Une visite architecturale de Kiev après les révoltes de Maidan qui ont transformé la ville.

par Pierre Sautreuil | 17 min | 21/03/2014

En arrivant sur la place Maidan, on aperçoit de loin une immense barricade hérissée de drapeaux ukrainiens, au pied d’un ensemble massif d’immeubles staliniens. Derrière cet amas de pneus et de sacs de sable commence la ville « occupée », le Maidan que l’on voit dans les médias depuis le mois de novembre : hommes en treillis, visages sombres, tentes de fortune et allées boueuses.

Faut-il pour autant s’attendre à retrouver exactement ces images mille fois photographiées et diffusées dans le monde entier ? Visiter la place Maidan quelques jours après les affrontements, c’est d’abord se confronter à une ville transformée par trois mois de manifestations.

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Au centre de Kiev
Crédits : Street Work

Réappropriation du centre-ville

Quelques gardes cagoulés sont postés devant la barricade, mais ne semblent pas tenir à contrôler l’entrée des visiteurs. Un petit passage pratiqué sur le côté laisse entrer un flux continu de badauds qui viennent visiter la place avec enfants et appareils photo. Les affrontements avec les berkouts, la police anti-émeutes ukrainienne, ont fait une centaine de morts les 19 et 20 février. Une semaine après l’assaut, les manifestants occupent toujours la place, mais les citoyens de Kiev se réapproprient également le centre-ville, et les vendeurs de souvenirs ont repris leur commerce. La foule des curieux se presse sur la terre battue. Certains boivent du café, d’autres coupent du bois, d’autres encore discutent. Les pavés ont été descellés. Ils gisent par endroits le long des trottoirs, noyés sous des monceaux de fleurs.

Quelques mètres plus loin, on dépasse sur le trottoir de droite un magasin Zara enfoui sous des palettes de bois et des sacs de sable. La boutique Nike d’en face a échappé aux barricades. La rue Khreshchatyk s’ouvre alors à gauche sur le large parvis de la mairie de Kiev. Un petit attroupement s’est formé autour d’un piano désaccordé, posé là on ne sait trop pourquoi. Badigeonné aux couleurs de l’Ukraine, il est offert à qui veut : les passants et les militants casqués se succèdent pour y jouer un morceau de jazz. À droite de l’entrée, deux hommes cagoulés et équipés de boucliers pris aux berkouts posent volontiers pour une photo. « Voulez-vous aider Praviy Sektor ? » demandent-ils, en désignant derrière eux une petite tirelire aux couleurs du parti néo-nazi.

Bâtie dans les années 1950 dans le plus pur style néostalinien, la mairie de Kiev est un ouvrage colossal. Ce bâtiment occupé depuis le 1er décembre est l’un des centres de la contestation. Dans le hall principal, sous cinq mètres de plafond, des manifestants blessés qui ont refusé de quitter la place se massent sur des matelas. Un homme cagoulé joue du piano. Sur un bouclier posé à ses pieds, on lit « souvenez-vous de ceux qui ont donné leur vie ». Plus loin, des journalistes rechargent leurs ordinateurs à côté d’un samovar fumant autour duquel des infirmières prennent le thé. L’atmosphère est humide. Il flotte dans l’air une odeur de nourriture et de renfermé.

« Les gens amenaient les blessés sur des brancards. Il y en avait tellement qu’on les installait sur le sol par manque de place. »

– Vassili, médecin

C’est la mairie qui a accueilli le centre médical de fortune le plus important lors des fusillades. Âgé d’une cinquantaine d’années, Vassili, médecin militaire dans la vie civile, en est le chef. « Quand j’ai vu à la télévision au matin du 19 février que les snipers tiraient sur les manifestants, j’ai accouru sur Maidan. Mes fils manifestaient aussi. Je me suis rendu à la mairie avec tous les médicaments que j’ai pu emporter avec moi. » À son arrivée, plusieurs autres médecins et infirmiers étaient déjà présents. Parmi eux un dentiste, et même un gynécologue. « Les gens amenaient les blessés sur des brancards. Il y en avait tellement qu’on les installait sur le sol par manque de place. »

Avant le 19 février, des volontaires offraient déjà leurs soins pour des contusions, coupures et blessures dues à l’explosion de grenades incapacitantes. « On n’était pas du tout préparés à des blessés par balle. On m’a bombardé chef parce que j’étais le seul médecin militaire ici. » Lors des fusillades, dans les couloirs de la mairie, Vassili et ses confrères opèrent les blessés comme ils le peuvent. « La première opération c’était sur un jeune homme qui avait été touché à l’épaule. Je n’en suis pas revenu quand j’ai extrait de sa blessure une balle de calibre 7,62, un calibre d’arme de guerre. »

D’après Tatiana, infirmière volontaire, des quantités de médicaments ont vite commencé à affluer vers la mairie. « Beaucoup de monde venait, apportait quelques boîtes, disait vouloir se porter volontaire. Certains employés des hôpitaux de Kiev amenaient du matériel chirurgical, parfois sans autorisation. » Tatiana et son amie Lida ont dormi sur place pendant plusieurs jours pour aider les blessés. Aujourd’hui, le centre de santé continue de suivre des manifestants qui, même blessés, refusent de quitter la place. « Pendant les fusillades, certains refusaient de se laisser soigner. Ils voulaient absolument retourner se battre. Pour nous, c’était déjà un signe de victoire », affirme Lida. Après quoi elle nous invite à prendre le thé.

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Le siège d’Euromaidan SOS au 9 rue Baseyna
Crédits : Violaine Morin

En s’éloignant de la place Maidan vers la partie non-occupée du centre-ville, il faut aller chercher l’association Euromaidan SOS au fond d’une arrière cour. À la fenêtre d’un immeuble de briques, un drapeau européen indique le bureau, au 3e étage. Jusqu’à 25 personnes, tous volontaires, se relaient dans cet appartement reconverti en call center. Deux jeunes femmes discutent dans la cuisine en sirotant du Nesquik. Depuis le 19 février, Euromaidan SOS se charge d’enregistrer les noms des disparus, d’identifier les morts et de prévenir les familles des victimes.

Un planning de permanence est affiché à l’entrée d’une pièce où une dizaine de personnes répondent au téléphone : chacun vient faire sa permanence à l’heure qui l’arrange, en fonction de ses horaires de travail. Leur rôle : rediriger ceux qui ont besoin d’aide vers différents services. Les murs sont couverts de numéros de psychologues, d’hôpitaux, de morgues, d’organisations bénévoles.

Solomia est coordinatrice de Euromaidan SOS et membre d’une organisation de défense des droits de l’homme. Elle explique que l’association a d’abord créé une aide juridique aux victimes de la répression policière. « Faire connaître leurs droits aux 70 manifestants contre lesquels des procédures ont été ouvertes était une priorité. Lors de la répression du 16 janvier, la police venait arrêter les manifestants blessés à l’hôpital. C’est là qu’on a commencé à travailler dans les hôpitaux. Avec l’aide du personnel hospitalier, on a fait en sorte que les dossiers des patients n’indiquent pas qu’ils appartenaient au mouvement de Maidan. » Ces arrestations de blessés, parfois graves, sont dénoncées par le mouvement comme des entorses aux droits de l’homme. À ce sujet, Euromaidan SOS est en contact avec des députés que l’association veut convaincre d’ouvrir des enquêtes.

Chefs d’œuvre d’architecture

Sur un mur sont affichées les coordonnées bancaires de plusieurs comptes de dépôt. Les fonds recueillis sont redistribués aux familles. Maintenant que les heurts avec la police sont terminés, Euromaidan SOS se focalise sur deux tâches : retrouver les personnes encore portées disparues, estimées à plus de 300, et exiger du nouveau gouvernement l’ouverture d’une enquête officielle sur les évènements des 19 et 20 février. Au moment de nous quitter, Solomia nous raccompagne à la porte et nous serre la main vigoureusement en nous lançant un « anytime !  » digne d’une femme d’affaires de Manhattan.

En contournant le centre-ville par la longue rue Volodymirska, on se trouve rapidement face aux courbes dorées de la cathédrale Saint-Michel-au-Dôme-d’or. Perché au bord d’une falaise vertigineuse qui plonge dans la Dniepr, le monastère de l’Église orthodoxe ukrainienne Saint-Michel-au-Dôme-d’or domine la ville haute de Kiev, à quelques minutes de marche de la place Maidan. À cette hauteur, les vents se font plus mordants et la parole plus rare. Ancien monastère médiéval, Saint-Michel-au-Dôme-d’Or a été reconstruit au début du XVIIIe siècle. Une haute enceinte et une porte monumentale entourent la cathédrale Saint-Michel, le réfectoire de Saint-Jean-le-Divin et le campanile. C’est un des chefs d’œuvre de l’architecture baroque ukrainienne. Rasé dans les années 1930, il a été élevé une troisième fois, à l’identique, après l’indépendance du pays.

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Saint-Michel-au-Dôme-d’Or
Crédits : Dmytro Sergiyenko

Au fond du petit parc qui entoure la cathédrale, quelques tentes accueillent encore ces cantines de fortune qui semblent maintenant faire partie du paysage urbain autour de Maidan. On y sert, ici comme ailleurs, du café, des sandwichs ou de la soupe. Sergueï, un bénévole du mouvement, raconte que les religieux ont accueilli et protégé les blessés pendant l’assaut de la police entre le 19 et le 21 janvier. Les blessés étaient installés dans le réfectoire du monastère transformé pour l’occasion en centre de santé. Un bloc opératoire prenait en charge les interventions les plus urgentes. « Ils ont fermé les portes à l’arrivée de la police. Les gens venaient dans l’église pour demander l’asile, comme au Moyen-Âge », conclut Sergueï en riant. Depuis, le réfectoire est redevenu une boutique d’icônes et d’objets pieux.

Andriy Zlinskyy a été appelé en renfort par des membres de son église. Cet aumônier grec-catholique travaille en principe pour l’armée ukrainienne. « Les religieux ont joué un rôle discret mais important dans la contestation », affirme-t-il. D’abord chargés d’organiser des prières publiques, ils ont adressé plusieurs lettres au ministère de la Culture en demandant le maintien de la paix sur la place Maidan. De manière informelle, l’Église catholique a choisi d’apporter son soutien aux manifestants. « Certains prêtres grecs-catholiques ont organisé un réseau clandestin pour éviter les arrestations de blessés, pendant la première répression du 16 janvier », explique Andriy. « Mais nous n’avions pas l’autorisation de notre hiérarchie pour le faire. »

Comme d’autres aumoniers de l’armée, il offre aux manifestants qui le demandent une confession, une bénédiction ou simplement un moment d’échange. « Je connais les syndromes de stress post-traumatique que l’on voit sur Maidan depuis la répression », explique-t-il. « C’est pour cela qu’on nous a appelés. On a l’habitude, avec les soldats. »

Tout en bas de la rue Mykhailivska qui relie le parvis de Saint-Michel-au-Dôme-d’or à la place Maidan, un McDonald’s est couvert d’inscriptions annonçant un « service d’assistance psychologique ». Le passant transi de froid qui cherche son Big Mac se verra réorienter vers un autre restaurant, dans le centre commercial souterrain qui relie cette partie de la place à l’hôtel Ukraine, à l’autre extrémité. Sous la place Maidan, les boutiques et les restaurants sont restés intacts. Ouvertes pendant les protestations, elles offrent aujourd’hui un contraste ahurissant avec la surface calcinée.

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Les rues dans la fumée
Crédits : Street Work

Dans le McDonald’s, les cuisines sont à l’arrêt et le comptoir est bâché. Un garde posté à l’entrée filtre les allées et venues. Quelques personnes discutent à voix basse autour des tables en plastique. Tania, psychologue de 45 ans, nous accorde un peu de son temps. Originaire d’une petite ville de l’Ouest de l’Ukraine, elle est arrivée à Kiev le 20 février pour apporter son aide. « Après ce qu’ils ont vécu, les gens ont besoin de parler, de sentir qu’on les écoute. Ceux qui ont assisté aux violences sont sous le choc et peuvent développer un comportement agressif. Nous travaillons avec les hôpitaux de Kiev pour accompagner les blessés, et nous redirigeons les malades originaires d’autres villes vers nos confrères en province. Au total, pas loin de 4 000 personnes sont venues nous voir. » Attablée au fond de la salle, un adolescent agité discute avec deux psychologues. En sueur, il sourit de manière crispée, jette des regards exorbités aux quatre coins de la pièce.

Stress post-traumatique

Une situation éprouvante pour les psychologues eux-mêmes. Chaque semaine, ils se réunissent dans une salle de la mairie pour se confier et s’écouter les uns les autres. « C’est difficile pour nous de n’être que des psychologues. En tant que citoyenne je souhaitais que cette révolution aboutisse, mais ici je dois mettre mes émotions de coté. » D’après Katya, secrétaire volontaire dans ce centre d’assistance, près de 250 psychologues et étudiants en psychologie sont venus proposer leur aide. Ceux qui avaient auparavant travaillé avec des soldats dans des zones de conflits ont montré aux autres comment prendre en charge les états de stress post-traumatique.

« Les manifestants ne sont pas des soldats », raconte Tania. « Ils n’étaient pas préparés aux horreurs, beaucoup sont bouleversés. Aujourd’hui l’atmosphère est tendue sur Maidan, les gens sont agressifs. Nous sommes conscients du danger que cela représente, surtout dans un groupe. Nous travaillons avec eux pour désamorcer ces comportements. » La psychiatrie est encore perçue avec méfiance en Ukraine. Les psychologues ont mis en place des équipes mobiles pour venir à la rencontre des manifestants qui occupent toujours la place, car ils ne viennent pas spontanément s’adresser à eux. « Outre l’agressivité, ce genre de traumatisme pousse les gens à boire. Aujourd’hui (27 fevrier) sur Maidan j’ai vu un homme ivre qui hurlait “je veux continuer à me battre !” C’était inimaginable il y a encore quelques jours. »

Effectivement, en sortant du restaurant, on croise un attroupement sur la place : plusieurs membres des organisations d’autodéfense essaient de maîtriser un homme allongé sur le sol, le visage en sang. On croit d’abord à une bagarre. Il est en fait simplement tombé par terre, ivre mort.

« Pas d’alcool, pas de drogues, c’est notre réglement », confirme Ostap Kryvdyk, le secrétaire général de la Samooborona (autodéfense en russe). C’est ce groupe paramilitaire qui assure aujourd’hui l’ordre dans Kiev. Située dans les locaux d’un magasin de vêtements de la place Maidan, le siège de la Samooborona voit défiler chaque jour des cohortes de volontaires souhaitant rejoindre l’organisation « pour donner un coup de main ». Sur les murs, les photos des mannequins ont été recouvertes d’affiches à la gloire de la Samooborona. Forte de 4 000 hommes répartis en « sotnya » (centaine en russe), elle a mené la lutte contre les forces de l’ordre lors des journées décisives des 19 et 20 février. D’après Kryvdyk, une quarantaine de ses hommes auraient péri lors des affrontements avec la police.

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Le siège de l’organisation d’autodéfense de Maidan
Crédits : Violaine Morin

Fondée le 11 février par un décret du député Andreï Paroubi, nommé secrétaire général du Conseil national de sécurité et de défense le 27 février, la Samooborona est un mouvement bénévole dont les objectifs sont clairs : « Préserver l’unité et la souveraineté de l’Ukraine, défendre le choix européen de l’Ukraine, protéger les droits et libertés des citoyens, et s’opposer au régime de Viktor Ianoukovitch jusqu’à sa suppression. » La mission de cette organisation, remplacer la police qui a cessé d’exercer son travail après les journées de violence. « Notre but n’est pas de former une nouvelle police. Nous souhaitons que la police recommence à faire son travail, mais en attendant, quelqu’un doit bien assurer la sécurité », martèle Ostap Kryvdyk.

La Samooborona tente désormais de centraliser tous les groupes d’autodéfense qui se sont illustrés lors de la contestation. Même les pires… « On a choisi d’être inclusif », affirme Kryvdyk. « Il aurait été possible d’exclure les nationalistes de Pravy Sektor par exemple, mais ils se sont battus aux côtés des civils russophones contre les snipers, ils méritent qu’on reconnaisse leur courage. Chacun pratique l’activisme à sa manière. » Ce groupe né de la contestation du régime de Ianoukovitch affirme être un mouvement civique non partisan, mais Kryvdyk avoue sans peine que la Samooborona a bien l’intention de placer ses pions dans plusieurs ministères et administrations de sécurité nationale. « C’est notre prochain Maidan. Et c’est un défi bien plus grand que de camper sur une place. »

L’après-Maidan

À quelques mètres du local de la Samooborona, on croise un ado déguisé en panda en train de distribuer des tracts pour un restaurant japonais. Non loin de lui, Minnie Mouse se laisse prendre en photo en compagnie d’un enfant pour quelques kopecks. En remontant la place Maidan, on dépasse la colonne de l’Indépendance et l’hôtel Ukraine par la rue Instytutska. Théâtre d’affrontements sanglants, cette rue qui mène à la Rada a été renommée. Des feuilles de papiers recouvrent les plaques indiquant la rue Instytutska, et annoncent désormais « rue des héros célestes ».

La Samooborona assure la protection de tous les lieux de pouvoir, et la Rada, le Parlement ukrainien, est l’objet d’une attention toute particulière. « La Rada est le dernier lieu de pouvoir légitime en Ukraine. Si on ne la protège pas, le pays tombe dans le chaos », affirme Viktor, étudiant en droit de 25 ans et membre de la 7e sotnya, qui monte la garde autour du parlement avec une vingtaine d’autres membres de la Samooborona. « De nombreux Ukrainiens seraient heureux de défoncer la grande porte et de mettre à sac la Rada. La population est très remontée contre les hommes politiques. »

Pour Viktor, l’ensemble des politiciens ukrainiens sont corrompus. « On doit faire avec, en faisant en sorte qu’ils ne nous oublient pas, on n’a pas le choix. Notre présence sert aussi à leur mettre la pression, à rappeler aux députés qu’il faut entendre la voix du peuple. » Lors des fusillades, plusieurs députés ont tenté de fuir le pays. Cinq mille manifestants ont alors bloqué les routes qui mènent aux aéroports de Kiev, aux cris de « Au Parlement ou en prison ! »

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La Rada
Crédits : Violaine Morin

Tout autour du bâtiment, des banderoles témoignent de la défiance des habitants envers les députés. Sur l’une d’entre elles on lit « Députés, vous servez le peuple ! » Une autre, bien en évidence, appelle à nettoyer l’Ukraine de la corruption. Les prochaines élections présidentielles et municipales (pour Kiev) sont prévues le 25 mai, mais les législatives n’auront pas lieu avant l’automne. « C’est beaucoup trop lointain », s’indigne Oleg, qui monte la garde avec Viktor. « Un nouveau gouvernement sans un nouveau parlement, c’est absurde. On n’est pas en vacances, le pays a besoin de dirigeants. Et de dirigeants qui écoutent la voix du peuple, pas d’une bande d’hypocrites qui ont retourné leur veste. »

De l’autre côté de la rue, deux policiers gardent l’entrée d’un bâtiment administratif. Contrairement aux membres de la Samooborona, équipés pour la plupart de battes de base-ball et de matraques, ces hommes sont armés de kalachnikovs AK-74. Ils travaillent main dans la main avec les groupes d’autodéfense sous l’autorité du nouveau ministre de l’Intérieur, et forment des patrouilles mixtes. Mais seuls les policiers ont le droit de porter des armes à feu. « On est heureux du dénouement de la révolution, on a choisi le camp du peuple. » Former des équipes mixtes est un moyen d’intégrer officiellement la Samooborona à l’après-Maidan. Une procédure autorise ses membres à rejoindre facilement les rangs de la police. Mais surtout, elle permet dans l’immédiat de re-légitimer les forces de l’ordre en les associant aux « héros de Maidan », extrêmement populaires à Kiev.

L’Assemblée de Maidan occupe le Conservatoire de Kiev à l’angle de la place Maidan et de la rue Khreshchatyk depuis décembre. Ce bâtiment néoclassique abritait depuis 1913 l’Académie Nationale de Musique, fondée sous l’impulsion de trois compositeurs russes, Rachmaninov, Glazounov et Tchaïkovsky. Il détonne sur la place Maidan, seul bâtiment d’un blanc immaculé, ne portant aucune trace des violences qui se sont déroulées à quelques mètres. Un immense drap tendu d’une colonne à l’autre sur la façade du bâtiment indique sa nouvelle fonction. Le hall surchargé de décorations abrite aujourd’hui, comme souvent autour de Maidan, un petit coin infirmerie, un point presse et un comptoir où l’on distribue de la soupe et des sandwichs insipides. De la même manière que la police se doit aujourd’hui de faire avec la Samooborona, la Rada doit désormais traiter avec l’Assemblée de Maidan. Cette assemblée populaire est le plus pur produit de l’idéalisme du mouvement. Créée en décembre par les manifestants, elle est formée de délégués de groupes plus ou moins importants présents sur la place, du syndicat étudiant au groupuscule nationaliste en passant par les ONG et les associations de vétérans.

L’Assemblée de Maidan continue de se réunir régulièrement. Le 26 janvier, elle a tenu conseil et validé la composition même du gouvernement provisoire, avant qu’il ne soit annoncé sur la place et adoubé parfois sifflé par la foule. Comme ceux qui surveillent la Rada, les membres de l’assemblée du Conservatoire veulent faire entendre la voix du peuple : une forme de démocratie directe qui revendique désormais un rôle consultatif dans les décisions sur l’avenir politique du pays.

« La légitimité de l’Assemblée de Maidan n’a jamais été contestée », affirme Ostap Kryvdyk. Certains des membres de la Samooborona y ont d’ailleurs trouvé un avenir politique. Le député Andreï Paroubi, représentant de la Samooborona dans l’Assemblée de Maidan a ainsi été nommé chef du Conseil National de Sécurité et de Défense depuis la formation du gouvernement de transition.

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Des tentes sur la place Maidan
Crédits : Violaine Morin

Le but de l’Assemblée est de « défendre les intérêts qui se sont exprimés sur Maidan », selon un porte-parole. « Elle continue à se réunir parce que le combat n’est pas fini, les élections législatives n’ont pas encore été annoncées. » Sur la place, les tentes sont toujours habitées par des centaines de manifestants. Pas question pour eux de partir. Leur présence doit faire comprendre à la classe politique qu’il faudra désormais compter avec eux, avec leur lutte et leurs sacrifices. Les photos des « héros » morts au combat et les banderoles à leur gloire sont partout présentes pour le rappeler.

En sortant du Conservatoire Tchaïkovsky, deux chemins mènent à l’extrémité ouest de Maidan. Le centre commercial souterrain, silencieux et désert, et le chemin boueux qui sinue entre les tentes des manifestants, les gerbes de fleurs et les photophores. En haut, l’hôtel Ukraine offre une vue imprenable, et c’est devant, sur une sorte de parvis qui surplombe la place, que les télévisions du monde entier organisent leurs directs depuis le début des manifestations. Cet aménagement date de 2001. On avait alors reproché au maire de la ville, Oleksandr Omeltchenko, d’avoir mis Maidan en travaux pour empêcher les manifestants de s’y rassembler.

Le soir de l’annonce du gouvernement, plusieurs chaînes de télévision et de radio françaises s’alignent le long des balustrades. À 19 heures précises, chacun prend l’antenne dans la lumière artificielle des caméras et meuble comme il le peut : rien n’a encore été annoncé. Dans le hall de l’hôtel, trois journalistes anglais ont l’air de s’ennuyer. Une infirmière surexcitée vient alors leur demander de la filmer avec la nouvelle ministre de la santé, venue visiter les lieux. Ils s’exécutent lentement, en soupirant un peu. L’infirmière insiste pour que nous prenions des photos, sans savoir pour qui nous travaillons. « On aimerait bien aller en Crimée », nous dit l’un des journalistes. « Il se passe plus de choses… »


Couverture : Maidan, Sasha Maksymenko.

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