par nsumbu ley | 0 min | 1 septembre 2014

« Parler de Blanco, c’est évoquer Dieu. Ici, à Biar­­ritz, tout le monde l’adore ! » À en croire cet inter­­­lo­­cu­­teur du Pays basque, écrire sur Serge Blanco revien­­drait donc à rédi­­ger la Bible. Pour qui a suivi le rugby des années 1980, l’image est raccord. Inspi­­ra­­tion, talent, exem­­pla­­rité, le joueur marchait sur l’eau. Les images d’époque ont conservé la marque d’un joueur emblé­­ma­­tique, esthé­­tique et effi­­cace : un record de 38 essais inscrits avec le XV de France en onze années et 93 sélec­­tions entre 1980 à 1991, dont celui aplati en coin contre l’Aus­­tra­­lie, au bout du monde et au bout du match, qui vaut aux Français de dispu­­ter – et de perdre – la finale de la première Coupe du monde, en 1987, chez les All Blacks de Nouvelle-Zélande. Mais au-delà des louanges et des images, Serge Blanco demeure cepen­­dant une douce et dingue idée de l’époque, l’in­­car­­na­­tion du talent, une réfé­­rence multi­­ra­­ciale alors que le terme ne se disait pas encore, une émotion aussi, dont son palma­­rès inter­­­na­­tio­­nal – six Tour­­nois des Cinq nations, dont deux Grands Chelems, un titre de vice-cham­­pion du monde en 1987 – ne témoigne qu‘im­­par­­fai­­te­­ment. Mais si Biar­­ritz vénère son Blanco, c’est au moins autant pour son jeu flam­­boyant que pour son atta­­che­­ment viscé­­ral à son Rocher de la Vierge. L’ar­­rière du XV de France, l’un des plus grands joueurs français de tous les temps, aurait pu se bâtir un CV en or massif s’il avait accepté l’une des propo­­si­­tions formu­­lées par les clubs huppés. Mais il a toujours privi­­lé­­gié ses frères d’armes. Blanco et son numéro 15 dans le dos sont deve­­nus une marque ; Blanco biar­­rot, c’est un tatouage pour la vie. S’il naît à Cara­­cas d’un père véné­­zué­­lien – décédé alors qu’il n’avait que deux ans –, c’est à Biar­­ritz qu’il débarque dans les bras de sa mère, Française d’ori­­gine basque. S’il s’ini­­tie au rugby à Saint-Jean-de-Luz, le temps d’une saison, c’est au Biar­­ritz Olym­­pique qu’il fait l’in­­té­­gra­­lité de sa carrière. De ses carrières, doit-on écrire : joueur, d’abord, seize ans sous le maillot rouge et blanc, puis président, de 1995 à 1998 et depuis 2008. Lorsqu’en 1998, il accède à la prési­­dence de la nais­­sante Ligue natio­­nale de rugby (LNR), l’or­­gane de gestion du rugby profes­­sion­­nel, c’est un ambas­­sa­­deur de leurs couleurs que les Biar­­rots voient monter jusqu’à la capi­­tale.

Un ouvrier frai­­seur en équipe de France

Il faut dire que la saga est belle. Avant d’être à la tête d’un patri­­moine diver­­si­­fié – ligne de vête­­ments, hôtels, restau­­rants, centre de thalas­­so­­thé­­ra­­pie – pesant envi­­ron 40 millions d’eu­­ros, le jeune métis a débuté comme tour­­neur-frai­­seur chez Dassault. Pendant sept ans, il décape les Falcon et les Mirage avant que son entrée en équipe de France, en 1980, ne l’ouvre à d’autres hori­­zons. Jean-Pierre Rives, capi­­taine emblé­­ma­­tique des Bleus, le présente au grand patron du groupe de spiri­­tueux Pernod. Mais Serge Blanco ne tient pas long­­temps dans le rôle de public rela­­tions. Il l’a souvent rappelé : « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est la créa­­tion. » Au créa­­teur de beau jeu succède celui de créa­­teur d’af­­faires. En 1992, au crépus­­cule de sa carrière, l’au­­to­­di­­dacte bat le rappel de ses fonda­­men­­taux de joueur, flair, sens de l’an­­ti­­ci­­pa­­tion, ascen­­dant sur les autres. Le réseau qu’il a commencé à se consti­­tuer fait le reste. « Je n’ai fina­­le­­ment pas eu de véri­­table recon­­ver­­sion puisque je n’ai jamais cessé de travailler », expliquera-t-il. « Et lorsque j’ai rangé les cram­­pons, les choses étaient plani­­fiées. » Il est encore joueur en 1991 lorsque sort de terre à Hendaye le premier centre de thalas­­so­­thé­­ra­­pie à son nom. L’idée a germé sur une table de massage, un échange avec le kiné­­si­­thé­­ra­­peute du club, Louis-Michel Clus. « Michel souhai­­tait diver­­si­­fier ses acti­­vi­­tés, se souvient Blanco. La thalas­­so­­thé­­ra­­pie s’est impo­­sée comme une évidence avec une répar­­ti­­tion des rôles très claire : j’irai cher­­cher les clients, lui les soignera. » Avec une perte de 4,5 millions de francs, « la première année a été très compliquée », dit sobre­­ment Blanco. Malgré cela, l’es­­sor ne tarde pas.

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Diver­­si­­fier les acti­­vi­­tés
Pioneer Exhi­­bi­­tion Game
Excel­­sior, novembre 1916

À peu près à la même époque, Jean-Jacques Lauby, un ancien prof de sport recon­­verti dans le prêt-à-porter, le convainc de monnayer son nom. « Je songeais à créer une ligne de vête­­ments lorsque j’ai entendu Blanco à la radio, se rappelle Lauby. Je l’ai trouvé chaleu­­reux et inté­­res­­sant. Alors, j’ai filé à Hendaye. Au deuxième rendez-vous, on topait. Seule condi­­tion : attendre qu’il ait fini de jouer pour créer la marque car il ne voulait pas mélan­­ger les genres. » Blanco a l’hon­­nê­­teté de recon­­naitre qu’il n’en­­tend pas grand-chose au design vesti­­men­­taire. « J’ai compris que, dans la mode, des choses qui pouvaient ne pas me plaire pouvaient plaire aux gens, et vice versa. » Quelques semaines après le dernier match offi­­ciel avec Biar­­ritz de son joueur emblé­­ma­­tique, le label « 15. Serge Blanco » fait son appa­­ri­­tion. On est en septembre 1992. La mode du sports­­wear rugby est alors confi­­den­­tielle et le jeu encore loin d’être tendance. Autour des douze premiers polos grif­­fés Blanco, la greffe prend pour­­tant. Une première boutique à son nom ouvre à Blagnac en 1994. La gamme s’élar­­git aux acces­­soires, elle est distri­­buée dans près de soixante-dix maga­­sins. La plupart sont fran­­chi­­sés. « Serge ne risquait pas grand chose, observe un concur­rent. Il était sous licence et dispo­­sait d’un mini­­mum garanti. » Le pari est gagnant, le volume commer­­cial croît, le magot indexé aux béné­­fices de Blanco tout autant. En 1995, Canal+ obtient les droits télé­­vi­­suels du cham­­pion­­nat de France et propose au Biar­­rot de rejoindre son antenne. Avant lui, seul l’an­­cien joueur Pierre Alba­­la­­dejo a fran­­chi le seuil d’une cabine de commen­­ta­­teur. Dans les années 1960 et 70, son asso­­cia­­tion avec l’en­­thou­­siaste Roger Couderc a fait le bonheur des same­­dis après-midi de l’ex-ORTF. Premier consul­­tant rugby de la chaîne cryp­­tée, Blanco n’ou­­blie pas d’ap­­por­­ter sous le bras sa ligne de vête­­ments pour habiller les jour­­na­­listes et les géné­­riques des émis­­sions spor­­tives. Mais l’avè­­ne­­ment cette année-là est ailleurs. Blanco prend la prési­­dence du Biar­­ritz Olym­­pique. L’ère du rugby profes­­sion­­nel vient d’être décré­­tée. « Le BO était à la rue, se souvient un sympa­­thi­­sant du club. Spor­­ti­­ve­­ment, il ne pesait pas, struc­­tu­­rel­­le­­ment, c’était un vaste chan­­tier et la compo­­si­­tion de son orga­­ni­­gramme était d’une autre géné­­ra­­tion. Le club ronron­­nait et n’avait aucun critère pour répondre aux exigences du passage au profes­­sion­­na­­lisme. Ce qui se profi­­lait l’au­­rait fait dispa­­raître de la carte de l’élite. Oui, Blanco a sauvé le BO. Il l’a restauré, a fait le ménage, parfois sans prendre de gants et l’a remis sur les rails de la gagne. Voilà aussi pourquoi les gens d’ici lui vouent une recon­­nais­­sance éter­­nelle. » En 1998, il est porté à la prési­­dence de la Ligue natio­­nale de rugby. « Il avait le bon CV, se souvient Henri Bru, ancien jour­­na­­liste de L’Équipe. Il avait pour lui son passé de joueur, il était président de club et pas n’im­­porte lequel. Il était connu et reconnu. Il passait bien dans les médias, que ce soit ses messages ou ses coups de gueule. Et il avait des idées. » « Son acces­­sion était tout ce qu’il y a de légi­­time», prolonge Patrick Wolff, vice-président de la LNR depuis sa créa­­tion. « Son nom sonnait comme une évidence à l’époque. Ce serait peut-être moins le cas aujourd’­­hui au vu de l’évo­­lu­­tion des orga­­ni­­grammes. »

Para­­chu­­tage à la Fédé­­ra­­tion

Pour réus­­sir son atter­­ris­­sage, Blanco s’ap­­puie sur les compé­­tences et le dyna­­misme de Wolff et du direc­­teur géné­­ral, Arnaud Dagorne. « C’est un fin poli­­tique, à la fois vision­­naire et prag­­ma­­tique », dit de lui Dagorne. « Serge impul­­sait, à nous de mettre à exécu­­tion », rappelle Patrick Wolff. L’in­­ven­­tion du rugby profes­­sion­­nel consti­­tue un vaste chan­­tier : il s’agit d’as­­sai­­nir les finances de l’élite, de modi­­fier le statut juri­­dique des clubs, d’éta­­blir les calen­­driers, de trou­­ver un point d’équi­­libre entre les clubs domi­­nants et les autres, de chan­­ger les menta­­li­­tés et de se frot­­ter à la reine-mère, la Fédé­­ra­­tion. « Les rapports tendus avec la Fédé­­ra­­tion ne datent pas d’hier, reprend Patrick Wolff. La FFR, qui détient toujours les pouvoirs réga­­liens, devait apprendre à remettre sa délé­­ga­­tion spor­­tive et écono­­mique entre les mains d’une autre orga­­ni­­sa­­tion. » Confir­­ma­­tion de Marc Lièvre­­mont, qui a eu à compo­­ser avec les deux orga­­nismes au poste de sélec­­tion­­neur de l’équipe de France entre 2008 et 2011 : « Les deux instances sont en désac­­cord sur tout depuis des années, XV de France, droits télé, Coupe d’Eu­­rope, forma­­tion, arbi­­tra­­ge… Leurs inté­­rêts sont cultu­­rel­­le­­ment anta­­go­­nistes. » Dans sa mallette, Blanco apporte son carnet d’adresses, un contrat télé (Canal+) et son sens du marke­­ting. Fidèle à son tempé­­ra­­ment, il fonce, se prend le bec, bataille, notam­­ment avec le président de la Fédé­­ra­­tion Bernard Lapas­­set. « Nous sommes des sanguins, au tempé­­ra­­ment exces­­sif, et jouons des rôles pour nos publics respec­­tifs. Serge n’est pas vrai­­ment un homme de conci­­lia­­tion immé­­diate mais nous avons l’es­­prit de famille et finis­­sons toujours par trou­­ver une solu­­tion. »

« Quand j’en­­traî­­nais le club, il était omni­­pré­sent, il voulait tout savoir, il m’ap­­pe­­lait tous les soirs. » — Jacques Delmas

« Entre Lapas­­set et Blanco, il y avait clai­­re­­ment un combat de chefs et d’egos à la fois, appuyé sur l’an­­ta­­go­­nisme qui fonde la rela­­tion entre la Ligue et la Fédé­­ra­­tion », analyse un témoin de l’époque. « Au vu de son tempé­­ra­­ment, on était obligé de rentrer en conflit avec lui », se souvient Patrick Wolff qui concède « une fâche­­rie de trois ans. Parfois il fallait passer derrière lui pour arron­­dir les angles avec ses inter­­­lo­­cu­­teurs. Disons que l’es­­prit de synthèse n’est pas son point fort ». Son point fort, c’est la manière forte. Un confrère de la presse régio­­nale, qui avoue un faible pour le person­­nage, ne mécon­­naît pas son carac­­tère abrupt. « Blanco, c’est un malin, un bon négo­­cia­­teur qui a du flair, qui juge dans l’ins­­tant les rapports de force. Il n’est pas du genre à concep­­tua­­li­­ser. » Pas éton­­nant qu’on puisse le voir atta­­blé deux à trois fois par semaine dans un café du quar­­tier de La Négresse à jouer au muss. Le muss ? Un jeu de cartes basque rappe­­lant vague­­ment le poker, où le meilleur menteur s’im­­pose. « C’est un homme buté, de mauvaise foi, qui opère de manière dicta­­to­­riale, reprend notre confrère. Il peut être très désa­­gréable, à l’an­­cienne, je dirais. Combien de fois a-t-il menacé un jour­­na­­liste, lui disant qu’il n’avait plus inté­­rêt à remettre les pieds au stade d’Agui­­le­­ra… » Alors on file doux. « Lors des réunions de la Ligue, quand Blanco parle, tout le monde écoute », rapporte le bouillant président de Toulon Mourad Boudjel­­lal. « Le milieu lui passe ses incar­­tades, voire le mélange des genres, comme lorsqu’il descend passer un savon aux joueurs de Biar­­ritz, dont il n’est plus président, à la mi-temps d’un match télé­­visé. » « C’est un affec­­tif qui peut se trans­­for­­mer en tueur », décrit Jacques Delmas, l’en­­traî­­neur du BO de 2004 à 2008. « Quand j’en­­traî­­nais le club, il était omni­­pré­sent, il voulait tout savoir, il m’ap­­pe­­lait tous les soirs. Quand il ne se déplaçait pas lui-même. Car il est de noto­­riété publique, alors, que Blanco passe plus de temps au siège du BO qu’à Paris, où est instal­­lée la LNR. » « Spor­­ti­­ve­­ment, il était toujours là, même trop, se souvient Lièvre­­mont. Mais il ne s’en cachait pas, tout le monde le savait et ça ne choquait personne. » Les mauvaises langues lui prêtent le pouvoir d’in­­fluen­­cer la poli­­tique de la Ligue au profit de son club, au niveau de l’ar­­bi­­trage notam­­ment. « Oui, beau­­coup de choses ont été dites, témoigne Patrick Wolff, mais jamais je n’ai vu Serge le faire d’une manière ou d’une autre. »

Murmures de couloirs

En 2005, année de sa recon­­duc­­tion à la tête de la LNR, son nom recueille 67 des 68 voix en jeu. Un plébis­­cite qui consacre la méthode Blanco, son approche de la gouver­­nance, le mélange d’idées qui cham­­boulent et de craintes qu’on refoule. Un fonc­­tion­­ne­­ment qui n’est pas sans rappe­­ler l’époque des gros pardes­­sus, lorsque la pluie et le beau temps sur l’Ova­­lie étaient déci­­dés par une tribu de hobe­­reaux locaux réunis autour d’une bonne table. « Serge Blanco est devenu le membre le plus éminent de l’oli­­gar­­chie rugbys­­tique française », ose Boudjel­­lal.   « Blanco est intou­­chable, assure un élu de comité. Dans les assem­­blées, les réunions, je n’ai jamais entendu la moindre critique sur l’homme ou ses projets, ne serait-ce que pour le joueur qu’il fut. Dans les couloirs, c’est diffé­­rent… » Quand il quitte la LNR en 2008 pour reprendre les rênes du BO mais aussi pour reve­­nir plus près de ses acti­­vi­­tés qui connaissent quelques fluc­­tua­­tions, Serge Blanco est au zénith. Les féli­­ci­­ta­­tions pleuvent. Ses dix ans en deux mandats à la tête de la LNR ont instauré un cham­­pion­­nat lisible, un modèle écono­­mique floris­­sant. À l’oc­­ca­­sion de ses cinquante ans, Canal+ lui consacre un docu­­men­­taire dans lequel il appa­­raît désin­­volte et sûr de lui. L’homme sait ce qu’il vaut et à qui il le doit. « Je n’au­­rais jamais pu réus­­sir sans des rencontres », convient-il. Sans une surtout, capi­­tale.

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Souder le groupe
Foot­­ball Inci­­dents
Par Stephen T. Dadd, 1905

Il faut reve­­nir à Sydney le 13 juin 1987, lorsqu’un essai de Serge Blanco terrasse les Austra­­liens sur leur terre en demi-finale de la Coupe du monde (30–24). Dans les gradins, parmi les suppor­­ters qui ont accom­­pa­­gné la délé­­ga­­tion française, se trouve Serge Kampf. Le patron de Capge­­mini, l’une des plus impor­­tantes socié­­tés de services infor­­ma­­tiques, est un fan incon­­di­­tion­­nel. « On en pleu­­rait dans les tribunes », avouera le chef d’en­­tre­­prise, pour­­tant avare en inter­­­views. Le soir même, il se retrouve à la table des héros. Il ne la quit­­tera plus. « Notre amitié ne s’ex­­plique pas, ce sont des choses qui se passent, comme ça », évoquera Blanco. Un fin connais­­seur des arcanes insti­­tu­­tion­­nels depuis trente ans ne sait pas non plus quels mots employer. « Je pense tout simple­­ment que Kampf est tombé en admi­­ra­­tion. C’est un homme très dur, rigide, parti égale­­ment de pas grand-chose. Il avait peut-être trouvé en Blanco un écho à la mesure de sa passion pour le rugby. » « En fait, Kampf a aidé à l’iden­­tique Jean-Pierre Rives et Serge Blanco dans leur recon­­ver­­sion, reprend un autre témoin. Sa vie était réus­­sie, il n’avait pas de fils et il était aussi géné­­reux dans le privé qu’im­­pi­­toyable dans le busi­­ness. Pour Serge, qui était alors un peu balourd dans son approche des affaires, il a été un conseiller. Son tuteur, même. C’est Kampf qui l’a tenu par la main pour ses premiers pas dans le monde du busi­­ness. » En 1991, Blanco accepte l’aide de l’homme d’af­­faires pour finan­­cer son centre de thalas­­so­­thé­­ra­­pie. « Mais ce prêt, il n’a eu de cesse de me le rembour­­ser jusqu’au dernier carat », préci­­sera Kampf. « De ce que j’en sais, Serge Kampf se portait surtout caution auprès des banques, rapporte un élu fédé­­ral. S’il appor­­tait en plus de l’argent, il était entendu qu’il soit remboursé parce que là, on entrait dans le monde des affaires. » Discret, anonyme dans une foule mais suivi par quelques yeux aver­­tis quand il la traverse, Serge Kampf, éminent repré­­sen­­tant du CAC 40, est devenu un mécène du rugby français qu’il accom­­pagne au gré de son agenda. On le voit lors des matchs du Tour­­noi des Cinq – puis des Six – nations. Mais aussi à Grenoble, siège social de son groupe et du club profes­­sion­­nel local, ou à Biar­­ritz. Depuis vingt-six ans, Serge Kampf est dans l’ombre de Serge Blanco. Il a cornaqué son ascen­­sion, financé ses premiers projets, alimenté les ressources de son BO. Il lui a ouvert son carnet d’adresses à la page Medef : Claude Bébéar (ex-Axa), Jean-René Four­­tou (Vivendi), Henri Lach­­man (Schnei­­der Elec­­tric). Tous sont sous le charme de l’an­­cien joueur. « Joueur, il avait l’art de la contre-attaque et était doté d’un instinct fou. Et, en affaires, il fait montre d’une belle élégance », commente Bébéar. « Tout ce qu’il entre­­prend, il le réus­­sit. C’est un génie de l’an­­ti­­ci­­pa­­tion, un leader né », s’amuse Kampf. « Comme Platini dans le foot, il fascine les chefs d’en­­tre­­prise », commen­­tera Mourad Boudjel­­lal, le président de Toulon. « Sa gloire ancienne lui a apporté beau­­coup de rela­­tions, renché­­rit Jacky Loren­­zetti, l’ex-PDG de Foncia et président du Racing Métro 92. Il n’est pas le patron insti­­tu­­tion­­nel du rugby mais c’est un person­­nage très impor­­tant, dans les deux ou trois qui comptent, notam­­ment grâce à ses réseaux. » C’est peut-être Jean-Pierre Rives qui résume le mieux la trajec­­toire de son ami. « Sa force ? Le rebond. Comme par miracle, le bon rebond (du ballon, nda) a toujours été pour lui. » Quand il revient en 2008 au Pays basque, Serge Blanco a l’aura de l’em­­pe­­reur romain foulant la Via Appia. Ses affaires sont pros­­pères. Au centre de thalas­­so­­thé­­ra­­pie s’est ajouté un hôtel, puis deux, un restau­­rant, puis deux. Sa ligne de vête­­ment, qu’on peut trou­­ver dans 300 points de vente et qui équipe plusieurs clubs (Toulouse, Biar­­ritz mais aussi Lorient et Évian-Thonon-Gaillard en foot­­ball), béné­­fi­­cie de l’ef­­fet France – Coupe du monde 2007. Il n’y a que le château de Brin­­dos, à Anglet, manoir à sémi­­naires qu’il a acheté sur un coup de tête en 2002 parce que le BO y venait festoyer, qui n’en­­gendre pas le rende­­ment espéré. Les projets sont encore et toujours innom­­brables : moder­­ni­­ser le Biar­­ritz Olym­­pique qui s’est un peu endormi sur ses lauriers, élar­­gir son cercle d’ac­­ti­­vi­­tés de thalas­­so­­thé­­ra­­pie, réflé­­chir à la perti­­nence d’un enga­­ge­­ment à la mairie depuis que les poli­­tiques locaux lui font d’in­­ces­­sants appels du pied. Et s’im­­pliquer dans une stra­­té­­gie à long terme auprès de la Fédé­­ra­­tion française de rugby.

Les travers du Monsieur

C’est qu’à peine après avoir tourné le dos à la Ligue, une autre épopée s’offre à l’ap­­pé­­tit d’ogre de Serge Blanco. En décembre 2008, la FFR élit à sa tête Pierre Camou. Un Basque, lui aussi. « Ça peut aider », concède Patrick Wolff. Blanco, qui ferraillait encore quelques semaines plus tôt avec les instances fédé­­rales dans le camp adverse, se retrouve en deuxième posi­­tion sur la liste Camou et bombardé vice-président, en charge de la « réflexion sur l’évo­­lu­­tion du rugby natio­­nal et inter­­­na­­tio­­nal ». Prio­­ri­­tai­­re­­ment, Serge Blanco devra porter le projet de Grand Stade dédié au rugby à l’ho­­ri­­zon 2017. Sous le manteau, on lui prédit la prési­­dence de la Fédé­­ra­­tion, et plus vite même que ne le supposent de pseudo-élec­­tions. « Je ne serais pas étonné que Serge Blanco prenne les rênes de la fédé en cours de mandat », recon­­naît à voix haute le tréso­­rier géné­­ral René Hourquet dans les colonnes du Monde, peu de temps avant d’être invité à rendre les clés du coffre-fort fédé­­ral. L’in­­té­­ressé n’élude d’ailleurs pas ce cas de figure : « Aujourd’­­hui, je fais partie d’une équipe. Si elle tourne bien, je n’ai aucune raison d’être un préten­­dant à la prési­­dence. Mais si, demain, Pierre Camou se désis­­tait ou avait un problème – ce que je ne souhaite pas –  pourquoi je ne me présen­­te­­rais pas ? », explique-t-il à Chal­­lenges.

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Se rele­­ver
England VS Scot­­land
Library of the Scot­­tish Rugby Union at Murray­­field

En atten­­dant, le Biar­­rot n’a pas encore les coudées franches. Avant de partir prési­­der la Fédé­­ra­­tion inter­­­na­­tio­­nale (Inter­­na­­tio­­nal Rugby Board), Bernard Lapas­­set a parié sur Marc Lièvre­­mont pour être le succes­­seur de Bernard Laporte au poste de sélec­­tion­­neur du XV de France. Jeune, Cata­­lan et novice à ce haut niveau, l’an­­cien troi­­sième ligne inter­­­na­­tio­­nal est accueilli avec pas mal de grin­­ce­­ments de dents. Blanco s’était activé pour faire élire l’ex­­pé­­ri­­menté Philippe Saint-André. « Il en a voulu à Lapas­­set de ne pas l’avoir consulté », se souvient Lièvre­­mont. D’avoir été fait roi par un autre vaut au Perpi­­gna­­nais bien des attaques en piqué. « Le milieu pro du rugby n’a jamais cessé de me fracas­­ser, sourit-il aujourd’­­hui. Blanco ne s’est pas gêné pour haran­­guer ses troupes. Entre nous, il m’ap­­pe­­lait Marco, disait ne pas m’en vouloir person­­nel­­le­­ment. Il voulait que je le consulte, qu’on échange sur le choix des joueurs. Mais je ne suis jamais allé dans son sens. » Au vu des résul­­tats en dents de scie de l’équipe natio­­nale, Blanco le compare à « un clown triste ». Mais en 2011, le clown quitte le chapi­­teau sur une dernière repré­­sen­­ta­­tion homé­­rique. En finale de la Coupe du monde, la France ne s’in­­cline que d’un point face aux All Blacks (8–7), qui évoluent pour­­tant à domi­­cile. Un joli pied de nez. « Quand Blanco est revenu à la tête du BO (2008, nda), ce fut un soula­­ge­­ment pour tout le monde », se souvient un témoin privi­­lé­­gié de la vie du club. « Et bizar­­re­­ment, c’est de là que tout est parti en quenouille… » Au début des années 2000, le club basque a connu sa période la plus faste, couron­­née par trois titres de cham­­pion de France. Biar­­ritz n’avait plus été cham­­pion depuis 1939 ! Les moqueurs ont beau faire remarquer que les trois fameux boucliers de Bren­­nus ont été conquis en l’ab­­sence du patron (2002, 2005 et 2006), tout le milieu sait ce que cette réus­­site doit à Serge Blanco. Depuis, les premiers signes d’es­­souf­­fle­­ment sont appa­­rus. Le club basque est rentré dans le rang. Et le para­­doxe est que les causes de cette mise sur le recu­­loir, pour reprendre un terme de terrain, sont pour partie impu­­tables à Blanco. À force de logique de busi­­ness, à exiger toujours plus de compé­­ti­­ti­­vité des équipes, le patron de la Ligue a indi­­rec­­te­­ment malmené son propre club, qui ahane sur des marches de plus en plus hautes. « Il faut savoir qu’en dépit de son stan­­ding, le BO est une petite struc­­ture qui fonc­­tionne toujours grâce à l’ap­­pui de nombreux béné­­voles », commente Arnaud David, chef du service rugby du quoti­­dien Sud-Ouest. « Le bassin écono­­mique n’est pas exten­­sible, les infra­s­truc­­tures sont modestes, pour ne pas dire vieillottes et son mode de fonc­­tion­­ne­­ment obso­­lète. »

Il dénonce un « complot », ourdi par des clubs, les arbitres, des gens mal inten­­tion­­nés.

Malgré une présence en finale de la Coupe d’Eu­­rope au prin­­temps 2010, le BO s’en­­cal­­mine. Serge Blanco débauche Arnaud Dagorne, son compa­­gnon de route de la LNR. Mais la martin­­gale ne marche plus. L’an­­cien direc­­teur géné­­ral, arrivé en décembre 2010, est licen­­cié dix-huit mois plus tard. Budget défi­­ci­­taire, selon l’ex­­pli­­ca­­tion offi­­cielle. Vue de la coulisse, l’af­­faire est un peu plus complexe. « Dagorne a été viré comme un malpropre, se souvient un témoin. Il avait voulu faire bouger les lignes mais il s’est vite heurté au système bien rodé de la petite équipe en place. En gros, Dagorne a voulu aller aussi vite qu’à la Ligue ; il s’est mis des gens à dos. Et Blanco l’a laissé tomber plutôt que de le soute­­nir face à ses copains de toujours. » Une pièce rappor­­tée, aussi brillante soit-elle, reste expo­­sée en cas de vent contraire. « Pour Blanco, c’était une forma­­lité juri­­dique, rapporte aujourd’­­hui l’in­­té­­ressé. Il ne m’a pas plus reçu dans son bureau pour m’en parler qu’il ne m’a aidé à retrou­­ver un job. En fait, on n’a pas eu l’oc­­ca­­sion de se fâcher. » Après plus d’un an à Pôle Emploi, Arnaud Dagorne vient d’être recruté comme direc­­teur adjoint à la Fédé­­ra­­tion française de volley-ball. Péri­­pé­­tie ou bande-annonce d’un scéna­­rio assom­­bris­­sant à vue d’oeil l’ho­­ri­­zon du BO, l’épi­­sode Dagorne ressort aujourd’­­hui du domaine de l’anec­­dote. Anonyme neuvième lors des deux dernières saisons, Biar­­ritz est cette année la lanterne rouge du Top 14 et la relé­­ga­­tion en pro D2, la deuxième divi­­sion, appa­­raît comme une pers­­pec­­tive inéluc­­table. Au terme du derby perdu à l’au­­tomne contre l’en­­nemi intime, le voisin bayon­­nais (27–19), Serge Blanco sort de ses gonds. Il dénonce un « complot », ourdi par des clubs, les arbitres, des gens mal inten­­tion­­nés.


Cette histoire est adap­­tée de l’enquête « Les dérives du Rugby’z­­ness », paru dans le maga­­zine Au Fait numéro 7. Couver­­ture : World Rugby Museum.
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