par Rémy Decourt | 0 min | 28 août 2014

Les éléphants étaient les chars d’as­­saut des champs de bataille de l’An­­tiquité. La charge d’un éléphant sur un groupe de soldats ou de cava­­liers pouvait causer beau­­coup de dégâts. Dans le meilleur des cas, l’im­­pact psycho­­lo­­gique de cette bête de guerre géante, toutes défenses dehors, char­­geant et bramant telle une incar­­na­­tion du malin, était suscep­­tible de semer la panique dans ces mêmes rangs adverses. Réduire en miettes des forti­­fi­­ca­­tions, empa­­ler des adver­­saires sur leurs défenses, les piéti­­ner de toute leur masse avec leurs pattes gigan­­tesques… Les éléphants avaient tout pour régner sur le champ de bataille. En plus de leur force brute et de leur impact psycho­­lo­­gique sur l’en­­nemi, les éléphants se révé­­laient incroya­­ble­­ment précieux en matière de logis­­tique. Car ils sont aussi très intel­­li­­gents. Encore en 2004, l’ar­­mée améri­­caine clas­­sait les éléphants parmi les bêtes de somme utili­­sables – écrit noir sur blanc sur le manuel d’ins­­truc­­tion confié aux Forces spéciales – tout en préci­­sant que ces herbi­­vores géants « ne devraient pas être utili­­sés par le person­­nel mili­­taire des États-Unis » en raison de leur statut d’es­­pèce mena­­cée et par le danger de les monter. Mais pendant 2 300 ans, les armées du monde entier ont eu recours aux éléphants en tant qu’ap­­pui mili­­taire. Ils les ont employés pour combattre, pour trans­­por­­ter des équi­­pe­­ments lourds ou pour parti­­ci­­per à des chan­­tiers. Les éléphants ont eu une longue et brillante carrière mili­­taire, depuis les premières conquêtes jusqu’à l’époque moderne.

De Carthage à la Macé­­doine

S’il y a un géné­­ral de l’An­­tiquité qui a forte­­ment répandu l’usage des éléphants comme arme de guerre, c’est bien Alexandre le Grand. Ce roi de l’An­­tiquité a décou­­vert les éléphants lors de sa conquête de la Perse au IIe siècle avant Jésus-Christ. Alexandre le Grand a pu habi­­le­­ment vaincre les Perses et leurs éléphants, mais il n’en fut pas moins fasciné par ces bêtes terri­­fiantes. Il fit sien les éléphants perses qui avaient survécu à la campagne et entre­­prit de consti­­tuer sa propre armée d’élé­­phants.

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La bataille de Zama
Impres­­sion
Picart Broen

Alexandre étant toujours en mouve­­ment, il n’a pas vrai­­ment eu le temps d’en­­traî­­ner ses éléphants pour en faire des unités de combats effi­­caces. Au lieu de cela, il les a surtout utili­­sés pour leurs prouesses logis­­tiques et pour leur fort impact psycho­­lo­­gique sur l’en­­nemi. Un chan­­ge­­ment s’est opéré alors qu’A­­lexandre marchait sur l’Inde pour affron­­ter les forces du roi Pûru de Paurava, qui étaient équi­­pées d’élé­­phants. Là, Alexandre a vu ce qu’un éléphant formé au combat était capable de faire. Ses troupes, armées de lances, les ont combat­­tus en rang serrés – comme un porc-épic – et les ont repous­­sés moyen­­nant un lourd tribut.

Quand Hanni­­bal a dû affron­­ter les Romains lors de la bataille de Zama, les éléphants se sont avérés inef­­fi­­caces.

Après la mort d’Alexandre et l’écla­­te­­ment de son royaume, les armées du monde antique remuèrent ciel et terre pour s’équi­­per du plus grand nombre possible d’élé­­phants de guerre. Ces animaux symbo­­li­­saient la richesse d’une armée, son statut et son pouvoir. Mais comme allaient le révé­­ler les futures campagnes, ils avaient aussi leurs faiblesses. Plus d’un siècle plus tard, Hanni­­bal de Carthage lançait son ambi­­tieuse traver­­sée des Alpes avec une armée d’élé­­phants. Hanni­­bal, l’un des géné­­raux les plus célèbres de l’An­­tiquité, espé­­rait rencon­­trer son ennemi romain de front, sur ses bêtes de guerre. Ironique­­ment – puisque Hanni­­bal est connu pour cela – sa prouesse s’est trans­­for­­mée en magni­­fique bourde. Les éléphants, qui ne sont pas connus pour vivre dans le froid et à haute alti­­tude, se sont révé­­lés peu appro­­priés pour une telle tâche. Beau­­coup ont péri pendant la traver­­sée des Alpes. Ceux ayant survécu à la marche en sont ressor­­tis affa­­més, épui­­sés et malades. Quand Hanni­­bal a dû affron­­ter les Romains lors de la bataille de Zama, les éléphants se sont avérés inef­­fi­­caces. Pour ne rien arran­­ger, les Romains avaient déve­­loppé des tactiques pour contrer les éléphants lors de leur précé­­dente campagne contre l’Em­­pire grec d’Épire. Hanni­­bal aligna ses éléphants au premier rang de son armée : un écran de protec­­tion fait d’ani­­maux broyeurs d’hommes, lourds de six tonnes. En réponse, le géné­­ral romain Scipion l’Afri­­cain espaça ses propres rangs. Ainsi, lorsque les éléphants char­­gèrent, ils s’en­­gouf­­frèrent dans ces espaces pour se diri­­ger droit derrière les forces de Scipion. Les Romains esqui­­vaient aussi les attaques des éléphants d’Han­­ni­­bal grâce à des troupes équi­­pées de jave­­lots et par l’ins­­tal­­la­­tion de pieux sur leurs chariots pour bles­­ser les animaux. Ils allu­­mèrent égale­­ment des feux afin de les effrayer.

La fin de l’âge d’or

Mais la campagne d’Han­­ni­­bal a révélé encore d’autres faiblesses. Les éléphants, lorsqu’ils sont soumis à état de stress impor­­tant, peuvent deve­­nir indo­­ciles et très diffi­­ciles à manœu­­vrer. Quelques-uns des éléphants mâles les plus agres­­sifs peuvent s’en prendre à leur prochain, provoquant d’im­­por­­tantes pertur­­ba­­tions et mettant égale­­ment en danger les troupes alliées les entou­­rant. Après Hanni­­bal, les Romains ont eux aussi adopté – façon de parler – les éléphants à l’oc­­ca­­sion de leur campagne pour conqué­­rir le royaume de Macé­­doine de feu Alexandre. Pour autant, l’âge d’or des éléphants de guerre touchait à sa fin, du moins en Europe.

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Éléphant de guerre
Alaert du Hamel, d’après Jérôme Bosch
1558

Au Moyen-Âge, les éléphants ont été moins solli­­ci­­tés. Char­­le­­magne, roi des Francs, possé­­dait un éléphant blanc asia­­tique nommé Abdul-Abbas – offert par Haroun al-Rashid, calife de Bagdad. Ce malheu­­reux animal de compa­­gnie a péri pendant la marche vers le nord entre­­prise par son maître, lors de la guerre contre le roi Godfried du Dane­­mark. Les histo­­riens débattent encore pour déter­­mi­­ner si Char­­le­­magne avait vrai­­ment eu l’in­­ten­­tion d’uti­­li­­ser Abdul-Abbas au combat ou s’il était unique­­ment présent en tant que symbole. En Asie, où les éléphants sont plus répan­­dus, les Khmers les ont enrô­­lés avec succès lors de leur annexion du Royaume de Champa, au XIIe siècle. En marchant sur le Sud-Est asia­­tique, les mongols ont affronté de nombreux éléphants au moyen d’ar­­chers, à l’ins­­tar des lanceurs de jave­­lots romains. L’avè­­ne­­ment de la poudre à canon a rendu encore plus rare la présence d’élé­­phants sur le champ de bataille – étant donné leur vulné­­ra­­bi­­lité aux salves de mousquets. À la fin du XIXe siècle toute­­fois, l’ar­­mée siamoise a utilisé les éléphants contre les troupes colo­­niales françaises, en les faisant même parfois monter par des mousque­­taires. Mais l’ef­­fet de surprise ne jouait plus. Alors que le monde décou­­vrait les guerres modernes avec mitrailleuses, véhi­­cules blin­­dés et armes chimiques, les éléphants n’ont soudai­­ne­­ment plus paru si terri­­fiants. Pour autant, cela ne veut dire que les armées du monde entier ne leur ont plus trouvé aucune utilité.

Les éléphants dans la guerre moderne

Les grandes offen­­sives menées par des éléphants étant révo­­lues, ces derniers ont conti­­nué de prou­­ver leur utilité en tant que bête de somme, pour les aspects logis­­tiques et les fonc­­tions d’ap­­pui. Lors de la Première Guerre mondiale, les armées se sont appuyées sur quelques éléphants de cirque pour trans­­por­­ter l’équi­­pe­­ment lourd et l’ar­­tille­­rie. Mais c’est durant la Seconde Guerre mondiale qu’un homme appelé James Howard « Elephant Bill » William allait montrer au monde ce dont les éléphants étaient capables. William était un vété­­ran britan­­nique de la Première Guerre mondiale et un offi­­cier d’in­­fan­­te­­rie en charge de la super­­­vi­­sion des mules et des chameaux. Après la guerre, il a démé­­nagé en Birma­­nie pour travailler à la Bombay Burmah Trading Corpo­­ra­­tion, deve­­nant super­­­vi­­seur des éléphants de la compa­­gnie. Ces derniers étaient utili­­sés pour le trans­­port de produits lourds et de marchan­­dises à travers la jungle. Après l’in­­va­­sion japo­­naise et le retrait des Alliés de la Birma­­nie, William s’est porté volon­­taire auprès des Alliés et a été conseiller pour le Corps des Ingé­­nieurs Royaux. Son expé­­rience avec les éléphants et sa pratique courante du birman ont fait de lui un précieux atout. Les éléphants se sont révé­­lés incroya­­ble­­ment utiles.

Les Améri­­cains les ont utili­­sés, une fois, pour mener une opéra­­tion de sauve­­tage visant à atteindre un avion qui s’était écrasé dans la jungle.

Les Alliés comme les forces japo­­naises en ont déployé beau­­coup sur le terrain. Ils pouvaient se dépla­­cer faci­­le­­ment dans l’épaisse jungle et traver­­ser des rivières dans lesquelles les véhi­­cules s’em­­bour­­baient. Ainsi, les éléphants ont joué un rôle majeur pour trans­­por­­ter rapi­­de­­ment des équi­­pe­­ments lourds et du bois pour les chan­­tiers. Ils ont parti­­cipé à la fabri­­ca­­tion des ponts et des routes néces­­saires pour faire progres­­ser les tanks et les véhi­­cules blin­­dés jusqu’au front. En dehors de la jungle, les forces aériennes améri­­caines ont utilisé des éléphants sur les terrains d’avia­­tion en Inde. Ces animaux trac­­taient les cargai­­sons et aidaient à char­­ger les avions avant leur voyage haras­­sant à travers l’Hi­­ma­­laya. Les Améri­­cains les ont utili­­sés, une fois, pour mener une opéra­­tion de sauve­­tage visant à atteindre un avion qui s’était écrasé dans la jungle, un avion éclai­­reur relayant ses instruc­­tions aux troupes d’élé­­phants montés au sol. William Slim, haut gradé de l’ar­­mée de l’air britan­­nique, a fait les louanges de la parti­­ci­­pa­­tion des éléphants, dans la préface de l’au­­to­­bio­­gra­­phie d’Ele­­phant Bill : « Ils nous ont construit des centaines de ponts, ont aidé à bâtir puis mettre à l’eau plus de bateaux qu’Hé­­lène ne le fit pour la Grèce », écrit Slim. « Sans eux, notre retraite de la Birma­­nie aurait été bien plus compliquée et notre progres­­sion pour sa libé­­ra­­tion plus lente et diffi­­cile. » Mais le plus célèbre éléphant de cette campagne reste de loin Lin Wang – un éléphant ayant servi dans chacun des deux camps. Lin Wang a débuté son service en tant que bête de somme pour une unité de l’Ar­­mée impé­­riale japo­­naise. En 1943, les forces natio­­na­­listes chinoises, comman­­dées par le légen­­daire géné­­ral Sun Liren, ont capturé Lin Wang et l’ont enrôlé pour le trans­­port de provi­­sions. Lin Wang a servi sous le géné­­ral Sun pendant des années. Les forces chinoises rame­­nèrent l’ani­­mal en Chine – avec plusieurs autres éléphants – pour parti­­ci­­per à des projets de construc­­tion. En 1947, le géné­­ral Sun part à Taiwan et emporte avec lui les trois éléphants restants, dont Lin Wang. Les deux autres moururent à la suite d’une mala­­die. Et en 1952, l’Ar­­mée natio­­na­­liste fit don de Lin Wang au zoo de Taipei où il vécut jusqu’en 2003, mourant à l’âge de 86 ans.

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Éléphant de combat
Mitrailleuse M1895 Colt-Brow­­ning
Première Guerre mondiale

Les années 1960 marquèrent la fin de l’uti­­li­­sa­­tion des éléphants de guerre. Ils furent réqui­­si­­tion­­nés par les rebelles sur la piste Hô Chi Minh – d’abord par le Viet Minh pendant la guerre d’In­­do­­chine puis par l’ar­­mée popu­­laire viet­­na­­mienne et les Viet Cong durant la Guerre du Viet­­nam – afin de trans­­por­­ter les muni­­tions lourdes et les provi­­sions. Au début de la guerre, les unités sud-viet­­na­­miennes ont parfois utilisé des éléphants lors de patrouilles de contre-guérilla. Il leur est arrivé d’en­­ga­­ger des dres­­seurs d’élé­­phants locaux pour traver­­ser de profondes rivières ou porter de lourds équi­­pe­­ments lorsqu’ils ne dispo­­saient pas de trans­­ports conven­­tion­­nels. Une des actions mili­­taires les plus bizarres impliquant des éléphants a été l’Opé­­ra­­tion Bahroom, lorsqu’un groupe de comman­­dos améri­­cain a para­­chuté deux éléphants depuis un héli­­co­­ptère CH-53 en 1968. Les éléphants étaient desti­­nés à une tribu locale de la région des montagnes centrales, au Viet­­nam, pour des tâches agri­­coles. Oui, le film Opéra­­tion Dumbo Drop avec Danny Glover et Ray Liotta est basé sur une histoire vraie. Aujourd’­­hui, les éléphants se font rares sur les champs de bataille. Les camions et les héli­­co­­ptères sont plus rapides et les véhi­­cules amphi­­bies traversent plus faci­­le­­ment les rivières. Quand la situa­­tion exige vrai­­ment l’uti­­li­­sa­­tion d’ani­­maux, les mules sont géné­­ra­­le­­ment moins chères à obte­­nir, plus sûres à mani­­pu­­ler et plus simples à entre­­te­­nir. Hélas, les éléphants peuvent encore être pris pour cible dans les guerres modernes, même si les armées ne se livrent pas bataille sur leur dos. De nombreux groupes armés se sont lancés dans le commerce de l’ivoire, déci­­mant les popu­­la­­tions d’élé­­phants restantes et parti­­ci­­pant au finan­­ce­­ment de milices qui œuvrent à l’ex­­ter­­mi­­na­­tion d’êtres humains. Lorsque les éléphants et la guerre ont été asso­­ciés, les premiers en ont trop souvent été les victimes.


Traduit de l’an­­glais par Daisy Lorenzi d’après l’ar­­ticle « Battle of the Dumbos: Elephant Warfare From Ancient Greece to the Viet­­nam War », paru dans War is Boring. Couver­­ture : Hanni­­bal traver­­sant les Alpes à dos d’élé­­phant, proba­­ble­­ment peint par Nico­­las Pous­­sin, 1625–1626.
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