par Per Christian Selmer-Anderssen | 17 avril 2016

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La guerre sans fin

En avril 2015, l’Ins­­pec­­teur géné­­ral pour la recons­­truc­­tion de l’Af­­gha­­nis­­tan (SIGAR), un organe gouver­­ne­­men­­tal améri­­cain, a rendu un rapport indiquant que l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama n’avait « pas de stra­­té­­gie cohé­­rente pour le déve­­lop­­pe­­ment des indus­­tries d’ex­­trac­­tion afghanes ». Depuis 2009, l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal (USAID) et le Comité de réflexion du dépar­­te­­ment de la Défense pour les opéra­­tions commer­­ciales et de stabi­­lité (TFBSO) ont fourni 448 millions de dollars aux indus­­tries d’ex­­trac­­tion du pays, soute­­nant des entre­­prises aussi diverses que le cabi­­net d’ex­­per­­tise-comp­­table PriceWa­­te­­rhou­­seCoo­­pers, les contrac­­tants privés d’Ex­­per­­tech Solu­­tions, basés aux États-Unis, et Hickory Ground Solu­­tions. Cet argent, expliquait le SIGAR, n’a pas servi à mettre en place une indus­­trie minière viable et bien régle­­men­­tée en Afgha­­nis­­tan. Le minis­­tère des Mines et du Pétrole a manqué de « la compé­­tence tech­­nique pour recher­­cher, distri­­buer et s’oc­­cu­­per de nouveaux contrats sans soutien exté­­rieur », pendant que le gouver­­ne­­ment améri­­cain – dont l’USAID et le dépar­­te­­ment de la Défense – a échoué dans sa mission d’ai­­der à la créa­­tion « d’in­­dus­­tries d’ex­­trac­­tion afghanes auto-suffi­­santes », ce qui « semble toujours être un objec­­tif loin­­tain ».


Prenons par exemple un projet essen­­tiel dans la stra­­té­­gie du gouver­­ne­­ment améri­­cain : le pipe­­line Sheber­­ghan-Mazar du nord de l’Af­­gha­­nis­­tan. À l’ori­­gine construit par l’Union sovié­­tique, le pipe­­line est un exemple parmi d’autres du fait que la stra­­té­­gie des États-Unis en matière de ressources – il s’agis­­sait dans ce cas précis d’ai­­der les ingé­­nieurs afghans à répa­­rer et entre­­te­­nir un équi­­pe­­ment vieillis­­sant et dété­­rioré – n’a mené nulle part. Le SIGAR a décou­­vert en 2014 que la corro­­sion avait laissé le pipe­­line en mauvais état, et que les 33,7 millions de dollars inves­­tis par le gouver­­ne­­ment améri­­cain entre 2011 et 2014 n’avaient pas servi à le remettre en fonc­­tion. Un respon­­sable du SIGAR m’a confié que ce projet était main­­te­­nant consi­­déré par l’USAID et le dépar­­te­­ment d’État comme un « fardeau… notam­­ment à cause de problèmes de sécu­­rité et de viabi­­lité. »

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Malik Mullah Mirjan
Crédits : Antony Loewen­­stein

Le respon­­sable du SIGAR souligne que le « déve­­lop­­pe­­ment des ressources miné­­rales est un effort sur le long terme et non une solu­­tion miracle aux problèmes budgé­­taires de l’Af­­gha­­nis­­tan… Malheu­­reu­­se­­ment, l’aide des États-Unis dans ce domaine ne semble pas faire une grande diffé­­rence, et le secteur ne montre aucun signe de réelle amélio­­ra­­tion dans un avenir proche. » Il ajoute que le dépar­­te­­ment de la Défense n’a pas donné suite à l’au­­dit réalisé en avril et que l’USAID n’a « pour l’ins­­tant mis en place aucune de nos recom­­man­­da­­tions ». L’ex­­ploi­­ta­­tion minière illé­­gale est égale­­ment omni­­pré­­sente en Afgha­­nis­­tan, avec plus de 2 000 sites dont les béné­­fices profitent aux chefs de guerre et à l’in­­sur­­rec­­tion.

Par le passé, le Pakis­­tan était le prin­­ci­­pal béné­­fi­­ciaire de ces miné­­raux obte­­nus illé­­ga­­le­­ment. Un rapport du SIGAR a décou­­vert que l’ex­­ploi­­ta­­tion minière illé­­gale avait coûté à l’État quelque chose comme 300 millions de dollars par an depuis l’ef­­fon­­dre­­ment du régime tali­­ban en 2001. L’in­­sé­­cu­­rité dans la province orien­­tale de Nanga­­rhar et ailleurs a poussé Saba en 2015 à aver­­tir les légis­­la­­teurs afghans que surveiller les milliers de mines du pays était impos­­sible. Il a ajouté qu’il était possible qu’ils assistent à un pillage effréné des ressources locales en l’ab­­sence d’un accord de paix avec les tali­­bans. Une source haut placée de l’am­­bas­­sade améri­­caine à Kaboul, qui a demandé à rester anonyme car elle n’est pas auto­­ri­­sée à parler aux médias, m’a confié que les reve­­nus liés aux mine­­rais étaient à peine suffi­­sants aujourd’­­hui pour finan­­cer le fonc­­tion­­ne­­ment du minis­­tère de l’Ex­­ploi­­ta­­tion minière lui-même. Ma source affirme que bien que Ghani recon­­naisse à présent que les ressources natu­­relles ne résou­­dront pas les problèmes budgé­­taires du pays, aucune solu­­tion alter­­na­­tive n’a été propo­­sée. « La Chine patiente en coulisses, avec de nombreux axes de trans­­port et de possi­­bi­­li­­tés d’in­­ves­­tis­­se­­ment à la clé, à condi­­tion d’une amélio­­ra­­tion de la sécu­­rité du pays », explique-t-il. « Ils ont une vision à long-terme et entre­­ront dans la partie en temps voulu. Pour le moment, ils ont été échau­­dés par le cuivre d’Ay­­nak et se sont reti­­rés. »

Pour autant, l’ex­­ploi­­ta­­tion minière reste un élément clé du plan écono­­mique de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Ghani, alors que l’aide inter­­­na­­tio­­nale dimi­­nue progres­­si­­ve­­ment. Stephen Carter, le diri­­geant de la campagne afghane de Global Witness, m’a rapporté qu’a­­près sa rencontre avec Ghani cette année à Kaboul, il a perçu une « approche nouvelle du gouver­­ne­­ment, plus raison­­nable et stra­­té­­gique : ils ont dit ne pas vouloir d’ex­­ploi­­ta­­tion minière à grande échelle. » (Aynak est la prin­­ci­­pale excep­­tion.) « Mais même à une échelle plus petite, il subsiste des doutes, du moins jusqu’à ce qu’ils soient capables de surveiller et de gérer correc­­te­­ment les sites. » « Mais le gouver­­ne­­ment sera en défi­­ni­­tive jugé sur ses actes, pas sur ses paroles », ajoute Carter, « et les six prochains mois vont être cruciaux. S’il n’y a pas de progrès dans les réformes de fond dans ce délais, il y aura des raisons de s’inquié­­ter. » Six mois après que ces propos ont été recueillis, les signes ne sont pas encou­­ra­­geants : il n’y a toujours aucune garan­­tie que le gouver­­ne­­ment Ghani va faire quoi que ce soit pour éradiquer le pillage massif des miné­­raux par les tali­­bans, ou d’ins­­tau­­rer une régu­­la­­tion du secteur des ressources. L’Af­­gha­­nis­­tan doit-il déve­­lop­­per acti­­ve­­ment son indus­­trie minière ou tour­­ner le dos à son impor­­tante richesse miné­­rale ? La ques­­tion est sujette à contro­­verse. Le jour­­na­­liste de Pajh­­wok Afghan News Ahmad Zia Rahim­­zai m’a expliqué à Kaboul que « de nombreux Afghans sont d’avis que nos ressources devraient rester sous terre jusqu’à ce que les lois et la stabi­­lité du pays soient plus fortes. » Les risques encou­­rus en lais­­sant les ressources où elles se trouvent sont à la fois moins nombreux et moins impor­­tants que ceux posés par une exploi­­ta­­tion géné­­ra­­li­­sée. Noorani affirme lui aussi que l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Ghani devrait « lais­­ser les ressources sous terre », car l’in­­dus­­trie est aujourd’­­hui aux mains des chefs de guerre. Les miné­­raux sont en effet la seconde source de reve­­nus prin­­ci­­pale des tali­­bans, après la drogue.

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Le site n’est pas exploité
Crédits : Jerome Star­­key

Carter, de Global Witness, est égale­­ment de cet avis. Il affirme que le pays ne devrait pour­­suivre l’ex­­ploi­­ta­­tion minière qu’à long terme : « C’est une source de reve­­nus et de déve­­lop­­pe­­ment trop impor­­tante pour être igno­­rée, étant donné les besoins pres­­sants du pays, mais il faut se résoudre à ne commen­­cer l’ex­­ploi­­ta­­tion que lorsqu’on aura mis en place les struc­­tures adéquates, peu importe le temps que cela pren­­dra. » À l’heure qu’il est, l’Af­­gha­­nis­­tan est à des années-lumière d’une telle réso­­lu­­tion.

ODI

Les risques posés par le chan­­ge­­ment clima­­tique et les dégra­­da­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales n’ap­­pa­­raissent nulle part dans les études du gouver­­ne­­ment améri­­cain sur l’in­­dus­­trie afghane. L’ex­­ploi­­ta­­tion minière sans garan­­tie de mesures de protec­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale est l’as­­su­­rance d’une aggra­­va­­tion de la pollu­­tion de l’air et de l’eau. D’in­­nom­­brables habi­­tants de Kaboul se rendent chaque jour à l’hô­­pi­­tal pour des problèmes de santé causés par la mauvaise qualité de l’air. Les égouts à ciel ouvert et l’in­­ci­­né­­ra­­tion du fumier ne font que s’ajou­­ter au problème. L’ex­­trac­­tion illé­­gale et non maîtri­­sée du char­­bon est quoti­­dienne en ville. En plus d’un carbu­­rant de mauvaise qualité, l’Af­­gha­­nis­­tan souffre déjà de varia­­tions saison­­nières des pluies et des chutes de neige, et de nombreux agri­­cul­­teurs se plaignent d’une baisse de leur rende­­ment due aux chan­­ge­­ments clima­­tiques. Une indus­­trie minière floris­­sante dans des régions du pays déjà vulné­­rables ne ferait qu’ag­­gra­­ver la situa­­tion. Carter mentionne les nombreuses initia­­tives appliquées partout dans le monde, qui encou­­ragent à lais­­ser les ressources sous terre afin de réduire les tempé­­ra­­tures globales. « L’Af­­gha­­nis­­tan devrait être en première ligne pour l’in­­dem­­ni­­sa­­tion en cas de non-exploi­­ta­­tion », dit-il. « Ce pour­­rait aussi être une oppor­­tu­­nité pour le pays de couper les vivres » des chefs de guerre locaux. Tandis qu’il annonçait en octobre 2015 un allon­­ge­­ment de la présence mili­­taire des États-Unis en Afgha­­nis­­tan, le président Obama a déclaré que les troupes améri­­caines pouvaient « être fières des progrès qu’elles ont aidé à accom­­plir ». Il a dit être opposé à la pour­­suite d’une « guerre sans fin ». Mais c’est exac­­te­­ment ce qu’est devenu l’Af­­gha­­nis­­tan : la plus longue guerre de l’his­­toire améri­­caine. En terme de victimes civiles, 2014 a été l’an­­née la plus meur­­trière pour le peuple afghan depuis que les Nations Unies ont commencé à récol­­ter des données en 2009. Aujourd’­­hui, personne ne parle plus sérieu­­se­­ment d’un secteur primaire qui pour­­rait finan­­cer le futur du pays. On préfère la solu­­tion d’une occu­­pa­­tion à durée indé­­ter­­mi­­née.

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L’oc­­cu­­pa­­tion
Crédits : Lt. McLeod Wood

Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot d’après l’ar­­ticle «  Natu­­ral Resources Were Suppo­­sed to Make Afgha­­nis­­tan Rich. Here’s What’s Happe­­ning to Them. », paru dans The Nation. Couver­­ture : La mine d’Ay­­nak (Jerome Star­­key).


LA NAISSANCE DU NARCO-ÉTAT AFGHAN

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L’Af­­gha­­nis­­tan est aujourd’­­hui le plus gros produc­­teur d’hé­­roïne au monde. Enquête au cœur d’un pays gangrené par la corrup­­tion pour comprendre les raisons du désastre.

La province de Helmand, située dans le sud de l’Af­­gha­­nis­­tan, tire son nom du fleuve qui traverse sa capi­­tale, Lash­­kar Gah. Une ville carac­­té­­ri­­sée par sa ligne d’ho­­ri­­zon basse, ses alen­­tours héris­­sés d’ar­­bustes et son marché aux devan­­tures vitrées. Quand j’ai visité la province en avril 2014, l’am­­biance était à l’ex­­pec­­ta­­tive, comme dans une ville de pêcheurs où les habi­­tants attendent anxieu­­se­­ment le retour des bateaux. Sur les bazars, les marchan­­dises sèches se mêlaient aux machines agri­­coles et aux motos. Des travailleurs migrants, ou nisht­­gar, venus des provinces du sud – voire d’aussi loin que l’Iran et le Pakis­­tan pour certains –, s’en­­tas­­saient dans les maisons de thé, où un homme peut passer la nuit pour le prix de son repas. Les écoles étaient désertes. Dans les quar­­tiers déchi­­rés par la guerre, poli­­ciers et tali­­bans avaient déposé leurs armes. La récolte avait commencé. À travers la province, des centaines de milliers de personnes parti­­ci­­paient à la plus grande récolte d’opium de toute l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan. Attei­­gnant un record de 224 000 hectares culti­­vés cette année-là, le pays a produit envi­­ron 6 400 tonnes d’opium, soit près de 90 % de l’offre mondiale. Les plus hautes strates du gouver­­ne­­ment et de l’éco­­no­­mie afghans sont telle­­ment gangre­­nées par la drogue que l’ère d’Es­­co­­bar en Colom­­bie paraît presque ridi­­cule en compa­­rai­­son.

À la fin des années 1980, la part du trafic et de la produc­­tion de cocaïne attei­­gnait 6 % du PIB en Colom­­bie. Aujourd’­­hui en Afgha­­nis­­tan, l’in­­dus­­trie de l’opium repré­­sente 15 % de l’éco­­no­­mie du pays (d’après une esti­­ma­­tion des Nations unies). Ce chiffre devrait augmen­­ter avec le retrait de l’Oc­­ci­dent. « S’il existe un narco-État, c’est bien l’Af­­gha­­nis­­tan, quel qu’en soit le sens exact », déclare Vanda Felbab-Brown, cher­­cheur à la Broo­­kings Insti­­tu­­tion, qui étudie les écono­­mies illé­­gales. « C’est un phéno­­mène histo­­rique sans précé­dent. » Fait plus choquant encore : le narco­­tra­­fic afghan a consi­­dé­­ra­­ble­­ment augmenté depuis l’in­­va­­sion menée par les États-Unis. Le pays produit deux fois plus d’opium qu’en 2000. Comment tous ces champs de pavot ont-ils pu éclore au cours de l’une des missions mili­­taires et de déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nales les plus impor­­tantes de notre époque ? Les négo­­cia­­tions d’un profond cynisme conclues par l’an­­cien président Hamid Karzai dans sa tenta­­tive pour conso­­li­­der le pouvoir sont un premier élément de réponse. La façon dont l’ar­­mée améri­­caine a fermé les yeux sur la corrup­­tion de ses alliés lors du renver­­se­­ment des tali­­bans en est un autre. En voulant mener la guerre contre le terro­­risme, les Améri­­cains se sont alliés aux personnes qui ont fait de l’Af­­gha­­nis­­tan le plus gros produc­­teur d’hé­­roïne au monde, et ils ont perdu la guerre contre la drogue.

À Helmand plus que nulle part ailleurs. Cette province, la plus meur­­trière de toutes – mille soldats de la coali­­tion y sont morts pendant la guerre –, produit à elle seule près de la moitié de l’opium du pays. Les repré­­sen­­tants de la police et du gouver­­ne­­ment seraient impliqués dans le trafic de drogue, bien que le gouver­­ne­­ment soutienne que le pavot n’est cultivé que dans les zones aux mains des tali­­bans. Le major-géné­­ral Abdul Qayum Baqi­­zoi, qui était chef de la police de la province à l’époque, m’as­­sure qu’ « il n’y a pas d’opium dans les districts envi­­ron­­nants. Les champs d’opium se trouvent dans les zones éloi­­gnées qu’il vaut mieux que vous évitiez. »

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Des champs de pavot près de Marjah

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