouvé son lien de parenté avec Aleister Crowley. « Mais il y a effectivement probablement eu d’autres cérémonies rituelles pour tenter d’empêcher l’invasion de la Grande-Bretagne par les nazis. »

L’historien et professeur à l’université d’Idaho Richard Spence offre un récit encore différent de l’Opération Mistletoe dans Secret Agent 666: Aleister Crowley, British Intelligence and the Occult. Pour lui, les autorités britanniques voulaient surtout que les dirigeants nazis – superstitieux au possible – apprennent que des attaques magiques étaient dirigées à leur encontre afin qu’ils abandonnent le plan par eux-mêmes.

Quels qu’en soient les contours réels, l’idée selon laquelle les sorciers et sorcières wiccas auraient cherché à combattre les projets funestes d’Hitler contre l’Angleterre demeure bien ancrée outre-Manche. Toutes les versions de l’histoire ne concordent toutefois pas, et bien malin sera celui qui apportera la preuve de ce qu’il s’est réellement passé dans les forêts du Sussex et du Hampshire entre l’été 1940 et le début de l’année 1941. Il est en tout cas possible que des sorciers aient pu cherché à défendre leur patrie de l’invasion allemande.

Gardner en plein rituel

Délicieuse coïncidence ou récits destinés à réinventer les faits après coup, comme l’estime l’historien britannique Owen Davies, la Bataille d’Angleterre signait en tout cas quelques mois plus tard la première défaite allemande. 


Couverture : Aleister Crowley. (Ulyces)


 

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