par Robyn Ross | 8 juin 2016

Souve­­nirs du couloir de la mort

Trois seringues sont alignées soigneu­­se­­ment sur un fond noir. Présen­­tées aux côtés d’un sac à perfu­­sion et d’un cathé­­ter intra­­vei­­neux, elles ont été agran­­dies, comme si elles avaient été conçues pour les mains pote­­lées d’en­­fants jouant à de macabres jeux de docteur. Sous chacune d’elles, une carte dacty­­lo­­gra­­phiée explique le rôle qu’elles ont joué dans la mort de Char­­lie Brook, Jr., en décembre 1982 – la première personne à avoir été exécu­­tée par injec­­tion létale aux États-Unis :

ulyces-huntsvillemuseum-11
Les visi­­teurs sont accueillis par une fausse tour de garde
Crédits : Jen Reel

« Utilisé pour admi­­nis­­trer le thio­­pen­­tal sodique qui a endormi le détenu. » « Utilisé pour admi­­nis­­trer le bromure de pancu­­ro­­nium qui a péné­­tré dans le diaphragme et les poumons du détenu. » « Utilisé pour admi­­nis­­trer le chlo­­rure de potas­­sium qui a causé l’ar­­rêt cardiaque du détenu. » À leur droite sont expo­­sées deux tondeuses à cheveux utili­­sées pour raser la tête des condam­­nés avant leur élec­­tro­­cu­­tion, ainsi qu’une éponge qui était impré­­gnée d’eau salée pour conduire le courant élec­­trique. Cette éponge est la dernière chose à avoir touché des dizaines de crânes d’hommes rasés, et elle siège aujourd’­­hui sur un petit promon­­toire en plas­­tique, nous présen­­tant sa face pâle et trouée de cratères, qui évoque un sol lunaire. Une deuxième éponge est conser­­vée dans un sac en plas­­tique sur une étagère, à quelques pas de là, dans le coffre-fort du musée des prisons du Texas. Ces objets y trouvent natu­­rel­­le­­ment leur place, leur dispo­­si­­tion subtile nous indui­­sant en erreur sur le rôle qu’ils ont joué dans les exécu­­tions et dans l’his­­toire du Texas, faisant de Hunst­­ville – avec ses cinq prisons et le siège du dépar­­te­­ment de la Justice crimi­­nelle du Texas (TDCJ) – une allé­­go­­rie de la peine de mort à travers le monde. Il est diffi­­cile de croire que l’éponge qui a servi dans la chambre mortuaire est aujourd’­­hui expo­­sée dans ce petit bâti­­ment, situé tout près l’In­­ters­­tate 75. « Où voudriez-vous qu’elle soit, autre­­ment ? » répond Sandy Rogers, le conser­­va­­teur de la collec­­tion.


À l’ex­­cep­­tion des docu­­ments offi­­ciels gardés aux Archives fédé­­rales d’Aus­­tin, la majeure partie de la mémoire du système correc­­tion­­nel texan est conser­­vée dans le musée en brique rouge de la prison du Texas, à Hunst­­ville. Ce musée situé en bord de route propose l’en­­sei­­gne­­ment le plus complet que les Texans comme les voya­­geurs venus d’ailleurs puissent rece­­voir sur le système péni­­ten­­tiaire de l’État. Malgré le petit budget du musée et ses rapports étroits avec l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de la prison, qui limitent son champ d’ac­­tion, il repré­­sente une oppor­­tu­­nité incom­­pa­­rable de provoquer le débat sur la crimi­­na­­lité, le châti­­ment et la justice – surtout au vu de son nombre gran­­dis­­sant de visi­­teurs.

ulyces-huntsvillemuseum-01
La cellule du musée
Crédits : Jen Reel

Le musée s’est ouvert sur la place du Palais de justice le 20 avril 1989, et a attiré 10 000 visi­­teurs dès sa première année. À partir de 2003, quand il a démé­­nagé à son empla­­ce­­ment actuel près de l’In­­ters­­tate 75, la fréquen­­ta­­tion a atteint 22 000 visi­­teurs. Par la suite, le nombre a grimpé tous les ans jusqu’à atteindre 32 000 visi­­teurs en 2015. La visi­­bi­­lité dont il jouit depuis l’au­­to­­route inter-États est en partie respon­­sable de cette augmen­­ta­­tion, mais il s’agit peut-être égale­­ment d’un effet de la popu­­la­­rité floris­­sante du tourisme carcé­­ral au cours de la dernière décen­­nie.

Dark tourism

De la tour de Londres à l’île-prison d’Al­­ca­­traz, les sites d’an­­ciennes prisons sont depuis long­­temps deve­­nus des attrac­­tions touris­­tiques. Mais aux État-Unis, le rempla­­ce­­ment des bâti­­ments vétustes par des établis­­se­­ment plus modernes à la fin du XXe siècle a conduit à une proli­­fé­­ra­­tion de nouveaux musées, instal­­lés dans d’an­­ciennes prisons. Et la fréquen­­ta­­tion de tels lieux – qui fait partie de la mouvance du dark tourism – ne cesse de croître, notam­­ment en raison de la proli­­fé­­ra­­tion des séries télé­­vi­­sées sur la vie carcé­­rale. L’Eas­­tern State Peni­­ten­­tiary de Phila­­del­­phie a compté presque 213 000 visi­­teurs l’an­­née dernière, quatre fois plus qu’il y a dix ans. Même dans les loca­­li­­tés isolées de Mans­­field, dans l’Ohio, et de Mound­s­ville en Virgi­­nie-Occi­­den­­tale, les visites dans les musées des prisons locales connaissent une hausse signi­­fi­­ca­­tive.

Plus qu’un simple bâti­­ment histo­­rique, le musée des prisons du Texas abrite avant tout les arte­­facts du système péni­­ten­­cier de l’État, ce qui n’em­­pêche pas sa popu­­la­­rité d’aug­­men­­ter. « Lorsque le musée a ouvert, je me suis dit : “Qui serait assez fou pour vouloir visi­­ter un musée carcé­­ral ?” » raconte  Jim Willett, l’ac­­tuel direc­­teur du musée et ancien gardien de prison, âgé de 66 ans. « Mais je ne pour­­rais pas imagi­­ner de groupe plus hété­­ro­­clite : tout le monde vient ici, y compris des avocats et des anciens déte­­nus. » Les visi­­teurs de l’an­­née dernière venaient du monde entier. Certains venaient seuls, d’autres avec leurs enfants en vacances, il y avait aussi des sorties scolaires, des cars remplis de personnes âgées, des groupes de motards, et des femmes en route pour rendre visite à leur conjoint dans le couloir de la mort. Certains montraient leur carte d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de prison­­niers et mention­­naient où ils avaient été incar­­cé­­rés, plai­­san­­tant sur le fait qu’en tant qu’an­­ciens rési­­dents, ils devraient avoir droit à une ristourne.

ulyces-huntsvillemuseum-05
Les déte­­nus ne possèdent pas grand-chose
Crédits : Jen Reel

La plupart des visi­­teurs passent entre 45 minutes et une heure à regar­­der les objets expo­­sés, dont un pisto­­let ayant appar­­tenu à Bonnie et Clyde, l’ex­­po­­si­­tion sur le rodéo carcé­­ral annuel orga­­nisé pour les cow-boys incar­­cé­­rés, ainsi qu’ « Old Sparky », la chaise élec­­trique qui a mis fin à la vie de 361 hommes entre 1924 et 1964. Les gens aiment jouer aux hors-la-loi. Ils entrent dans des répliques de cellule et pour un dollar par personne, ils peuvent emprun­­ter des chemises rayées et se faire prendre en photo derrière les barreaux. Certains parents profitent de la visite pour enfer­­mer provi­­soi­­re­­ment leurs enfants dans une cellule, afin de les dissua­­der de faire des bêtises. Le casier de la contre­­bande présente des objets inter­­­dits, fabriqués par les déte­­nus : un couteau dissi­­mulé dans une tong, une canette de Coca pour­­vue d’un compar­­ti­­ment secret, et même une corde à sauter faite à partir de caleçons four­­nis par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire.

Tout près de là, un montage artis­­tique montre tout ce que les déte­­nus sont parve­­nus à créer d’autre, avec du temps et des maté­­riaux limi­­tés : une boîte à bijoux, une croix faite avec des allu­­mettes, un chape­­let fait de crayons, et un jeu de « Priso­­no­­poly » dessiné à la main, calqué d’après un plateau de Mono­­poly avec des biens immo­­bi­­liers renom­­més selon les unités de la prison du Texas. « Je suis frap­­pée par le talent des prison­­niers », dit Shan­­non Pettus, repré­­sen­­tante commer­­ciale dans une banque de Conroe, qui y est allée en février. « Ça vous fait vous deman­­der si c’est quelque chose dont ils étaient conscients avant d’al­­ler en prison. Ou bien est-ce qu’ils s’y sont mis une fois à l’in­­té­­rieur, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire ? » L’élé­­ment phare, Old Sparky, trône dans une réplique de chambre mortuaire en brique rouge de la prison de Hunst­­ville, située à moins de quatre kilo­­mètres de là. L’énorme chaise en chêne fabriquée par des déte­­nus luit sous la lumière tami­­sée. Des sangles de cuir s’en­­roulent autour de ses accou­­doirs et de ses repose-pieds. Des boîtiers métal­­liques où file l’élec­­tri­­cité serpentent sur le côté de la chaise. C’est ce qui a conduit au musée Pete Gomez et sa femme, qui viennent du Kansas – ça et une curio­­sité globale pour l’uni­­vers du crime (Gomez est fan de la série poli­­cière The First 48).

ulyces-huntsvillemuseum-12
Le direc­­teur Jim Willett
Crédits : Jen Reel

Plus tôt dans leur road trip, ils ont visité la prison de Floride où Ted Bundy a été exécuté par élec­­tro­­cu­­tion en 1989. Gomez était curieux de savoir si la chaise élec­­trique du musée du Texas était celle utili­­sée lors de l’exé­­cu­­tion de Bundy (ce n’est pas le cas). Le couple a passé presque deux heures dans le musée, où ils ont pris envi­­ron 500 photos. Le musée « traite d’une partie de la vie qu’on n’a pas l’ha­­bi­­tude de voir », explique Gomez. « Les types qui crou­­pissent en prison deviennent très créa­­tifs quand ils ont 40 ans pour penser à ce qu’ils ont fait. » Cette créa­­ti­­vité s’ex­­prime à travers les pièces d’ar­­ti­­sa­­nat qui sont vendues à la boutique du musée, qui achète des bibe­­lots faits par des déte­­nus et les revend avec une marge. Le porte-clés en nickel à 25 dollars, sur lesquels il est écrit « Death Row » (« couloir de la mort »), sont très popu­­laires. Le maga­­sin vend égale­­ment des t-shirts – dont un arbore une photo­­gra­­phie de la chaise élec­­trique qui dit « La maison d’Old Sparky ». Les shoo­­ters Old Sparky sont à quatre dollars, et une boîte de « Soli­­tary Confi­­neMiNTS » [un jeu de mot entre la mise à l’iso­­le­­ment et les bonbons à la menthe, ndt] est vendue deux dollars. Il y a dix ans, sous la tutelle du direc­­teur précé­dent, la boutique vendait des stylos à bille en forme de seringues à injec­­tion létale. Ils ont été reti­­rés de la vente après qu’un visi­­teur s’en est plaint. Les ventes de la boutique (250 000 dollars l’an­­née dernière) permettent d’ai­­der au fonc­­tion­­ne­­ment du musée, qui ne reçoit pas de subven­­tions de l’État – c’est inscrit en lettre capi­­tal sur la porte d’en­­trée. Il n’est pas pas non plus offi­­ciel­­le­­ment relié au système carcé­­ral. Cepen­­dant, sa fonda­­tion est une idée des admi­­nis­­tra­­teurs du TDCJ et ce sont eux qui ont formulé l’his­­toire que raconte le musée.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT LE MUSÉE PASSE SOUS SILENCE LA VÉRITÉ SUR LES PRISONS TEXANES

ulyces-huntsvillemuseum-couv01


Traduit de l’an­­glais par Adélie Floch d’après l’ar­­ticle « The Draw of Death Row », paru dans le Texas Obser­­ver. Couver­­ture : La chaise élec­­trique Old Sparky, par Jen Reel.


Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
free down­load udemy paid course
Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download WordPress Themes Free
free download udemy paid course

Plus de monde

Comment Medellín est deve­nue une ville cool

190k 21 mai 2019 stories . monde

L’hu­ma­nité peut-elle survivre à Ebola ?

258k 20 mai 2019 stories . monde

Comment en finir avec le plas­tique ?

183k 16 mai 2019 stories . monde