par Oscar Balderas | 22 mars 2016

Los Mangos

Samuel a dévalé la piste de terre escar­­pée bordée de maisons roses et bleues à une allure déses­­pé­­rée, pour tenter de se sauver. Le jeune homme de 20 ans courait aussi vite qu’il pouvait, zigza­­guant d’un côté à l’autre de la rue. Il a supplié en vain qu’on lui ouvre une porte pour qu’il puisse se réfu­­gier à l’in­­té­­rieur. Personne n’a ouvert. En ce milieu de mati­­née, le quar­­tier défa­­vo­­risé et violent de La Laja à Acapulco, la célèbre station balnéaire mexi­­caine, semblait tout à coup désert. Quelques instants plus tôt, trois hommes armés avaient fait irrup­­tion dans la boutique de tortillas où travaillait Samuel, Los Mangos, et avaient ouvert le feu. Rodolfo, le seul autre garçon avec qui Samuel travaillait, a lui aussi réussi à échap­­per aux premières salves de coups de feu. Mais en tentant de s’en­­fuir et d’at­­teindre le toit, Rodolfo été touché dans le dos. Il est tombé du premier étage sur le sol cras­­seux de la rue et est mort sur le coup. Son corps inanimé gisait devant l’en­­trée de la boutique.

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La piste descen­­due par Samuel
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

Alors qu’il courait sur la piste, Samuel savait qu’il était la prochaine cible. L’un des tireurs, qui avait l’air d’avoir le même âge que lui, a tenté de lui tirer dessus avec son pisto­­let 9 mm, mais il a loupé son coup. C’est ce qui a permis à Samuel d’at­­ter­­rir sur le goudron et de tenter sa chance : s’il attei­­gnait le coin de la rue et qu’il s’en­­gouf­­frait dans l’al­­lée, il dispa­­raî­­trait à la vue des tireurs. Il n’était qu’à une dizaine de mètres du virage quand une balle a trans­­percé son crâne et qu’il est tombé bruta­­le­­ment sur le sol. Les tireurs, pensant qu’ils avaient accom­­pli leur mission, sont repar­­tis. Mais Samuel était encore en vie. Lorsque la police est arri­­vée sur les lieux une heure et demie plus tard, il était étendu sur le dos, crachant du sang et suppliant qu’on ne le laisse pas mourir. « Tiens bon, chavo ! Les secours sont en chemin », lui a dit l’un des agents. « Ne t’en­­dors pas. » Samuel Sotelo Jurado est mort à l’hô­­pi­­tal quelques heures plus tard. C’était le 7 janvier 2016.

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L’en­­trée de Los Mangos
Daniel Ojeda/VICE News

La recons­­ti­­tu­­tion du meurtre de Samuel a été rendue possible grâce à des témoi­­gnages recueillis un mois après les événe­­ments. La boutique Los Mangos et sa porte rouge sont restées fermées depuis la tuerie. Ses vieilles planches de bois sont tachées par ce qui ressemble à du sang. Un petit porte­­feuille calciné repose sur le comp­­toir. Rien d’autre n’in­­dique que deux jeunes hommes ont été tués ici, il y a à peine un mois, sinon la peur qui flotte encore dans l’air et qui m’étreint la gorge. La mort des deux garçons de Los Mangos compte parmi les nombreuses tragé­­dies liées à la guerre que les cartels de la drogue ont déclaré à l’in­­dus­­trie de la tortilla dans l’État mexi­­cain de Guer­­rero, au sud du pays. Là, des dizaines de groupes crimi­­nels s’af­­frontent pour le contrôle des plan­­ta­­tions de pavot dans les montagnes, les axes de trans­­port de la drogue et les points de vente dans les villes de la région. Trois jours plus tôt, deux autres employés d’une boutique de tortillas ont été tués à Cañada de los Amates, un autre quar­­tier d’Aca­­pulco. Et deux personnes de plus ont été abat­­tues le même jour dans les envi­­rons de Loma Bonita.

Aujourd’­­hui, les tortillerías de Guer­­rero doivent lutter pour leur survie.

Tous les jours, la majeure partie des Mexi­­cains mangent des tortillas, parti­­cu­­liè­­re­­ment les plus dému­­nis, mais le maïs n’a jamais été une simple denrée alimen­­taire au Mexique. L’im­­por­­tance cultu­­relle et les multiples usages du maïs dans la cuisine mexi­­caine a été l’élé­­ment central de la déci­­sion prise par l’UNESCO en 2010 d’in­­clure la cuisine mexi­­caine dans sa liste du Patri­­moine cultu­­rel imma­­té­­riel de l’hu­­ma­­nité. Pour aider à cette déci­­sion, le gouver­­ne­­ment avait lancé une campagne impor­­tante soute­­nue par la puis­­sante multi­­na­­tio­­nale Grupo Gruma, qui domine la produc­­tion et la vente de la farine à tortilla, et dont le direc­­teur est surnommé le « tsar de la tortilla ». L’in­­dus­­trie de la tortilla a célé­­bré la déci­­sion durant des nuits entières. Quatre ans plus tard, les tortillerías de Guer­­rero doivent lutter pour leur survie.

Les tortille­­ros

En 2014, quand les ennuis ont vrai­­ment commencé, il y avait 285 tortillerías à Chil­­pan­­cingo, la capi­­tale de Guer­­rero nichée au cœur des montagnes, à trois heures de route de Mexico et à une heure d’Aca­­pulco. Géné­­ra­­le­­ment, on trouve les tortillas dans les barrios les plus pauvres, qui abritent bien souvent les bastions de groupes crimi­­nels. Elles sont vendues dans de petites échoppes donnant sur la rue, ou distri­­buées par des garçons à moby­­lette, qui font du porte-à-porte.

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Vue de Chil­­pan­­cingo
Crédits : Jonna­­than Tinoco

Les cartels de Chil­­pan­­cingo, comme Guer­­re­­ros Unidos et Los Rojos, ont réalisé que les boutiques de tortillas seraient une nouvelle façon d’étendre leurs acti­­vi­­tés crimi­­nelles. S’ils parve­­naient à contrô­­ler les proprié­­taires des boutiques et leurs employés, ils joui­­raient de points de vente bien placés pour écou­­ler leur drogue, de dealers de rue et d’abris sûrs – tout cela derrière la façade d’une acti­­vité parfai­­te­­ment légale et omni­­pré­­sente dans les villes. Cette prise de contrôle a commencé avec le kidnap­­ping des proprié­­taires et de leurs employés à Chil­­pan­­cingo. Les habi­­tants de la ville racontent qu’ils peuvent être enle­­vés de nuit comme de jour, dans leur boutique ou direc­­te­­ment chez eux, et qu’ils sont ensuite enfer­­més dans des loge­­ments placés sous surveillance durant envi­­ron une semaine. En 2014, les rançons sont allées de 30 000 pesos (1 500 euros) à deux millions de pesos (100 000 euros), selon les victimes. Après le paie­­ment de la rançon, les victimes ont été libé­­rées et aver­­ties qu’à l’ave­­nir elles feraient mieux de coopé­­rer car le cartel a besoin de points de vente et d’abris, ou halcones. Dans le cas contraire, la boutique ferme­­rait. Abdón Abel Hernán­­dez, le leader des vendeurs de tortillas de Chil­­pan­­cingo, le sait mieux que quiconque. Il raconte qu’il a perdu le compte du nombre de fois où il a reçu des menaces. Une fois, il a été lui-même kidnappé et a dû emprun­­ter un million de pesos pour payer ses ravis­­seurs. Hernán­­dez était autre­­fois proprié­­taire de 17 boutiques de tortillas, mais aujourd’­­hui ce nombre est tombé à 11. Il dit qu’en­­vi­­ron 35 % de l’in­­dus­­trie a fermé ses portes unique­­ment par peur, ne lais­­sant que 185 tortillerías dans la capi­­tale de l’État. « J’ai passé quatre nuits et cinq jours avec ces types. Ça a été une perte écono­­mique énorme pour ma famille. Nous sommes de petits entre­­pre­­neurs et nous n’avons pas les sommes qu’ils demandent entre les mains. Tout ce que j’ai construit en tant qu’homme d’af­­faires est parti en fumée », dit Hernán­­dez. « Je conti­­nue de me réveiller en sursaut à trois heures du matin, j’ai peur qu’ils ne viennent me cher­­cher. »

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Abdón Abel Hernán­­dez (à gauche) et Adrián Alar­cón dans les bureaux de la Copar­­mex
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

L’homme accepte de racon­­ter son histoire dans les bureaux de la Confé­­dé­­ra­­tion mexi­­caine des entre­­pre­­neurs (Copar­­mex), à Chil­­pan­­cingo. Il est rejoint par Adrián Alar­cón, le président régio­­nal de la Copar­­mex, et deux gardes du corps armés qui surveillent l’en­­trée du bâti­­ment. Alar­cón dit qu’il vit lui aussi dans la peur constante de mourir en défen­­dant les membres de son syndi­­cat qui ont été mena­­cés. « Aujourd’­­hui, l’in­­dus­­trie de la tortilla est prise en otage par les groupes crimi­­nels, tout comme ça a été le cas avec les trans­­ports publics quand ils ont forcé les chauf­­feurs de taxi et les conduc­­teurs de bus à deve­­nir les mains et les yeux des narcos », raconte Alar­cón. « L’in­­dus­­trie est complè­­te­­ment infil­­trée. L’argent généré par les tortillas est utilisé pour ache­­ter des armes. Nous finançons leurs acti­­vi­­tés. » Le direc­­teur de la Copar­­mex affirme que 35 entre­­pre­­neurs ont été kidnap­­pés et tortu­­rés dans la région centrale de Guer­­rero au cours des deux premiers mois de l’an­­née. D’après lui, la plupart des victimes étaient asso­­ciées à l’in­­dus­­trie de la tortilla. « Ce n’est pas une coïn­­ci­­dence si la Sûreté natio­­nale affirme que Chil­­pan­­cingo est la pire ville du Mexique où habi­­ter. Le crime a mis fin à tout : les inves­­tis­­se­­ments, le travail et le désir de fonder un foyer ici », dit Alar­cón. « Mais si vous pensez que la situa­­tion est dans un état critique ici, vous devriez aller à Acapulco. Ici, les tortille­­ros se font kidnap­­per, mais là-bas ils se font tuer. »

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La baie d’Aca­­pulco
Crédits

Le glamour qui entou­­rait la ville d’Aca­­pulco – à l’époque du troi­­sième mariage d’Eli­­za­­beth Taylor, lorsque Elvis se prélas­­sait sur son yacht, dans la même baie que John F. Kennedy avait choisi pour passer sa lune de miel – semble n’être qu’un loin­­tain souve­­nir. Aujourd’­­hui, d’après le bureau du procu­­reur géné­­ral de Guer­­rero, 40 des 50 groupes crimi­­nels actifs dans l’État sont présents à Acapulco. Certains utilisent même le nom de la station balnéaire comme une marque, à l’image du Cartel indé­­pen­­dant d’Aca­­pulco ou des Forces spéciales unies d’Aca­­pulco. La ville au décor idyl­­lique a l’un des taux d’ho­­mi­­cides les plus élevés du pays, avec un ratio de 104 meurtres pour 100 000 personnes en 2015. Le dernier chef de la sécu­­rité publique de la ville en date a été relevé de ses fonc­­tions après avoir échoué à ses examens de contrôle, appe­­lés aussi « tests de confiance », conçus pour iden­­ti­­fier de possibles liens avec le crime orga­­nisé. Miguel Flores Sonduk est le remplaçant d’ur­­gence qui occupe actuel­­le­­ment son poste. Deux jours après qu’il a prêté serment en janvier 2016, une bannière narco, ou narco­­manta, a été suspen­­due et signée de la main d’un chef local connu sous le nom d’ « El Deivy ». Elle aver­­tis­­sait que sa nomi­­na­­tion allait entraî­­ner encore plus de morts.

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Miguel Flores Sonduk
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

Flores est en charge de 1 901 offi­­ciers de police muni­­ci­­pale. Mais il s’at­­tend à ce qu’en­­vi­­ron 700 de ces poli­­ciers échouent à leurs prochains tests de confiance, tandis que 160 autres sont déjà sur la touche pour cause de bles­­sures. 120 autres ont plus de 70 ans. Ce qui laisse à Flores 921 agents pour assu­­rer la sécu­­rité d’une ville qui compte envi­­ron 720 000 habi­­tants. Et il dit qu’il n’a aucun moyen d’en­­ga­­ger des agents plus jeunes et en meilleure santé, car il lui faudrait des millions de pesos pour dédom­­ma­­ger les agents dont on n’a plus besoin. Il ajoute que son budget actuel suffit à peine à remplir les réser­­voirs d’es­­sence des voitures de patrouille. L’as­­saut lancé sur l’in­­dus­­trie de la tortilla ne se ressent géné­­ra­­le­­ment pas dans les zones touris­­tiques de la ville, mais le 8 janvier dernier, la multi­­pli­­ca­­tion des meurtres a entraîné une mani­­fes­­ta­­tion d’en­­vi­­ron 150 personnes, qui ont marché le long de la route côtière Miguel Alemán pour hono­­rer leurs morts et deman­­der du secours, et que justice soit faite. Les entre­­pre­­neurs locaux déclarent qu’au moins 20 membres de leur syndi­­cat ont été tués et que 800 boutiques de tortillas ont été fermées.

Il suffi­­rait de deux voitures pour bloquer l’al­­lée et nous lais­­ser à la merci des tireurs.

« C’est le résul­­tat d’une situa­­tion qu’on a lais­­sée empi­­rer depuis des années », dit Flores en parlant de la guerre faite à l’in­­dus­­trie de la tortilla, dans un bureau rempli de bouteilles d’eau et de talkie-walkies. « Nous faisons des rondes de sécu­­rité quoti­­diennes et nous travaillons avec l’ar­­mée et la police. Nous mettons de l’ordre à Acapulco ! » Lorsque je lui demande si je peux me rendre là où les boutiques de tortillas ont été la cible du crime orga­­nisé, « l’ordre » semble d’un coup bien loin. « Oui, bien sûr, vous pouvez », répond Flores. « Mais nous allons devoir deman­­der des renforts. »

Zone de guerre

Se prépa­­rer à entrer dans les zones d’Aca­­pulco où sont situées les boutiques de tortillas qui ont été la cible de menaces revient à se prépa­­rer à entrer en zone de guerre. Tout d’abord, la police opte pour un camion plutôt que pour une voiture de patrouille. Un agent s’ins­­talle à l’avant du véhi­­cule, un fusil auto­­ma­­tique dans les mains, prêt à faire face à une embus­­cade. L’of­­fi­­cier Óscar Sedano conduit le camion en portant un gilet pare-balles avec deux pisto­­lets char­­gés à portée de main. Son co-pilote est assis avec un pisto­­let contre sa jambe droite et un fusil d’as­­saut calé contre sa jambe gauche. C’est mon guide pour la jour­­née, Doro­­teo Euge­­nio Vázquez, le chef de l’unité de préven­­tion de la police âgé de 53 ans. Vázquez suggère que nous allions à Palma Sola, où un homme a été poignardé puis abattu trois jours plus tôt. Tandis que le camion progresse dans les allées, la pente devient plus raide et la route est bordée de voitures aban­­don­­nées, de jeunes hommes vigi­­lants et de graf­­fi­­tis qui indiquent quel groupe crimi­­nel contrôle telle partie du quar­­tier.

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Le convoi traverse les rues de La Laja
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

« Les choses sont très dures ici », dit le conduc­­teur, Sedan, commen­­tant ce qui saute aux yeux. Il suffi­­rait de deux voitures pour bloquer l’al­­lée et nous lais­­ser à la merci des tireurs. « Regar­­dez : cette boutique de tortillas: celle-ci, et celle que vous voyez là-bas ont toutes été prises pour cible par le crime orga­­nisé. » Après quelques minutes, il gare le camion dans la calle Niño Perdido, la rue des enfants perdus, en face d’une tortillería appe­­lée El Sama­­ri­­tano. Juan Ibarra, le patron de l’échoppe, jette un regard effrayé aux poli­­ciers depuis l’in­­té­­rieur de la boutique, et se place contre le mur. Quand il apprend que je suis jour­­na­­liste, il semble soulagé et parvient à reprendre son souffle. « Si j’ai peur ? Oui. Beau­­coup. J’ai même pensé que vous alliez… Vous savez… » bégaye Ibarra. L’homme d’une quaran­­taine d’an­­nées porte une chemise arbo­­rant le logo du Parti révo­­lu­­tion­­naire insti­­tu­­tion­­nel, qui gouverne Acapulco. « Dans ce métier, il y a des gens qui partent travailler le matin et ne revoient jamais leurs familles. »

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Le tortillero au travail
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

Le camion se met à nouveau en marche et nous conduit à La Laja, un quar­­tier où plusieurs vendeurs de tortillas ont fini dans des cercueils. Se rendre là-bas est plus risqué, c’est pourquoi la police appelle deux camions de plus en renfort. J’ai viscé­­ra­­le­­ment l’im­­pres­­sion d’être observé. « Vous voulez vouloir où les garçons ont été tués l’autre jour ? » me demande Vázquez. « Allons y jeter un œil. Ces pauvres gamins n’ont pas eu la moindre chance. » Après une demi-heure de route, le convoi s’ar­­rête devant la boutique Los Mangos, une boutique fermée avec un porte­­feuille brûlé posé sur le comp­­toir. Les voisins observent la scène. L’un des agents de notre convoi, Octa­­vio, me raconte l’his­­toire de la course déses­­pé­­rée de Samuel et la façon dont il est mort. Il me parle des empreintes de ses pas sur la piste de terre, et imagine la peur que le garçon a dû ressen­­tir alors qu’il fuyait pour sa vie, les martè­­le­­ments de son cœur contre sa poitrine. Et il se rappelle des mots qu’il a pronon­­cés alors qu’il était étendu sur le sol, à l’ago­­nie.

Des gens meurent à Acapulco tous les jours.

« Est-ce que vous pensez que Samuel sera la dernière victime de la guerre des cartels contre l’in­­dus­­trie de la tortilla ? » « Des gens meurent à Acapulco tous les jours », me répond-il. Le convoi fait demi-tour et s’en retourne vers la zone touris­­tique du front de mer d’Aca­­pulco. Derrière nous, nous lais­­sons cinq tortillerías ayant reçu des menaces, et au moins sept employés qui vont au travail tous les jours sans savoir s’ils rentre­­ront chez eux vivants.


Traduit de l’an­­glais par Maha Ahmed et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Drug Cartels Are Taking Over the Tortilla Busi­­ness in Mexico », paru dans VICE News. Couver­­ture : Un offi­­cier de police d’Aca­­pulco, par Natha­­niel Parish Flan­­nery sur Insta­­gram


CE TEXAN DIRIGEAIT LE CARTEL D’ACAPULCO

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Edgar Valdez, dit Barbie, est le seul Améri­­cain à avoir riva­­lisé avec les cartels mexi­­cains. Barbare et richis­­sime, il se voyait comme un chic type.

I. Narco Polo

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Plage d’Aca­­pulco de Juárez
État de Guer­­rero, Mexique
Crédits

Par une chaude mati­­née de mai il y a de cela quelques années, Edgar Valdez – un baron de la drogue qu’on surnom­­mait La Barbie – s’est réveillé dans l’une de ses maisons d’Aca­­pulco. Dans les années 1950, cette station balnéaire était le lieu de villé­­gia­­ture favori des stars améri­­caines : Frank Sina­­tra était un habi­­tué des salons des hôtels, Eliza­­beth Taylor y célé­­bra son troi­­sième mariage –sur huit –, et John Fitz­­ge­­rald Kennedy avait choisi l’en­­droit pour passer sa lune de miel avec Jacque­­line. Si l’as­­pect glamour d’Aca­­pulco s’est estompé au cours des années 1980, la ville est restée une desti­­na­­tion touris­­tique popu­­laire jusqu’à très récem­­ment. Tout a changé quand les cartels mexi­­cains ont fait du bord de mer para­­di­­siaque d’Aca­­pulco l’un des fronts les plus violents de la guerre des drogues. En tant que chef du plus puis­­sant des cartels de la ville, Barbie a fait fuir les célé­­bri­­tés à tout jamais et téta­­nisé de peur les touristes dont les bateaux mouillaient dans le port, leur ôtant toute envie de s’aven­­tu­­rer dans les rues de la ville. Il s’en voulait un peu, mais ainsi va le monde, selon lui : il faut manger ou être mangé. Barbie a la peau mate et tient son pseu­­do­­nyme de sa fière allure et de ses yeux verts. Il passait pour être un homme jovial, bien que suscep­­tible de se chan­­ger subi­­te­­ment en bête féroce assoif­­fée de sang. À 31 ans, il avait toujours le corps massif et sculpté du line­­ba­­cker de foot­­ball améri­­cain qu’il avait été à l’uni­­ver­­sité : 1 m 77, 95 kg. Il gardait chez lui une vitrine conte­­nant une soixan­­taine de Rolex et autres Aude­­mars Piguet incrus­­tées de diamants, mais contrai­­re­­ment à la plupart des narco-trafiquants, il ne s’était pas laissé pous­­ser la barbe et ne portait pas de bijoux en or. Il s’ha­­billait plus volon­­tiers comme un Latino distin­­gué en vacances, préfé­­rant les polos au sigle repré­­sen­­tant un cava­­lier et son maillet, comme ceux que portaient les jockeys argen­­tins. ulyces-acapulco-03À dire vrai, le mythe de Barbie a eu un tel reten­­tis­­se­­ment au Mexique que son amour pour ces tenues a engen­­dré la mode dite des Narco Polo : les ouvriers mexi­­cains en ache­­taient des imita­­tions vendues sur des stands dans les rues. « Ces hauts, qui ressemblent à ceux que portait La Barbie, sont deve­­nus à la mode », expliquait Mario López, le gouver­­neur de l’État mexi­­cain de Sina­­loa, à des jour­­na­­listes en juin 2011. « Beau­­coup de jeunes gens veulent imiter les hommes comme lui, comme s’ils étaient leurs idoles. » Mais son goût vesti­­men­­taire n’est pas la seule chose qui distin­­guait Barbie des autres barons de la drogue mexi­­cains : c’était un gringo, un spor­­tif arro­­gant de banlieue, né et élevé au Texas. Il est le seul citoyen améri­­cain a avoir dirigé un cartel mexi­­cain, et le seul Améri­­cain à avoir figuré sur la liste des trafiquants de drogue les plus recher­­chés, dres­­sée par le dépar­­te­­ment d’État améri­­cain : le gouver­­ne­­ment avait promis deux millions de dollars de récom­­pense pour des infor­­ma­­tions qui mène­­raient à sa capture. Pendant des années, alors que la drogue circu­­lait entre la Colom­­bie et Acapulco, Barbie contrô­­lait les prin­­ci­­paux canaux de distri­­bu­­tion vers l’ex­­té­­rieur de la ville, déplaçant chaque mois jusqu’à deux tonnes de cocaïne (deux millions de grammes !) vers les États-Unis. La plupart des paquets partaient pour Memphis et Atlanta, des villes dans lesquelles Barbie était a priori le four­­nis­­seur de plusieurs réseaux violents, dont celui dirigé par le demi-frère de DJ Paul de la Three 6 Mafia. Barbie gagnait jusqu’à 130 millions de dollars par an en faisant tran­­si­­ter de la drogue aux États-Unis, mais il n’était pas du genre à blan­­chir l’argent : il préfé­­rait char­­ger le cash dans des cara­­vanes et le remorquer jusqu’à la fron­­tière mexi­­caine. Dans le monde sans foi ni loi des cartels, ces sommes ont bien­­tôt fait de Barbie une cible de choix.

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