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par Rick Paulas | 29 octobre 2015

Il y a quelques mois, un médaillon ovale estampé d’une mouette en émail s’est vendu sur eBay pour dix dollars, et deux de plus pour les frais d’ex­­pé­­di­­tion. Le précé­dent proprié­­taire de l’objet, un jeune homme du nom de Bobby K., était un surfeur. Chaque fois qu’il le pouvait, Bobby passait son collier porte-bonheur et fonçait à la plage, parfois seul, parfois accom­­pa­­gné d’amis, et d’autres fois avec Jean, sa petite amie.

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Une poupée « hantée » d’eBay

Un jour, Bobby est allé éclu­­ser des bières en ville avec un ami. Sur la route, la voiture a été percu­­tée par un chauf­­feur ivre et Bobby a été tué. À son retour de l’hô­­pi­­tal, Jean a remarqué un curieux scin­­tille­­ment dans sa commode : Bobby n’avait pas emporté son collier avec lui. Jean s’y est cram­­pon­­née pendant des années. Il lui arri­­vait de parler douce­­ment au collier, et il arri­­vait que le collier lui répon­­de… pour elle, c’était Bobby, sans aucun doute possible. Les années ont passé, et Jean est tombée amou­­reuse d’un autre homme. Il l’a contrainte à lais­­ser le passé au passé, et il lui a demandé de vendre le collier. Ce dernier a atterri dans les mains d’un collec­­tion­­neur de bijoux, qui l’a mis sur eBay avec les détails de son histoire tragique. « Bobby est toujours lié au collier, il se sent aban­­donné et perdu », écrit le vendeur. « Il a besoin d’un nouveau foyer et de quelqu’un qui puisse lui accor­­der du temps et de l’at­­ten­­tion. » Au bas de la liste, le vendeur écrit : « eBay demande que nous ajou­­tions la présente clause de non-respon­­sa­­bi­­lité, stipu­­lant que tout article étiqueté comme hanté, para­­nor­­mal, magique ou mystique est proposé unique­­ment à des fins de diver­­tis­­se­­ment. »

Enchères para­­nor­­males

Sur l’eBay améri­­cain, faites une recherche pour haun­­ted (« hanté ») – croi­­sée avec une recherche pour active (« actif ») pour écar­­ter tous les objets à thème Hallo­­ween – et vous obtien­­drez des dizaines de poupées, de boîtes, de cris­­taux, de planches Ouija et autres meubles normaux en appa­­rence, mais qui contiennent un petit quelque chose en bonus à l’in­­té­­rieur. Ces objets sont propo­­sés par une kyrielle de vendeurs, qui vont des compa­­gnies spécia­­li­­sées dans la vente d’ar­­te­­facts char­­gés en ecto­­plasme aux parti­­cu­­liers qui veulent juste se débar­­ras­­ser de la peluche du regretté tonton Wally parce qu’elle leur fout les jetons. Michelle Reid est une vendeuse eBay qui se classe à mi-chemin entre les deux. Depuis le 101, Newbury Park, en Cali­­for­­nie, elle gère une collec­­tion de meubles et d’élé­­ments de déco­­ra­­tion inté­­rieure « rares et sans pareil », sous le nom de Unique Antiques and Collec­­tibles (« Antiqui­­tés et pièces de collec­­tion uniques »). Dès qu’elle a besoin de faire de la place pour accueillir de nouvelles pièces, elle écoule l’ex­­cé­dent sur eBay. Tandis que la plupart de ses marchan­­dises sont des meubles stan­­dards, comme ces chaises à revê­­te­­ment de cuir et ces armoires art déco, une partie du maga­­sin est réser­­vée à des curio­­si­­tés qui relèvent du domaine « du méta­­phy­­sique, du para­­nor­­mal et de la franc-maçon­­ne­­rie ». Certains de ces objets s’ac­­com­­pagnent du fameux petit quelque chose en bonus. « Je vends des objets dont je sais qu’ils sont hantés », me confie Reid, même si elle ne fait pas toujours part de cette infor­­ma­­tion à ses ache­­teurs poten­­tiels. « À moins que je sente que cela peut poser un problème, je garde en règle géné­­rale l’in­­for­­ma­­tion pour moi. » Reid formule soigneu­­se­­ment les descrip­­tions des objets poten­­tiel­­le­­ment hantés, sans garan­­ties d’au­­cune sorte – porte-chance ou porte-malheur –, car elle ne veut pas risquer que l’an­­nonce soit signa­­lée et reti­­rée. « Il est néces­­saire de préci­­ser que la percep­­tion que vous avez de l’objet ne peut pas être garan­­tie », m’ex­­plique-t-elle. « Il faut prendre des pincettes, parce qu’ils peuvent faire sauter l’an­­nonce. » (eBay n’a pas répondu à mes demandes d’ex­­pli­­ca­­tions concer­­nant les règles pour les objets hantés.) Une fois qu’une vente est bouclée et expé­­diée, Reid retourne foui­­ner dans sa réserve d’objets hantés et en met un autre en ligne. Par le passé, sa réserve conte­­nait aussi des objets prove­­nant de Creepy Hollows, une boutique en ligne spécia­­li­­sée dans les objets char­­gés d’éner­­gies para­­nor­­males, jusqu’à ce qu’ils augmentent tant les prix qu’il faille à présent « hypo­­thé­quer sa maison pour pouvoir se les payer ». ulyces-ebaycrypt-02 Les pein­­tures, les portraits, les poupées et les vête­­ments semblent être les objets qui attirent le plus d’es­­prits. Les miroirs sont eux aussi habi­­tés, ce qui fait sens, vu qu’ils sont le miroir de l’âme et tout ça. Mais en vérité, n’im­­porte quoi peut être hanté. « J’avais une broche qui ressem­­blait à une broche normale, mais il y avait quelque chose de plus à l’in­­té­­rieur », raconte Reid. « Elle était char­­gée d’éner­­gie, vous pouviez le sentir. » Et visi­­ble­­ment, ses chaises seraient impré­­gnées d’autre chose que des habi­­tuelles vapeurs nauséa­­bondes de leurs précé­­dents proprié­­taires. C’est certai­­ne­­ment dû à l’at­­ta­­che­­ment qu’a­­vait la personne défunte pour le siège de son vivant. « Il s’agis­­sait de la chaise favo­­rite de votre grand-père de son vivant, et désor­­mais son éner­­gie lui a été trans­­mise », m’ex­­plique Tim Weis­­berg, l’au­­teur de Haun­­ted Objects: Stories of Ghosts on Your Shelf (« Objets hantés : histoires de fantômes sur votre étagère »). « Du coup, lorsque vous rame­­nez la chaise chez vous, vous commen­­cez à voir votre grand-père assis dessus. » Vous voulez une expli­­ca­­tion « scien­­ti­­fique » à tout ça ? La pseu­­dos­­cience des fantômes avance la théo­­rie que les objets adorés du vivant d’une personne agissent comme des éponges spiri­­tuelles. « Les gens croient qu’un objet est hanté en raison d’un atta­­che­­ment émotion­­nel. » Évidem­­ment, du fait de la « valeur ajou­­tée » liée à ces objets fanto­­ma­­tiques, les vendeurs peuvent deman­­der un prix spécial. Un fauteuil incli­­nable ordi­­naire peut coûter dans les 45 dollars, mais ajou­­tez-lui un fantôme – vous pouvez trans­­fé­­rer un fantôme dans un objet non-hanté grâce à un « sac de trans­­mu­­ta­­tion » vendu par Creepy Hollows pour 37 dollars – et regar­­dez le prix s’en­­vo­­ler. « Si vous avez un objet à vendre qui peine à partir, listez-le comme “hanté” et il se vendra plus vite », m’as­­sure Weis­­berg. « Et vous pouvez doubler ou tripler le prix au passage. » On imagine aisé­­ment la tenta­­tion qui pèse sur le vendeur, qui n’a plus qu’à fermer les yeux et inven­­ter une histoire à propos d’une copie DVD d’Ameri­­can Pie, le film favori du neveu de je-ne-sais-qui aujourd’­­hui décédé par lequel il tente de commu­­niquer d’entre les morts. « Pour une bonne part de ce qu’on trouve sur eBay, les gens inventent juste des histoires », dit Weis­­berg.

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Comme le dit la descrip­­tion d’une poupée hantée appe­­lée Kurtis, feu-Kurtis était « toujours à faire le clown ». Après que tous ses amis l’ont encou­­ragé à essayer le stand-up, Kurtis a fini par les écou­­ter. Mais la tran­­si­­tion entre être drôle dans la vie de tous les jours et faire rire sur scène s’est mal passée. Par une jour­­née tragique, à l’âge de 28 ans, Kurtis est mort dans un acci­dent de voiture « après avoir un peu trop bu ». Parce qu’il avait toujours été un blagueur, Kurtis a choisi une poupée de clown abso­­lu­­ment flip­­pante comme récep­­tacle pour son esprit. « Il est très actif sur l’en­­ceinte fantôme », écrit le vendeur, « et j’ai entendu sa voix sur ma hack radio. » C’est-à-dire une radio bon marché modi­­fiée afin de pouvoir rece­­voir des signaux de l’au-delà. Vous n’y croyez pas ? Il y a des tonnes de tutos pour savoir comment s’en fabriquer une sur Inter­­net. La fin de la descrip­­tion ajoute l’autre gros argu­­ment commer­­cial pour ceux qui seraient inté­­res­­sés par l’achat de la poupée Kurtis. « Je l’ai ache­­tée à Sherri, qui était dans l’épi­­sode des poupées hantées de livrai­­son impos­­sible. »

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Ça c’est Kurtis

Cette étrange série de mots est un code pour parler d’un épisode souvent cité – du moins dans le cercle de la vente d’objets hantés – de l’émis­­sion d’A&E Ship­­ping Wars, datant de 2014. L’émis­­sion suit des livreurs indé­­pen­­dants qui doivent trans­­por­­ter des objets d’un point A à un point B, et cet épisode en parti­­cu­­lier s’in­­té­­resse au cas d’une livreuse un peu chochotte qui doit trans­­por­­ter un carton de poupées hantées à travers le pays. La descrip­­tion du vendeur eBay explique que non seule­­ment la poupée est hantée, mais qu’en plus elle faisait partie des poupées montrées dans l’épi­­sode. Et ça a marché : alors que l’en­­chère pour Kurt a échoué au prix initial de 100 dollars, elle a fina­­le­­ment trouvé preneur pour 80. L’ache­­teur, dans son commen­­taire, a indiqué que Kurt était un ajout bien­­venu à sa « famille d’es­­prits ». Mais si vous décor­­tiquez atten­­ti­­ve­­ment la séquence au montage fréné­­tique de l’épi­­sode dans lequel la livreuse se débat avec l’idée de devoir embal­­ler et trans­­por­­ter des poupées hantées, il n’y a pas de clowns dans la bande. « Quelques personnes ont essayé d’uti­­li­­ser mon nom dans la vente d’une poupée ou d’un objet habité par un esprit », m’a confirmé AJ, de AJ’s Haun­­ted Dolls – la société impliquée dans l’épi­­sode de Ship­­ping Wars –, par e-mail. « La vendeuse faisait partie de mes clients, mais j’ai décidé d’ar­­rê­­ter de lui vendre quoi que ce soit à cause de ce genre de choses. Elle a aussi fait des vidéos YouTube et essayé de tirer plus d’argent d’un objet qu’elle m’avait acheté en premier lieu. »

Les objets hantés ne marchent pas comme les pneus de vélos, qui convien­­dront à n’im­­porte quel heureux proprié­­taire d’une bicy­­clette ; la connexion spiri­­tuelle dont jouis­­sait le précé­dent proprié­­taire ne se trans­­met pas toujours au nouvel acqué­­reur. Mais avoir parti­­cipé à l’émis­­sion est la preuve qu’une personne, au moins, affirme que la poupée fonc­­tion­­nait – ce qui est la certi­­fi­­ca­­tion la plus sûre dont vous pouvez béné­­fi­­cier dans le domaine. Il n’y a pas de garan­­tie de rembour­­se­­ment, et pas de sceau d’ap­­pro­­ba­­tion dans le cas où rien ne se passe. La seule façon que vous avez de savoir si l’objet marchera avec vous est de cliquer sur le bouton « Ache­­ter ». « Mon conseil est d’ache­­ter une poupée habi­­tée et de faire l’ex­­pé­­rience du phéno­­mène para­­nor­­mal en premier lieu », m’a écrit la vendeuse eBay Momma Crow après que je lui ai demandé des infor­­ma­­tions sur ses articles. « Mais faites atten­­tion, mon cher, car invi­­ter le para­­nor­­mal dans votre maison peut se révé­­ler aussi exci­­tant qu’ad­­dic­­tif. »

Le Manoir Wolfe

En 1922, un immi­­grant italien du nom d’An­­thony Andriotti char­­gea son kit de construc­­tion Sears à bord d’un train et prit la route de la ville de Clovis, en Cali­­for­­nie. Il trouva là-bas un terrain vierge près de la gare et se mit à bâtir. Il en résulta un somp­­tueux manoir de 750 m2 composé de cinq chambres, d’une salle de bal, et même d’une piscine en sous-sol. Peu après, Andriotti mourut d’une cirrhose du foie. En 1935, la propriété fut trans­­for­­mée en sana­­to­­rium pour trai­­ter les malades en phase termi­­nale. Tandis que l’éta­­blis­­se­­ment chan­­gea de nom à travers les années, ce n’est qu’en 1992 que l’hô­­pi­­tal vit fina­­le­­ment son dernier patient expi­­rer entre ses murs.

Après une furieuse bataille d’en­­chères, la plaquette a été vendue pour 560 dollars.

Todd Wolfe a décou­­vert la propriété en 1996, alors qu’il cher­­chait le lieu idéal pour abri­­ter une attrac­­tion de maison hantée pour la saison d’Hal­­lo­­ween – qu’il a appe­­lée Scream If You Can (« crie si tu peux »). Au pic de sa gloire, Wolfe voyait 20 000 visi­­teurs annuels pous­­ser les portes de la demeure pour se coller une peur bleue. « Je n’ai pas acheté la maison parce qu’elle était hantée », dit-il. Mais à en croire histoires de Wolfe – un membre de l’équipe poussé par une force invi­­sible, le souffle froid de respi­­ra­­tions chatouillant sa nuque –, le nombre incroyable de mani­­fes­­ta­­tions fanto­­ma­­tiques ont converti le forain, de nature scep­­tique. « On m’a touché », pour­­suit-il. « Ce que c’est, je ne peux pas vous le dire. Mais j’ai des preuves. »

En 2004, la ville de Clovis a forcé Wolfe à fermer son attrac­­tion après une série de plaintes rela­­tives au bruit. Il a envi­­sagé un moment de conver­­tir l’es­­pace en hôtel-boutique avant de reve­­nir aux fantômes. Il a commencé à diffu­­ser un webcast hebdo­­ma­­daire filmé dans la propriété pour exami­­ner les phéno­­mènes effrayants qui se produi­­saient dans la maison, et il n’a pas tardé à rece­­voir des solli­­ci­­ta­­tions de la part d’émis­­sions TV de chasse aux fantômes. On a pu voir les couloirs du manoirs vieux de près d’un siècle filmés à travers le filtre vert et granu­­leux des objec­­tifs à vision nocturne de Ghost Hunters et Ghost Adven­­tures. Les épisodes montrent ce que Wolfe tient pour être la preuve indis­­cu­­table que le manoir est hanté. La renom­­mée s’est accom­­pa­­gnée de son lot d’ef­­frac­­tions, de pillages, de grabuges et de gamins qui allu­­maient des feux dans le manoir, comme les gamins font. Le conseil de la ville, las d’ac­­cu­­mu­­ler les plaintes concer­­nant la propriété, a trouvé une faille pour accé­­lé­­rer sa dispa­­ri­­tion : les codes du bâti­­ment. La ville a donné deux options à Wolfe : « Reta­­per la maison, c’est-à-dire avec des rampes d’ac­­cès aux normes, pareil pour l’élec­­tri­­cité, refaire les allées, les places de parking… le tout coûte­­rait la baga­­telle de 750 000 dollars », raconte Wolfe. « Ou bien la démo­­lir. » Les protes­­ta­­taires ont essayé d’em­­pê­­cher la destruc­­tion de la maison, et une péti­­tion en ligne a rassem­­blé plus de mille signa­­tures. Mais au final, Wolfe n’avait pas tant d’argent à mettre dans une propriété tombée en désué­­tude. Avant que les bull­­do­­zers n’ar­­rivent, Wolfe, entre­­pre­­neur en toute situa­­tion, a péné­­tré une dernière fois dans la propriété pour en empor­­ter tout ce qui n’était pas rivé au sol. Après que la ville de Clovis a détruit le manoir en novembre dernier, les objets ont commencé à reve­­nir à la vie. « Un millier d’objets, si ce n’est plus, vont atter­­rir sur eBay », m’ex­­plique Wolfe. Depuis, il a posté de vieilles têtes de lit, la tapis­­se­­rie origi­­nale, des salières et des poivriers anciens, des briques plaqué or, ainsi qu’une chemi­­née Crafts­­man. Le premier objet à être vendu était une plaquette repré­­sen­­tant un chéru­­bin, qui était suspen­­due au-dessus du lit de Mary, l’un des nombreux fantômes du manoir. Après une furieuse bataille d’en­­chères, la plaquette a été vendue pour 560 dollars.

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Le Manoir Wolfe
Crédits : Todd Wolfe

Chaque descrip­­tion est une leçon de tech­­nique de vente d’ap­­pa­­ri­­tions. Le mot « hanté » est repris de bout en bout, accom­­pa­­gné d’une photo de l’objet tel qu’il est apparu dans l’une des émis­­sions. « Ça aide à vendre les objets », me confie Wolfe, « vous n’avez pas idée à quel point ! » Il ne démarre plus les enchères à 99 cents, car il s’est aperçu que cela éloi­­gnait les ache­­teurs ; et il n’uti­­lise plus l’op­­tion d’achat immé­­diat pour la même raison. Wolfe débute chaque enchère à 19 dollars et laisse le marché faire son chemin à partir de là. Chaque descrip­­tion contient une décla­­ra­­tion en carac­­tères rouges et gras, taille 16, adres­­sée aux ache­­teurs poten­­tiels : « Vous ache­­tez cet article à vos propres risques ! » Wolfe m’ex­­plique que ce n’est pas en raison des règles d’eBay, mais pour se proté­­ger lui-même. « Ne vous mettez pas en colère contre moi si quelque chose d’étrange se produit avec l’objet », écrit-il à la fin de chacune de ses annonces.

Le bateau de Thésée

Au cours de l’an­­née passée, Wolfe a vendu une tren­­taine de pièces diffé­­rentes du Manoir Wolfe. Un rapide tour des commen­­taires qu’il a reçu sur sa marchan­­dise me permet d’es­­ti­­mer ses gains à près de 5 000 dollars. Une large portion de ces objets ont été vendus à un unique ache­­teur, qui se battra « jusqu’à la fin » pour rempor­­ter la plupart de ses enchères, parmi lesquelles figurent bon nombre des vieux articles en prove­­nance du manoir. « Cette dame a dépensé 260 dollars pour un seul article », raconte Wolfe. « Une simple brique pour 260 dollars ! » D’après les calculs de Wolfe, « la dame » a fait l’ac­qui­­si­­tion de 98 % des objets qu’il a mis aux enchères. « Je ne comprends pas bien », dit-il, « mais peu m’im­­porte. » La « dame » est en réalité un couple, Nancy Savat­­tere et Henry Maass. La méprise de Wolfe vient du fait que le couple utilise l’adresse mail de Nancy pour ses enchères eBay, alors que c’est Henry qui fait les acqui­­si­­tions. Jusqu’ici, ils ont acheté une photo enca­­drée, des panneaux inté­­rieurs, des draps de lit, un candé­­labre et des briques, beau­­coup, beau­­coup de briques. Ils ont aussi mis la main sur un vieux moule à jelly (pour 76 dollars) ainsi qu’un fer à cheval hanté (pour 99 dollars). En tout, Henry pense avoir acheté envi­­ron 24 pièces, pour un prix moyen variant entre 70 et 100 dollars par objet.

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La collec­­tion de Nancy et Henry
Crédits : Nancy Savat­­tere/Henry Maass

Il existe une expé­­rience de pensée appe­­lée « bateau de Thésée », qui raconte l’his­­toire suivante : Un bateau a besoin d’une nouvelle planche ; un ouvrier la retire, la jette dans le fleuve et la remplace. Le bateau a besoin d’une autre planche ; l’ou­­vrier retire donc la vieille planche, la balance par-dessus bord et la remplace. Et le manège conti­­nue jusqu’à ce que le bateau ne contienne plus aucune pièce origi­­nale. Au même moment en aval du fleuve, un autre construc­­teur collecte chaque planche jetée dans le fleuve, qu’il utilise pour construire son propre bateau. Le second bateau est rapi­­de­­ment construit. Alors, lequel des deux est le bateau de Thésée ? Le premier, qui ne contient plus les pièces origi­­nales ? Ou le second, qui les contient toutes ? L’ex­­pé­­rience n’est peut-être pas la compa­­rai­­son parfaite car on ne peut pas bâtir un second Manoir Wolfe sans la struc­­ture origi­­nale, mais si quelqu’un est en posi­­tion de le faire, c’est bien Savat­­tere et Maass. Ils conservent les objets dans des armoires de verre, auprès d’autres arte­­facts histo­­riques tels qu’une biblio­­thèque de 1855 et un morceau de bois italien datant de 1492. Tous les objets n’ont pas démon­­tré d’ac­­ti­­vité spiri­­tuelle, mais ils en ont l’es­­poir lorsqu’ils les achètent. « Je suis un collec­­tion­­neur, ne vous y trom­­pez pas », dit Maass. « Mais nous aimons beau­­coup le para­­nor­­mal – c’est un étrange féti­­chisme, ou un hobby, ou une curio­­sité, appe­­lez-ça comme vous voulez. Nous collec­­tion­­nons ces objets en pensant que quelque chose y est atta­­ché. » Et alors que la réserve du Manoir Wolfe ne garan­­tit pas que les objets sont hantés, ils offrent quelque chose de presque aussi précieux : la preuve de leur prove­­nance. « Nous connais­­sons l’en­­droit et nous savons que les objets en proviennent », explique Maass. « C’est comme ça que les gens se font avoir. “Oh, cet objet est hanté”, qu’ils disent. Euuuh non. Faites des recherches avant de vous lancer dans les enchères. Si je n’ai pas la certi­­tude que l’objet vient d’un endroit où il est avéré qu’il y a eu des acti­­vi­­tés para­­nor­­males, je ne le touche­­rai même pas avec un bâton. » La fasci­­na­­tion de Maass pour l’au-delà a commencé lorsqu’il avait 12 ans, après la mort de sa mère. C’était il y a quarante ans, à une époque où l’équi­­pe­­ment pour la chasse aux fantômes n’était pas si répandu et bon marché. Ses premières inves­­ti­­ga­­tions repo­­saient sur des lampes de poche et des appa­­reils 35 mm, mais cela suffi­­sait au jeune Maass pour vivre les expé­­riences qu’il recher­­chait. « Je peux vous dire d’em­­blée que certaines des expé­­riences que j’ai eues n’étaient pas posi­­tives, loin s’en faut », m’as­­sure Maass. « J’ai vu des choses sortir du sol, se faire pous­­ser des jambes et s’en aller. Et moi je pensais : “OK, c’est tout ce que tu sais faire ?” »

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Les reliques de Wolfe Manor
Crédits : Todd Wolfe

Il y a quatorze ans, alors qu’il travaillait chez UPS, Maass a rencon­­tré Savat­­tere. Ils gravi­­taient l’un autour de l’autre, en dépit du fait que Savat­­tere était mariée à l’époque. Après sa sépa­­ra­­tion, les deux « enfants des îles » – Maass est né à Hawaï, Savat­­tere à Porto Rico – se sont rapi­­de­­ment mis ensemble. Déjà éprise de Santería, de boud­d­hisme et d’autres formes de spiri­­tua­­lité, Savat­­tere s’est volon­­tiers jointe aux excur­­sions de Maass pour chas­­ser les fantômes. Le fait que Savat­­tere fût déjà rompue aux phéno­­mènes étranges était un avan­­tage certain, car les objets du Wolfe Manor se sont révé­­lés… très animés. « Les choses bondissent vrai­­ment », me confie Maass. L’une des expé­­riences les plus remarquables est surve­­nue lorsque Maass a voulu faire un feu dans la chemi­­née et qu’une ombre géante, sortie de nulle part, est appa­­rue et s’est avan­­cée vers lui. « J’au­­rais pu tendre le bras et la toucher », dit-il. Alors que Savat­­tere se tenait debout au même endroit un peu plus tard, elle a été témoin du même phéno­­mène. « Je lui ai dit : “Ouais, ça m’ar­­rive de temps à autre.” » Les enchères eBay et les phéno­­mènes para­­nor­­maux à la maison sont en quelque sorte un moyen pour le duo de se main­­te­­nir en forme pour leurs inves­­ti­­ga­­tions sur site.

En 2013, ils ont parti­­cipé à ce qui s’est avéré être la dernière enquête para­­nor­­male dans la Pride House de Jeffer­­son, au Texas – quatre jours plus tard, elle partait en flammes. Cepen­­dant, les enquêtes en personnes du couple sont récem­­ment passées au second plan. Plus tôt cette année, l’ex-mari de Nancy est mort, lais­­sant aux chas­­seurs de fantômes la charge d’un garçon de 14 ans. Maass pense qu’une partie de l’ac­­ti­­vité de la maison est due au père du garçon, qui cherche à commu­­niquer depuis l’au-delà, et qu’un jour, il parvien­­dra à déli­­vrer son message, quel qu’il soit. « Il pour­­rait s’écou­­ler dix ou vingt ans avant que son père ne réus­­sisse à lui dire quelque chose », dit-il. Mais ça arri­­vera, il en est sûr. Maass le sait car il est déjà entré en contact avec lui. « C’est une voix désin­­car­­née, et je suis tout seul dans la pièce », raconte-t-il. « Je l’en­­tends me dire : “Prends soin d’elle.” » Quand ils ne sont pas occu­­pés à régler la succes­­sion de l’ex-mari – ou apprennent à s’oc­­cu­­per sur le tas d’un ado à plein temps–, le couple conti­­nue de surveiller les articles de Wolfe. Ils attendent anxieu­­se­­ment le jour où le gros lot sera fina­­le­­ment mis en ligne : le canapé du sous-sol accom­­pa­­gné de la « preuve vidéo » qu’un fantôme a posé son séant spec­­tral dessus. Lorsque l’ar­­ticle sera mis en ligne, et qu’ils rempor­­te­­ront l’en­­chère (ils en sont certains), Nancy et Henry rapa­­trie­­ront le canapé eux-mêmes pour écono­­mi­­ser les frais de port. Et après avoir chargé le canapé, ils feront un petit détour par le 2674 Clovis Avenue, pour jeter un œil au terrain vacant où se dres­­sait aupa­­ra­­vant le manoir, abri­­tant tous ces objets hantés dans ses entrailles. Et avant de rallu­­mer le moteur pour rentrer chez eux au Texas, ils regar­­de­­ront longue­­ment l’en­­droit où leurs fantômes vivaient jadis.

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Le manoir avant sa démo­­li­­tion

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Tales from the eBay Crypt », paru dans The Awl. Couver­­ture : Une poupée « hantée ».

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