Après des décennies à subir la tyrannie et la violence des cartels, les producteurs de citrons verts ont pris les armes pour se défendre.

par Ryan Devereaux | 28 août 2016

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La carotte et le bâton

Lorsque Enrique Peña Nieto est devenu président du Mexique en 2012, il ne voulait pas entendre parler de la guerre contre la drogue. Il avait basé sa candi­­da­­ture sur des promesses de réformes et le désir d’en finir avec l’image ultra-violente du Mexique à l’étran­­ger. L’idée était sédui­­sante. Sous la prési­­dence de son prédé­­ces­­seur, qui a envoyé les mili­­taires lutter contre les cartels dans les rues, les pertes ont été sans précé­dent. Selon les esti­­ma­­tions les plus prudentes, le nombre de morts et de dispa­­rus s’élève à envi­­ron 6 000 personnes. Peña Nieto a soigneu­­se­­ment évité d’évoquer la possi­­bi­­lité d’une campagne mili­­taire contre les cartels de la drogue. Il a préféré s’at­­taquer aux problèmes de sécu­­rité publique de façon plus globale.

Malheu­­reu­­se­­ment, éviter le sujet ne l’a pas fait dispa­­raître. En seule­­ment deux ans, les forces de sécu­­rité mexi­­caines étaient impliquées dans une série de crimes macabres à tous les éche­­lons de la hiérar­­chie. Le plus effroyable de tous reste le massacre prémé­­dité du groupe d’étu­­diants de l’uni­­ver­­sité rurale d’Ayot­­zi­­napa, dans l’État de Guer­­rero en septembre 2014. 43 d’entre eux ont disparu et on ignore toujours le sort qui leur a été réservé. Leur dispa­­ri­­tion et l’in­­ca­­pa­­cité du gouver­­ne­­ment à les retrou­­ver sont deve­­nus emblé­­ma­­tiques de la faiblesse du pouvoir mexi­­cain. Mais ça n’est pas le seul problème auquel Peña Nieto a dû se confron­­ter.

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Des membres des auto­­de­­fen­­sas
Crédits : YouTube

Lorsque le jeune président est arrivé au pouvoir, le Mexique était au bord de l’in­­sur­­rec­­tion. L’abou­­tis­­se­­ment de décen­­nies de déser­­tion insti­­tu­­tion­­nelle dans la région de la Tierra Caliente, au Michoacán. Un produc­­teur de citron vert du nom d’Hi­­po­­lito Mora Chavez se trou­­vait dans l’œil du cyclone. Il avait orga­­nisé une insur­­rec­­tion armée pour lutter contre le cartel des Cheva­­liers Templiers. L’étin­­celle allu­­mée par Mora, atti­­sée peu après par un méde­­cin charis­­ma­­tique dans une ville voisine, a conduit des milliers d’hommes à s’en­­rô­­ler dans les auto­­de­­fen­­sas durant la première année de la prési­­dence de Peña Nieto.

En un an seule­­ment, ils sont parve­­nus à nettoyer les villes, les unes après les autres, de la présence des Templa­­rios, ce qui n’avait jamais été le cas en sept ans d’une guerre sanglante qui avait englouti des millions de dollars. À l’ins­­tar d’autres pays ayant dû se battre contre la montée de groupes armés s’étant acca­­pa­­rés de terres, le gouver­­ne­­ment de Peña Nieto a divisé pour mieux régner, tirant partie de ses alliances pour servir ses inté­­rêts tout en se gardant bien de trai­­ter le problème à la racine. Le gouver­­ne­­ment fédé­­ral a délé­­gué la tâche d’éra­­diquer le cartel aux auto­­de­­fen­­sas, tout en mettant sous le tapis les preuves irré­­fu­­tables des liens entre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle et le gouver­­ne­­ment.

Les membres des auto­­de­­fen­­sas refu­­sant de faire le jeu de cette poli­­tique étaient empri­­son­­nés ou retrou­­vés morts, y compris certains de leurs leaders les plus connus. Pour Mora, l’ins­­ti­­ga­­teur du soulè­­ve­­ment, sa dislo­­ca­­tion a non seule­­ment marqué la fin de sa vie telle qui l’avait toujours connue, mais elle consti­­tue aussi un cuisant échec person­­nel. En décembre dernier, dans l’es­­poir de mieux comprendre le soulè­­ve­­ment des auto­­de­­fen­­sas, j’ai voyagé au Michoacán pour m’en­­tre­­te­­nir avec Mora.

Mes conver­­sa­­tions avec le comman­­dant acculé – et celles que j’ai eues avec d’autres prota­­go­­nistes du conflit – dressent un portrait complexe d’une guerre de la drogue plané­­taire et pour­­tant profon­­dé­­ment locale. Un conflit alimenté à la fois par l’in­­sa­­tiable demande en prove­­nance des États-Unis et d’Eu­­rope, et par les campagnes de lutte anti-stupé­­fiants à plusieurs millions de dollars qui se jouent dans des zones déses­­pé­­rées, où les inno­­cents payent le prix fort.

Members of the Fuerza Rural, more specifically a group lead by Hipolito Mora, get out of a truck in front of Mora's house, in La Ruana, Michoacán, Mexico, Tuesday, December 15, 2015. Hipolito Mora was one of the original founder of the autodefensa movement, which saw vigilantes spread across the state of Michoacán and drive out the cartel group the 'Knights of Templar'. Since the uprising began in 2013, other criminal groups have filled the space of the previous cartel and many look at the autodefensa movement as a failure. Mora has had many challenges over the last three years, including being sent to jail twice and having his son killed in a shootout Dec. 16, 2014 during a shootout with a rival group. (Brett Gundlock/Boreal Collective)
Les fuer­­zas rurales
Crédits : Brett Gund­­lock/The Inter­­cept

Si les auto­­ri­­tés mexi­­caines ont fini par enter­­rer ces auto­­de­­fen­­sas bien embar­­ras­­sants, leur réponse initiale à la situa­­tion dans la Tierra Caliente était tota­­le­­ment inco­­hé­­rente. Les habi­­tants de la ville de La Ruana, où le mouve­­ment prend ses racines, racontent que pendant les premiers jours du soulè­­ve­­ment, des unités mili­­taires locales ont appris aux auto­­de­­fen­­sas à dres­­ser des barri­­cades et à se servir de leurs armes. Moins de deux mois plus tard, une cinquan­­taine de membres du groupe d’au­­to­­dé­­fense de la ville ont été arrê­­tés pour posses­­sion illé­­gale d’armes et suspi­­cion de liens avec le puis­­sant cartel de Jalisco Nouvelle Géné­­ra­­tion, une orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle lour­­de­­ment armée qui cherche depuis long­­temps à s’em­­pa­­rer du Michoacán.

Au cours du même mois, les hommes de Mora se sont livrés à de violents affron­­te­­ments avec le cartel. L’in­­ter­­ven­­tion des mili­­taires aurait, selon Mora, empê­­ché un massacre. En mai 2013, Peña Nieto a déployé des milliers d’agents des forces fédé­­rales dans le Michoacán afin de réta­­blir l’ordre. Il s’agis­­sait de la première grande opéra­­tion mili­­taire de sa prési­­dence, une tragique rémi­­nis­­cence de la flam­­bée de violence initiée par Calderón dans sa guerre contre le crime orga­­nisé. Comme son prédé­­ces­­seur, les efforts de Peña Nieto pour reprendre les rênes de la Tierra Caliente étaient voués à l’échec.

À l’au­­tomne 2013, les auto­­de­­fen­­sas marchaient déjà sur Apat­­zingán, le siège du pouvoir des Templa­­rios. Crai­­gnant le pire, le gouver­­ne­­ment fédé­­ral a escorté les vigi­­lantes dans la ville et posté des snipers sur le toit de l’hô­­tel de ville. Quelques jours plus tard, des membres des Templa­­rios ont répondu aux auto­­de­­fen­­sas en faisant explo­­ser des bombes dans une douzaine de muni­­ci­­pa­­li­­tés de l’État. À la fin de l’an­­née, la nature des auto­­de­­fen­­sas avaient radi­­ca­­le­­ment évolué. Les habi­­tants racontent que les justi­­ciers sont progres­­si­­ve­­ment deve­­nus des margi­­naux lour­­de­­ment armés. Au début de l’an­­née 2014, le gouver­­ne­­ment fédé­­ral a tenté une autre approche. Il a dépê­­ché un stra­­tège poli­­tique du nom d’Al­­fredo Castillo Cervantes dans le Michoacán pour anéan­­tir le mouve­­ment, qui menaçait le discours enjo­­livé sur un Mexique en voie de guéri­­son.

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Alfredo Castillo Cervantes
Crédits : Rebecca Black­­well

L’homme de 38 ans devait faire face à un épineux problème. Les respon­­sables locaux avaient depuis long­­temps perdu toute crédi­­bi­­lité aux yeux des citoyens. On ne pouvait espé­­rer d’eux aucune colla­­bo­­ra­­tion. Pendant ce temps, les auto­­de­­fen­­sas se montraient bien plus effi­­caces que les forces gouver­­ne­­men­­tales pour mettre hors jeu les Templa­­rios.

Les forcer à dépo­­ser les armes risquait de donner lieu à un face-à-face sanglant dans lequel les habi­­tants du Michoacán pren­­draient le parti des mili­­ciens. Castillo a donc entre­­pris une série de négo­­cia­­tions avec les leaders des auto­­de­­fen­­sas et il est fina­­le­­ment parvenu à un accord. Les vigi­­lantes béné­­fi­­cie­­raient désor­­mais d’un statut légal en deve­­nant les fuer­­zas rurales. Cette forme de milice soute­­nue par le gouver­­ne­­ment fut créée pour la première fois au XIXe siècle pour chas­­ser les despe­­ra­­dos des zones rurales après la révo­­lu­­tion mexi­­caine. Ils devraient enre­­gis­­trer leurs noms et les armes en leur posses­­sion, en échange de quoi le gouver­­ne­­ment leur four­­ni­­rait non seule­­ment des armes mais aussi des uniformes et un modeste salaire tempo­­raire.

Le 29 juillet, Castillo a annoncé qu’un certain nombre de leaders des auto­­de­­fen­­sas avaient signé, mais à cette date, il ne faisait déjà plus de doute que ces derniers avaient accepté dans leurs rangs d’an­­ciens hauts gradés des cartels. Le proces­­sus d’ad­­mis­­sion pour consti­­tuer la nouvelle force était incroya­­ble­­ment laxiste. Il n’y avait pratique­­ment pas de véri­­fi­­ca­­tion des anté­­cé­­dents de ses futurs membres. Les membres des cartels ayant rejoint les auto­­de­­fen­­sas étaient dési­­gnés sous le nom d’arre­­pen­­ti­­dos (« les repen­­tis »). Mora, qui les consi­­dé­­rait comme irré­­cu­­pé­­rables, n’ap­­prou­­vait pas leur inté­­gra­­tion. Mais il faisait partie d’une mino­­rité. L’in­­té­­gra­­tion des membres les plus douteux des auto­­de­­fen­­sas n’était pas sans avan­­tages pour l’État. Il étaient aptes au rensei­­gne­­ment et connais­­saient bien les struc­­tures crimi­­nelles locales.

Castillo a ainsi offert une légi­­ti­­mité à un grand nombre d’arre­­pen­­ti­­dos peu recom­­man­­dables. L’unité spéci­­fique­­ment formée pour chas­­ser les Templa­­rios, connue sous le nom de G250, était notam­­ment diri­­gée par Nico­­las Sierra Santana, alias El Gordo (« le gros »), ancien chef d’un cartel d’Apat­­zingán appelé Los Viagras, chantres du trafic de métham­­phé­­ta­­mine. « Ça n’est pas un secret », dit Alejan­­dro Hope, ancien analyste des services secrets sous Calderón, aujourd’­­hui respon­­sable de la rubrique sécu­­rité natio­­nale au Daily Post à Mexico.

« Les preuves indiquant que le gouver­­ne­­ment savait que Los Viagras étaient des crimi­­nels ne manquent pas. » Il ajoute qu’ « il est certain que Castillo a remis de l’ordre là où il n’y en avait plus. Mais pour parve­­nir à résoudre la crise, il a dû passer des accords spéciaux avec les auto­­de­­fen­­sas. Il a adopté une poli­­tique de la carotte et du bâton vis-à-vis d’eux. » « Là où Castillo a échoué, c’est qu’il n’a pas réussi à créer un cadre insti­­tu­­tion­­nel pour réta­­blir la paix dans l’État », explique Hope. « Il pensait qu’il pour­­rait l’ob­­te­­nir avec des magouilles poli­­tiques. »

Pendant que Mora était derrière les barreaux, Mireles faisait face à des pres­­sions de plus en plus fortes.

La créa­­tion des fuer­­zas rurales a été suivie d’une période intense d’opé­­ra­­tions civilo-mili­­taires au cours desquelles des centaines de Templa­­rios ont été tués ou captu­­rés. Deux mois plus tard, le gouver­­ne­­ment a annoncé son plus gros coup : El Chayo, le chef légen­­daire du cartel des Cheva­­liers Templiers, avait été tué, et cette fois pour de vrai. Les auto­­ri­­tés ont salué l’ef­­fi­­ca­­cité des unités d’élite de la marine qui étaient parve­­nues à loca­­li­­ser le baron de la drogue. D’autres racontent que ce sont les auto­­de­­fen­­sas qui l’ont retrouvé. Les gardes du corps d’El Chayo auraient fini par lui tour­­ner le dos en échange d’une protec­­tion. Quoi qu’il en soit, le triomphe a été de courte durée. La nouvelle de la mort d’El Chayo a été rapi­­de­­ment éclip­­sée par des événe­­ments inat­­ten­­dus sur le terri­­toire de Mora, en Tierra Caliente.

Le gilet pare-balles

Le 9 mars 2014, les auto­­ri­­tés ont décou­­vert deux corps carbo­­ni­­sés à l’ar­­rière d’un pick-up à proxi­­mité de La Ruana, le fief de Mora. Une des deux victimes était Rafael Sanchez Moreno, un homme de 52 ans décrit dans la presse comme une figure de proue du marché local du citron vert. Sanchez avait parti­­cipé à la créa­­tion d’un groupe d’auto­­de­­fen­­sas de La Ruana mais il s’était brouillé avec Mora. Banni du groupe, il a rejoint la milice de la ville voisine de Buena­­vista. Elle était diri­­gée par Luis Anto­­nio Torres Gonza­­lez, connu sous le nom d’El Ameri­­cano du fait de sa double-natio­­na­­lité. Selon le Washing­­ton Post, Torres était un « vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion d’El Paso ».

L’homme d’une tren­­taine d’an­­nées a été kidnappé en 2012, pendant ses vacances dans le Michoacán. Il a été séques­­tré jusqu’à ce que sa famille paie une rançon inha­­bi­­tuel­­le­­ment élevée de 150 000 dollars. Ce calvaire lui aurait donné l’en­­vie de prendre les armes en 2013 aux côtés des auto­­de­­fen­­sas. Après avoir rejoint le mouve­­ment, Torres est devenu un des leaders du groupe H3, une des troupes de choc sur lesquelles Castillo s’ap­­puyait pour nettoyer les villes.

Un compte-rendu publié en 2014 par Excel­­sior, un des jour­­naux les plus anciens de Mexico, s’ap­­puyant sur un leak de docu­­ments offi­­ciels, décrit H3 comme « des crimi­­nels de la quatrième géné­­ra­­tion » cher­­chant à prendre le contrôle du Michoacán, depuis long­­temps aux mains d’un panel de gang­s­ters et d’auto­­de­­fen­­sas. Torres, iden­­ti­­fié dans le rapport comme chef des auto­­de­­fen­­sas de Buena­­vista, y est décrit comme « très dange­­reux » et « armé jusqu’aux dents ». (Mes tenta­­tives d’en­­tre­­tien avec El Ameri­­cano sont restées infruc­­tueuses.)

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Luis Anto­­nio Torres Gonza­­lez, dit « El Ameri­­cano »
Crédits : The Washing­­ton Post

Sánchez, le fermier retrouvé brûlé vif dans la camion­­nette, était un soutien majeur d’El Ameri­­cano. Dans les semaines ayant précédé son assas­­si­­nat, lui et Mora s’étaient violem­­ment dispu­­tés au sujet d’un terrain. Sánchez accu­­sait Mora d’avoir refusé de rendre plus d’une centaine d’hec­­tares de terrain spolié. Après que Sánchez a été retrouvé mort, Torres a immé­­dia­­te­­ment suspecté Mora qui, en retour, a accusé Torres d’en­­tre­­te­­nir des liens avec des crimi­­nels.

Des centaines de membres du groupe H3 ont envahi les rues de La Ruana, obli­­geant le gouver­­ne­­ment à évacuer Mora en héli­­co­­ptère. « Je me suis battu pour ma ville et c’est là que je mour­­rai », a confié Mora à la presse avant d’être trans­­porté en héli­­co­­ptère, à la faveur de la nuit. Le jour suivant, il a été mis en état d’ar­­res­­ta­­tion pour le meurtre de Sánchez. Après sa relaxe deux mois plus tard, faute de preuves, Mora a déclaré lors d’une confé­­rence de presse que son incar­­cé­­ra­­tion lui avait « proba­­ble­­ment sauvé la vie, car il n’y avait aucune sécu­­rité » là où il se trou­­vait.

La libé­­ra­­tion de Mora a eu lieu à un moment crucial pour les auto­­de­­fen­­sas. À la demande de Castillo, de nombreux leaders du mouve­­ment avaient accepté de dépo­­ser les armes pour rejoindre les fuer­­zas rurales. Une semaine après sa remise en liberté, Mora et ses hommes ont fina­­le­­ment accepté l’ac­­cord. En rejoi­­gnant les milices établies par le gouver­­ne­­ment, Mora a rompu avec José Manuel Mireles Valverde, le méde­­cin et célèbre chef des auto­­de­­fen­­sas, allié de Mora depuis le début du soulè­­ve­­ment.

Pendant que Mora était derrière les barreaux, Mireles faisait face à des pres­­sions de plus en plus fortes de la part de l’État, qui l’enjoi­­gnait à dépo­­ser les armes. Le Docteur refu­­sait obsti­­né­­ment, scep­­tique vis-à-vis de l’offre du gouver­­ne­­ment. Il a rétorqué que les auto­­de­­fen­­sas garan­­tis­­saient la sécu­­rité des habi­­tants du Michoacán. Il a aussi souli­­gné qu’il était absurde d’exi­­ger qu’il dépose les armes quand les crimi­­nels de la Tierra Caliente n’étaient pas contraints de faire de même. Quand on lui a demandé pourquoi il avait accepté de signer l’ac­­cord du gouver­­ne­­ment, Mora a répondu que c’était unique­­ment parce qu’il avait besoin d’armes. « J’ai beau­­coup d’en­­ne­­mis », a-t-il dit.

Il a ajouté qu’il n’avait porté qu’une seule fois l’uni­­forme donné par le gouver­­ne­­ment, le jour où il l’avait reçu. D’après un compte-rendu détaillé publié par InSight Crime, qui suit de près le crime orga­­nisé en Amérique latine, et le Wilson Center, un think tank basé à Washing­­ton, l’ac­­cord offi­­ciel du gouver­­ne­­ment mexi­­cain avec les auto­­de­­fen­­sas était une stra­­té­­gie clas­­sique du PRI. Avec Castillo, le « solu­­tion­­neur de problèmes » choisi par le président, le gouver­­ne­­ment de Peña Nieto est parvenu à régler le problème de l’exis­­tence de forces clan­­des­­tines sillon­­nant le Michoacán l’arme au poing en les incor­­po­­rant sciem­­ment à une branche de l’État.

Il leur a ensuite demandé de s’at­­taquer à la présence des Templa­­rios dans le Michoacán. Ceux qui refu­­saient l’ac­­cord finis­­saient comme eux. Mireles a été le premier à en faire les frais. Le 27 juin 2014, il a été arrêté au cours d’une opéra­­tion civilo-mili­­taire coor­­don­­née par le minis­­tère de la Justice, la police fédé­­rale et l’ar­­mée, accom­­pa­­gnés de 80 auto­­de­­fen­­sas. Il a été condamné pour posses­­sion illé­­gale d’armes et est encore en prison aujourd’­­hui.

Young boys look at a marker where a man was killed, before a mass to commemorate one year anniversary of a fight that killed 11 vigilante fighters, in La Ruana, Michoacán, Mexico, Wednesday, December 16, 2015. The fight was between to rival groups, one led by Hipilioto Mora and another by Luis Antonio Torres "El Americano". (Brett Gundlock/Boreal Collective)
Un monu­­ment en hommage aux hommes de Mora morts à La Ruana
Crédits : Brett Gund­­lock/The Inter­­cept

Si Mora pensait que s’al­­lier au gouver­­ne­­ment assu­­re­­rait sa sécu­­rité et celle de sa famille, il faisait grave­­ment erreur. Son ennemi, El Ameri­­cano, a lui aussi signé l’ac­­cord. Mora raconte qu’il a tenté d’aver­­tir Castillo du fait qu’il suspec­­tait que Torres était en lien avec des crimi­­nels. Mora affirme qu’au lieu de réagir, Castillo s’est rangé du côté de Torres et du groupe H3. « Castillo n’a jamais voulu les mettre en prison », déplore Mora. Tandis que l’an­­née 2014 touchait à sa fin, l’ani­­mo­­sité entre Mora et El Ameri­­cano ne cessait de grim­­per. Quand l’hi­­ver est arrivé, ils ont atteint le point de non-retour.

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La plupart du temps, les rues de La Ruana sont animés. Les habi­­tants se fraient un chemin entre les chiens errants. Assis sur des chaises en linon devant les boutiques colo­­rées et les baraques penchées, ils regardent les gens passer. Fin 2014, les routes étaient encom­­brées de convois trans­­por­­tant des hommes en armes. Nombre de ces véhi­­cules portaient le sigle du groupe H3, dirigé par El Ameri­­cano. D’après Mora, ses membres avaient pour habi­­tude de traver­­ser la ville en bran­­dis­­sant leurs armes et inti­­mi­­daient les passants. À la mi-décembre, ils sont passés aux menaces directes. « Prépa­­rez-vous », leur ont-ils dit, « car vous allez mourir. »

Le 16 décembre 2014, les tensions ont fini par explo­­ser. Mora et ses hommes érigeaient une barri­­cade à un carre­­four de l’en­­trée de la ville. Alors qu’ils surveillaient les fréquences radio du groupe H3, ils ont entendu un appel aux armes : Prenez toutes vos armes immé­­dia­­te­­ment. On va tuer ce fils de pute. D’après Mora, le convoi d’El Ameri­­cano était consti­­tué de 200 à 300 tireurs armés de lance-grenades et de fusil-mitrailleurs. Une fois parve­­nus à la barri­­cade, les membres du H3 ont déchargé leurs camions. Des pierres ont été lancées. Mora raconte que quatre hommes des deux camps ont commencé à se battre.

Des vidéos glaçantes de ce qui s’est passé ensuite ont été diffu­­sées sur YouTube. On y voit des hommes couchés à l’ar­­rière des pick-ups en route pour l’af­­fron­­te­­ment, leurs fusils poin­­tés vers le ciel. Le vent hurle tandis que les habi­­tants les regardent passer. Les hommes s’in­­vec­­tivent et gloussent sous le coup de l’adré­­na­­line. La fusillade commence par trois rafales tirées à inter­­­valles rapides. Quelques secondes plus tard, la réplique se fait entendre : une caco­­pho­­nie de tirs qui se font échos comme une averse de grêlons s’abat­­tant sur un toit métal­­lique. Les hommes se blot­­tissent derrière les roues des véhi­­cules, regrou­­pés sur une route à deux voies derrière une vieille usine, cher­­chant à s’abri­­ter des salves. Certains d’entre eux se couchent face contre terre, d’autres crient.

Selon Mora, la fusillade a duré près de deux heures. Lorsque le calme est revenu, il a sorti son portable et a composé le numéro de son fils Manuel. Manuel, qui sert de bras droit de Mora, était dans la rue lorsque la fusillade a débuté. Le télé­­phone sonnait dans le vide. « Il répond toujours au premier appel », raconte Mora. Il a essayé une nouvelle fois. Toujours rien. Mora est allé voir ses cama­­rades, et l’un d’eux lui a affirmé qu’il venait juste de parler à Manuel à la radio. Mora a rappelé, toujours sans réponse. Certain de la mort de son fils, Mora s’est effon­­dré. « Je veux le voir », a-t-il dit à ses hommes. Onze personnes sont mortes durant la fusillade : cinq hommes de Mora et six membres du H3.

Aux funé­­railles de Manuel qui ont eu lieu la semaine suivante, les hommes de Mora tiraient en l’air tandis que les soldats et la police fédé­­rale montaient la garde dans les rues adja­­centes. La veuve de Manuel se tenait au-dessus du cercueil de Manuel, vêtue d’un t-shirt noir, les cheveux noués en chignon, les yeux fermés face au soleil brûlant de l’après-midi. Mora pleu­­rait et parlait d’El Ameri­­cano comme de la personne qu’il détes­­tait le plus au monde. Mora, El Ameri­­cano et un grand nombre de leurs hommes ont été arrê­­tés suite à la fusillade, puis relâ­­chés quelques mois plus tard par manque de preuves. Personne n’a encore été reconnu coupable des vies perdues ce jour-là. L’enquête semble être au point mort. Un portrait de Manuel avec une casquette de base­­ball est posé sur une étagère dans le salon de Mora.

Durant notre entre­­tien, en décembre dernier, Mora s’est rappelé d’une conver­­sa­­tion qu’il avait eu avec son fils dans cette même pièce. Certains de ses hommes venaient d’être faits prison­­niers et Manuel, lui-même marié et père de trois jeunes filles, implo­­rait son père de dépo­­ser les armes. « Arrête tout ça », lui disait Manuel. « Ils vont te tuer. » Manuel a enlevé son chape­­let et l’a passé au cou de son père. « Pardonne-moi », a dit Mora à son fils. « Mais je n’ar­­rê­­te­­rai pas, quoi qu’il advienne. » Ils ont pleuré tous les deux et se sont pris dans les bras. À partir de cet instant, Mora raconte que Manuel est toujours resté à ses côtés.

La vérité ne se laisse pas attra­­per faci­­le­­ment dans la Tierra Caliente.

« C’était deux ans avant le 16 décembre », se souvient Mora. « Malheu­­reu­­se­­ment, ce n’est pas moi qui ai été tué. Malheu­­reu­­se­­ment… » Une fois son histoire termi­­née, Mora dispa­­raît dans une autre chambre. Il revient avec le gilet pare-balles noir que portait Manuel quand il est mort. « Il a été touché sur le côté », explique Mora, retour­­nant le gilet pour montrer les trous faits dans le tissu et les enfon­­ce­­ments dans l’ar­­mure. « C’est celui que j’uti­­lise doré­­na­­vant », explique-t-il. « J’en ai un autre ici, mais c’est celui-là que j’uti­­lise. » Les yeux de Mora s’em­­plissent de larmes et sa voix s’étrangle. « Je l’em­­mène partout avec moi », dit-il. Pendant le reste de notre conver­­sa­­tion, Mora restera assis avec le gilet criblé de balles serré contre sa poitrine.

À l’aide

La vérité ne se laisse pas faci­­le­­ment attra­­per dans la Tierra Caliente. Elle est souvent prise sous les feux de disputes locales, d’in­­ten­­tions cachées et d’his­­toires rafis­­to­­lées. Des repor­­ters racontent que Mora béné­­fi­­ciait d’as­­sez peu de crédi­­bi­­lité, mais qu’il avait l’avan­­tage d’être moins corrompu que les autres. La preuve la plus convain­­cante de cela a été four­­nie dans un rapport à la conclu­­sion radi­­cale, publié en novembre 2015 par la Commis­­sion natio­­nale des droits de l’homme du Mexique (CDNH). Le rapport, établi à partir de 3 000 témoi­­gnages dont ceux de 316 auto­­de­­fen­­sas et 739 diri­­geants des États et muni­­ci­­pa­­li­­tés du pays, offre un aperçu percu­­tant du mouve­­ment des auto­­de­­fen­­sas et du rôle de Mora (les enquê­­teurs ont inter­­­rogé 94 de ses hommes).

Selon eux, il y a eu durant le soulè­­ve­­ment des auto­­de­­fen­­sas et les années qui y ont conduit 3 000 victimes directes ou indi­­rectes. La Tierra Caliente et ses envi­­rons sont dès lors deve­­nues des « terri­­toires incon­­trô­­lables, où la loi n’était qu’en partie respec­­tée, où la sécu­­rité des popu­­la­­tions n’était pas garan­­tie, où le commerce était faible­­ment déve­­loppé, où les routes n’étaient pas sécu­­ri­­sées, où les établis­­se­­ments d’en­­sei­­gne­­ment manquaient et où la violence était géné­­ra­­li­­sée ».

Confor­­mé­­ment aux propos tenus par Mora, les enquê­­teurs de la CDNH rapportent qu’au début de l’in­­sur­­rec­­tion, la majo­­rité des parti­­ci­­pants au mouve­­ment des auto­­de­­fen­­sas, victimes de crimes perpé­­trés par les Templiers, ont pris de leur propre initia­­tives de vieilles armes de petit calibre pour défendre leurs commu­­nau­­tés. Le docu­­ment explique en détail l’évo­­lu­­tion progres­­sive de ces auto­­de­­fen­­sas en grou­­pus­­cules para­­mi­­li­­taires cher­­chant à s’em­­pa­­rer de terri­­toires, soute­­nus plus tard par l’État. Le groupe H3 dirigé par El Ameri­­cano consti­­tue un parfait exemple de cette trans­­for­­ma­­tion.

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Un dessin d’en­­fant du Michoacán
Crédits : CDNH

D’après la CDNH, les habi­­tants de la ville contrô­­lée par Mora étaient davan­­tage dispo­­sés à parler avec les enquê­­teurs que ne l’étaient ceux vivant dans la zone contrô­­lée par El Ameri­­cano. Plus « réti­­cents à l’idée de coopé­­rer », ils montraient même dans certain cas « de la peur ou de la méfiance ». Après la mort de Sanchez, le produc­­teur de citron vert retrouvé carbo­­nisé à l’ar­­rière d’un pick-up, la CDNH, qui avait à cette époque des délé­­gués à La Ruana, « a constaté de visu la tension et l’in­­ti­­mi­­da­­tion opérée par le groupe H3 ». De nombreux habi­­tants inter­­­ro­­gés par les enquê­­teurs ont révélé qu’a­­près la première incar­­cé­­ra­­tion de Mora, des membres du groupe H3, dont d’an­­ciens membres des Templa­­rios, ont pris le contrôle de la zone sous l’au­­to­­rité d’El Ameri­­cano. Ivres, ils impro­­vi­­saient des check­­points, se livraient à de nombreux vols, à des extor­­sions, des razzias et brûlaient même des maisons.

En 2011, quand Mora a commencé à penser à prendre les armes, José Maria Cazares venait d’ac­­cé­­der à la tête de la direc­­tion des droits de l’homme de la CDNH au Michoacán. Leurs bureaux ont parti­­cipé cette année-là à l’éla­­bo­­ra­­tion d’un livre regrou­­pant des dessins d’en­­fants sur les violences du conflit. Cazares se souvient bien de ce livre. Il m’en a parlé lors d’un entre­­tien dans son bureau de More­­lia, la capi­­tale de l’État. C’était son dernier jour en fonc­­tions et il avait l’air fati­­gué. Assis à une grande table en bois, il explique que ces dessins étaient les reflets des échecs insti­­tu­­tion­­nels : la pauvreté, le chômage et le faible niveau d’ins­­truc­­tion auxquels le gouver­­ne­­ment avait vaine­­ment essayés de pallier pendant vingt ans. Ces facteurs ont permis au crime orga­­nisé de s’ins­­tal­­ler dura­­ble­­ment et conduit à l’émer­­gence des auto­­de­­fen­­sas.

Selon lui, tout porte à croire que les choses ne chan­­ge­­ront pas de sitôt. « Ça nous inquiète », avoue Cazares. « Malheu­­reu­­se­­ment, nous n’avons pas été capables d’ins­­tau­­rer des poli­­tiques publiques qui défendent les droits de l’homme », explique Cazares. « C’est un problème auquel nous devons faire face : le même scéna­­rio va se perpé­­tuer pendant les vingt prochaines années. »

Pendant les dix années durant lesquelles le gouver­­ne­­ment du Mexique et celui des États-Unis ont été en guerre contre le narco­­tra­­fic, un nombre impres­­sion­­nant de grands trafiquants ont été tués ou arrê­­tés par les auto­­ri­­tés. Paral­­lè­­le­­ment, d’im­­menses pertes humaines ont été enre­­gis­­tré. Par moments, le taux d’ho­­mi­­cides au Mexique dépas­­sait ceux de l’Irak et de l’Af­­gha­­nis­­tan confon­­dus. Des scien­­ti­­fiques ont démon­­tré que la baisse de l’es­­pé­­rance de vie des hommes mexi­­cains était la consé­quence de cette violence. À ces pertes humaines s’est ajou­­tée l’épi­­dé­­mie de dispa­­ri­­tions rela­­tives au crime orga­­nisé. Sans comp­­ter que les forces de sécu­­rité mexi­­caines ont été décrites comme les plus corrom­­pues de l’his­­toire de l’Amé­­rique latine.

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La Tierra Caliente
Crédits : DR

Pendant ce temps, les 1,5 millions de dollars inves­­tis par les États-Unis dans la guerre de la drogue au Mexique et les 79 millions de dollars que le gouver­­ne­­ment mexi­­cain aurait dépensé pour assu­­rer la sécu­­rité publique n’ont eu qu’un faible impact sur la quan­­tité de drogue expor­­tée vers le nord. Les cartels mexi­­cains, selon l’étude annuelle produite par la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (ou DEA), conti­­nuent de repré­­sen­­ter la prin­­ci­­pale menace crimi­­nelle aux États-Unis.

Dans la Tierra Caliente, le narco­­tra­­fic pros­­père depuis des décen­­nies. Aupa­­ra­­vant, la violence ne concer­­nait que les indi­­vi­­dus impliqués dans le trafic de drogue. C’est à partir de la défaite du PRI en 2000 et de la décla­­ra­­tion de guerre de Calderón en 2006 (et du soutien des États-Unis qui a suivi) que la sécu­­rité publique est deve­­nue la préoc­­cu­­pa­­tion majeure des habi­­tants de la région. Mais à cette époque, le trafic de drogue était encore une consi­­dé­­ra­­tion secon­­daire compa­­rée à l’ex­­ploi­­ta­­tion mafieuse des popu­­la­­tions locales par les trafiquants, les viola­­tions des droits de l’homme perpé­­trées par les forces de sécu­­rité du gouver­­ne­­ment et la corrup­­tion de la fonc­­tion publique.

Les drogues ne sont que la partie immer­­gée de l’ice­­berg. Le fond du problème est un marché noir incroya­­ble­­ment vaste et lucra­­tif, qui tire parti d’ins­­ti­­tu­­tions publiques amorphes. Après que les auto­­de­­fen­­sas sont parve­­nus à éradiquer les Templa­­rios (le coup de grâce ayant été porté après que la milice ait rejoint les rangs de l’État) une myriade de groupes crimi­­nels sont venus prendre leur place. Selon les endroits, les fuer­­zas rurales de la Tierra Caliente sont aujourd’­­hui perçues comme des forces manquant de moyens, comme une police sous-entraî­­née, ou carré­­ment comme des barons du narco­­tra­­fic en uniformes.

Nayeli Noriega Espi­­noza, une repor­­ter télé qui a couvert les crimes qui ont eu lieu à Apat­­zingán, affirme qu’au moins trois ou quatre groupes de narco­­tra­­fiquants sont en compé­­ti­­tion pour remplir le « vide crimi­­nel » laissé par la chute des Templa­­rios et l’ef­­fon­­dre­­ment des auto­­de­­fen­­sas. Elle explique qu’il y avait aupa­­ra­­vant une forme d’ordre dans la folie : les gens savaient qui était derrière la violence locale. Aujourd’­­hui, dit-elle, « nous ne savons pas qui tue ». « Il n’y a plus d’au­­to­­de­­fen­­sas », déplore la jour­­na­­liste. « Personne ne nous aidera. »

La messe

Depuis que Mora a déclen­­ché l’in­­sur­­rec­­tion contre le crime orga­­nisé, sa femme et sa fille se sont exilées aux États-Unis. Sa famille, dit-il, attend encore le visa de la veuve de Manuel et de ses petits-enfants. Pour sa part, Mora n’a pas la moindre inten­­tion de quit­­ter La Ruana. « Je n’ai pas peur qu’ils me tuent », dit-il. « Les raisons qui me poussent à ne pas me taire sont plus fortes que jamais. » Mora raconte que certains de ses amis lui disent que son combat est vain. « Je leur réponds que le seul moyen qu’ils ont de m’em­­pê­­cher de parler est de me tuer. »

Hipolito Mora rests at his families lime ranch in La Ruana, Michoacán, Mexico, Tuesday, December 15, 2015. Hipolito Mora was one of the original founder of the autodefensa movement, which saw vigilantes spread across the state of Michoacán and drive out the cartel group the 'Knights of Templar'. Since the uprising began in 2013, other criminal groups have filled the space of the previous cartel and many look at the autodefensa movement as a failure. Mora has had many challenges over the last three years, including being sent to jail twice and having his son killed in a shootout Dec. 16, 2014 during a shootout with a rival group. This ranch is a very important place for Mora. "This is where I expect to die" said Mora, motioning to the hills surrounding the ranch, which would make for a great spot for a shooter to hide. "My son and I had plans to build up the house and make this out place, it was out dream, but that was before." (Brett Gundlock/Boreal Collective)
Hipó­­lito Mora devant la maison de sa famille
Crédits : Brett Gund­­lock/The Inter­­cept

Mora affirme qu’il parta­­ge­­rait volon­­tiers ce qu’il sait des connexions entre le crime orga­­nisé et les auto­­ri­­tés mexi­­caines corrom­­pues. « Je veux en finir avec le bordel causé par ces fils de putes », mais il ne le fera qu’au­­près des auto­­ri­­tés améri­­caines. « Je ne donne­­rai des noms qu‘aux gens de la DEA ou du FBI », insiste-t-il. « Donner des noms aux jour­­na­­listes me ferait courir des risques énormes avec peu d’es­­poir que ça mène à grand-chose », explique Mora. « Faire des géné­­ra­­li­­tés, c’est une chose, donner des noms, c’en est une autre. » Les personnes auxquelles Mora fait allu­­sion sont extrê­­me­­ment puis­­santes et disposent d’armes lourdes et de sommes impor­­tantes.

« Ils ont acheté de nombreuses personnes au Mexique », raconte-t-il, avant d’ajou­­ter : « J’ai déjà perdu mon fils, je ne vais pas mettre en danger les autres membres de ma famille. » Lorsque je lui demande si son combat valait la mort de Manuel et sa sépa­­ra­­tion d’avec sa femme et ses enfants, Mora a du mal à répondre. « Ma réponse est diffé­­rente aujourd’­­hui de celle que je vous aurais donnée quand on a commencé à se battre et qu’il s’agis­­sait d’une lutte entre nous et les Templa­­rios », avoue-t-il.

À l’époque, il pensait que le combat pouvait être gagné. « Aujourd’­­hui, c’est plus compliqué », dit-il. « Nous nous battons contre un gouver­­ne­­ment corrompu, et ça, c’est très diffi­­cile. » « Il faudrait que les agences améri­­caines comprennent que ce qu’il se passe est le résul­­tat de la corrup­­tion au sein même du gouver­­ne­­ment », dit-il. « Je ne veux pas faire de géné­­ra­­li­­tés, il y a des gens honnêtes au gouver­­ne­­ment – mais ils sont en mino­­rité. »

~

Tard dans l’après midi, lors de notre dernier jour ensemble, Mora propose de me faire visi­­ter ses plan­­ta­­tions de citron­­niers. Nous grim­­pons dans son 4×4 aux allures de char. Les appuie-têtes du siège conduc­­teur et des autres passa­­gers à l’avant sont en acier renforcé. Escor­­tés par un camion conduit par ses employés, nous partons en direc­­tion de sa propriété agri­­cole.

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Entouré par ses hommes
Crédits : DR

Des branches balayent le véhi­­cule aux vitres pare-balles tandis qu’il sillonne les collines vallon­­nées. Une chan­­son popu­­laire passe à la radio. Mora se plaint de la néces­­sité d’avoir toujours avec lui un contin­gent armé. « Je n’ai aucune inti­­mité », dit-il. Ça lui rappelle à quel point sa vie a changé. Sa propriété elle aussi a changé. Ces derniers temps, s’y rendre lui fait peur, confesse-t-il.

N’im­­porte quel homme de main cher­­chant à se faire un peu d’argent pour­­rait tirer parti des vastes espaces de la propriété pour l’abattre. Mora a le senti­­ment qu’il va mourir ici, sur les terres qu’il a cher­­chées à défendre. Mora s’ar­­rête devant la maison fami­­liale. Il s’agit d’une bâtisse à un seul étage, dont les murs en brique sont recou­­verts de pein­­ture écaillée. Il se gare et marche en direc­­tion d’un enclos dans lequel un poulain à la robe brune appelé Soldado gratte le sol de ses sabots, impa­­tient d’être nourri. Le vieil agri­­cul­­teur raconte qu’a­­vant le soulè­­ve­­ment, il proje­­tait de réno­­ver la maison pour y vivre avec son fils et ses petits-enfants.

Aujourd’­­hui, c’est hors de ques­­tion : non seule­­ment Manuel est mort, mais en plus de cela la zone est terri­­ble­­ment expo­­sée. Il pointe du doigt une colline à l’ho­­ri­­zon – le parfait endroit, selon lui, pour tirer sur la propriété. Mora m’ex­­plique que la maison est l’en­­droit dans lequel il se sent le moins en sécu­­rité. Il l’évite autant qu’il peut. À la tombée de la nuit, ses employés et lui préparent des tacos au fromage de chèvre pour le dîner. Le fermier raconte des histoires et des plai­­san­­te­­ries. La radio du pick-up diffuse un hymne composé en l’hon­­neur des auto­­de­­fen­­sas. Les hommes se regroupent autour du véhi­­cule pour l’écou­­ter, leurs silhouettes illu­­mi­­nées par les phares.

Le lende­­main matin, c’est le premier anni­­ver­­saire de la fusillade durant laquelle Manuel a perdu la vie. Une messe catho­­lique est prévue à 17 heures à l’en­­droit du massacre. Il est bien­­tôt l’heure et près d’une douzaine des combat­­tants de Mora sont réunis devant la maison, assis sur des chaises de jardin dépa­­reillées. L’un d’entre eux se met à ronfler bruyam­­ment, sa casquette sur les yeux et le fusil posé contre la cuisse. Un autre enfile une cagoule avant de poser un casque noir sur sa tête. Il prend ensuite une série de selfies avec son portable. Pris en flagrant délit, il lève aussi­­tôt le pouce.

Bien que l’at­­mo­­sphère soit à la gaieté, l’in­­cer­­ti­­tude qui plane est presque palpable. Il y a un an, El Ameri­­cano a perdu des hommes lui aussi et tous ignorent comment le groupe H3 réagira aux funé­­railles. Tout en riant et en se taqui­­nant, les hommes véri­­fient leurs char­­geurs. Mora repa­­raît. Il a troqué ses habi­­tuelles sandales en cuir contre des chaus­­sures plus habillées. Aucune trace de son fameux gilet pare-balles. Ses hommes s’ins­­tallent dans deux pick-ups des fuer­­zas rurales et un 4×4 blindé. Mora mène le convoi sans garde du corps. Dans son véhi­­cule se trouvent ses petites filles et la veuve de Manuel. Les petites portent toutes des robes bleu marine aux bordures blanches. ulyces-autodefensas-03

Mora se gare à l’en­­droit de la fusillade. Sur un côté de la route ont été dépo­­sés quelques bouquets, des croix et des affi­­chettes avec les noms et dates de nais­­sance de ceux qui y ont trouvé la mort. De l’autre côté se trouve un autel en béton blanc avec une statue de la Vierge Marie, des fleurs roses drapant ses épaules. Mora et ses hommes disposent des chaises en plas­­tique blanc devant l’au­­tel. Les gens commencent à arri­­ver, occu­­pant une par une les chaises blanches. Le soleil tape fort et les femmes se font un peu d’ombre avec leurs ombrelles. Mora s’as­­sied au milieu de l’as­­sem­­blée.

Sa belle-fille, quant à elle, a pris place au premier rang. Le prêtre débute la prière. Les voitures conti­­nuent de rouler sur la route à deux voies. Les hommes de Mora sont postés des deux côtés de la route, l’arme au poing. Inquiets, ils regardent passer et repas­­ser deux Jeep flashy qui appar­­tiennent au groupe H3. D’après les hommes de Mora, les conduc­­teurs cherchent à pertur­­ber la céré­­mo­­nie. Heureu­­se­­ment, les véhi­­cules ne s’ar­­rêtent pas. La messe prend fin tandis que le soleil se couche derrière l’ho­­ri­­zon. Le ciel qui surplombe la Tierra Caliente vire à l’orange ardent. Mora se lève de sa chaise et pose sa casquette sur son visage. Quelques personnes font la queue pour lui serrer la main et le prendre dans leurs bras. Mora les étreint une par une, avant de retour­­ner avec ses hommes.


Traduit de l’an­­glais par Lucile Marti­­nez d’après l’ar­­ticle « The Hot Land », paru dans The Inter­­cept.

Couver­­ture : Un homme des auto­­de­­fen­­sas.


POURQUOI LES CARTELS ONT-ILS DÉCLARÉ LA GUERRE AUX FABRICANTS DE TORTILLAS ?

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Dans l’État le plus violent du Mexique, les cartels cherchent à prendre le contrôle des tortillerías et sont prêts à tuer pour y parve­­nir.

I. Los Mangos

Samuel a dévalé la piste de terre escar­­pée bordée de maisons roses et bleues à une allure déses­­pé­­rée, pour tenter de se sauver. Le jeune homme de 20 ans courait aussi vite qu’il pouvait, zigza­­guant d’un côté à l’autre de la rue. Il a supplié en vain qu’on lui ouvre une porte pour qu’il puisse se réfu­­gier à l’in­­té­­rieur. Personne n’a ouvert. En ce milieu de mati­­née, le quar­­tier défa­­vo­­risé et violent de La Laja à Acapulco, la célèbre station balnéaire mexi­­caine, semblait tout à coup désert. Quelques instants plus tôt, trois hommes armés avaient fait irrup­­tion dans la boutique de tortillas où travaillait Samuel, Los Mangos, et avaient ouvert le feu. Rodolfo, le seul autre garçon avec qui Samuel travaillait, a lui aussi réussi à échap­­per aux premières salves de coups de feu. Mais en tentant de s’en­­fuir et d’at­­teindre le toit, Rodolfo été touché dans le dos. Il est tombé du premier étage sur le sol cras­­seux de la rue et est mort sur le coup. Son corps inanimé gisait devant l’en­­trée de la boutique.

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La piste descen­­due par Samuel
Crédits : Daniel Ojeda/VICE News

Alors qu’il courait sur la piste, Samuel savait qu’il était la prochaine cible. L’un des tireurs, qui avait l’air d’avoir le même âge que lui, a tenté de lui tirer dessus avec son pisto­­let 9 mm, mais il a loupé son coup. C’est ce qui a permis à Samuel d’at­­ter­­rir sur le goudron et de tenter sa chance : s’il attei­­gnait le coin de la rue et qu’il s’en­­gouf­­frait dans l’al­­lée, il dispa­­raî­­trait à la vue des tireurs. Il n’était qu’à une dizaine de mètres du virage quand une balle a trans­­percé son crâne et qu’il est tombé bruta­­le­­ment sur le sol. Les tireurs, pensant qu’ils avaient accom­­pli leur mission, sont repar­­tis. Mais Samuel était encore en vie. Lorsque la police est arri­­vée sur les lieux une heure et demie plus tard, il était étendu sur le dos, crachant du sang et suppliant qu’on ne le laisse pas mourir. « Tiens bon, chavo ! Les secours sont en chemin », lui a dit l’un des agents. « Ne t’en­­dors pas. » Samuel Sotelo Jurado est mort à l’hô­­pi­­tal quelques heures plus tard. C’était le 7 janvier 2016.

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