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par Sarah Birke | 23 février 2015

Durant le mois de décembre, les États-Unis et certains de leurs alliés, ainsi que le régime de Bachar el-Assad à Damas, ont inten­si­fié la campagne de bombar­de­ment contre la place forte de l’État isla­mique dans la ville de Racca, dans le nord de la Syrie (même si 97 % des frappes aériennes en Syrie ont été effec­tuées par les États-Unis). Aux côtés des Améri­cains dans les bombar­de­ments, on pouvait comp­ter les Émirats arabes unis et l’Ara­bie Saou­dite. Les pays occi­den­taux tels que la Grande-Bretagne, la France et l’Aus­tra­lie, membres de la coali­tion améri­caine contre l’EI, ne prennent part qu’aux opéra­tions se dérou­lant sur le sol irakien. D’autres pays y parti­cipent de façon moins active, en mettant à dispo­si­tion du person­nel et du maté­riel. L’or­ga­ni­sa­tion djiha­diste est long­temps restée impé­né­trable quant aux dépla­ce­ments de son leader, Abou Bakr al-Bagh­dadi, et de ses respon­sables.

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Carto­gra­phie de la guerre civile syrienne
En gris : contrôlé par l’État isla­mique ; en rouge : contrôlé par le gouver­ne­ment syrien
En jaune : contrôlé par les Kurdes ; en vert : contrôlé par l’ASL et d’autres factions rebelles
En blanc : contrôlé par Jabhat al-Nosra

Des habi­tants de la région disent qu’ils se déplacent entre la Syrie et l’Irak. Mais Racca est géné­ra­le­ment consi­dé­rée comme la « capi­tale » du cali­fat auto-proclamé de Daesh, la ville à laquelle l’or­ga­ni­sa­tion est le plus souvent asso­ciée. À en juger par les images diffu­sées par le groupe, Racca serait à la fois centre d’un État isla­mique utopique et foyer d’ex­tré­mistes dont les habi­tants brigue­raient une version radi­cale de l’is­lam, joui­raient d’exé­cu­tions publiques, et suppor­te­raient avec ferveur leurs impi­toyables chefs de guerre vêtus de noir. La déca­pi­ta­tion du jour­na­liste améri­cain James Foley, ainsi que de nombreux autres otages, a été filmée sur une colline à la péri­phé­rie de la ville. Dans ses décla­ra­tions, l’EI prétend que ces exécu­tions de victimes améri­caines et anglaises sont leurs réponses aux bombar­de­ments améri­cains en Syrie. Comme pour beau­coup d’autres actions de l’or­ga­ni­sa­tion, il s’agit de renvoyer à l’Oc­ci­dent une image de puis­sance et d’hor­reur. Et pour­tant, cette ville provin­ciale, qui selon les diffé­rentes esti­ma­tions compte entre 250 000 et 500 000 habi­tants, ne laisse pas forcé­ment devi­ner de telles tendances isla­mistes ou djiha­distes. Par ailleurs, Racca n’a pas été ratta­chée au conflit syrien avant 2013.

Une posi­tion stra­té­gique

Vivant à Damas avant la guerre, j’ai pu visi­ter Racca à plusieurs occa­sions, et j’ai été frap­pée par sa bana­lité. Un coin pous­sié­reux, à l’écart des grandes villes du pays. Elle comp­tait peu d’équi­pe­ments publics, et la plupart des Syriens que je connais ayant eu l’op­por­tu­nité de la visi­ter s’en sont plaints. Il est vrai que la popu­la­tion locale, un mélange de tribus et de Bédouins séden­ta­ri­sés, était presque entiè­re­ment d’obé­dience sunnite, mais à la diffé­rence de villes situées plus à l’ouest comme Hama et Alep, il n’y avait pas ici de tradi­tion d’ac­ti­visme isla­mique. Un habi­tant d’al-Tabqah, une ville voisine de Racca dont la base aérienne a été conquise par l’État isla­mique en août, affirme ainsi : « L’iro­nie, c’est que nous étions répu­tés pour ne pas prier ! » L’im­por­tance rela­tive de Racca aux yeux du régime syrien les aura menés à céder le contrôle de la ville. Pour­tant, sa taille consé­quente, sa proxi­mité avec la fron­tière irakienne et sa distance rela­tive des lignes de front prin­ci­pales ont joué un rôle majeur dans la volonté de l’EI d’en faire le centre d’un grand État centra­lisé. Suite à d’in­tenses bombar­de­ments sur ses bases et ses équi­pe­ments, ses forces ont reculé de Kobané sur la fron­tière turco-syrienne, mais elles ont gagné ou conso­lidé leur main­mise sur d’autres terri­toires, dont les villes de Hit et Ramadi en Irak, et gardent ferme­ment le contrôle de Racca.

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Le centre-ville de Racca en 2010
Crédits

Depuis que Daesh a pris posses­sion de Mossoul, la seconde plus grande ville irakienne, le 10 juin 2014, certains analystes avancent qu’elle est deve­nue la nouvelle capi­tale du groupe. Il est vrai que l’EI est histo­rique­ment une orga­ni­sa­tion irakienne, excrois­sance d’Al-Qaïda en Irak. La plupart de ses diri­geants, y compris Abou Bakr al-Bagh­dadi, sont irakiens. Mais à Mossoul, dont la popu­la­tion est esti­mée à plus d’un million de personnes, le pouvoir est toujours dans une certaine mesure partagé avec d’autres groupes sunnites, qui comptent en leur sein d’an­ciens baasistes du régime de Saddam Hussein, ainsi que d’autres tribus. L’EI doit faire face à davan­tage de menaces armées en Irak qu’en Syrie, avec les milices chiites, les Pesh­merga kurdes, l’ar­mée irakienne dispa­rate, ainsi que quelques tribus sunnites et la coali­tion menée par les États-Unis. A contra­rio, avant même que l’État isla­mique ne prenne le contrôle de l’est de la Syrie, à commen­cer par les petites villes et villages, puis Racca en juin 2013, pour s’étendre au reste du terri­toire en 2014, le régime syrien avait large­ment aban­donné la région, afin de se concen­trer sur celles plus densé­ment peuplées de l’ouest du pays.

Une fois le groupe au pouvoir dans la région, le régime l’a quasi­ment laissé de côté, sa crois­sance permet­tant à Damas de présen­ter unila­té­ra­le­ment l’op­po­si­tion comme des « terro­ristes ». Les rebelles syriens, à l’ori­gine de la prise de Racca des mains du régime en avril 2013, sont un amal­game de petits groupes bien plus faibles que l’EI. Même si des pays sympa­thi­sants tels que les États-Unis, la Turquie, le Qatar ou l’Ara­bie Saou­dite ont appris à mieux coor­don­ner leur finan­ce­ment des rebelles syriens, ces groupes demeurent frag­men­tés. Les orga­ni­sa­tions isla­mistes, même celles alimen­tées par des fonds privés, sont plus puis­sants que les combat­tants laïques appuyés par l’Amé­rique. Mais même ces derniers sont insi­gni­fiants compa­rés à l’État isla­mique. Racca est égale­ment facile à rallier, en parti­cu­lier pour les recrues étran­gères de l’EI, pour la plupart entrées en Syrie par la fron­tière sud de la Turquie (le pays a depuis resserré les contrôles). Bien que les frappes aériennes des Améri­cains et de leurs alliés arabes, ainsi que les récents raids du régime d’As­sad, aient rendu la vie plus diffi­cile à l’EI, la ville est deve­nue l’axe central crucial d’un terri­toire plus grand que bien des pays, et compte entre six et huit millions d’ha­bi­tants, de l’Irak à la Syrie. « On a toujours l’im­pres­sion que Racca est leur capi­tale », affirme Sarmad Jilani, un exilé syrien vivant désor­mais en Turquie. Il est le coor­di­na­teur de Raqqa Is Being Slaugh­te­red Silently (On massacre Racca en silence), un groupe d’ac­ti­vistes ayant des corres­pon­dants au sein de la ville.

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Abou Bakr al-Bagh­dadi
Prêche de l’été 2014

L’État isla­mique occupe plusieurs bâti­ments de Racca, tels que le palais du gouver­neur, la mairie et l’Église catho­lique armé­nienne des martyrs. Ils ont le contrôle des zones proches de la ville, comme la Divi­sion 17, une ancienne base aérienne, ainsi que des complexes pétro­liers. Nombre de ces lieux ont été la cible d’at­taques aériennes améri­caines. Et beau­coup d’otages qui ont par la suite été exécu­tés ou libé­rés contre des rançons étaient déte­nus dans ces sites à l’ex­té­rieur de la ville. Les leaders de Daesh comptent en la personne d’Abou Ali al-Anbari un ancien mili­taire baasiste irakien, qui fut un temps géné­ral sous Saddam Hussein. On dit qu’il est aujourd’­hui l’adjoint d’al-Bagh­dadi. Les leaders ont construit l’or­ga­ni­sa­tion du groupe sur la hiérar­chie et la disci­pline. Selon Abou Hamza, un rené­gat syrien ayant œuvré dans leurs services de rensei­gne­ments, que j’ai rencon­tré à l’au­tomne dernier dans le sud de la Turquie, le groupe est dirigé par une ving­taine d’hommes, qui ont séparé le bras armé de l’EI de sa branche sociale. Des diri­geants spéci­fiques sont respon­sables des forces armées et de sécu­rité de l’EI. Il existe aussi des admi­nis­tra­tions civiles diri­gées par des imams, bien qu’elles ne semblent pas être géogra­phique­ment centra­li­sées. Abou Hamza m’a expliqué que chaque province syrienne contrô­lée par Daesh dispo­sait d’un émir et d’adjoints civils et mili­taires. Ils super­visent l’or­ga­ni­sa­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion locale. Le groupe a instauré de nouveaux tribu­naux, des forces de police locales, ainsi qu’une admi­nis­tra­tion écono­mique exten­sive, tout en récu­pé­rant les systèmes exis­tants d’édu­ca­tion, de santé, de télé­com­mu­ni­ca­tions, ainsi que les réseaux élec­triques (certains services publics restent gérés par le gouver­ne­ment syrien). Selon l’in­ter­pré­ta­tion stricte que l’État isla­mique fait de la charia, les femmes doivent porter un niqab, les hommes ne doivent pas porter de t-shirts à motifs, fumer est inter­dit, les maga­sins doivent fermer pour les cinq prières jour­na­lières (comme c’est le cas en Arabie Saou­dite), et seules des femmes ont le droit de travailler dans des maga­sins de vête­ments fémi­nins.

Depuis août 2014, les femmes doivent avoir un mahram, un accom­pa­gna­teur mascu­lin, pour sortir. Le respect de ces règles est enca­dré par une brigade entiè­re­ment fémi­nine bapti­sée al-Khansa, et par les forces de l’hisbeh mascu­line. Deux femmes en ville m’ont confié que les membres saou­diens de l’EI – venant donc d’un pays doté d’une police reli­gieuse et d’une vision de l’is­lam très proche de celle de l’EI – étaient souvent les plus à cheval sur la ques­tion de ces trans­gres­sions morales. Racca est égale­ment un modèle de mise en place des taxa­tions pour l’EI : des commerçants de Racca rencon­trés dans le sud de la Turquie m’ont expliqué que le groupe souti­rait 2,5 % de leurs reve­nus, consi­dé­rés comme le zakât (l’au­mône pour les plus dému­nis dans l’is­lam), ainsi qu’une somme forfai­taire mensuelle de 1 500 livres syriennes (SYP), soit envi­ron 7 euros. Il n’y est jamais fait réfé­rence comme à un impôt. L’EI collecte envi­ron 400 SYP par mois pour les lignes télé­pho­niques, bien que les coûts soient encore suppor­tés par le régime d’As­sad. Des habi­tants ont égale­ment signalé que certains mili­taires et membres de l’ad­mi­nis­tra­tion touchent un salaire mensuel d’au moins 400 dollars. Au nom du droit à la consom­ma­tion, l’EI régule le prix et la qualité des biens.

La prise de Racca

Tout cela aurait été inima­gi­nable ne serait-ce qu’il y a deux ans. Bien que certains aient protesté au début de la révo­lu­tion en Syrie en mars 2011, les habi­tants de Racca sont restés plutôt loyaux au régime d’As­sad, en partie à cause de l’ap­pui fourni par Damas aux tribus locales, et en partie parce qu’une large portion des réfu­giés syriens qui se sont instal­lés dans la ville durant les premières années du conflit ne comp­tait pas se rebel­ler. Toute­fois, en mars 2013, de nombreuses milices isla­mistes, dont les dévots Ahrar al-Sham et Jabhat al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaïda), ont arra­ché Racca au régime d’As­sad. La prise de pouvoir est venue de forces exté­rieures, et de nombreux habi­tants en étaient mécon­tents.

La pres­sion des groupes armés et le manque de finan­ce­ment régu­lier du conseil ont empê­ché la forma­tion d’un gouver­ne­ment local à part entière.

Quand j’ai visité la ville deux mois plus tard, en mai 2013, on avait hissé les drapeaux noirs de Jabhat al-Nosra dans la rue, près du bureau du gouver­neur, que le groupe occu­pait désor­mais. Mais la ville n’était pas aux mains d’une faction en parti­cu­lier. Les mili­ciens et groupes rebelles préfé­raient gagner l’ap­pro­ba­tion des habi­tants, plutôt que de leur impo­ser leurs lois. Ils se sont dispu­tés le terrain avec des acti­vistes modé­rés, qui orga­ni­saient des ateliers sur des sujets tels que le droit des femmes ou la tolé­rance reli­gieuse, et appuyaient l’élec­tion de corps locaux, comme un conseil muni­ci­pal. On y trou­vait encore des marques d’ou­ver­ture et de tolé­rance, ce pour quoi la Syrie était répu­tée. J’ai pu rencon­trer par exemple une infir­mière alaouite tout à fait ouverte quant à son culte, bien que la mino­rité alaouite à Racca soit étroi­te­ment asso­ciée au régime d’As­sad (aujourd’­hui, elle y serait déca­pi­tée sur le champ du fait de son appar­te­nance reli­gieuse). Certains habi­tants qui avaient à cœur de main­te­nir le fonc­tion­ne­ment des services publics ont instauré ce conseil muni­ci­pal, plaçant un avocat à sa tête. Ils ont réussi un temps à main­te­nir les salaires des agents de voirie, ou bien la gestion d’un service d’am­bu­lances. Beau­coup de jeunes gens se sont révé­lés grâce à cette éman­ci­pa­tion du régime d’As­sad, nouvel­le­ment acquise. Les graf­fi­tis et les œuvres d’art étaient visibles partout. Mais la pres­sion des groupes armés et le manque de finan­ce­ment régu­lier du conseil (qui venait par inter­mit­tence de nations étran­gères, comme la France ou le Qatar), ont empê­ché la forma­tion d’un gouver­ne­ment local à part entière. C’est ce qui a permis à l’EI de prendre de force une grande ville, et d’en faire le cœur de leur soi-disant État isla­mique. Y voyant une oppor­tu­nité, les leaders d’Al-Qaïda en Irak ont envoyé un groupe de djiha­distes en Syrie au début de la guerre civile. Ils y ont créé le groupe Jabhat al-Nosra.

En avril 2013, Abou Bakr al-Bagh­dadi, alors leader de l’EI en Irak, affi­lié à Al-Qaïda, a décidé de reven­diquer la connexion, et déclaré que les deux groupes seraient fusion­nés pour former l’EIIL (État isla­mique en Irak et au Levant). Mais Abou Moham­mad al-Joulani, le chef de Jabhat al-Nosra, a refusé la fusion des groupes. Contrai­re­ment à Jabhat al-Nosra, l’EI a immé­dia­te­ment fait savoir que son but premier n’était pas de lutter contre Assad, mais bien de conqué­rir des terri­toires et d’y impo­ser aussi­tôt la charia. Il était prêt à user de tactiques bien plus brutales qu’Al-Qaïda pour y parve­nir, en parti­cu­lier en assas­si­nant des civils. La direc­tion d’Al-Qaïda a long­temps critiqué sa branche irakienne, l’ac­cu­sant d’être trop brutale. Après le conflit entre Bagh­dadi et al-Joulani, Daesh a rompu d’avec Al-Qaïda, faisant de Jabhat al-Nosra la branche syrienne de l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste.

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Sympa­thi­sants de Daesh
Crédits : Arte

En août 2013, les forces de l’EI ont lancé une violente attaque contre les groupes rebelles à Racca, prenant rapi­de­ment le contrôle de la ville, alors que les autres milices se reti­raient. Ainsi, l’EI est parvenu à déte­nir une capi­tale régio­nale, et plus seule­ment des villages et petites villes : Racca est de facto deve­nue le QG de l’or­ga­ni­sa­tion. Les détails quant aux respon­sa­bi­li­tés respec­tives restent flous. Mais le groupe a installé des bases à Racca, tenues par des Syriens et des Irakiens, ainsi que par de nombreux combat­tants étran­gers. Beau­coup d’autres s’y sont instal­lés alors que la ville gagnait en noto­riété. Ils conti­nuent toujours d’af­fluer depuis que l’EIIL, rebap­tisé État isla­mique, en a fait son cali­fat, suite à la prise de Mossoul en juin 2014. Reste la ques­tion qui préoc­cupe les agents améri­cains : Pourquoi l’EI attire-t-il tant de combat­tants ? Il s’agit de la plus rapide mobi­li­sa­tion guer­rière de combat­tants étran­gers, loin devant la guerre contre les sovié­tiques en Afgha­nis­tan ou celle contre Saddam Hussein en Irak, selon les experts du djihad. La réponse repose en partie sur l’uti­li­sa­tion sans précé­dent que fait Daesh des réseaux sociaux pour atti­rer des candi­dats, ainsi que sur la faci­lité rela­tive à entrer et à vivre en Syrie. À quoi il faut ajou­ter que les gouver­ne­ments des pays du Moyen-Orient et d’Oc­ci­dent manquent d’idéo­lo­gies convain­cantes, et sont souvent perçus comme corrom­pus par leurs citoyens, musul­mans ou pas. On ne sait préci­sé­ment de quels soutiens l’EI béné­fi­cie à Racca, mais il est certain qu’ils sont moins nombreux qu’en Irak, où des groupes sunnites désa­bu­sés se sont alliés à l’EI après avoir été margi­na­li­sés par le gouver­ne­ment chiite de Bagh­dad qui a suivi la desti­tu­tion de Hussein.

Pendant les premiers temps de l’EI au pouvoir, des habi­tants m’ont révélé avoir été horri­fiés par les excès de l’État isla­mique, mais satis­faits que ces derniers aient mis fin à la corrup­tion et au chaos liés aux pratiques des groupes rebelles tels que Ahrar al-Sham, ou d’autres groupes moins dévots. Un homme d’af­faires de Racca qui vit désor­mais en Turquie m’a avoué qu’en dépit de sa haine pour l’or­ga­ni­sa­tion, il était plus facile de faire circu­ler des marchan­dises sur le terri­toire de l’EI, car le bakchich aux points de contrôle ne s’y pratiquait pas, comme c’était le cas avec d’autres groupes rebelles.

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Une école de méde­cine de l’EI
Janvier 2015

Certains habi­tants enclins à travailler avec n’im­porte quel pouvoir ont témoi­gné leur soutien à Daesh. Les leaders du groupe ont égale­ment fait preuve de jugeote en conser­vant des services muni­ci­paux (dont les opéra­teurs télé­pho­niques gérés par le gouver­ne­ment) à Racca, gardant des employés formés à leurs postes, mais en leur faisant bien comprendre qu’ils travaillent désor­mais pour l’État isla­mique. On auto­rise encore les ensei­gnants à faire cours, mais le programme éduca­tif a été modi­fié, des matières comme la chimie et le français ont été suppri­mées, et l’en­sei­gne­ment cora­nique imposé. Une interne des hôpi­taux âgée d’une ving­taine d’an­nées, en exil depuis le mois de septembre, m’a raconté comment les chefs de service de son hôpi­tal à Racca ont été rempla­cés par des hommes de l’EI, arbo­rant des titres tels que « émir en méde­cine géné­ra­liste ». Les femmes méde­cins ne sont désor­mais auto­ri­sées à pratiquer que sur des patientes du même sexe, et seule­ment recou­vertes d’un voile inté­gral. « Mais comment voulez-vous que j’opère quand je dois porter des gants noirs et que je peux à peine y voir ? » m’a-t-elle rétorqué.

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Il est vite apparu que la capa­cité de l’EI à conser­ver le pouvoir dépend indu­bi­ta­ble­ment de la répres­sion pure et simple. Bien que les déca­pi­ta­tions de deux jour­na­listes et d’un huma­ni­taire améri­cains, ainsi que de deux agents huma­ni­taires anglais ont fait les gros titres, davan­tage de Syriens et d’Ira­kiens ont été victimes du groupe. Nombre d’entre eux ont été tortu­rés. Un groupe syrien de moni­to­ring des droits de l’homme installé au Royaume-Uni estime que l’État isla­mique est respon­sable de la mort de 1 880 personnes depuis la décla­ra­tion de son cali­fat en juin. Ce nombre inclut 1 177 civils, et au moins 120 de ses propres combat­tants, qui auraient pu vouloir quit­ter le groupe. Le rené­gat Abou Hamza m’a confié que la volonté de l’État est prin­ci­pa­le­ment dictée par les forces de sécu­rité, comme c’était le cas sous le régime baasiste en Irak, et conti­nue de l’être sous Assad en Syrie. Les forces de sécu­rité de l’EI, dit-il, sont compo­sées de plusieurs natio­na­li­tés mais comptent suffi­sam­ment de Syriens pour connaître le passé de leurs conci­toyens. « Ils étudient toutes les menaces pour l’État isla­mique, de Bachar el-Assad à l’Amé­rique, mais leur ennemi numéro un, ce sont les rebelles », dit-il en se réfé­rant aux nombreux groupes en acti­vité en Syrie, d’Ah­rar al-Sham aux unités soute­nues par les États-Unis.

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Daesh règne par la terreur
Cruci­fiés une semaine pour faux témoi­gnage

Les habi­tants se disent terro­ri­sés par les odieux châti­ments infli­gés par le groupe. Sur la place centrale de Racca, des têtes ont été plan­tées sur des piques, surmon­tés d’écri­teaux indiquant quels trans­gres­sions ont été commises pour méri­ter ce sort. La place s’ap­pe­lait Sahat al-Naem, le para­dis. On y fait désor­mais réfé­rence comme à Sahat al-Jahim, l’en­fer. Le méde­cin que j’ai rencon­tré m’a dit avoir emprunté un chemin trois fois plus long pour se rendre au travail, afin de pouvoir l’évi­ter. Aucun des habi­tants avec qui j’ai pu m’en­tre­te­nir n’était sûr que les tribu­naux de la charia de l’EI prêtent une quel­conque atten­tion aux preuves four­nies, mais beau­coup ont remarqué que des châti­ments horribles sont parfois infli­gés sur le champ, pour propa­ger la terreur. Un ancien profes­seur de Manbij, une ville contrô­lée par l’EI au nord-est d’Alep, m’a raconté comme s’il n’y croyait pas lui-même qu’il avait été témoin de la mise à mort d’un homme qui fumait une ciga­rette, traver­sant sans le savoir une zone de l’EI. Après son arres­ta­tion, il a tenté d’ex­pliquer que fumer n’était pas inter­dit par l’is­lam. Les mili­ciens sont alors montés dans sa voiture et lui ont roulé sur la tête. Bien que l’EI soit inca­pable de surveiller élec­tro­nique­ment les télé­phones et les ordi­na­teurs du régime syrien, le groupe parvient à réunir des infor­ma­tions sur pratique­ment tout le monde. Il orga­nise des contrôles inopi­nés des télé­phones, fait déca­pi­ter quiconque les utilise pour filmer (d’où la rareté des images prises en ville), et fait surveiller les rassem­ble­ments sur les places publiques. De nombreux Syriens m’ont dit avoir effacé photos et musique de leurs télé­phones de peur d’être pris.

« Quand j’ai quitté Racca, elle n’avait plus rien d’une ville syrienne. » — Le méde­cin

Il y a plusieurs mois de cela, des habi­tants de Racca ont commencé à racon­ter comment les djiha­distes venus de l’étran­ger faisaient venir leurs familles, ou épou­saient des femmes, syriennes ou étran­gères, qui, comme les hommes, ont été atti­rées par l’EI en plus grand nombre que n’im­porte quel autre mouve­ment djiha­diste précé­dant. Beau­coup de volon­taires ont été impres­sion­nés par l’éta­blis­se­ment d’un véri­table « cali­fat », et des béné­fices qu’il y aurait à y vivre. L’État isla­mique offre des loge­ments à ses combat­tants, et selon certains rapports, les veuves reçoivent des aides calcu­lées en fonc­tion de leur nombre d’en­fants à charge. L’EI comprend l’im­por­tance des enfants pour son futur. Des parents m’ont affirmé que Daesh ne forçait pas les enfants à aller à l’école, mais qu’il recru­tait les jeunes avant leur majo­rité, orga­ni­sait un ensei­gne­ment et des acti­vi­tés cora­niques pour les plus jeunes, et faisait en sorte que les jeunes enfants assistent aux déca­pi­ta­tions et autres mani­fes­ta­tions de violence pour les y habi­tuer. Des images tour­nées par une femme ayant caché son télé­phone sous son niqab montrent des Françaises dans un cyber­café, disant à leurs familles qu’elles ne rentre­ront pas à la maison. Dans une ville où, il fut un temps, tout le monde se connais­sait, un grand nombre d’ha­bi­tants ne parle plus la même langue, m’as­sure le méde­cin. « Quand j’ai quitté Racca, elle n’avait plus rien d’une ville syrienne. » Il reste à déter­mi­ner où les vidéos de l’EI et le maga­zine en langue anglaise Dabiq sont conçus, mais des habi­tants de Racca assurent de la présence d’équi­pe­ments high-tech en ville. Des échoppes vendent des kits de connexion à Inter­net par satel­lite, car il s’agit du seul moyen de dispo­ser d’une connexion. Abou Hamza m’a indiqué qu’un réali­sa­teur islan­dais avait rejoint le groupe (le gouver­ne­ment islan­dais nie pour sa part la présence de ses ressor­tis­sants au sein de Daesh), et qu’il était l’au­teur des vidéos profes­sion­nelles réali­sées pour atti­rer de nouvelles recrues et effrayer l’Oc­ci­dent. Dans une de ces vidéos, des extraits d’ar­ticles bilingues de Dabiq suggèrent que le maga­zine est écrit et dirigé par des anglo­phones. Par exemple, certains passages évoquent des discours de poli­ti­ciens améri­cains comme John McCain, et dans le dernier numéro de Dabiq, on trouve une discus­sion d’éco­no­mie mondiale, trai­tant de la volonté de l’EI de créer sa propre monnaie.

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Les stig­mates d’un bombar­de­ment
Crédits

Malgré toute cette exper­tise venue de l’étran­ger (Abou Hamza m’a confirmé qu’on trouve entre autres dans le groupe des experts en drones chinois et des pirates infor­ma­tiques égyp­tiens), beau­coup d’ha­bi­tants de Racca estiment que l’État isla­mique échoue à asseoir son pouvoir, parti­cu­liè­re­ment depuis le début des frappes aériennes améri­caines à la rentrée 2014. Une habi­tante, mère de deux enfants, m’a raconté l’au­tomne dernier dans le sud de la Turquie que « les réseaux élec­triques ne fonc­tionnent presque jamais, tout le monde utilise donc des géné­ra­teurs. L’eau potable devient rare quand les pompes ne sont pas alimen­tées ; l’aide médi­cale se raré­fie ; la plupart des écoles a fermé et les rues sont couvertes de détri­tus. » Les frappes aériennes menées par l’Amé­rique semblent avoir eu plus d’im­pact sur la capa­cité de l’EI à gouver­ner que sur ses forces mili­taires (bien qu’il leur soit désor­mais impos­sible de faire circu­ler des convois dans le désert sans craindre une frappe). Elles ont touché au moins seize raffi­ne­ries, compro­met­tant une des ressources prin­ci­pales de l’État isla­mique (mais seule­ment en Syrie, le gouver­ne­ment irakien refu­sant de porter atteinte à sa propre infra­struc­ture). Les rési­dents de Racca m’ont appris que les jours ayant suivi la première frappe améri­caine, les combat­tants de Daesh se sont mêlés à la popu­la­tion, les rendant ainsi plus diffi­ciles à cibler. Mais ils ont aussi été obli­gés de mettre en berne l’ap­pa­reil répres­sif, en ville comme aux postes de contrôle. Ce n’est que le soir que le groupe a réin­vesti la ville, pour assu­rer aux habi­tants que la campagne améri­caine était une guerre contre l’is­lam.

Pas d’al­ter­na­tives

Certains habi­tants de Racca déclarent qu’a­vant les frappes améri­caines, on était en sécu­rité tant que les règles, aussi perverses soient-elles, étaient respec­tées. Ces dernières sont affi­chées sur les murs et circulent vite avec le bouche-à-oreille. Mais les frappes aériennes ont rendu l’EI para­noïaque et enclin à procé­der à des arres­ta­tions de manière arbi­traire. Dans le même temps, certains disent que le comman­de­ment irakien de l’or­ga­ni­sa­tion essaie de conso­li­der sa main­mise sur la popu­la­tion locale en le « syrian­ni­sant », c’est-à-dire en lui attri­buant des respon­sables locaux, comme cela a été le cas en Irak. Abou Hamza, qui a dirigé les programmes d’en­traî­ne­ment de l’EI puis rejoint ses services de rensei­gne­ments, rapporte que les promesses de promo­tion à des postes à respon­sa­bi­lité au sein du groupe ont accru l’at­trac­ti­vité de l’État isla­mique auprès des Syriens – il admet d’ailleurs que cela l’a séduit au moment de rejoindre le groupe. En outre, Jilani, l’exilé à qui j’ai parlé en Turquie, m’a confié que depuis la fin novembre et le début des frappes aériennes par le régime d’As­sad (frap­pant plus de zones civiles que de bases armées), les habi­tants sont plus à l’écoute du groupe, le voyant comme leur seule protec­tion contre Damas.

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Racca, fief de Daesh

Beau­coup de gens se demandent pourquoi les popu­la­tions sous la coupe de l’EI ne se révoltent pas. Après tout, l’his­toire de Racca, sous le régime d’As­sad et durant les premiers mois sous contrôle rebelle, semble indiquer qu’une grande partie de la popu­la­tion origi­naire de la ville aurait la volonté de résis­ter à l’EI, qui, selon les dires de certains habi­tants, est un régime bien pire que celui d’As­sad. De plus, l’es­poir que les sunnites se soulèvent contre l’EI reste, après les frappes aériennes, un point central de la stra­té­gie améri­caine. Mais les gens de Racca que j’ai rencon­trés avouent avoir trop peur pour s’y oppo­ser ouver­te­ment. Ils signalent que chaque soulè­ve­ment, contre le régime d’As­sad puis, dans les mois qui ont suivi la prise de la ville, contre l’EI, s’est soldé par un véri­table massacre. Un nombre estimé entre 700 et 900 membres de la tribu Chai­tat a lancé en août une attaque contre l’EI dans la province de Deir ez-Zor, à l’est de Racca, près de la fron­tière irakienne. Ils ont été massa­crés, mais personne n’y a prêté atten­tion. De nombreux habi­tants de Racca sont partis, mais des étran­gers affluent en nombre pour s’y instal­ler. La popu­la­tion devient ainsi logique­ment de plus en plus loyale à l’EI. Dans le même temps, l’op­po­si­tion menée par les Occi­den­taux dans les terri­toires contrô­lés par Daesh a été déci­mée, et perd du terrain ailleurs, à cause d’un manque de moyens et de support. Le plan de la coali­tion menée par les USA d’en­traî­ner des rebelles syriens, sélec­tion­nés pour en faire la force armée diri­gée contre l’EI au sol, ne débu­tera pas avant le courant de l’an­née, et certains respon­sables améri­cains ajoutent qu’il ne sera pas réel­le­ment opéra­tion­nel avant 2016.

Quand j’ai demandé à une vieille dame de Racca qui elle choi­si­rait d’As­sad ou de l’État isla­mique, elle m’a répondu : ni l’un, ni l’autre.

Pendant ce temps-là, les rebelles syriens déclarent que les aides doivent aussi leur permettre de lutter contre Assad, leur ennemi histo­rique. Bien que certains respon­sables améri­cains avouent qu’As­sad est à l’ori­gine de la situa­tion, on fait désor­mais peu de cas des nombreux crimes que son régime conti­nue de perpé­trer. Puisque les États-Unis tentent d’éta­blir un accord sur le nucléaire iranien, pays qui a fourni armes et ressources finan­cières à Assad, ainsi qu’en­traîné des forces para­mi­li­taires pour lui, il est désor­mais peu probable qu’ils dési­rent s’at­ti­rer les foudres de Téhé­ran. Certains Syriens vivant sous le joug de l’EI m’ont dit croire qu’il ne leur restait plus que la résis­tance passive, un peu comme ce fut le cas contre Assad. Ils conti­nuent à chucho­ter chez eux, à regar­der des programmes télé­vi­sés non-isla­miques à la maison et à écou­ter de la musique dès qu’ils quittent le terri­toire de l’EI. Quand j’ai demandé à une vieille dame de Racca dont les fils avaient combattu avec les rebelles qui elle choi­si­rait d’As­sad ou de l’État isla­mique s’ils étaient ses deux seules options, elle m’a répondu : ni l’un, ni l’autre. Elle a, comme tant d’autres, quitté le pays pour de bon. A contra­rio, Abou Hamza affirme que l’EI devient rapi­de­ment la seule option pour les sunnites de Syrie qui ne cherchent pas la récon­ci­lia­tion avec le régime. L’État isla­mique échoue peut-être dans sa tenta­tive de les gouver­ner, mais pour ces gens, il n’existe pas d’al­ter­na­tive.


Traduit de l’an­glais par Gwen­dal Pado­van, d’après l’ar­ticle « How ISIS Rules », paru dans The New York Review of Books. Couver­ture : Des immeubles de Racca. Créa­tion graphique par Ulyces.

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