par Peter Aldhous | 18 septembre 2015

Dans le miroir

L’af­­faire de Tommy le chim­­panzé a été jugée au tribu­­nal le 8 octobre 2014. Il était impos­­sible à Tommy d’as­­sis­­ter « en personne » à l’au­­dience. Comme d’ha­­bi­­tude, il a passé cette jour­­née en cage, sur le parking d’un conces­­sion­­naire de cara­­vanes d’oc­­ca­­sion de Glovers­­ville, dans l’État de New York. Albany, la capi­­tale, est à une heure de route. Dans une salle d’au­­dience, Maître Steven Wise, du Nonhu­­man Rights Project, a plaidé que Tommy devait être consi­­déré comme une personne aux yeux de la loi de l’État de New York. Si tel avait été le cas, Patrick et Diane Lavery, proprié­­taires de la conces­­sion de cara­­vanes Circle L, auraient pu être jugés afin de déter­­mi­­ner s’ils rete­­naient illé­­ga­­le­­ment le chim­­panzé en capti­­vité. L’as­­ser­­tion comme quoi les singes sont des êtres haute­­ment intel­­li­­gents, auto-réflexifs, et dont les vies sont émotion­­nel­­le­­ment complexes, a été un des prin­­ci­­paux argu­­ments avan­­cés par Maître Wise dans l’af­­faire de Tommy, ainsi que dans d’autres affaires simi­­laires gérées par son orga­­ni­­sa­­tion pour le compte d’autres chim­­pan­­zés en capti­­vité. « La vérité irré­­fu­­table montre que les chim­­pan­­zés sont doués d’au­­to­­no­­mie et d’auto-déter­­mi­­na­­tion, qui sont des valeurs suprêmes de droit commun », a déclaré Wise aux cinq juges statuant dans cette affaire.

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Maître Steven Wise
Crédits : The Nonhu­­man Rights Project

Il s’agis­­sait d’un pari juri­­dique auda­­cieux, et jusqu’à main­­te­­nant, infruc­­tueux. Le tribu­­nal d’Al­­bany, à l’ins­­tar d’une cour moins puis­­sante avant lui, a rejeté l’idée que Tommy puisse béné­­fi­­cier de droits humains. Mais Wise entend bien conti­­nuer son combat, en menant le dossier de Tommy devant la plus haute instance fédé­­rale : la cour d’ap­­pel de l’État de New York. D’autres événe­­ments se sont produits dans l’État, qui contrastent nette­­ment avec la volonté affi­­chée des tribu­­naux de prendre en compte les impli­­ca­­tions juri­­diques de la science cogni­­tive animale. En mars 2014, le club de chasse Rip Van Winkle à Palen­­ville, un hameau d’un millier d’âmes situé au bord du fleuve Hudson, a tenu son festi­­val annuel. Ce dernier consiste à tuer, pour le sport, des créa­­tures qui, à en juger par les mesures objec­­tives de leurs capa­­ci­­tés mentales, méritent proba­­ble­­ment autant la recon­­nais­­sance de leurs droits que Tommy. Ces créa­­tures, ce sont les corbeaux, pris pour cible sans vergogne durant le « Crow Down » de Palen­­ville. Ces dernières années, il a été reconnu que la famille des corvi­­dés – qui comprend les corbeaux, les corneilles, les geais et les pies – possède des capa­­ci­­tés cogni­­tives qu’on croyait jusqu’ici réser­­vées aux êtres humains ainsi qu’aux grands singes. Ils fabriquent et utilisent des outils. Ils se souviennent de détails passés, et élaborent des plans pour le futur. Ils semblent même réagir aux désirs et aux connais­­sances de leurs comparses. « Toutes les études compa­­ra­­tives menées jusqu’à présent semblent prou­­ver que les corvi­­dés s’en sortent aussi bien que les chim­­pan­­zés », m’as­­sure Nicky Clay­­ton, de l’uni­­ver­­sité de Cambridge. Dans son labo, des décou­­vertes extra­­or­­di­­naires ont eu lieu.


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Lorsque nous plon­­geons dans le regard d’un chim­­panzé, il nous renvoie une image de nous-mêmes. Mais jetons un coup d’œil au corbeau et c’est une toute autre créa­­ture que nous voyons, qui peut sous certaines juri­­dic­­tions être exter­­mi­­née en toute impu­­nité. De tels partis pris affectent aussi bien le commun des mortels que les scien­­ti­­fiques, faus­­sant notre compré­­hen­­sion de ce qu’est réel­­le­­ment l’in­­tel­­li­­gence non-humaine. Sans aucun doute, les primates sont très malins, mais leurs capa­­ci­­tés cogni­­tives ont été étudiées bien plus en détail que celles d’autres espèces, prin­­ci­­pa­­le­­ment lors d’ex­­pé­­riences conçues pour mesu­­rer les capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles des enfants humains. Des créa­­tures qui partagent les bases de notre anato­­mie et de notre monde sensi­­tif sont évidem­­ment très avan­­ta­­gées en effec­­tuant ces tests. Mais si nous voulons comprendre la diver­­sité des intel­­lects animaux, et ainsi peut-être mieux nous connaître, il convient de les juger selon leur propre nature.

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Nicky Clay­­ton
Crédits : Philip Mynott

Ce qui n’est pas chose aisée. Même en étant au fait de leurs capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles, j’ai eu du mal à tisser un lien avec les corvi­­dés de Clay­­ton lorsque je les ai rencon­­trés l’été dernier. Il en a été très diffé­­rem­­ment quand quelques semaines plus tard j’ai eu l’op­­por­­tu­­nité d’in­­te­­ra­­gir avec des loups en capti­­vité. J’étais bien conscient de notre propen­­sion à croire que les chiens et les loups sont plus intel­­li­­gents qu’ils ne le sont réel­­le­­ment, proje­­tant sur eux nos propres pensées et senti­­ments. Malgré cela, c’est ce que j’ai fait. Mes senti­­ments sur la vie animale sont aussi confus que ceux de tout un chacun. J’ai un chien à la maison, et jusqu’à une récente dispa­­ri­­tion j’en avais même deux. Je mange de la viande. Je crois que certaines expé­­riences pratiquées sur des animaux sont justi­­fiées, lorsqu’elles font avan­­cer les méde­­cines humaine et vété­­ri­­naire. Mais les expé­­riences que j’ai menées pour étudier le compor­­te­­ment des souris, alors que je prépa­­rais mon docto­­rat à la fin des années 1980, ont laissé une marque indé­­lé­­bile sur ma psyché. Avant de me lancer dans ces études, je n’avais jamais songé au fait qu’il me faudrait me débar­­ras­­ser de dizaines de souris deve­­nues inutiles pour l’ex­­pé­­rience. Les premières fois, mon cœur s’est emballé, ma bouche s’est assé­­chée et je me suis trouvé malade, dégoûté par ce que j’avais fait. J’au­­rais certai­­ne­­ment dû deman­­der à mon direc­­teur de thèse la permis­­sion de chan­­ger de sujet. Mais j’ai persé­­véré, et les abat­­tages sont deve­­nus plus faciles, presque banals. Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, cela m’inquiète plus que ma première réac­­tion viscé­­rale. Les souris ne figurent sur aucune liste des animaux les plus intel­­li­­gents. Pour­­tant, mes expé­­riences, menées dans le but de comprendre la vie sociale d’ani­­maux vivant dans un monde dominé par les odeurs, m’ont poussé à remettre en ques­­tion la perti­­nence d’ex­­pé­­riences conçues pour sonder les capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles d’es­­prits animaux plus sophis­­tiqués.

La plus célèbre reste le « test du miroir », élaboré en 1970 par Gordon Gallup (qui offi­­cie désor­­mais à l’uni­­ver­­sité d’État de New York, à Albany). Après avoir laissé le temps à des chim­­pan­­zés de s’ob­­ser­­ver devant un miroir, Gallup teignait une zone de leur pelage alors que les animaux avaient été endor­­mis. On étudiait ensuite leurs réac­­tions au réveil. Les chim­­pan­­zés se regar­­daient dans le miroir et touchaient les zones marquées sur leur propre corps. Gallup en a conclu qu’ils avaient conscience d’être en train  de se regar­­der eux-mêmes. Le concept de « soi » est consi­­déré comme l’une des carac­­té­­ris­­tiques prin­­ci­­pales d’un esprit avancé, et les bébés humains adoptent de pareils compor­­te­­ments à partir d’en­­vi­­ron 18 mois envi­­ron. Le problème que j’ai avec le test du miroir, ce n’est pas le sens donné à sa réus­­site, qui a depuis été adopté pour d’autres espèces animales « intel­­li­­gentes » comme les éléphants, les dauphins ou les pies. C’est plutôt la façon dont nous inter­­­pré­­tons les échecs. La plupart des animaux échouent-ils parce qu’ils ne sont pas dotés d’une conscience d’eux-mêmes, ou bien est-ce le test qui se révèle inepte quand il est effec­­tué sur des espèces qui n’uti­­lisent pas le sens visuel comme outil de commu­­ni­­ca­­tion ? Comment conce­­vriez-vous un test simi­­laire avec des odeurs pour un chien limier, ou des ultra­­sons pour une chauve-souris utili­­sant l’écho­­lo­­ca­­li­­sa­­tion ? Une chauve-souris qui enten­­drait une version alté­­rée de son propre écho pour­­rait bien se dire : « Oui, c’est moi… mais il y a quelque chose qui cloche. » Mais comment pour­­rait-on le savoir ? ulyces-manimal-03 Je ne reproche pas aux cher­­cheurs de se foca­­li­­ser sur ce qui sépare l’es­­pèce humaine de nos plus proches cousins. Le cerveau humain est mani­­fes­­te­­ment à part : les chim­­pan­­zés et les autres primates ne composent pas de sympho­­nies, ne construisent pas d’avions, et ne conçoivent pas d’ex­­pé­­riences desti­­nées à tester les capa­­ci­­tés mentales de chacun. La diffi­­culté se fait sentir quand  nous tentons de compar­­ti­­men­­ter ces capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles, dans le but de cerner ce qui nous singu­­la­­rise. Il fut un temps où il exis­­tait une longue liste d’at­­tri­­buts cogni­­tifs consi­­dé­­rés comme parti­­cu­­liers à l’es­­pèce humaine : langage, sens moral, réso­­lu­­tion de problèmes par la créa­­tion d’ou­­tils, projec­­tion de pensées dans le passé ou le futur, ainsi que « théo­­rie de l’es­­prit » – la capa­­cité à attri­­buer désirs, connais­­sances et autres états mentaux à d’autres êtres, en réali­­sant qu’ils peuvent être diffé­­rents des nôtres. Ces dernières décen­­nies, l’édi­­fice bâti sur l’uni­­cité des capa­­ci­­tés cogni­­tives humaines s’est lente­­ment effrité. D’abord les grands primates, puis d’autres espèces telles que les éléphants et les dauphins, ont réussi des tests majeurs en matière de capa­­ci­­tés cogni­­tives. Et dans le même temps, le fossé entre ces espèces « intel­­li­­gentes » et celles perchées loin de nous sur l’arbre de vie a peut-être déjà été comblé. ulyces-manimal-09

Les corbeaux de Nicky

Dans de nombreuses cultures, le folk­­lore asso­­cie le corbeau à la sagesse et à l’in­­gé­­nio­­sité, mais ce n’est que récem­­ment que la science a fait de même. Les premiers signes de recon­­nais­­sance que les espèces de la famille des corvi­­dés riva­­li­­saient d’in­­tel­­li­­gence avec les grands singes sont appa­­rus au milieu des années 1990 : Gavin Hunt, de l’uni­­ver­­sité de Massey à Palmers­­ton North en Nouvelle-Zélande, a fait le récit de son obser­­va­­tion des corbeaux des forêts de Nouvelle-Calé­­do­­nie – un archi­­pel du Sud Paci­­fique. Hunt a vu les corbeaux mode­­ler des brin­­dilles en crochets afin de captu­­rer les insectes coin­­cés dans les creux des arbres, ou bien arra­­cher des insectes à leur antre grâce à des outils créne­­lés, fabriqués à partir de feuilles de panda­­nus. Des études plus appro­­fon­­dies sur des corbeaux de Nouvelle-Calé­­do­­nie élevés en capti­­vité ont véri­­fié les obser­­va­­tions de Hunt. Durant une expé­­rience célèbre s’étant tenue à l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford, une corneille surnom­­mée Betty a rapi­­de­­ment compris comment tordre un fil de fer pour en faire un crochet, utilisé afin d’ex­­traire d’un tube un petit seau conte­­nant de la nour­­ri­­ture. Son mâle s’était envolé avec un câble auquel on avait donné au préa­­lable une forme simi­­laire.

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Les corbeaux sont des animaux sociaux
Crédits : Nicky Clay­­ton

Les corbeaux de Nouvelle-Calé­­do­­nie ne sont pas que d’ha­­biles manu­­fac­­tu­­riers. Il appa­­raît qu’ils comprennent les rapports de causa­­lité, et sont capables d’in­­croyables prouesses dans l’uti­­li­­sa­­tion des objets – en prendre un pour en mani­­pu­­ler un autre, afin d’at­­teindre un but précis. Par ailleurs, ces corbeaux savent de façon plus convain­­cante que les chim­­pan­­zés mettre à profit les compé­­tences ayant servi à résoudre un problème pour en résoudre un autre, semblable dans son concept mais présen­­tant des diffé­­rences. Un des tests stan­­dard est celui du tube-piège : un animal doit comprendre comment utili­­ser un bâton­­net pour accé­­der à de la nour­­ri­­ture placée dans un tube, tout en réali­­sant qu’ap­­puyer dans un sens rapproche la récom­­pense, et qu’ap­­puyer dans l’autre la rend inac­­ces­­sible. Les corbeaux calé­­do­­niens ayant déjà résolu ce problème sont plus effi­­caces que les spéci­­mens inex­­pé­­ri­­men­­tés quand ils sont confron­­tés au test de la table-piège : ils peuvent choi­­sir entre deux aliments pouvant être ratis­­sés vers eux le long d’une surface plane, et l’autre tombera dans un piège simi­­laire. Pour les chim­­pan­­zés et autres grands primates, l’ex­­pé­­rience préa­­lable du tube-piège n’offre aucun avan­­tage devant la table-piège. Les singes ne semblent pas faire le lien entre les deux jeux, qui ont pour­­tant la même règle : ne pas lais­­ser la nour­­ri­­ture tomber dans le trou ! Ces réso­­lu­­tions de problèmes sont des éléments de base en psycho­­lo­­gie compa­­ra­­tive, fréquem­­ment utili­­sés pour mettre en lumière les capa­­ci­­tés cogni­­tives des jeunes enfants et des chim­­pan­­zés. Ils sont aisé­­ment appli­­cables aux corbeaux, qui ont un sens visuel déve­­loppé, et un bec presque aussi habile que les mains d’un nour­­ris­­son ou d’un jeune singe. Mais la compré­­hen­­sion du champ global de la cogni­­tion chez les corvi­­dés aura néces­­sité un réel effort d’ima­­gi­­na­­tion. Il faut péné­­trer le monde ovipare afin de conce­­voir des expé­­riences à même de sonder les proces­­sus mentaux à l’ori­­gine de leur compor­­te­­ment quoti­­dien.

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Les oiseaux du labo­­ra­­toire
Crédits : Nicky Clay­­ton

Nicky Clay­­ton a fait cet effort quand elle était encore à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Davis, à la fin des années 1990. Tony Dickin­­son, un collègue psycho­­logue de l’uni­­ver­­sité de Cambridge, lui a assuré que les animaux ne possé­­daient pas de mémoire épiso­­dique, capa­­cité auto­­bio­­gra­­phique par laquelle on se souvient de « pourquoi, où et quand ? ». Les cher­­cheurs parta­­geaient tous cette opinion, mais Clay­­ton avait de sérieux doutes : « À ma connais­­sance, personne n’avait réalisé de tests », se rappelle-t-elle. Clay­­ton étudiait le compor­­te­­ment de collecte de nour­­ri­­ture chez le geai buis­­son­­nier lorsqu’elle s’est aperçue que les oiseaux avaient l’ha­­bi­­tude d’en­­ter­­rer leur nour­­ri­­ture dans des cachettes, lui offrant une excel­­lente oppor­­tu­­nité d’étu­­dier le fonc­­tion­­ne­­ment de leur mémoire. Dickin­­son et elle ont tout d’abord laissé les geais cacher des larves péri­s­­sables et des caca­­huètes non-péri­s­­sables dans des bacs à sable. Les oiseaux ont rapi­­de­­ment compris que la larve d’in­­secte deve­­nait imman­­geable après quelques jours, tandis que les noix restaient consom­­mables. Au cours des expé­­riences suivantes, les geais se diri­­geaient vers les endroits où ils avaient enterré leur nour­­ri­­ture préfé­­rée, les larves, si moins de quatre heures s’étaient écou­­lées depuis la dernière fois qu’ils avaient vu les bacs à sable. En revanche, si plusieurs jours étaient passés, ils allaient alors cher­­cher les noix. Et ce n’était pas unique­­ment dû au fait qu’ils pouvaient sentir les larves pour­­rir : même quand la nour­­ri­­ture avait été reti­­rée et les bacs remplis de nouveau sable, les geais ne se diri­­geaient vers les endroits où ils avaient caché les larves que si ces dernières étaient vrai­­sem­­bla­­ble­­ment consom­­mables. Il est diffi­­cile de savoir si la mémoire des geais, le signal leur rappe­­lant où et quand ils ont enterré des aliments spéci­­fiques, implique une projec­­tion consciente de leur pensée dans le passé – ce qui est la démarche du cerveau humain. Quand bien même, il s’agis­­sait d’une démons­­tra­­tion impres­­sion­­nante que seule la science pouvait permettre, mettant en lumière l’exis­­tence de ce que Clay­­ton nomme « une mémoire quasi-épiso­­dique » chez un animal.

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Les geais de Clay­­ton s’ébattent désor­­mais dans une volière à Madin­­gley, une paisible bour­­gade située non loin de Cambridge, qui abrite la section d’étude compor­­te­­men­­tale des animaux de l’uni­­ver­­sité. En allant les voir, j’ai pu témoi­­gner de leur faculté à cacher des objets. Pas seule­­ment de la nour­­ri­­ture, mais aussi des pierres, des bouchons, et même un clou pris entre le grillage de leur clôture et le cadre en bois. Il a fallu un certain temps avant que je ne voie un des oiseaux enter­­rer de la nour­­ri­­ture – il semble­­rait que ma présence ait inter­­­rompu le cours habi­­tuel des choses. « C’est parce que vous êtes nouveau ici : ils ne vous connaissent pas et ils vous surveillent », m’a expliqué Clay­­ton. J’ai conti­­nué à les obser­­ver, frappé par le fossé qui nous sépa­­rait. J’avais lu les études scien­­ti­­fiques, je sais à quel point les geais buis­­son­­niers sont doués de capa­­ci­­tés cogni­­tives. Malgré cela, je me suis surpris à ne pas ressen­­tir d’em­­pa­­thie pour eux, comme c’est le cas à chaque fois que je me retrouve face à un chim­­panzé en capti­­vité. Il semble­­rait que Clay­­ton n’ait pour sa part aucune diffi­­culté à établir de lien avec ses animaux expé­­ri­­men­­taux – ce qu’elle attri­­bue en partie à un vieux rêve de s’en­­vo­­ler. C’est aussi ce qui a motivé sa passion de longue date pour le ballet, qui reste selon elle l’ac­­ti­­vité humaine qui s’en rapproche le plus. Elle est convain­­cue que passer un maxi­­mum de temps dans un état de créa­­tion artis­­tique lui permet plus faci­­le­­ment d’abor­­der le cerveau animal selon les critères qui lui sont propres. « Nous sommes limi­­tés par le fait qu’en tant qu’êtres humains, nous voyons les choses sous un angle précis », explique-t-elle. « Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas essayer de mini­­mi­­ser ces contraintes en s’ex­­tra­yant de l’équa­­tion – ce que font constam­­ment les artistes. » ulyces-manimal-06 Quelle que soit l’ex­­pli­­ca­­tion, les décou­­vertes du labo­­ra­­toire de Clay­­ton ont commencé à fuser de toutes parts. De récentes expé­­riences ont révélé que les geais, comme les gens, peuvent être rassa­­siés avec un type d’ali­­ment et malgré tout en dési­­rer un autre (c’est ce qui explique qu’on trouve de la place pour le dessert, bien qu’on ne se resser­­vira pas du plat prin­­ci­­pal). En travaillant avec la cher­­cheuse Lucy Cheke, Clay­­ton a décou­­vert que les geais des chênes, même s’ils sont rassa­­siés par un certain aliment, conti­­nuent à igno­­rer leurs désirs du moment et à enfouir de manière sélec­­tive des aliments dont ils ont compris qu’ils devien­­draient peu abon­­dants à l’ave­­nir. Voici visi­­ble­­ment l’exemple de geais qui non seule­­ment font appel à des souve­­nirs spéci­­fiques passés, mais plani­­fient aussi en prévi­­sion de l’ave­­nir. Il semble­­rait égale­­ment que les geais prennent en compte les connais­­sances et les désirs de leurs compa­­gnons. Après que des geais des chênes mâles ont observé leurs parte­­naires se nour­­rir à satiété de l’une ou l’autre espèce de larves, l’équipe de Clay­­ton a constaté que les oiseaux rappor­­taient l’es­­pèce qui n’avait pas été consom­­mée à leurs parte­­naires. Les mâles ne répon­­daient pas à un subtil signal compor­­te­­men­­tal du genre « je veux telle larve », parce qu’ils ne rappor­­taient la nour­­ri­­ture préfé­­rée que s’ils avaient vu leur femelle se gaver de l’autre au préa­­lable. Des expé­­riences anté­­rieures avec des geais buis­­son­­niers ont révélé que les oiseaux modi­­fiaient leur compor­­te­­ment quand ils se rendaient compte que leurs cachettes pouvaient être pillées. S’ils sont obser­­vés par d’autres geais alors qu’ils enterrent quelque chose, ils dépla­­ce­­ront alors leurs planques quand l’oc­­ca­­sion d’être seuls se présen­­tera. De manière déci­­sive, les oiseaux ne se comportent contre cette préven­­tion crimi­­nelle que s’ils ont fait une rafle sur la planque d’autres geais au préa­­lable. À partir du moment où ils savent d’ex­­pé­­rience que voler est possible entre geais, il semble qu’ils réagissent en consé­quence quand la décou­­verte de leur cachette peut leur poser problème. Ou comme le dit Clay­­ton : « Il faut un voleur pour en recon­­naître un autre. » Rassem­­blées, ces données suggèrent que les geais possèdent une carac­­té­­ris­­tique simi­­laire à ce qu’on appel­­le­­rait chez de jeunes enfants la théo­­rie de l’es­­prit : la possi­­bi­­lité de comprendre l’état mental d’un autre être, et de recon­­naître l’au­­to­­no­­mie des autres, ainsi que leurs connais­­sances et leurs moti­­va­­tions. ulyces-manimal-07

Le Wolf Park

Dès lors, si des cher­­cheurs créa­­tifs se glissent dans les univers mentaux d’autres espèces afin de conce­­voir des expé­­riences pouvant sonder leurs impres­­sion­­nantes capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles, cela signi­­fie que nous devrions avoir une idée plus complète des intel­­li­­gences animales, n’est-ce pas ? Peut-être, mais l’eth­­no­­cen­­trisme auquel l’être humain est si prompt nous incite aussi à voir en certaines espèces animales plus qu’elles ne sont réel­­le­­ment. Je suis convaincu que c’est déjà le cas concer­­nant le meilleur ami de l’homme, pour lequel certaines expé­­riences révèlent davan­­tage sur la personne qui les conduit que sur les capa­­ci­­tés mentales des sujets. On a fait passer des IRM à des chiens pour savoir s’ils nous aimaient, ce qui a incité le scien­­ti­­fique à l’ori­­gine de l’ex­­pé­­rience, Gregory Berns, de l’uni­­ver­­sité Emory à Atlanta, à décla­­rer au New York Times : « Les chiens sont des personnes, eux aussi. » Selon cette théo­­rie, ce que les chiens ont de spécial réside dans le fait qu’ils ont été élevés pendant des dizaines de milliers d’an­­nées de façon à se montrer excep­­tion­­nel­­le­­ment récep­­tifs aux inter­­ac­­tions avec l’homme. Les chiens semblent par exemple parti­­cu­­liè­­re­­ment doués pour déchif­­frer le regard et les gestes humains afin de trou­­ver de la nour­­ri­­ture cachée. En 2002, des cher­­cheurs diri­­gés par Brian Hare, alors en acti­­vité à Harvard, ont décou­­vert que les chiens domes­­tiques battent constam­­ment les loups élevés par l’homme et les chim­­pan­­zés sur ces tests, renforçant la notion que ces compé­­tences sont la résul­­tante de géné­­ra­­tions succes­­sives de repro­­duc­­tion sélec­­tive.

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Marion joue avec une citrouille
Crédits : wolf­­park.org

Au Wolf Park de Battle Ground, dans l’In­­diana, les décou­­vertes de Hare ont fait sour­­cil­ler. Pat Good­­mann, respon­­sable des dres­­seurs du parc, est fran­­che­­ment scep­­tique. « Je me souviens de pas mal de fois où je poin­­tais quelque chose du doigt. J’in­­diquais quelque chose à une autre personne, mais c’est un loup qui s’est habi­­tué au geste », dit-elle. Ces événe­­ments lui sont restés en tête, parce qu’ils impliquaient souvent des objets, comme une canette de bière flot­­tant dans un étang de l’en­­clos prin­­ci­­pal, qu’elle souhai­­tait main­­te­­nir à l’écart des animaux. Quelques années plus tard, Clive Wynne a eu vent des doutes émis au Wolf Park quant aux recherches de Hare. Il travaillait alors à l’uni­­ver­­sité de Floride à Gaines­­ville, et s’était récem­­ment lancé dans une étude des compor­­te­­ments canins avec l’aide d’une docto­­rante, Monique Udell. Intri­­gués, Wynne et Udell se sont envo­­lés pour l’In­­diana et ont conduit des expé­­riences simi­­laires visant à indiquer par geste quelque chose à un animal. Avec une diffé­­rence notable : les gens qui poin­­taient les objets se trou­­vaient dans l’en­­clos avec les loups, et non pas à l’ex­­té­­rieur derrière un grillage. Dans ces condi­­tions, les loups ont donné des résul­­tats bien plus probants que les chiens, qui se débrouillaient bien en inté­­rieur mais éprou­­vaient des diffi­­cul­­tés lors des tests effec­­tués en exté­­rieur. Les chiens de refuges, qui avaient moins l’ha­­bi­­tude d’in­­te­­ra­­gir avec l’homme, s’en montraient même inca­­pables. « Tous ces animaux ont la capa­­cité de remarquer le lien entre ce que font les gens et les consé­quences qui leur importent », déclare Wynne. « Ce qui les diffé­­ren­­cie, ce sont les expé­­riences qu’ils vivent. » Wynne en conclue que les perfor­­mances des chiens en cogni­­tion sociale n’ont pas été façon­­nées par l’homme via la repro­­duc­­tion sélec­­tive ; elles étaient déjà présentes chez les meutes de loups. Il n’est par ailleurs pas convaincu que ces capa­­ci­­tés impliquent quoi que ce soit de plus sophis­­tiqué qu’un simple travail d’ap­­pren­­tis­­sage.

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Kanti prend la pose
Crédits : wolf­­park.org

Quand Wynne et Udell menaient leurs premières expé­­riences, ils se tenaient à l’ex­­té­­rieur des enclos et lais­­saient la gestuelle à Good­­mann et ses collègues. Mais en août dernier, j’ai saisi l’op­­por­­tu­­nité d’un moment d’in­­ti­­mité avec une des stars du spec­­tacle, la louve Marion. Elle avait déjà neuf ans quand on lui a fait commen­­cer les expé­­riences. Elle est désor­­mais la doyenne de la meute au Wolf Park. Elle a 16 ans, son poil est devenu blanc comme la neige, et bien que les compa­­gnons avec lesquels elle vivait soient morts, elle ne peut pas être rappro­­chée des autres petites meutes : son statut de femelle alpha signi­­fie qu’elle se battrait jusqu’à la mort avec n’im­­porte quel rival. Les nouvelles têtes sont toute­­fois les bien­­ve­­nues, dès qu’on a compris les usages en cours chez les loups : lais­­ser Marion venir à vous, la cares­­ser un peu, mais égale­­ment la lais­­ser tranquille de temps en temps. En effet, les loups élevés par l’homme se sentent obli­­gés de rester immo­­biles si quelqu’un les touche. Mais s’ils n’en ont pas envie, ils peuvent s’éner­­ver. Je suis heureux d’an­­non­­cer que ma rencontre avec Marion et les autres rési­­dents du Wolf Park a été très amicale. Nous avons même tenté de recréer une expé­­rience de gestuelle impromp­­tue. Mais à ce moment-là, Marion avait remarqué le sac conte­­nant les frian­­dises atta­­ché à la cein­­ture de Good­­mann, et elle n’a pas laissé son atten­­tion vaga­­bon­­der vers autre chose. Ma jour­­née au Wolf Park m’a convaincu qu’il est très diffi­­cile de s’at­­te­­ler à ce que Clay­­ton nous exhorte à faire : s’ef­­fa­­cer quand on étudie l’es­­prit animal. Alors que Marion se penchait en avant pour me lécher le visage, je me proje­­tais menta­­le­­ment chez moi, avec mes chiens. Un peu plus tard, en me prome­­nant dans l’en­­clos prin­­ci­­pal avec les plus jeunes rési­­dents du parc, Bicho, Kanti et Fiona, j’ai assisté à une démons­­tra­­tion d’agres­­si­­vité très féroce des trois louve­­teaux envers leurs parents, logés dans un enclos voisin. Quand Kanti, un mâle puis­­sant, m’a testé en se penchant sur mes jambes, je n’ai pas pu répri­­mer un fris­­son de peur. « Ce n’est pas après toi qu’il en a », m’as­­su­­rait la petite voix d’an­­cien scien­­ti­­fique dans ma tête. Je me suis alors souvenu qu’il fallait obser­­ver le compor­­te­­ment des animaux, et non pas me lais­­ser mener par les réac­­tions émotion­­nelles qu’ils créaient en moi. Mais dans mon esprit, à ce moment précis, tout était basé sur mes réac­­tions face aux loups, je n’y pouvais pas grand chose. ulyces-manimal-08-1 Nous trou­­ve­­rions sans doute plus facile de jauger l’in­­tel­­li­­gence animale selon ses critères propres si elle émer­­geait d’êtres si éloi­­gnés de l’homme qu’on ne pour­­rait pas s’y iden­­ti­­fier. Ce pour­­rait être le cas de l’étude des cépha­­lo­­podes : les pieuvres, les cala­­mars et leurs cousins. Il s’agit ici d’in­­ver­­té­­brés dont le cerveau est orga­­nisé de manière tota­­le­­ment diffé­­rente : ils disposent d’un système nerveux réparti sur l’en­­semble du corps, de mini-cerveaux dans les tenta­­cules, ainsi que de l’or­­gane prin­­ci­­pal. Clay­­ton s’est aperçue que les seiches semblaient se souve­­nir d’évé­­ne­­ments passés, tandis qu’on a observé des pieuvres se saisir de coques de noix de coco pour se proté­­ger des agres­­seurs, ce qui implique une plani­­fi­­ca­­tion dans l’uti­­li­­sa­­tion d’ou­­tils. Pendant ce temps, certains cher­­cheurs travaillant sur la cogni­­tion des verté­­brés commencent à reje­­ter les partis pris anthro­­po­­cen­­triques en vigueur dans le domaine. Dans le triangle d’or thaï­­lan­­dais, Josh Plot­­nik de l’uni­­ver­­sité de Cambridge travaille dans un complexe touris­­tique de luxe qui abrite un groupe d’élé­­phants. Ces derniers, quand ils ne promènent pas des touristes sur leurs dos, parti­­cipent aux recherches de Plot­­nik, qui ont commencé avec la série habi­­tuelle d’ex­­pé­­riences testées sur les jeunes enfants et les chim­­pan­­zés, dont celle du miroir. Il se rend désor­­mais compte qu’il doit apprendre à mieux connaître le monde senso­­riel des éléphants, dominé par les odeurs et les sons à basse fréquence, avant de pouvoir prétendre à explo­­rer l’en­­semble de leurs capa­­ci­­tés cogni­­tives. « Utili­­ser toutes ces expé­­riences pour chim­­pan­­zés et les adap­­ter aux éléphants, ce serait juste contraire à l’éthique », déclare Plot­­nik. « Je publie­­rais des résul­­tats néga­­tifs en disant que les éléphants sont inca­­pables de faire ceci ou cela, alors qu’en fait ils le peuvent certai­­ne­­ment si nous posons les bonnes ques­­tions. »

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Au centre de recherche dirigé par Plot­­nik
Crédits : Josh Plot­­nik

Ce qui signi­­fie qu’on ira sans doute plus loin que les simples tests de réus­­site/échec inspi­­rés des capa­­ci­­tés cogni­­tives humaines. On obser­­vera en détail ce qu’A­­lex Taylor de l’uni­­ver­­sité d’Au­­ck­­land en Nouvelle-Zélande (un collègue de Clay­­ton) appelle les « signa­­tures » cogni­­tives. Ce qui ne veut pas dire qu’on enre­­gis­­tra seule­­ment les résul­­tats posi­­tifs ou néga­­tifs d’un test, mais qu’on notera le taux d’er­­reur, et qu’on étudiera les circons­­tances qui font que l’ap­­ti­­tude échoue. Idéa­­le­­ment, l’ima­­ge­­rie médi­­cale sera asso­­ciée pour décou­­vrir l’ac­­ti­­vité neuro­­nale sous-jacente. Il est diffi­­cile de prédire où cette approche de l’étude de l’es­­prit animal peut nous mener, mais ne serait-il pas inté­­res­­sant de décou­­vrir que certains animaux pensent d’une manière qui leur permet d’évi­­ter des erreurs humaines typiques ? Notre juge­­ment tend à se trou­­bler quand il faut prendre un risque écono­­mique par exemple ; nous donnons trop d’im­­por­­tance à nos posses­­sions, même quand il pour­­rait s’avé­­rer béné­­fique de les risquer pour de plus gros profits. J’ima­­gine égale­­ment que sonder les compé­­tences mentales spéci­­fiques à certains animaux pour­­rait avoir une appli­­ca­­tion dans l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, bien qu’il nous reste beau­­coup à faire si l’on veut dupliquer les capa­­ci­­tés cogni­­tives d’ani­­maux non-humains. Et tandis que nous sondons les cieux, à la recherche de signes d’une intel­­li­­gence extra-terrestre, il est évident que nous ne voulons pas limi­­ter le champ d’in­­ter­­pré­­ta­­tion de ce qu’est « l’in­­tel­­li­­gence » en termes unique­­ment humains. Pour le moment, les seuls cerveaux que nous pouvons étudier se trouvent sur cette planète. Et plutôt que de gâcher cette oppor­­tu­­nité en nous arrê­­tant sur des ques­­tions visant à déter­­mi­­ner si Tommy le chim­­panzé, nos chiens de compa­­gnie ou toute autre espèce doivent être consi­­dé­­rés comme des indi­­vi­­dus, adop­­tons plutôt ce mantra : « Les être humains sont des animaux, eux aussi. » Des animaux sacré­­ment inté­­res­­sants, pour sûr. Mais nous ne sommes pas les seuls. ulyces-manimal-10


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « People Are Animals, Too », paru dans BuzzFeed. Couver­­ture : Un corbeau en vol. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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