par Ramie Bloo | 0 min | 1 novembre 2016

Corrup­­tion

Depuis l’in­­va­­sion mili­­taire de l’Af­­gha­­nis­­tan, il y a 15 ans, la corrup­­tion étatique n’a eu de cesse de saper les efforts de recons­­truc­­tion du pays : des câbles diplo­­ma­­tiques et des rapports internes du gouver­­ne­­ment améri­­cain récem­­ment déclas­­si­­fiés prouvent que les diri­­geants améri­­cains le savent depuis des années. Ces rapports affirment que le détour­­ne­­ment des ressources afghanes et de l’aide étran­­gère ont dépos­­sédé la nation d’un argent vital pour sa recons­­truc­­tion, alié­­nant ses citoyens au passage. Ces méfaits ont alimenté le soutien de la popu­­la­­tion envers l’en­­nemi des nations occi­­den­­tales : les tali­­bans, qui appliquent des châti­­ments draco­­niens aux fonc­­tion­­naires corrom­­pus. Pour­­tant, la majeure partie des diri­­geants améri­­cains en charge de la recons­­truc­­tion du pays n’ont pas tenu compte de ces cris d’alarme, comme le révèlent leurs propres analyses. « Ce qui a le plus miné nos efforts en Afgha­­nis­­tan, c’est la corrup­­tion », esti­­mait il y a peu Ryan Crocker, l’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain en Afgha­­nis­­tan de 2011 à 2012, au cours d’un audit.

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Un combat­­tant tali­­ban

Washing­­ton a payé cher pour ses erreurs : le gouver­­ne­­ment améri­­cain a investi plus de 800 milliards de dollars en Afgha­­nis­­tan, dont envi­­ron 100 milliards en paie­­ments directs. Les États-Unis ont perdu là-bas plus de 2 300 de leurs citoyens au cours des 15 dernières années – l’in­­va­­sion a débuté le 7 octobre 2001. Aujourd’­­hui, on estime qu’au moins un dixième de la popu­­la­­tion afghane est sous le contrôle des tali­­bans, tandis que 25 % de plus sont dans une situa­­tion trouble. Et ces chiffres tendent à augmen­­ter plutôt qu’à recu­­ler. Il faut ajou­­ter que près de 40 % de la popu­­la­­tion du pays vit avec moins d’1,20 euros par jour. En vérité, Washing­­ton a obtenu si peu de résul­­tats concrets qu’en septembre dernier, un groupe de dix anciens ambas­­sa­­deurs et comman­­dants de l’ar­­mée en Afgha­­nis­­tan a publié une décla­­ra­­tion commune dans le maga­­zine Natio­­nal Inte­­rest. Ils affirment que stabi­­li­­ser le pays et mettre un terme à son incu­­ba­­tion terro­­riste sans fin requerra au mini­­mum les efforts d’une autre géné­­ra­­tion. Pendant ce temps, les Améri­­cains déboursent à eux seuls près d’un milliard de dollars par an pour la recons­­truc­­tion, plus quatre autres milliards de paie­­ments directs pour conti­­nuer à renfor­­cer des forces de sécu­­rité afghanes déses­­pé­­ré­­ment faibles (et en partie imagi­­naires). Dévoi­­ler tout ce qui est allé de travers risque de prendre du temps. (Les « Penta­­gon Papers », qui analy­­saient les erreurs commises par les Améri­­cains durant la guerre du Viêt Nam, ont été rendus publics deux ans après leur consti­­tu­­tion, en 1969, et 21 ans après l’in­­gé­­rence mili­­taire désas­­treuse des États-Unis dans le pays.) Le Comité des chefs d’état-major inter­­ar­­mées a conclu dans un rapport paru en 2014 que les respon­­sables civils et mili­­taires avaient sévè­­re­­ment sous-estimé la gravité et l’im­­pact de la corrup­­tion en Afgha­­nis­­tan. De nombreuses analyses critiques commencent à émer­­ger au sein du gouver­­ne­­ment, et la plus récente montre du doigt l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama – parti­­cu­­liè­­re­­ment le dépar­­te­­ment d’État lorsque Hillary Clin­­ton était à sa tête, et la CIA durant toute la période des admi­­nis­­tra­­tions Bush et Obama. La dernière étude affirme que tout en essayant de stabi­­li­­ser le pays, ces insti­­tu­­tions n’ont fait qu’ag­­gra­­ver ses problèmes. La CIA s’est asso­­ciée durant une longue période à des seigneurs de guerre proches du pouvoir, à la tête de « nombreuses acti­­vi­­tés de corrup­­tion » par oppor­­tu­­nisme poli­­tique. Pendant ce temps, les orga­­ni­­sa­­tions d’aide huma­­ni­­taire améri­­caines ont égale­­ment contri­­bué au finan­­ce­­ment de la corrup­­tion afghane en injec­­tant plus de fonds que le pays ne pouvait raison­­na­­ble­­ment en absor­­ber. Leurs orga­­ni­­sa­­tions d’aide huma­­ni­­taire évaluaient les progrès à la mesure de l’argent dépensé plutôt qu’à la façon dont il l’était. En raison des courtes périodes de déploie­­ment mili­­taire et du turno­­ver impor­­tant aux postes de direc­­tion civils, personne à Washing­­ton ou en Afgha­­nis­­tan n’a pris ses respon­­sa­­bi­­li­­tés et résolu ces problèmes.

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John Sopko

Ces critiques sont énon­­cées dans un rapport rédigé par l’ins­­pec­­teur géné­­ral affecté à la recons­­truc­­tion de l’Af­­gha­­nis­­tan (SIGAR), John Sopko, qui a étudié les efforts déployés en Afgha­­nis­­tan pendant quatre ans. Son équipe a inter­­­viewé 80 personnes et s’est entre­­te­­nue avec cinq agences ou dépar­­te­­ments en charge de la recons­­truc­­tion. « Il faut impé­­ra­­ti­­ve­­ment que l’on arrête de trai­­ter avec des personnes et des réseaux douteux, c’est dange­­reux », a déclaré Sopko à la Fonda­­tion Carne­­gie pour la paix inter­­­na­­tio­­nale où il présen­­tait son rapport, le 14 septembre dernier. « On ne devrait pas tolé­­rer les viola­­tions d’ac­­cords et le travail bâclé, et la mise en œuvre de projets caduques doit cesser. » L’at­­ti­­tude des auto­­ri­­tés améri­­caines est à l’exact opposé. Personne ne devrait donc être surpris des résul­­tats discu­­tables de l’in­­ter­­ven­­tion en Afgha­­nis­­tan.

Sourde oreille

Au début de l’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine, l’Af­­gha­­nis­­tan se trou­­vait tout en bas du clas­­se­­ment annuel de la Banque mondiale sur la corrup­­tion. Depuis 2005, il est en bas du tableau d’une liste annuelle sur la corrup­­tion publiée par l’ONG alle­­mande Trans­­pa­­rency Inter­­na­­tio­­nal. Un câble envoyé à Washing­­ton par l’am­­bas­­sade améri­­caine, inti­­tulé « Affron­­ter la crise de la corrup­­tion en Afgha­­nis­­tan » et déclas­­si­­fié pour l’étude de Sopko, expliquait clai­­re­­ment que la corrup­­tion faisait « partie de la vie quoti­­dienne » en Afgha­­nis­­tan et qu’elle repré­­sen­­tait « une menace de taille pour son avenir ». L’am­­bas­­sade concluait en disant qu’il était fonda­­men­­tal d’en venir à bout « pour que les efforts de recons­­truc­­tion ne soient pas vains ». C’est l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal, ou USAID, qui a distri­­bué la majeure partie des fonds de Washing­­ton pour l’édi­­fi­­ca­­tion de la nation. Elle a pour sa part noté cette année-là dans un plan stra­­té­­gique interne que les insti­­tu­­tions afghanes étaient gangre­­nées à tous les niveaux par « des degrés impor­­tants de corrup­­tion ». « Au sein du peuple, un mécon­­ten­­te­­ment terrible est en train de naître contre ce gouver­­ne­­ment corrompu et inef­­fi­­cace », disait sans détours une étude du Penta­­gone rédigé en 2006. Le rapport de Sopko indique que cette année-là, le président afghan Hamid Karzai a dési­­gné comme chef de son agence de lutte contre la corrup­­tion un homme qui avait été condamné aux États-Unis pour trafic de drogues. C’est aussi à cette époque que Karzai a donné son aval aux nomi­­na­­tions de 14 hauts fonc­­tion­­naires de police « tous liés à des réseaux crimi­­nels », d’après un mémo secret (déclas­­si­­fié depuis) rédigé par un conseiller du secré­­taire de la Défense des États-Unis.

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Hamid Karzai face à Barack Obama
Crédits : Pete Souza

Une étude menée par une orga­­ni­­sa­­tion afghane en 2007 affir­­mait qu’ « une toile puis­­sante et entre­­mê­­lée de réseaux illé­­gaux » avait la main­­mise sur toutes les couches du pouvoir. Deux ans plus tard, au début de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama, l’am­­bas­­sade améri­­caine à Kaboul a averti dans un câble que la corrup­­tion d’État – qui assu­­rait notam­­ment la protec­­tion du trafic de narco­­tiques floris­­sant du pays – était « tout aussi capable de mettre la recons­­truc­­tion en péril que les insur­­gés ». Les diplo­­mates britan­­niques n’étaient pas moins au courant des risques : une ONG anglaise a signalé dans un rapport de 2009 que la corrup­­tion était pour la popu­­la­­tion « une raison majeure de soute­­nir les tali­­bans ». En 2010, lors d’une réunion avec des diplo­­mates améri­­cains, le conseiller à la sécu­­rité natio­­nale afghan l’a admis : « La corrup­­tion est le système de gouver­­nance du pays. » Durant les sept premières années de l’in­­va­­sion, la réponse de Washing­­ton à cette situa­­tion a été de prio­­ri­­ser la lutte contre le terro­­risme et le déve­­lop­­pe­­ment, d’après le rapport de Sopko. Ils ne savaient pas à quel point ces objec­­tifs dépen­­daient de leur capa­­cité à empê­­cher les fonc­­tion­­naires afghans de détour­­ner les ressources publiques. La créa­­tion en 2008 d’une unité de rensei­­gne­­ment mili­­taire spéci­­fique­­ment vouée à cette tâche a été un véri­­table élec­­tro­­choc pour Washing­­ton. « Ils ont réalisé combien la situa­­tion était grave et qui était impliqué », selon Kirk Meyer, le chef de l’unité de 2008 à 2011. Les données des sondages récol­­tées durant le mandat de Karzai confirment à quel point les trans­­ferts d’argent illé­­gaux vers l’étran­­ger étaient mal contrô­­lés. Dans une étude annuelle détaillée réali­­sée par l’Asia Foun­­da­­tion, on apprend que le nombre de personnes ayant fait les frais de la corrup­­tion dans les bureaux des douanes est passé d’en­­vi­­ron 40 % en 2006 à 61 % en 2015. La valeur moyenne du bakchich a augmenté d’un cinquième entre 2010 et 2014, et le nombre de personnes qui ont dit avoir été confron­­tées à la corrup­­tion dans le système judi­­ciaire a augmenté de 42 % à 61 %. Durant toute la durée de l’oc­­cu­­pa­­tion, la popu­­la­­tion afghane n’a cessé de penser que la corrup­­tion gangre­­nait aussi la police natio­­nale – un béné­­fi­­ciaire majeur d’aides étran­­gères. La moitié des personnes inter­­­ro­­gées disent y avoir eu affaire.

Afghan customs officials check travelers' passports in the customs checkpoint at Torkham Gate, Afghanistan, April 24, 2013. Torkham Gate, a customs and border patrol station on the Afghan side of the Khyber Pass, regulates traffic flow between Pakistan and Afghanistan. (U.S. Army photo by Spc. Margaret Taylor, 129th Mobile Public Affairs Detachment)
Un bureau des douanes afghan
Crédits : US Army

Même après que Washing­­ton a saisi l’im­­por­­tance du problème de la corrup­­tion en 2009 et que le président Obama a publique­­ment exigé des mesures répres­­sives à l’égard de ces compor­­te­­ments, les respon­­sables ont à peine bougé. L’am­­bas­­sade de Kaboul a élaboré une stra­­té­­gie globale de lutte contre la corrup­­tion qu’elle a envoyée à la Maison-Blanche en 2010. Elle n’a jamais été approu­­vée par la secré­­taire Clin­­ton (ni qui que ce soit d’autre). Quand son plus grand défen­­seur – Richard Holbrooke, conseiller de Clin­­ton et ancien diplo­­mate qui avait vu les effets débi­­li­­tants de la corrup­­tion de près durant son affec­­ta­­tion dans les Balkans – est mort en décembre 2010, personne n’a repris le plan en main ni plaidé pour qu’il soit approuvé.

L’Agence

L’an­­née suivante, le Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal a négo­­cié un nouveau prêt de 133 millions de dollars sur trois ans à Kaboul. Plusieurs dona­­teurs étran­­gers – dont l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama – ont au départ retenu leurs fonds pour forcer Karzai à mettre en place des réformes finan­­cières. Ils ont égale­­ment réclamé le recou­­vre­­ment de près d’un milliard de dollars que des Afghans proches du pouvoir avaient détourné de la banque natio­­nale. Au terme des discus­­sions, les Afghans ont promis de faire le néces­­saire et Washing­­ton et leurs alliés ont fini par accor­­der le prêt. Lors d’une confé­­rence des dona­­teurs à Bonn, en Alle­­magne, au mois de décembre de cette année-là, Hillary Clin­­ton a déclaré en saluant la reprise de l’aide que les réformes écono­­miques que Karzai avaient expo­­sées étaient « promet­­teuses ».

Certains hauts fonc­­tion­­naires afghans étaient payés par la CIA, d’après les aveux de Karzai en personne.

Sopko fait une analyse diffé­­rente de ce moment – un moment où les nations occi­­den­­tales étaient dras­­tique­­ment endet­­tées : « Le gouver­­ne­­ment afghan n’a dési­­gné personne comme respon­­sable du pillage et n’a pas récolté le moindre sou auprès des indi­­vi­­dus proches du pouvoir qui ont escroqué le peuple afghan. Il n’y a eu aucune consé­quence. » Washing­­ton aurait pu exiger des objec­­tifs mesu­­rables, mais ils ne l’ont pas fait. À cette époque, ainsi qu’à d’autres moments durant cette longue période d’oc­­cu­­pa­­tion, « le gouver­­ne­­ment améri­­cain, en accord avec d’autres agences, aurait pu deman­­der l’an­­nu­­la­­tion des visas des fonc­­tion­­naires afghans corrom­­pus et de leurs familles, ainsi que des mesures légales plus sévères à l’en­­contre des Afghans corrom­­pus possé­­dant la double-natio­­na­­lité améri­­caine. » Un groupe inter­­­na­­tio­­nal compre­­nant des fonc­­tion­­naires du dépar­­te­­ment du Trésor améri­­cain a rendu ses conclu­­sions en novembre de cette année-là. Les indi­­vi­­dus mis en examen par le gouver­­ne­­ment afghan en 2012 pour le détour­­ne­­ment des fonds de la banque n’in­­cluaient pas « les respon­­sables des cabi­­nets comp­­tables qui créaient de faux docu­­ments pour la banque de Kaboul, les employés des compa­­gnies d’avia­­tion qui faisaient sortir de l’argent d’Af­­gha­­nis­­tan ou les action­­naires qui rece­­vaient des fonds via des prêts à 0 %, sans aucune inten­­tion de rembour­­ser ». Beau­­coup d’entre eux entre­­te­­naient des liens étroits avec le pouvoir poli­­tique. Le rapport affirme que la déci­­sion finale de l’ac­­cu­­sa­­tion « a été prise au niveau poli­­tique ». Inter­­rogé sur ces événe­­ments – dont le refus de Clin­­ton d’ap­­prou­­ver le plan de lutte contre la corrup­­tion de l’am­­bas­­sade améri­­caine à Kaboul –, le porte-parole de la campagne prési­­den­­tielle Jesse Lehrich a répondu qu’Hillary Clin­­ton avait contri­­bué à s’as­­su­­rer que « les ressources améri­­caines en Afgha­­nis­­tan étaient utili­­sées de façon respon­­sable. Elle a été très claire à chaque étape du proces­­sus sur le fait que les États-Unis ne signaient pas un chèque en blanc. » Il ajoute que grâce à ses efforts, les contrats civils et mili­­taires, les opéra­­tions d’achats et les procé­­dures de contrôle ont tous été amélio­­rés. « Pendant trop long­­temps, nous n’avons foca­­lisé notre atten­­tion que sur les tali­­bans », a déclaré le géné­­ral John Allen, ancien comman­­dant de la Force inter­­­na­­tio­­nale d’as­­sis­­tance et de sécu­­rité (FIAS) en Afgha­­nis­­tan de 2011 à 2013, devant le Comité des affaires étran­­gères du Sénat des États-Unis en 2014. « Ils ne sont qu’une simple irri­­ta­­tion compa­­rés à l’am­­pleur et la magni­­tude de la corrup­­tion. »

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Un barrage routier de la police afghane
Crédits : US Army

Un groupe de diplo­­mates et d’ex­­perts issus d’im­­por­­tants pays dona­­teurs se sont rassem­­blés en avril dernier à l’Ins­­ti­­tut des États-Unis pour la paix, pour discu­­ter des erreurs commises durant l’in­­ter­­ven­­tion des nations occi­­den­­tales en Afgha­­nis­­tan. Ils ont remarqué que les Afghans avaient compris rapi­­de­­ment comment dres­­ser les nations les unes contre les autres dès lors qu’on les pres­­sait de mettre en place des réformes de lutte contre la corrup­­tion. « La condi­­tion­­na­­lité », c’est-à-dire la menace de ne pas verser les aides dans le but de pous­­ser à l’ac­­tion, a été « affai­­blie par de multiples dona­­teurs capables de four­­nir des sources d’aide alter­­na­­tives », ont-ils conclu. Il y avait un autre problème qui faisait obstacle aux poli­­tiques mises en place par les pays dona­­teurs : durant cette période, certains hauts fonc­­tion­­naires afghans – dont des membres du cabi­­nets de Karzai – étaient payés par la CIA, d’après les aveux de Karzai en personne. « La CIA a employé toute son éner­­gie à lutter contre le terro­­risme. De ce fait, elle n’a pas hésité à complo­­ter et colla­­bo­­rer avec des fonc­­tion­­naires corrom­­pus », explique Sarah Chayes, une ancienne repor­­ter qui vivait à Kanda­­har entre 2002 et 2009. Elle est ensuite deve­­nue conseillère sur l’Af­­gha­­nis­­tan de plusieurs comman­­dants de l’ar­­mée améri­­caine, ainsi que du Comité des chefs d’état-major inter­­ar­­mées. « J’y ai été confron­­tée sur le terrain à Kanda­­har. Je voyais souvent des offi­­ciers de la CIA se mettre en travers d’enquêtes sur des affaires de corrup­­tion en cours. » Elle est d’avis que Washing­­ton devrait « obser­­ver plus atten­­ti­­ve­­ment la façon dont l’agence exerce ses fonc­­tions ». La popu­­la­­tion afghane atten­­dait que les puis­­sances occi­­den­­tales fassent davan­­tage pour mettre un terme à la corrup­­tion locale, dit-elle. « Les gens ne pouvaient plus le suppor­­ter et notre compli­­cité les a pous­­sés dans les bras des tali­­bans. » Lorsqu’elle travaillait avec l’ar­­mée, elle a parti­­cipé à l’éla­­bo­­ra­­tion d’une vaste campagne de lutte contre la corrup­­tion. Elle raconte qu’elle a dû être aban­­don­­née « une fois qu’il a été clair qu’il n’y avait aucune volonté poli­­tique en ce sens à Washing­­ton ».

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Le parle­­ment afghan en 2006
Crédits : US Army

Inter­­ro­­gée à ce sujet, la porte-parole de la CIA Heather F. Horniak dit la chose suivante : « Bien que nous ne puis­­sions pas nous pronon­­cer sur telle ou telle affir­­ma­­tion spéci­­fique, notre but est toujours d’amé­­lio­­rer les compé­­tences et le profes­­sion­­na­­lisme de nos alliés étran­­gers. Nous avons fait des progrès signi­­fi­­ca­­tifs pour aider nos parte­­naires afghans à répondre à certains soucis préoc­­cu­­pants. »

Plus de milliards

Les récentes évolu­­tions du pays ne sont pas encou­­ra­­geantes. Les tali­­bans ont pris le contrôle de nouveaux districts et gagné du terrain à Helmand ainsi que dans quatre autres provinces, dont la plupart sont d’an­­ciens champs de bataille des forces améri­­caines. Les pertes civiles se chiffrent actuel­­le­­ment à près de 3 000 par an, et plus de deux fois ce nombre de bles­­sés. Dans un rapport datant du 26 septembre dernier, le service des études du Congrès a déclaré que les dispo­­si­­tions prises par le gouver­­ne­­ment afghan étaient « inquié­­tantes à de nombreux égards ». Les experts du Natio­­nal Inte­­rest, un groupe rassem­­blant tous les comman­­dants de l’ar­­mée améri­­caine ayant servi en Afgha­­nis­­tan entre 2009 et 2014, n’ont évalué posi­­ti­­ve­­ment qu’entre deux et quatre des six comman­­dants de l’ar­­mée afghane. Et ce après qu’en­­vi­­ron 40 milliards de dollars du Trésor améri­­cain ont été inves­­tis dans l’ar­­mée afghane à ce jour. 28 milliards de dollars de plus ont été injec­­tés dans d’autres forces de sécu­­rité, dont la police, répu­­tée pour son inef­­fi­­ca­­cité. À peine plus d’un tiers de la popu­­la­­tion est opti­­miste quant au futur de l’Af­­gha­­nis­­tan. Les deux autres estiment que la situa­­tion est désas­­treuse et qu’on n’y est pas en sécu­­rité.

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Ashraf Ghani, l’ac­­tuel président afghan

Les respon­­sables du groupe Natio­­nal Inte­­rest, qui a été formé par Michael O’Han­­lon, de la Broo­­kings Insti­­tu­­tion, ne comptent pas aban­­don­­ner pour autant. Ils exhortent le gouver­­ne­­ment améri­­cain à opter pour une « approche plus discrète et patiente », et sont d’avis qu’il « faut cibler en prio­­rité la corrup­­tion préda­­trice ». Ils plaident pour que Washing­­ton fasse pres­­sion en urgence sur le voisin pakis­­ta­­nais, où les leaders tali­­bans et leurs soldats trouvent refuge depuis long­­temps. Les respon­­sables de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama s’op­­posent régu­­liè­­re­­ment à cette idée. Ils font égale­­ment remarquer avec un soupçon de mélan­­co­­lie qu’en 2013, l’ar­­mée améri­­caine « se lais­­sait la possi­­bi­­lité » de déployer 5 000 soldats de plus dans le pays. Ils mettent une partie de « la dété­­rio­­ra­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment sécu­­ri­­taire afghan » à laquelle on assiste aujourd’­­hui sur le rejet de cette possi­­bi­­lité. Même si Karzai a quitté son poste et que son remplaçant, Ashraf Ghani, a promis en 2014 de faire le néces­­saire pour répri­­mer effi­­ca­­ce­­ment la corrup­­tion, le rapport de Sopko indique que sa réus­­site est à présent « un but géné­­ra­­tion­­nel ». Cette analyse fait écho à celle des anciens diplo­­mates et géné­­raux qui estiment que les pays dona­­teurs auront besoin d’une géné­­ra­­tion de plus pour récol­­ter les fruits de leurs efforts. Sopko insiste sur le fait qu’au­­cun recou­­vre­­ment de biens finan­­ciers signi­­fi­­ca­­tifs n’a eu lieu sous Ghani, et que le système judi­­ciaire du pays subit toujours une pres­­sion poli­­tique consi­­dé­­rable. Trans­­pa­­rency Inter­­na­­tio­­nal, dans un rapport datant de septembre dernier, ajoute que l’Af­­gha­­nis­­tan manque encore d’un « cadre légal détaillé pour préve­­nir, détec­­ter et pour­­suivre la corrup­­tion », qui reste omni­­pré­­sente dans ses insti­­tu­­tions. Le groupe affirme que les agences de lutte contre la corrup­­tion du pays « ont eu peu d’oc­­ca­­sions de se réjouir durant l’exer­­cice de leurs mandats ». Il y a quelques semaines, les diri­­geants occi­­den­­taux présents à la confé­­rence des pays dona­­teurs, à Bruxelles, se sont mis d’ac­­cord pour enga­­ger 15 milliards de dollars d’aide supplé­­men­­taires en Afgha­­nis­­tan au cours des quatre prochaines années. Ils vien­­dront s’ajou­­ter aux 125 milliards de dollars d’aide que le pays a reçu de leur part depuis que les attaques de septembre 2001 ont été fomen­­tées sur son terri­­toire. Les dona­­teurs ont signé conjoin­­te­­ment un commu­­niqué qui souligne que la corrup­­tion « reste un obstacle majeur au déve­­lop­­pe­­ment et à la stabi­­lité du pays ». Malgré cela, ils saluent « les mesures prises jusqu’ici ». « Ils se retrouvent coin­­cés et inca­­pables de s’en sortir à cause de la culpa­­bi­­lité, de la pres­­sion et de la peur de ce qu’un effon­­dre­­ment de l’Af­­gha­­nis­­tan pour­­rait signi­­fier pour leur propre sécu­­rité », explique Heather Barr, cher­­cheuse à Human Rights Watch. Elle dénonce le fait que les pays dona­­teurs refusent de tenir respon­­sables les diri­­geants afghans pour leurs nombreuses promesses de réformes non tenues. On ne saura si les légis­­la­­teurs améri­­cains seront d’hu­­meur à dépen­­ser encore davan­­tage dans cette affaire qu’a­­près les élec­­tions de novembre. ulyces-afghancorrupt-04


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How We Bungled Nation-Buil­­ding in Afgha­­nis­­tan », co-publié par le Center for Public Inte­­grity et Slate.com. Couver­­ture : Un convoi de l’ar­­mée améri­­caine en Afgha­­nis­­tan. (US Army)

QUI PROFITE DES RESSOURCES NATURELLES DE L’AFGHANISTAN ?

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Les promesses de la créa­­tion d’un secteur primaire qui relan­­ce­­rait dura­­ble­­ment l’éco­­no­­mie afghane fleu­­rissent depuis 2011. Alors pourquoi ne s’est-il encore rien passé ?

I. Des richesses convoi­­tées

Avant de mettre un terme à son occu­­pa­­tion de l’Af­­gha­­nis­­tan, l’Union sovié­­tique avait décou­­vert que le pays était riche en ressources natu­­relles. Dans les années 1980, des experts miniers sovié­­tiques établirent des cartes et collec­­tèrent des données qui restèrent inex­­ploi­­tées, oubliées dans les archives de l’Ins­­ti­­tut géolo­­gique afghane à Kaboul jusqu’à l’ar­­ri­­vée des tali­­bans. Ces dossiers révé­­laient l’exis­­tence de grandes quan­­ti­­tés de fer, de cuivre, d’or, de cobalt, de terres rares et de lithium dans le sol afghan. Redou­­tant ce que les tali­­bans pour­­raient faire de ces richesses, un petit groupe de géologues afghans mirent ces cartes à l’abri chez eux jusqu’à l’ar­­ri­­vée des forces améri­­caines en 2001. En 2007, l’Ins­­ti­­tut d’études géolo­­giques des États-Unis avait déjà entre­­pris une étude détaillée des gise­­ments de mine­­rais présents dans le sol du pays. Une note interne du Penta­­gone affir­­mait que l’Af­­gha­­nis­­tan pour­­rait deve­­nir « l’Ara­­bie saou­­dite du lithium » – un compo­­sant essen­­tiel des batte­­ries de smart­­phones et d’or­­di­­na­­teurs. ulyces-afghanmining-01 Ces décou­­vertes rendirent fou de joie le gouver­­ne­­ment améri­­cain, qui affirma en 2010 qu’il y avait au bas mot 1 000 milliards de dollars de ressources n’at­­ten­­dant que d’être récol­­tées. « Il y a un poten­­tiel incroyable ici », disait à l’époque au New York Times le géné­­ral David Petraeus, alors à la tête du CENTCOM, le Comman­­de­­ment central des États-Unis. Les respon­­sables améri­­cains affir­­maient que les gise­­ments pour­­raient donner un coup de fouet à l’éco­­no­­mie afghane, géné­­rer des milliers d’em­­plois, faire recu­­ler la corrup­­tion et réduire la dépen­­dance du pays à l’aide inter­­­na­­tio­­nale. Actuel­­le­­ment, alors que 60 % du budget natio­­nal est assumé par des dona­­teurs étran­­gers, l’in­­ves­­tis­­se­­ment exté­­rieur est crucial. Jugeant que le minis­­tère afghan des Mines et du Pétrole serait inca­­pable de gérer effi­­ca­­ce­­ment une indus­­trie émer­­gente, le gouver­­ne­­ment améri­­cain s’en­­ga­­gea à l’ai­­der à mettre en place des méca­­nismes de reddi­­tion de comptes. Malgré cela, les efforts de régu­­la­­tion comme la loi minière – revue en 2014 pour une plus grande trans­­pa­­rence –n’eurent que peu d’ef­­fet sur l’ex­­ploi­­ta­­tion minière illé­­gale et le défaut de paie­­ment sur les rede­­vances.

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