par Patrice Bertin | 10 février 2016

Depuis 1972, chaque primaire de la campagne prési­­den­­tielle améri­­caine démarre avec les caucus de l’Iowa, un système de vote un peu parti­­cu­­lier où les élec­­teurs se placent d’un côté ou l’autre d’une salle, par groupe, selon leur candi­­dat. Parce que les votes sont publics et qu’ils sont les premiers citoyens à donner une tendance poli­­tique, les trois millions d’ha­­bi­­tants de l’Iowa voient les insti­­tuts de sondage se déme­­ner pour prédire au mieux les résul­­tats. Parmi ces insti­­tuts, celui d’Ann Selzer règne sur ses concur­­rents : la statis­­ti­­cienne a prédit avec le plus de justesse les résul­­tats des caucus dans son État depuis 1988… jusqu’au 1er février 2016, où son sondage avait annoncé une victoire de Donald Trump chez les Répu­­bli­­cains, arrivé deuxième derrière Ted Cruz. Pour Ulyces, elle revient sur la parti­­cu­­la­­rité des caucus et explique pourquoi les sondages sont une science avant d’être un art. ulyces-anneselzer-01

Les chiffres

Vous aviez prévu une victoire de Donald Trump aux caucus de l’Iowa et c’est fina­­le­­ment Ted Cruz qui l’a emporté. Comment expliquez-vous ce qui a été consi­­déré comme une petite surprise ?

Nous avons fini notre dernier sondage le vendredi soir [le caucus était le lundi suivant, ndlr]. Pendant le week-end, et nous en avions le pres­­sen­­ti­­ment, l’équipe de campagne de Ted Cruz a tout donné pour inci­­ter les gens à se dépla­­cer. Nous savions qu’ils avaient mis 40 télé­­phones dans leur QG, que des volon­­taires répon­­daient aux poten­­tiels élec­­teurs tout le week-end, et qu’ils ont eu plusieurs milliers de contacts par jour. Il y a donc eu cette petite touche person­­nelle qui pousse les gens à agir, cet effort pour les empê­­cher de se dire : « Oh non, il fait trop froid », ou bien : « Il y a un match de basket à la télé » et qu’ils se déplacent. Dans un cas comme celui-ci, les sondages ne peuvent rien. Par ailleurs, Trump n’a jamais fait de campagne élec­­to­­rale. Il n’a pas de bilan en poli­­tique et a moins l’ex­­pé­­rience du terrain. Il croyait que son avance dans les sondages lui permet­­trait de l’em­­por­­ter dans l’Iowa, où il avait moins de staff l’ai­­dant à commu­­niquer avec ses soutiens, à bien s’as­­su­­rer qu’ils se rendraient sur les lieux du caucus, etc… Moins de gens, aussi, qui expliquaient aux indé­­cis pourquoi ils devraient voter Trump.


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Ann Selzer

C’est pour ça que quand on a bouclé les inter­­­views pour le sondage final du vendredi, il restait pas mal de manœuvre poli­­tique de dernière minute, et au final, ceux qui ont travaillé le plus dur ont fait le plus gros score.

Avant les caucus du 1er février, le site spécia­­lisé FiveT­­hir­­tyEight vous a quali­­fiée de meilleure sondeuse poli­­tique du pays. Et Poli­­tico parle de la « recette secrète d’Ann Selzer ». Qu’est-ce qui vous diffé­­ren­­cie des autres insti­­tuts de sondage?

Déjà, j’ap­­plique une méthode diffé­­rente à chaque type de scru­­tin — qu’il s’agisse d’un caucus, d’une élec­­tion clas­­sique, d’une primai­­re… Pour les caucus, il y a une autre diffé­­rence, c’est que beau­­coup de sondeurs ou d’ins­­ti­­tuts s’avancent en prédi­­sant combien de personnes vont faire le dépla­­ce­­ment, quel sont leur indice socio-démo­­gra­­phique, etc. Et je ne peux pas m’em­­pê­­cher de me dire qu’ils ont tort de tenir de telles choses pour certaines. Parce que des caucus, ou même une élec­­tion, ce sont des événe­­ments à avenir. Et je pense qu’on ne peut plus s’ins­­pi­­rer de compor­­te­­ments passés pour prédire le futur. Il y a trop d’élé­­ments vola­­tiles qui entrent en jeu aujourd’­­hui. Cons­­truire un modèle de sondage fondé sur les compor­­te­­ments élec­­to­­raux passés ne marche plus.

Depuis quand cela ne fonc­­tionne plus ?

Aux États-Unis, c’était déjà le cas en 2012. Dans l’Iowa, par exemple, l’équipe de Romney était sûre de gagner parce qu’elle croyait être certaine que les jeunes et les mino­­ri­­tés iraient moins voter qu’en 2008. Ils ont mini­­misé cela et ont dessiné la réalité élec­­to­­rale qu’ils s’ima­­gi­­naient, mais ils se sont trom­­pés. Donc ma devise est : « Ôte tes sales doigts des chiffres. » À partir du moment où vous commen­­cez à inter­­­pré­­ter les résul­­tats, à ne pas lais­­ser les chiffres parler pour eux-mêmes, vos données vont être biai­­sées, tout comme la réalité que vous essayez de mesu­­rer.

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Les candi­­dats pendant les caucus de l’Iowa
Crédits : Phil Roeder

Les portes

Comment expliquez-vous que l’an­­cien modèle soit obso­­lète ?

Si on regarde les sondages d’élec­­tions au cours des dernières décen­­nies, on retrouve le même modèle : la campagne, la publi­­cité à la télé­­vi­­sion, les programmes dans les boîtes aux lettres, les coups de télé­­pho­­ne… et puis les gens vont voter. Savoir si vous suivez la campagne, pour qui vous avez voté, si vous vous abste­­nez, etc., tous ces éléments peuvent être de bons indi­­ca­­teurs… jusqu’au jour où ils ne le sont plus, ou jusqu’au jour où un candi­­dat va cher­­cher de poten­­tiels élec­­teurs qui ne rentrent pas dans ces caté­­go­­ries. Je me rappelle d’une discus­­sion que j’ai eu avec le respon­­sable de la campagne d’Hillary Clin­­ton dans l’Iowa – en 2008, cette fois. [À la surprise géné­­rale, Barack Obama l’avait emporté contre Hillary Clin­­ton dans l’Iowa, un résul­­tat qu’a­­vait prédit Ann Selzer contrai­­re­­ment à la majo­­rité des autres insti­­tuts, ndlr].

Ce qui change, c’est le moment de la prise de déci­­sion.

Il me dit : « Vous savez, je n’ai pas vu tant de soutien pour Obama. Et pour­­tant, j’ai person­­nel­­le­­ment fait du porte-à-porte. » Je lui ai répondu : « Oui, et les portes auxquelles vous n’avez pas toqué ? » Ils étaient complè­­te­­ment aveugles à ce que faisait l’équipe d’Obama, qui allait cher­­cher les indé­­pen­­dants et les jeunes élec­­teurs. J’ima­­gine que les propres prédic­­tions de l’équipe d’Hillary Clin­­ton étaient fondées sur les élec­­teurs démo­­crates tradi­­tion­­nels et ceux qui avaient voté lors des élec­­tions précé­­dentes. Encore une fois, ça marche jusqu’au jour où ça ne marche plus.

Ce qui semble aussi avoir changé aujourd’­­hui, c’est que les nouvelles géné­­ra­­tions s’in­­forment sur des plate­­formes qui ne sont pas aussi friandes de sondages que ne le sont des chaînes de télé­­vi­­sion ou des jour­­naux tradi­­tion­­nels.

Il y a deux théo­­ries et les deux sont encore valables. La première, c’est de se dire que Bernie Sanders est distancé par rapport à Hillary Clin­­ton, et que parce qu’il a besoin de tous les votes possibles, il faut voter pour lui. Ou bien vous vous dites qu’Hillary Clin­­ton est en tête, qu’elle va sûre­­ment gagner, et vous voulez soute­­nir le vainqueur le plus tôt possible, donc vous votez pour elle. Ça marche comme ça aujourd’­­hui encore. Ce qui change, c’est le moment de la prise de déci­­sion. Et ça, pour les caucus, c’est très diffi­­cile. L’exer­­cice même du sondage pour les caucus est, en théo­­rie, impos­­sible. Pensez à toutes les déci­­sions de dernière minute qui sont prises dans la salle. On peut mesu­­rer l’in­­ten­­tion des gens à aller voter, mais parmi ceux-là, combien vont chan­­ger d’avis au moment d’al­­ler dans tel ou tel coin d’un gymnase ?

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Soir de caucus
Crédits : Dave Kette­­ring

À quoi ressemble le futur des sondages ?

Dans l’Iowa du moins, on pour­­rait envi­­sa­­ger dans le futur de sonder les élec­­teurs qui s’ins­­crivent le jour même [l’Iowa est le seul État améri­­cain où les élec­­teurs peuvent s’ins­­crire sur les listes de vote le jour des caucus, ndlr]. Pour l’Iowa, ce n’est pas énorme, puisque 90 % des élec­­teurs sont déjà enre­­gis­­trés. Mais ça vaut le coup d’y jeter un œil. Quant au reste, je ne préfère rien dire d’autre sur ce sujet. Ça ne serait pas juste de ma part de commen­­ter le futur de mes concur­­rents, et pas très habile d’in­­diquer vers où je vais.

Les caucus de l’Iowa repré­­sentent votre plus grosse acti­­vité. Que faites-vous, à présent ?

Ça conti­­nue, on travaille sur des sondages addi­­tion­­nels, et très vite, je vais retour­­ner à mes autres clients. J’en ai qui sont inté­­res­­sés par des sondages dans le domaine de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment par exemple, j’es­­père juste qu’ils pour­­ront attendre encore un peu ! L’en­­tre­­tien a été édité pour plus de clarté.


Couver­­ture : J. Ann Selzer à son bureau, par Austin Cannon.

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