par patrickwinocour | 0 min | 20 mars 2016

Capta­­gon

L’hi­­ver médi­­ter­­ra­­néen commence à s’ins­­tal­­ler dans la plaine de la Bekaa liba­­naise, et l’air est saturé de fraî­­cheur humide. Trois hommes et deux femmes prennent place sur des cous­­sins dans une maison déla­­brée et isolée de tout, près de la fron­­tière syrienne, et se réchauffent auprès d’un petit poêle à bois. L’homme le plus âgé, dont les quelques dents restantes sont en voie de perdre leur bataille contre le pour­­ris­­se­­ment, parle en arabe avec l’ac­cent rugueux carac­­té­­ris­­tique des musul­­mans chiites vivant dans les zones rurales de la Bekaa. L’un de ses compa­­gnons, plus jeune que lui et barbu, porte un bonnet de laine bleu. Ses yeux sont grands ouverts, ses pupilles de la taille d’une pièce de monnaie. Il affirme avoir été membre d’une branche syrienne des Frères musul­­mans (vague­­ment affi­­liée à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion égyp­­tienne) actuel­­le­­ment en guerre. C’est là qu’il a pris pour la première fois une drogue appe­­lée Capta­­gon, pour l’ai­­der à se battre. Même s’il dit ne plus prendre part aux combats en Syrie aujourd’­­hui, il conti­­nue de prendre régu­­liè­­re­­ment du Capta­­gon et admet être sous l’ef­­fet de la drogue au moment où nous parlons. Il paraît calme mais extrê­­me­­ment alerte.

ulyces-captagon-01
Une cache de Capta­­gon

« Quand je prends du Capta­­gon, peu importe si je suis fati­­gué, je peux marcher quand même », dit l’homme au bonnet bleu. « Et peu importe s’il fait froid – je peux enle­­ver ma chemise et conti­­nuer ma route même s’il pleut. Et ça me donne davan­­tage envie de sexe. » Il laisse échap­­per un rica­­ne­­ment sombre. « Certains en prennent telle­­ment que même si on leur tire dessus, ils ne tombent pas. » La maison abrite une fabrique illé­­gale de Capta­­gon, une substance à base d’am­­phé­­ta­­mine très contro­­ver­­sée qui fait les gros titres depuis l’an­­née dernière. On la tient pour être la « drogue des djiha­­distes de Daech » et d’autres combat­­tants prenant part à la guerre civile en Syrie. Certains articles ont avancé que les hommes respon­­sables des attaques terro­­ristes de Paris en novembre dernier étaient sous l’em­­prise de Capta­­gon, et que la drogue expliquait le déta­­che­­ment « zombiesque » dont ils avaient fait preuve au moment de commettre leur massacre. Les deux femmes recou­­vertes d’un hidjab, jeunes et remarqua­­ble­­ment belles, sont des travailleuses syriennes qui aident à fabriquer la drogue. L’homme le plus âgé, qui super­­­vise la produc­­tion de Capta­­gon ici, attri­­bue toutes sortes de pouvoirs à la drogue, bien qu’il dise ne pas en prendre lui-même. « Ça vous donne de l’éner­­gie, ça vous rend fort, et plus alerte », dit-il, tenant dans ses mains un grand sac rempli de cachets de Capta­­gon jaune pâle, qui seront vendus à des combat­­tants de l’État isla­­mique. « Peu importe à quel point vous êtes fati­­gué, ça vous réveille. Vos sens deviennent soudain très aigui­­sés. Quelque­­fois, vous pouvez ne pas dormir pendant 24 ou 48 heures, tout dépend du nombre de cachets que vous avez pris. Si vous tirez sur des hommes qui ont pris du Capta­­gon, ils ne sentent rien. Et s’ils prennent beau­­coup de cachets, disons une tren­­taine, ils deviennent fous et violents, complè­­te­­ment para­­noïaques, et ils n’ont peur de rien. » Il avale une gorgée de café noir en portant sa petite tasse de porce­­laine à ses lèvres.

liban-bryrouth-captagon-13aout2013-1
Du Capta­­gon saisi à Beyrouth

« Ils ont une envie dévo­­rante de se battre et de tuer, et ils tirent sur tout ce qui bouge. Ils perdent tout senti­­ment ou toute empa­­thie pour les gens qu’ils ont face à eux, ils peuvent les tuer sans souci. Ils oublient leur mère, leur père, leurs familles. Petit à petit, ils déve­­loppent une accou­­tu­­mance, alors ils ont besoin d’en prendre plus. » Il y a un débat scien­­ti­­fique à propos de cette drogue – connue offi­­ciel­­le­­ment sous le nom de féné­­tyl­­line et produite léga­­le­­ment aux États-Unis il fut un temps – quant à savoir si elle peut réel­­le­­ment produire les effets que décrivent ses consom­­ma­­teurs du Moyen-Orient. Ces effets incluent une insen­­si­­bi­­lité à la douleur et à la violence, et une soif de sang à tout prix. Le Capta­­gon alimente-t-il la guerre civile syrienne en créant des super-soldats hysté­­riques, comme le clament certains, ou la drogue est-elle seule­­ment présen­­tée de façon sensa­­tion­­na­­liste par les médias et mythi­­fiée par ceux qui la fabriquent, la distri­­buent et la consomment ?

100 caisses de Pepsi

Les faits montrent que la vraie nature de la variante du Capta­­gon en circu­­la­­tion au Moyen-Orient et sa rela­­tion au terro­­risme sont à la fois complexes et trou­­blantes. Bien qu’il semble y avoir un aspect mytho­­lo­­gique ratta­­ché au Capta­­gon dans la région, des experts disent qu’il est probable que des amphé­­ta­­mines plus fortes soient utili­­sées pour produire les variantes de la drogue qu’on y trouve actuel­­le­­ment. Avec les doses que consomment les membres de l’État isla­­mique, le Capta­­gon peut avoir sur eux des effets puis­­sants et dange­­reux – peut-être plus parti­­cu­­liè­­re­­ment dans le cas de reli­­gieux fana­­tiques violents. Bien que la drogue origi­­nale ait cessé d’être produite dans les années 1980, du Capta­­gon de contre­­bande a long­­temps tourné dans la région, et en grande quan­­tité. En octobre 2015, les auto­­ri­­tés liba­­naises ont saisi deux tonnes de cachets de Capta­­gon à l’aé­­ro­­port de Beyrouth, en posses­­sion d’un prince saou­­dien qui s’ap­­prê­­tait à grim­­per à bord d’un jet privé pour rentrer chez lui. En 2013, l’Of­­fice des Nations unies contre la drogue et le crime a publié un rapport établis­­sant que 64 % des saisies d’am­­phé­­ta­­mines à travers le monde avaient lieu au Moyen-Orient, et que la majeure partie était sous la forme de cachets de Capta­­gon. Dans son repère de la Bekaa, le vieux manu­­fac­­tu­­rier décrit la façon dont il produit la drogue en utili­­sant une machine initia­­le­­ment conçue pour faire du choco­­lat, avant de l’ex­­pé­­dier à desti­­na­­tion de groupes armés en Syrie ou de parti­­cu­­liers dans le Golfe. Pour cela, il utilise des inter­­­mé­­diaires à Arsal, une ville proche d’ici répu­­tée pour abri­­ter des combat­­tants de Daech. La machine qu’il utilise se trouve dans un bâti­­ment non loin de là, mais il se montre méfiant à l’idée de révé­­ler son empla­­ce­­ment, car les auto­­ri­­tés liba­­naises ont récem­­ment saisi ce genre de machines dans le cadre de leur campagne d’éra­­di­­ca­­tion du trafic de Capta­­gon dans le pays.

ulyces-captagon-02
Une route de la plaine de la Bekaa
Crédits : The Velvet Rocket

« Nous utili­­sons une machine à faire du choco­­lat dans laquelle nous plaçons un petit moule pour faire des bonbons, à peu près de la taille d’un cachet de Doli­­prane », explique-t-il. « Puis on met les ingré­­dients à l’in­­té­­rieur et on les laisse durcir pour faire les cachets. » Lorsqu’il conclue des deals avec ses inter­­­mé­­diaires, il parle en langage codé. « L’un deux m’ap­­pelle d’Ar­­sal et me dit : “On a besoin de 100 caisses de Pepsi.” Ça veut dire 100 000 cachets. Je les envoie à l’in­­ter­­mé­­diaire, et il les livre aux membres de Daech à Arsal. Ensuite ils les font passer en Syrie, où les combat­­tants les consomment pour se battre. Ils les utilisent pour eux-mêmes ou les revendent à travers tout le Moyen-Orient. Ici, 200 cachets coûtent 65 dollars, mais en Arabie saou­­dite, c’est 20 dollars le cachet. » D’après les témoi­­gnages des combat­­tants syriens qui ont pris de cette drogue, ils croient dur comme fer qu’elle les rend invin­­cibles et leur permet de se battre sans consi­­dé­­ra­­tion pour leurs propres vies ou celles des gens qu’ils abattent. Un docu­­men­­taire de la BBC paru en septembre de l’an­­née dernière sur le sujet était ponc­­tué d’en­­tre­­tiens avec des hommes qui affir­­maient que la drogue les aidait gran­­de­­ment sur le champ de bataille. Dans l’ate­­lier de la plaine de la Bekaa, l’homme au bonnet bleu acquiesce. « En Syrie, les chefs des groupes armés les distri­­buent sans comp­­ter », dit-il. « Les combat­­tants prennent parfois jusqu’à 30 ou 40 cachets. Si tu en prends trop, tu ne peux penser à rien d’autre qu’à tuer. »

« Les ingré­­dients viennent pour la plupart de Turquie. »

Le Dr Carl Hart, profes­­seur asso­­cié de psychia­­trie à l’uni­­ver­­sité de Colum­­bia, est formel sur le fait que consom­­mer de tels doses d’am­­phé­­ta­­mines expose à des risques sérieux pour la santé. « Ceux qui prennent d’énormes quan­­ti­­tés de ces cachets vont au devant de sérieux problèmes », explique-t-il. « Vous pouvez par exemple commen­­cer à ressen­­tir des palpi­­ta­­tions, et faire de l’hy­­per­­ten­­sion qui peut entraî­­ner une attaque… les effets sont horribles. » D’après Hart, il n’y a aucune chance pour que la drogue, dans sa forme initiale – la féné­­tyl­­line –, produise les symp­­tômes décrits par les combat­­tants et les témoins. « C’est une amphé­­ta­­mine légère », dit-il. « Le Capta­­gon produit les mêmes effets que la caféine. Ça me rend fou de les entendre parler d’ef­­fets aussi extrêmes. Ça fait vendre du papier, des gens se font inter­­­vie­­wer. Ceux qui pensent être invin­­cibles sont des gens à qui on a dû rabâ­­cher qu’ils prenaient de la drogue de Super­­man, du coup il y a peut-être un effet placebo. »

La drogue de guerre

Mais la drogue connue sous le nom de Capta­­gon au Moyen-Orient aujourd’­­hui contient-elle seule­­ment de la féné­­tyl­­line ? Le fabri­­cant de Capta­­gon dans la plaine de la Bekaa n’a aucune idée de ce que c’est. « Les ingré­­dients viennent pour la plupart de Turquie », dit-il. « Il y a des vita­­mines, des amphé­­ta­­mines, de la caféi­­ne… On utilise toutes les amphé­­ta­­mines qu’on peut se procu­­rer. Certaines personnes mettent même du colo­­rant dedans pour que les cachets aient une appa­­rence singu­­lière. » Le Dr Richard Rawson, profes­­seur de psychia­­trie à UCLA, est d’avis que, à certaines doses, les amphé­­ta­­mines les plus fortes peuvent tout à fait produire les effets décrits par les consom­­ma­­teurs de Capta­­gon et certains témoins.

ulyces-captagon-03
À gauche, des combat­­tants de Daech ; à droite, du Hezbol­­lah

« Sans connaître les détails, il est diffi­­cile de savoir exac­­te­­ment à quel point c’est puis­­sant », dit Rawson. « Ils ne la fabriquent pas en labo­­ra­­toire avec un contrôle qualité. Mais si vous prenez de grandes quan­­ti­­tés d’un stimu­­lant comme les amphé­­ta­­mines, vous aller subir des effets prévi­­sibles : vous allez vous sentir comme si vous aviez une pêche incroyable, avec un moral au top et une capa­­cité à rester éveillé pendant de longues heures. À très hautes doses et sur de longues périodes de temps, vous commen­­cez à déve­­lop­­per des psychoses et des réac­­tions violentes. Vous pouvez aussi déve­­lop­­per une hyper­­­sexua­­lité. C’est exac­­te­­ment le genre de drogue que vous n’avez pas envie de mettre entre les mains d’une bande de terro­­ristes. » Lorsque je l’in­­ter­­roge sur le fait que les terro­­ristes de Paris pour­­raient avoir pris du Capta­­gon par injec­­tion, Rawson s’as­­som­­brit. « C’est malheu­­reux », dit-il. « La façon dont les gens prennent l’am­­phé­­ta­­mine fait une diffé­­rence consi­­dé­­rable sur l’im­­pact de la drogue, et c’est l’injec­­tion qui produit les effets les plus dévas­­ta­­teurs. » Nadya Mikda­­shi est la direc­­trice du Skoun, une clinique de trai­­te­­ment de l’ad­­dic­­tion au Liban. De son côté, elle insiste sur le fait que si le Capta­­gon exacerbe peut-être la violence, il est faux de dire que c’est la drogue qui alimente la guerre en Syrie.

ulyces-captagon-04
De la cocaïne et du Capta­­gon saisis à l’aé­­ro­­port de Beyrouth
Crédits : Joseph Eid

« L’uti­­li­­sa­­tion de stimu­­lants par les combat­­tants n’a rien de nouveau », me dit-elle. « Le Capta­­gon était un stimu­­lant popu­­laire dans la région bien avant l’ef­­fon­­dre­­ment de la Syrie. Évidem­­ment que les soldats de Daech prennent des drogues ! Où est le problème pour eux ? Si les chefs leur garan­­tissent que ce n’est pas comme l’al­­cool et que ça ne va pas à l’en­­contre de la reli­­gion, ils en pren­­dront sans souci. Mais le Capta­­gon n’est pas le moteur de la guerre en Syrie. C’est la poli­­tique. » Confronté aux décla­­ra­­tions qui affirment qu’il n’y a aucune chance que sa drogue puisse produire  véri­­ta­­ble­­ment les effets qu’il décrit, le fabri­­cant de Capta­­gon se met à rire. « Les docteurs sont stupides », dit-il. « Ils n’y connaissent rien. C’est le Capta­­gon qui entre­­tient la guerre. Tous les camps en prennent. Le régime, le Hezbol­­lah et Daech en prennent. Les meur­­triers de Paris et les autres types qui partent en mission-suicide en prennent des tonnes pour se prépa­­rer. Ça leur vide le crâne. Leur cœur bat la chamade. Ils perdent toute connexion à leurs émotions et à leurs pensées. Tout ce que fait Daech, c’est à cause de ces cache­­tons. » Je lui demande alors s’il ressent la moindre culpa­­bi­­lité en sachant ce pour quoi le Capta­­gon est utilisé. Le vieil homme fait non de la tête. « Chiites, sunnites, Druzes, Saou­­diens : peu m’im­­porte entre les mains de qui finit le Capta­­gon », déclare-t-il avec un large sourire édenté. « Ce n’est pas mon problème. J’ai besoin d’argent. Ce n’est que du busi­­ness. C’est mal, évidem­­ment, mais ce n’est pas mon problème. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « These Are the People Making Capta­­gon, the Drug ISIS Figh­­ters Take to Feel ‘Invin­­ci­­ble’ », paru dans New York Maga­­zine. Couver­­ture : Plaine de la Bekaa. Créa­­tion graphique par Ulyces.

UN VILLAGE AUX PORTES DE L’ENFER

ulyces-rasbaalbek-couv01-2

Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
udemy paid course free down­load
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Free Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
udemy course download free

Plus de monde