fbpx

par Sean Flynn | 22 août 2014

Marty affirme qu’il était terri­­fié quand c’est arrivé. Il ajoute que c’est pour cela que c’est arrivé, parce qu’il était mort de peur. Qu’il avait peur de mourir, peur qu’un homme n’entre dans cette petite salle de bain, une arme à la main, prêt à lui tirer dessus et à tapis­­ser les murs de sa chair. Terri­­fié à en crever. Voilà comment Marty Carson défi­­nit son état. Marty était adjoint du comté de Scott depuis l’élec­­tion de son père au poste de shérif, neuf ans plus tôt, en 1994. Cela faisait trois ans qu’il était assi­­gné au bureau des drogues, une place impor­­tante : les collines de l’est du Tennes­­see regor­­geaient de cames en tous genres. Les trucs habi­­tuels : herbe, coke, ecstas, mais surtout de la métham­­phé­­ta­­mine. Élabo­­rée dans des contai­­ners et des hangars à partir de médi­­ca­­ments contre le rhume, de paquets d’al­­lu­­mettes, de fusées éclai­­rantes et de soude. Déman­­te­­ler ces labo­­ra­­toires, c’était la routine. Il y en avait telle­­ment. Marty n’avait jamais eu peur d’y lais­­ser sa peau avant ce jour. Mais c’est proba­­ble­­ment parce qu’il n’avait encore jamais été pris au piège dans une salle de bains par un toxico armé. Marty raconte qu’à la base, il n’avait même pas voulu se trou­­ver dans cette cara­­vane sur Williams Creek Road, peu avant 20 h, le lende­­main de Thanks­­gi­­ving, en 2003. Oui, il était censé y avoir un fugi­­tif à l’in­­té­­rieur, mais il aurait tout aussi bien pu avoir filé au petit matin. Mais si vous décou­­vrez un labo­­ra­­toire de métham­­phé­­ta­­mine à la nuit tombée, vous êtes bon pour rester là jusqu’à l’aube, à recueillir des témoi­­gnages et à sécu­­ri­­ser le site avant d’at­­tendre des tech­­ni­­ciens qui mettront trois heures à arri­­ver de Nash­­ville pour embarquer les produits. Il y a fort à parier que vous allez y passer la nuit. Et cette nuit-là, il faisait froid, il commençait même à neiger. Marty affirme qu’il voulait attendre qu’il fasse jour. Marty affirme que son parte­­naire, le sergent John Yancey, tenait à faire des heures sup’. Marty affirme que tout ça, c’était l’idée de John Yancey.

Le meurtre

Quatre adjoints, Marty, John, Donnie Phil­­lips et Carl Newport ont donc pris la direc­­tion du hangar, un trou à rat déla­­bré avec deux portails chan­­ce­­lants cloués à l’avant et à l’ar­­rière. Donnie et Carl sont restés surveiller la porte avant et pendant que John et Marty faisaient le tour. Le proprié­­taire, un jeune junky du nom de Ryan Clark, se tenait dans le jardin. John lui a demandé si les adjoints pouvaient fouiller le site – les poli­­cier appellent ça « tenter sa chance », car ils n’ont pas besoin de mandat si le proprié­­taire les laisse entrer. Marty n’a pas attendu que Ryan puisse éven­­tuel­­le­­ment dire non. Il a esca­­ladé le portail de derrière et a frappé à la porte. Une femme a répondu, et l’a fait entrer. Depuis le seuil de la maison, Marty a jeté un coup d’œil sur sa droite, remon­­tant le long d’un étroit couloir de 2 mètres 50. Au bout, la porte d’une chambre fermée lais­­sait filtrer de la lumière et des ombres entre ses montants. Il a perçu un cligno­­te­­ment et décelé un mouve­­ment : quelqu’un se déplaçait de l’autre côté de la pièce. Il a sorti son arme : « Police ! Sortez ! Montrez-vous ! » D’après Marty, c’est là que les choses ont mal tourné. Il dit avoir entendu une femme lui hurler depuis la chambre : « Sortez ! Sortez ! Il a une arme. Il va vous tuer, il va me tuer, il va tous nous tuer ! » et le bruit de quelqu’un char­­geant une arme. Marty raconte qu’il a alors hurlé depuis la porte en direc­­tion de Donnie, Carl et John : « N’en­­trez pas ! Il a une arme ! » Pour­­tant, Marty n’a pas bougé du couloir, il ne s’est pas mis à couvert et ne s’est pas éloi­­gné de la ligne de mire. À la place, il a fait deux pas de plus vers la chambre, vers l’homme armé. Il dit qu’en­­suite la porte s’est ouverte et qu’il a vu, rétro-éclai­­rée par les phares de sa jeep garée derrière la fenêtre, la silhouette d’un homme tenant un fusil de chasse. Marty se serait alors décalé pour entrer dans la salle de bains en se déplaçant dans l’obs­­cu­­rité totale, restant le dos collé au mur afin de sentir vers où il se diri­­geait. Il s’est fina­­le­­ment retourné pour faire face à la porte, son Glock toujours sorti et main­­tenu à hauteur de poitrine, le doigt sur la gâchette. Marty pense que l’homme au fusil de chasse qui se tenait dans la chambre était extrê­­me­­ment dange­­reux. Il affirme que son nom figu­­rait sur la liste des dix personnes les plus recher­­chées du comté par le FBI. Il dit qu’il tenait cette infor­­ma­­tion d’un indic. Un de ceux de John, en fait. C’est ce que dit Marty. Mais appa­­rem­­ment, il ne connais­­sait pas son nom. Mark quelque chose. Un peu plus tôt ce soir-là, les adjoints avaient pensé qu’il s’agis­­sait d’un type du coin, Mark New, mais ils avaient consulté la photo de son dossier avant de se rendre sur le site : « Poids diffé­rent, couleur de cheveux diffé­­rente, plus petit, des choses de ce genre. On a su tout de suite que le mec qu’on cher­­chait n’était pas Mark New. »

ulyces-002-cluedo
Marty n’avait jamais eu aussi peur d’y lais­­ser sa peau
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

Marty dit avoir vu ce qui ressem­­blait au canon d’un fusil de chasse se glis­­ser dans l’en­­ca­­dre­­ment de la porte. « Je pensais être pris au piège par le suspect. Je croyais qu’il se prépa­­rait à me plom­­ber à travers la porte de la salle de bains. » Marty a tiré une première fois. Il dit qu’il visait l’es­­pace vide au centre de la porte parce qu’il pensait que le suspect se tien­­drait là au moment ou la balle l’at­­tein­­drait. Puis Marty a entendu John Yancey balbu­­tier : « Aide-moi. Je suis touché. » John était blessé ? Marty dit ne pas avoir vu John, ne jamais même avoir su qu’il se trou­­vait à l’in­­té­­rieur. Qui lui avait donc tiré dessus ? L’homme au fusil de chasse ? Marty dit qu’il n’en sait rien. Il dit qu’il avait si peur qu’il n’en­­ten­­dait pas bien. Marty est sorti de la salle de bains. La porte de la chambre était fermée, et John était par terre. Marty raconte qu’il a alors rangé son pisto­­let dans l’étui, tourné le dos à la chambre – tour­­nant de fait le dos à l’homme qui venait de tirer sur son coéqui­­pier – et s’est penché sur John. Du sang sortait de sa chemise et ses yeux étaient retour­­nés. Marty dit qu’il a tenté de sortir John du couloir, mais que même la montée d’adré­­na­­line et la peur ne lui ont pas permis de traî­­ner l’homme de 90 kg sur plus de deux mètres de plan­­cher. Il s’est enfui par la porte de derrière, hurlant à tout le monde de se mettre à couvert, qu’il y avait un fugi­­tif à l’in­­té­­rieur et qu’il fallait appe­­ler une ambu­­lance. Voilà la version des faits de Marty. Beau­­coup de gens pensent qu’il ment.

La victime

La nuit précé­­dant sa mort, John John Yancey – son prénom était en réalité Hubert, mais presque tout le monde, mis à part son coéqui­­pier, l’ap­­pe­­lait John John – avait passé le dîner de Thanks­­gi­­ving avec sa femme et ses trois fils chez sa belle-mère, avant de rentrer chez lui accom­­pa­­gné de sa famille. Lori, sa femme, avait emmené leur plus jeune garçon avec elle à Oneida, une petite ville à moins de 10 km de là, pour louer un film. Lorsqu’elle est reve­­nue, John John était parti. Lori était triste de voir John John acca­­paré par son travail un jour férié. Mais elle ne s’en est pas éton­­née. Quand un adjoint avait besoin de l’aide de John John, il y allait. John John avait toujours voulu être poli­­cier, même lorsqu’il n’était qu’un petit garçon. Lori le savait parce qu’elle était amou­­reuse de lui depuis l’en­­fance.Son beau-père, qui était venu surveiller les deux plus grands, a dit à Lori que quelqu’un du bureau du shérif avait appelé pour deman­­der à John John de rappliquer en urgence. Quelque chose à propos d’un fugi­­tif inscrit sur la liste des dix hommes les plus recher­­chés du comté. Ils avaient commencé à sortir ensemble au lycée Scott alors qu’il était en 1ère et elle en 2nde. Quand John John a eu son bac, il est resté un an de plus travailler à la mine de char­­bon afin qu’ils puissent s’ins­­crire ensemble à l’Uni­­ver­­sité Lincoln Memo­­rial. Lori étudiait pour deve­­nir infir­­mière et a obtenu son diplôme, mais John John n’était pas fait pour l’uni­­ver­­sité. « J’ai besoin d’être sur le terrain pour aider les gens », disait-il à sa mère, « il y a des choses dans lesquelles je dois faire le ménage. » Il a suivi quelques cours de justice crimi­­nelle avant d’aban­­don­­ner en milieu de deuxième année. Lori et lui se sont mariés quelques mois plus tard, en juin 1990. Les années suivantes, John John est passé d’un petit boulot à un autre – laveur de char­­bon, copi­­lote sur des camions Wells Fargo –, mais il voulait toujours deve­­nir poli­­cier. Fin 1995, quand Lori est tombée enceinte de leur premier enfant, John John a demandé au shérif Jim Carson s’il pouvait deve­­nir adjoint volon­­taire. Il aurait un badge et une arme, et aurait à gérer des alcoo­­liques et des maris violents comme le font les vrais poli­­ciers – sauf qu’il serait béné­­vole. Pas de salaire, pas de béné­­fice. Tout ce qu’il voulait, c’était une piste vers un emploi à plein temps.

« Si je lui demande de tuer quelqu’un à Jellico ce soir, il le fera. Sans rien me deman­­der en échange. » — Marion Carson

Jim Carson était alors shérif depuis un peu plus d’un an, ce qui d’une certaine façon était un exploit, car il avait réussi à se faire élire seule­­ment huit ans après que le dernier shérif Carson – Marion, son frère – se soit fait empri­­son­­ner pour avoir proposé de vendre sa protec­­tion à des agents du FBI se faisant passer pour des dealers. Marion s’était même vanté auprès des fédé­­raux de pouvoir tuer en toute impu­­nité. « J’ai en réserve un homme qui fait tout ce que je lui ordonne », a-t-il raconté à un agent infil­­tré. « Si je lui demande de tuer quelqu’un à Jellico ce soir, il le fera. Sans rien me deman­­der en échange. » Histoire d’en rajou­­ter, il a aussi promis que si l’un de ses adjoints le trahis­­sait, il « l’em­­mè­­ne­­rait derrière la grange et le battrait à mort ». On ne peut pas tenir un homme respon­­sable des agis­­se­­ments de ses proches, cela dit. Et de toute façon, il y avait bien deux mille Carson dans le comté de Scott, et tous avaient voté pour Jim. Jim Carson a confié à John John la surveillance des soirs de weekend de l’été 1996, puis il l’a embau­­ché à plein temps et l’a envoyé à l’aca­­dé­­mie de police en avril 1998. Cinq ans plus tard, John John est devenu l’of­­fi­­cier K-9 du comté de Scott, un sergent en charge d’un chien mali­­nois reni­­fleur de drogues du nom de Vader. Son coéqui­­pier était l’of­­fi­­cier au service des drogues Marty Carson, le fils de Jim. John John ne pensait pas beau­­coup à Marty. Il n’était pas très brillant et n’au­­rait proba­­ble­­ment jamais porté de badge s’il ne lui avait pas été remis par son propre père. Il était visi­­ble­­ment aussi porté sur la bière. John John avait dit à Lori : « Il boit avant d’ar­­ri­­ver au boulot, puis s’en va et recom­­mence à boire. » La semaine précé­­dant la mort de John John, lui et Marty sont allés passer cinq jours dans le Kentu­­cky pour assis­­ter à un colloque sur la métham­­phé­­ta­­mine, et Marty a mis deux packs de bières dans le coffre avant de partir. Il n’y avait pas que la bois­­son qui inquié­­tait John John. En réalité, en novembre 2003, il a hésité à deve­­nir adjoint. Il n’a jamais dit pourquoi à Lori, si ce n’est qu’il ne se sentait pas en sécu­­rité et qu’il n’était pas sûr d’avoir confiance en ceux avec qui il travaillait. Au début de l’an­­née, il s’ap­­prê­­tait à partir. Il avait déjà contacté Mike Cross, le chef de la police d’Oneida. Deux fois, en réalité. La première, envi­­ron dix jours avant d’être tué : Cross a répondu à John John qu’il n’avait pas de poste à lui propo­­ser mais qu’il pouvait le rappe­­ler plus tard. John John l’a contacté à nouveau quelques jours plus tard, le lundi ou le mardi – Cross ne sait plus quel jour –, juste avant la tuerie. Cross lui a demandé pourquoi il tenait tant à partir alors qu’il le croyait heureux de travailler au bureau du shérif. « Je dois partir d’ici », a répondu John John. « Quelque chose de grave va arri­­ver. » John John a appelé chez lui autour de 20 h 30, le soir de Thanks­­gi­­ving. Il a expliqué à Lori qu’il était en fila­­ture mais qu’il pensait rentrer tôt. Une heure plus tard il était de retour, s’est plaint d’une soirée ennuyeuse et s’est mis au lit. Le lende­­main matin, John John a emmené les garçons chez le coif­­feur. Marty a appelé alors qu’ils étaient sortis. Lori a répondu. « Dis à John que j’ai obtenu des infor­­ma­­tions supplé­­men­­taires sur le truc auquel on travaillait hier soir », lui a annoncé Marty. Il n’a pas déve­­loppé, mais Lori a pensé que cela avait un rapport avec le fugi­­tif. John John est revenu avec les enfants une demi-heure après. Lori lui a passé le message. Il s’est contenté de lever les yeux au ciel – les dealers de meth du comté de Scott ne figurent sur aucune liste des hommes les plus recher­­chés. Il s’est habillé et il est parti au travail.

Les témoins

Ryan Clark a dévalé la colline dans l’obs­­cu­­rité, se taillant un chemin à travers les bois. Il avait passé la soirée chez ses parents, un peu plus haut sur la route, à jouer aux petits chevaux avec sa fille de 8 ans. Mais sa vraie maison était la cara­­vane. Il avait passé la majeure partie des deux semaines précé­­dentes à déam­­bu­­ler dans la forêt, défoncé, rentrant de temps en temps pour fumer, s’injec­­ter ou snif­­fer un peu de la meth qu’il fabriquait dans la chambre du fond et dans le hangar. Ryan aimait les drogues, surtout la meth. Il avait essayé pour la première fois à 17 ans, à l’époque où on appe­­lait ça de la Crys­­tal et où le stock local était importé par les motards venant de l’ouest. Quelques années plus tard, il a commencé à la fabriquer lui-même et, à l’au­­tomne 2003, il se consi­­dé­­rait déjà comme un connais­­seur, un maître dans son art. Il ne faisait pas ça pour l’argent, mais plutôt pour assu­­rer ses propres besoins. Ryan aimait les drogues qui font décol­­ler, le genre qui vous fait voir des trucs qui n’existent pas, et il était persuadé de produire la meilleure came du comté de Scott. Il y a plusieurs façons de fabriquer de la meth, mais Ryan préfé­­rait la méthode au phos­­phore. Il était méti­­cu­­leux sur le choix de ses ingré­­dients : le phos­­phore devait venir de fusées éclai­­rantes car il était plus pur et moins compliqué à extraire que sur les boîtes d’al­­lu­­mettes ; il utili­­sait l’éphé­­drine de médi­­ca­­ments pour le rhume, mais il pouvait aussi l’ob­­te­­nir à partir de nour­­ri­­ture pour poulets ou de blocs de sel ; et enfin des cris­­taux d’iode. Il les étalait en couches dans une jarre placée sur une assiette chaude, ajou­­tait de l’eau distil­­lée et connec­­tait ensuite la jarre avec un tuyau à une autre, suspen­­due au-dessus et à moitié remplie de glace qui retom­­be­­rait en fondant. La cuisine faite, il dépo­­sait cette concoc­­tion dans un tube à essence et ajou­­tait de la soude Red Devil. « Il n’y a qu’en­­suite qu’on peut savoir si c’est de la bonne. » La bonne dope se rigi­­di­­fie en globules bleu-vert, comme des méduses. Pour finir, il lâchait une boule de papier alumi­­nium dans de l’acide muria­­tique, créant une fumée qu’il diri­­geait grâce à un tuyau vers ces petites méduses, les trans­­for­­mant en cris­­taux. « De la dope qui décoiffe. » Depuis le carré de pelouse qui sépare le portail arrière de l’orée du bois, Ryan a aperçu une Jeep et une voiture de police garées à l’une des extré­­mi­­tés du contai­­ner. Il a pensé à fuir, à dispa­­raître dans les bois sans se retour­­ner. Puis il s’est dit : « Bon, de toute façon ils savent que c’est chez moi, autant me montrer. » Il s’est donc avancé sous la lumière du lampa­­daire au coin du terrain, au moment même où John John et Marty sortaient de la Jeep. Il les connais­­sait tous les deux. D’ailleurs, il aimait bien John John. Ils l’avaient grillé une ou deux fois, mais John John avait toujours été sympa. « Là, tu sais que je vais devoir lâcher le chien, n’est-ce pas ? », disait John John en le retour­­nant et en fouillant sa voiture à la recherche de drogue. Et il faisait cela genti­­ment. John John n’es­­sayait pas de jouer les gros bras. Ryan est resté dans la cour avec John John. Il a observé Marty esca­­la­­der le portail et frap­­per. Il a vu Nicole ouvrir la porte et… le lais­­ser entrer. « Putain… » Rien dans la loi ne l’obli­­geait à le lais­­ser entrer. Ils n’avaient pas de mandat.

cluedo-meth-ulyces05
Trop d’al­­lu­­mettes
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

« T’as merdé, là, Ryan », a dit John John. « T’as acheté trop d’al­­lu­­mettes au maga­­sin. » « Je n’ai acheté aucune allu­­mette », a répliqué Ryan. Merde, le maga­­sin ne vendait même pas d’al­­lu­­mettes en gros. C’est là que j’ai su que ce n’était pas l’ini­­tia­­tive de John John. Ça ne lui ressem­­blait pas de mal connaître son dossier. « Tu as des armes là-dedans, Ryan ? », a demandé John John. « On sait que tu as des armes. » Des armes ? Mon Dieu, mais d’où John John tenait-il ces infos ? Non, il n’y avait pas d’armes. Cuisi­­ner de la meth était un crime d’État, mais possé­­der en plus des armes à feu ? C’était un crime fédé­­ral. Ryan voulait seule­­ment se faire un peu d’argent et se défon­­cer. John John a conti­­nué à parler et Ryan a conti­­nué à écou­­ter, pour gagner du temps. Mark et Penny étaient dans la chambre du fond en train de prépa­­rer une nouvelle concoc­­tion. Peut-être que s’ils avaient entendu du bruit, ils auraient balancé les jarres. Ils pour­­raient s’en sortir avec rien de plus qu’une accu­­sa­­tion de tenta­­tive de fabri­­ca­­tion de meth. Mais Marty a alors passé sa tête par la porte de derrière et a dit : « John, on les a. Ils sont dedans. » John John a gravi rapi­­de­­ment les marches et s’est glissé à l’in­­té­­rieur. Ryan a entendu des coups, comme une bagarre, proba­­ble­­ment Mark se faisant plaquer au sol. Je vais aller en taule pour un bon moment. Il a jeté un coup d’œil vers l’adjoint Donnie Phil­­lips, qui gardait toujours l’en­­trée. Puis il a entendu le coup de feu. Putain, mais pourquoi tire­­raient-ils sur Mark ? Ryan s’est rué dans les bois. S’ils tuaient Mark, ils le tueraient peut-être lui aussi. Et il n’al­­lait pas attendre sage­­ment de le décou­­vrir.

~

Nicole Porter dormait dans l’autre chambre, celle où on ne cuisi­­nait pas de meth, quand Marty a frappé à la porte. Elle n’avait pris aucune drogue en deux jours, tout simple­­ment parce qu’ils n’en avaient plus et que Trip – c’est comme ça qu’elle appe­­lait Mark Rector – et Penny étaient en train d’en prépa­­rer à nouveau dans l’autre chambre. Elle a reconnu Marty, debout dans la faible lueur éclai­­rant le porche, quand elle a ouvert la porte. Tout le monde connais­­sait Marty et John John, le coin était tout petit. Ils l’avaient arrê­­tée deux fois, Marty toujours calme et aux commandes, n’em­­pes­­tant la bière que ponc­­tuel­­le­­ment. Par dessus l’épaule de Marty, dans la cour, elle a aperçu John John qui parlait à Ryan. Elle aimait bien John John, elle le respec­­tait. Si tu lui mens, tu vas en prison, si tu lui dis la vérité, il t’aide.  « Il se trame quelque chose ici », a dit Marty. « J’ai besoin que tu me dises si je peux entrer et te parler une minute. » Qu’é­­tait-elle censée dire ? Non ? Elle l’a laissé entrer. Marty a regardé sur la droite, vers la chambre où se trou­­vaient Mark et Penny. « Qui est dans la chambre ? » a-t-il demandé. Elle a mentit : « Personne. » Mais Marty ne l’a pas crue. Il y avait un espace sous la porte qui lais­­sait filtrer la lumière de l’in­­té­­rieur de la chambre. « Je vois vos ombres », a dit Marty. « Vous allez tous devoir sortir de là. » Personne n’a répondu. Marty a sorti son arme et les a inter­­­pellé plusieurs fois avant que Mark Rector ne lui hurle en retour qu’il allait tuer Penny. Nicole a levé les yeux au ciel. Mais bien sûr, cause toujours, tu ne vas pas faire ça. Ensuite, Marty a crié depuis la porte : « Les gars, ils sont là-dedans. John, amène-toi ! » John John s’est rué sous le porche et à l’in­­té­­rieur. Nicole a battu en retraite vers la cuisine – Deux flics qui débarquent chez vous l’arme au poing, on ne sait jamais, mieux vaut leur céder la place – à seule­­ment quelques pas de là, mais suffi­­sam­­ment loin pour perdre de vue l’étroit espace qui sépa­­rait la porte de derrière de la chambre. Elle a entendu des pas et des coups, comme si quelqu’un se cognait au mur et percu­­tait la machine à laver. Puis elle a entendu un coup de feu, et elle a commencé à hurler. Elle est sortie de la cuisine. John John était dos au mur. Il s’ef­­fon­­drait douce­­ment sur le sol, et Marty lui faisait face. « John, ça va ? », a demandé Marty. « Non », a répondu John. « On m’a tiré dessus. » John John était main­­te­­nant complè­­te­­ment à terre, écroulé contre le mur, et Marty le tirait par les jambes pour l’al­­lon­­ger complè­­te­­ment. « Appelle Donnie Phil­­lips ! » a-t-il hurlé à Nicole. « Par pitié ! S’il te plaît, appelle Donnie Phil­­lips ! » Elle est sortie et a appelé. Donnie arri­­vait par le coin et n’avait pas encore atteint le porche quand Nicole est retour­­née à l’in­­té­­rieur. Ensuite, Marty a filé. Il s’est levé brusque­­ment et il est passé devant elle en trombes, sans rien dire avant de sortir. Pourquoi l’avoir envoyée cher­­cher Donnie si c’était pour partir sans attendre son arri­­vée ? Et pourquoi Marty l’au­­rait-il lais­­sée seule avec son coéqui­­pier mourant ? Nicole s’est accrou­­pie près de John John. Elle voyait son cœur battre à travers sa chemise. Où sont-ils tous passés ? Où est l’am­­bu­­lance ? Depuis la cuisine, elle a entendu la porte de la chambre s’ou­­vrir – elle grince beau­­coup, elle émet un siffle­­ment et un claque­­ment quand on l’ouvre – et elle a vu Mark Rector et Penny qui se tenaient dans le couloir. Mark portait des jeans, pas de tee-shirt ou de chaus­­settes, et Penny portait un haut et un short, pieds nus. « S’il vous plaît, ne partez pas ! » s’est excla­­mée Nicole. Mark et Penny l’ont regar­­dée un instant, puis ils ont enjambé le corps de John John pour se ruer vers la porte et s’en­­fuir à travers les arbres. Nicole s’est remise à genoux et a attrapé la main de John John. Il deve­­nait de plus en plus pâle. Nicole a crié en direc­­tion de la porte : « À l’aide ! Pitié, venez m’ai­­der ! Votre ami est en train de mourir ! » Mais personne n’est venu.

Le suspect

L’adjoint Jeremy Cross effec­­tuait sa patrouille le long de Big Ridge Road, à l’ex­­tré­­mité ouest du comté, quand il a entendu Marty sur sa radio pronon­­cer d’une voix trem­­blante : « Un offi­­cier à terre. » Jeremy a fait demi-tour, écrasé l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur et mis en marche sa sirène. Un poli­­cier ne va jamais aussi vite que lorsqu’il entend la phrase : « Un offi­­cier à terre. » Il a dérapé dans l’al­­lée et a vu Marty près du lampa­­daire, au coin de la cara­­vane, hurlant à ceux encore à l’in­­té­­rieur de sortir. Jeremy a entendu une femme hurler, supplier, encore et encore. Un de vos adjoints est en train de mourir ! Aidez-le !  John John se vidait de son sang depuis onze minutes. Jeremy a touché l’épaule de Marty pour lui signi­­fier qu’il était là et qu’il ferait tout ce qu’il lui deman­­de­­rait de faire. Marty lui a dit qu’il fallait entrer et inspec­­ter la cara­­vane.

On voit bien que c’est un Glock, pas le genre que portent les crapules du quoti­­dienC’était une arme de flic.

Jeremy a acquiescé, mais il avait peur. C’était un petit jeune, en poste depuis un an seule­­ment, qui ne s’était jamais servi de son arme. Il se retrou­­vait à gérer un poli­­cier blessé, et pour autant qu’il sache, le tireur atten­­dait à vingt mètres sur sa gauche, derrière les arbres, l’arme à la main. Il pouvait bien être en train de la poin­­ter sur Jeremy. Et que faisait l’en­­foiré dehors ? Comment était-il sorti de la cara­­vane ? Si un toxico avait tiré sur son coéqui­­pier, Jeremy aurait vidé son char­­geur sur lui. Ou du moins, il espé­­rait qu’il en aurait eu le courage. Bref. Marty et Jeremy ont inspecté la cuisine et le salon. Ensuite, ils se sont rendus dans la chambre de Nicole, à l’ex­­tré­­mité de la cara­­vane, pour la véri­­fier avant d’al­­ler aider John John. Les lumières du couloir et de la salle de bains étaient allu­­mées et Jeremy voyait le sang sur l’épaule de John John. Je croyais que le type avait un fusil de chasse. Ça n’était pas une bles­­sure de fusil de chasse. Un coup de fusil tiré à cette distance aurait provoqué un trou géant dans le corps de John John, il lui aurait peut-être même arra­­ché toute l’épaule. Or, il avait devant lui une bles­­sure par balle, propre et carac­­té­­ris­­tique. Ils ont entamé la procé­­dure de premiers secours – Jeremy au massage cardiaque, Marty au bouche à bouche. Mais cela n’a rien changé : le méde­­cin légiste dirait plus tard que John John était mort d’une hémor­­ra­­gie en trois minutes tout au plus. Après que John John a été trans­­porté dans l’am­­bu­­lance, Jeremy est resté sur place avec Nicole pour sécu­­ri­­ser la scène de crime. Nicole a eu besoin d’al­­ler aux toilettes. En ressor­­tant, elle a dit : « Il y a un pisto­­let derrière les toilettes. » Jeremy est allé véri­­fier. Il a alors vu un Glock 357 contre le mur, posé en équi­­libre sur la crosse et le canon comme s’il avait été méti­­cu­­leu­­se­­ment placé là. Oh merde. Elle aurait pu l’at­­tra­­per et me tuer. Jeremy a regardé une fois de plus. On voit bien que c’est un Glock, pas le genre que portent les crapules du quoti­­dien. C’était une arme de flic. Elle s’est révé­­lée être celle de John John. Quand Jeremy a enfin été relevé de sa tâche, il est sorti pour se joindre à la chasse à l’homme. Il a vu Marty dans un crui­­ser avec son père. Il a pensé que le shérif devait conso­­ler son fils, mais il semblait que Jim y passait un temps infini. Les autres poli­­ciers travaillaient avec un nombre limité d’in­­for­­ma­­tions car ils atten­­daient la version de Marty pour en savoir plus. Tout ce que savait Jeremy, c’est qu’un homme du nom de Mark New avait abattu John John et s’était enfui dans les bois. C’est ce que tous les flics disaient : Mark New était le coupable. Les chiens de la prison de Brushy Moun­­tain étaient déjà en route pour traquer sa piste. Les poli­­ciers avaient annoncé la couleur : tirer pour tuer.

~

Lori Yancey s’est rendue à Knox­­ville avec ses fils pour ache­­ter un sapin de Noël le vendredi soir. Peu après être rentrée, son frère l’a appelé, préten­­dant qu’un poli­­cier avait été tué, que la nouvelle tour­­nait en boucle sur la radio de la police et qu’il fallait qu’elle l’al­­lume. C’est ce qu’elle a fait. Elle a entendu que la victime était un homme blanc de 35 ans. Elle a senti son esto­­mac se retour­­ner. Elle a entendu un des ambu­­lan­­ciers dire qu’il était asys­­to­­lique. Lori était infir­­mière aux urgences de l’hô­­pi­­tal du comté de Scott, elle connais­­sait la termi­­no­­lo­­gie. Asys­­to­­lie. Pas de pulsa­­tions. Mort. Elle a appelé l’hô­­pi­­tal. Une infir­­mière lui a répondu : « Lori, il faut que tu viennes tout de suite. » Quand elle est arri­­vée, une équipe de méde­­cins avaient ouvert la poitrine de John John. Ils stimu­­laient, serraient, épon­­geaient, pour tenter de faire repar­­tir son cœur. Mais John John était déjà mort. Lori a attendu à l’hô­­pi­­tal, dans une pièce joux­­tant la réani­­ma­­tion. Un agent est venu et lui a dit à quel point il était désolé. Il lui a dit qu’on avait tiré sur John John avec un gros calibre, une cartouche de fusil de chasse, que le tireur s’était enfui et qu’ils le retrou­­ve­­raient bien­­tôt. Lori voulait parler à Marty. Où était Marty ? Elle l’a attendu long­­temps. Et quand elle l’a fina­­le­­ment vu, il était était assis sur une chaise et une infir­­mière lui faisait une prise de sang pour véri­­fier son taux d’al­­coo­­lé­­mie (qui était de zéro). « Qui a tiré sur John John ? » lui a-t-elle demandé. Marty l’a regar­­dée dans les yeux et lui a répondu : « Mark New. »

~

Mark New habi­­tait juste à côté de Williams Creel Road, à quelques kilo­­mètres de la cara­­vane, si bien que tous les poli­­ciers se ruant vers le site où John John Yancey était en train de se vider de son sang ont dû passer devant chez lui. Paula, sa femme, les a vus passer aussi en rentrant chez elle après avoir quitté le maga­­sin. Trois ou quatre voitures. Je me souviens juste m’être dit que quelque chose avait dû arri­­ver sur cette route. 

cluedo-meth-ulyces06
Tout ira mieux demain
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

Aucun des poli­­ciers n’est venu chez Mark. Ils le cher­­chaient, pour­­tant. La sœur de Mark a appelé peu après 8 h et a dit à Paula que toutes les fréquences de police ne parlaient que de cela : des adjoints évoquant Mark New et parlant de son impli­­ca­­tion dans l’as­­sas­­si­­nat d’un poli­­cier. Le frère de Mark a appelé. Puis sa soeur, à nouveau. La famille de Paula a commencé à appe­­ler elle aussi, tous deman­­daient où se trou­­vait Mark. « Il est devant moi, il a passé toute la soirée ici », leur répon­­dait Paula. Le télé­­phone a conti­­nué de sonner. La nièce de Mark a appelé à 4 h du matin. « Retourne te coucher », a dit Paula à Mark. « Tout ira mieux demain matin. » Le jour s’est levé et la sonne­­rie du télé­­phone a retenti à nouveau. La sœur de Paula. Elle lui a appris que les poli­­ciers recher­­chaient Mark à pieds, à l’aide de chiens, et qu’ils étaient passés chez leur pasteur. Paula a dit à Mark de se lever et de s’ha­­biller. Elle a commencé à paniquer. Elle a appelé le bureau du shérif. Un inspec­­teur a répondu, elle a expliqué qui elle était, a dit que Mark était à la maison, qu’il y avait passé la soirée et elle l’a invité à venir véri­­fier. Elle a ajouté qu’il y avait du gel et de la neige sous le porche et dans l’al­­lée, vierge de toute empreinte, que personne n’était allé ou venu. « Venez tout de suite », a-t-elle dit, « on a peur de quit­­ter la maison. Je ne sais pas ce qu’il se passe. Nos télé­­phones n’ar­­rêtent pas de sonner, sa famille et la mienne nous harcèlent et nous racontent des choses horribles. Venez. Si vous le cher­­chez, il est là. » L’ins­­pec­­teur a demandé à la rappe­­ler. Cinq minutes plus tard, un autre adjoint a rappelé. Il lui a simple­­ment dit : « On ne cherche pas Mark. » Plus, en tous cas. À l’aube, les adjoints savaient que Mark ne s’était à aucun moment trouvé près de la cara­­vane sur Williams Creek Road lorsque John John s’était fait tirer dessus. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est pourquoi quelqu’un avait prétendu qu’il s’y trou­­vait.

La veuve

Lori Yancey a décou­­vert le jour suivant que Mark New n’avait pas tué son mari. Donnie Phil­­lips et deux adjoints sont venus chez elle ce soir-là. Leurs mines étaient sombres. Ils lui ont dit qu’ils étaient déso­­lés. Ils lui ont dit que John John n’avait pas été tué par une grosse cartouche, en fin de compte. Ils lui ont dit que la balle qui avait tué son mari prove­­nait de l’arme de Marty. « Pauvre Marty », a pensé Lori. Des tirs croi­­sés, voilà ce que s’est dit Lori. Les adjoints n’en ont pas parlé, mais qu’au­­rait-il pu s’être passé d’autre ? Marty et John John dans cette cara­­vane, ce type, Mark New, les visant avec son fusil, eux deux terri­­fiés, Marty tentant proba­­ble­­ment de proté­­ger son coéqui­­pier, il a tiré et John John s’est retrouvé dans la ligne de mire… Dieu du ciel, pauvre Marty. Existe-t-il plus horrible senti­­ment de culpa­­bi­­lité ? Les adjoints ont expliqué qu’ils ne l’avaient même pas encore dit à Marty, et elle pouvait comprendre. Il était sûre­­ment toujours en état de choc, et une vérité si cruelle risquait de l’ache­­ver. John John a été enterré trois jours plus tard, sur la pente surplom­­bant un étang près de l’église où il avait épousé Lori treize ans aupa­­ra­­vant. Marty a aidé à porter le cercueil. Il n’a pas pleuré, ne s’est pas excusé auprès de Lori, il n’a pas dit un mot. Il n’a pas dit un mot. Je me rappelle avoir trouvé cela très étrange.

Peut-être parce qu’il avait tiré sur John John inten­­tion­­nel­­le­­ment.

Le jour suivant, le procu­­reur géné­­ral du comté de Scott, William Paul Phil­­lips, a tenu une confé­­rence de presse. Les jour­­na­­listes harce­­laient son bureau pour obte­­nir des détails et deman­­daient lequel des trafiquants de meth avait un fusil de chasse. Phil­­lips a décidé de mettre les choses au clair et de discul­­per Nicole, Ryan, Penny et Mark Rector. (Nicole avait été arrê­­tée ce soir-là, les trois autres s’étaient rendus le lende­­main.) Phil­­lips a annoncé qu’au­­cun d’eux n’avaient de fusil de chasse cette nuit-là. Les seules personnes armées étaient les adjoints. Et il a égale­­ment inno­­centé Marty. « Tout cela n’est rien d’autre qu’un acci­dent tragique », a-t-il dit. « Les offi­­ciers n’ont rien fait de mal. » Lori a regardé la confé­­rence de presse à la télé­­vi­­sion. Cela lui a donné la nausée. Mark Rector ? Qu’é­­tait-il arrivé à Mark New ? Pourquoi Marty lui avait-il dit que Mark New avait tué son mari si ce dernier n’était pas sur les lieux ? Et personne n’avait d’arme ? Si cela s’était passé de cette façon, pourquoi personne ne le lui avait dit le lende­­main, ou le jour suivant, ou celui d’après ? Pourquoi l’ap­­pre­­nait-elle à la télé­­vi­­sion ? Et comment pouvaient-ils être si sûrs d’eux ? Marty lui avait raconté, à elle et aux autres adjoints, ainsi qu’aux maîtres chiens de Brushy Moun­­tain, une histoire entiè­­re­­ment fausse. Il avait accusé de meurtre un inno­cent et le procu­­reur déci­­dait, en moins d’une semaine, que tout cela n’était qu’un énorme malen­­tendu ? Lori s’est rendue à la cara­­vane. Les parents de Ryan Clark l’ont lais­­sée entrer et elle est allée jusqu’à la chambre du fond, en passant devant la cuisine, pour se rendre à l’en­­droit où John John s’était vidé de son sang. On lui avait dit qu’il était mort dans le couloir, un endroit suffi­­sam­­ment long et sombre pour y commettre une erreur fatale. Mais elle se trou­­vait dans ce qui ressem­­blait davan­­tage à une petite boîte exiguë, à peine plus grande qu’un dres­­sing. Deux personnes n’au­­raient pu s’y tenir côte à côte sans se marcher sur les pieds. J’ai tout de suite compris que ça ne s’était pas passé comme ça. Cela ne pouvait pas s’être passé comme Marty l’avait raconté, même si c’était un acci­dent. Un aveugle aurait vu John John dans ce couloir. Alors pourquoi Marty avait-il menti ? Peut-être parce qu’il avait tiré sur John John inten­­tion­­nel­­le­­ment.

~

Herb Moncier a rencon­­tré Lori Yancey durant l’hi­­ver 2004, quelques mois après la mort de John John. C’était un homme énorme, loquace, à la cheve­­lure grison­­nante et dont le placard débor­­dait de beaux costumes qui avaient toujours l’air froissé. C’était en quelque sorte une légende judi­­ciaire dans l’est du Tennes­­see. Les juges fédé­­raux le trou­­vaient impoli et déca­­pant, et ils déplo­­raient son esprit de contra­­dic­­tion. Mais il était aussi tenace, toujours prêt à la confron­­ta­­tion, et bien décidé à prendre en charge des cas consi­­dé­­rés comme des causes perdues par les autres avocats. « Vous connais­­sez le dicton, il faut choi­­sir ses batailles ? » raconte un avocat de Knox­­ville qui le connaît depuis des années. « Herb ne choi­­sit pas. »

cluedo-meth-ulyces08
Il faut choi­­sir ses batailles
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

La bataille de Lori Yancey n’était pas de celles qu’au­­raient choi­­sies la plupart des avocats. Elle avait été présen­­tée à Herb par un homme du nom d’Arzo Carson qui, quelques années plus tôt, avait été procu­­reur de Scott County avant de deve­­nir direc­­teur du bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion du Tennes­­see. C’était aussi le grand oncle de John John, il était donc direc­­te­­ment concerné par l’af­­faire. Arzo avait mené sa propre enquête, s’était rendu au hangar et avait parlé à Ryan et Nicole. Comme Lori, il en était arrivé à la conclu­­sion que Marty avait menti. Et qu’il avait tué John John dans la cara­­vane sur Williams Creek Road. Voilà pourquoi Arzo l’avait envoyée vers Herb. Le procu­­reur géné­­ral Phil­­lips avait rapi­­de­­ment classé l’af­­faire. Mais il exis­­tait encore un recours légal pour Lori : attaquer Marty devant la cour fédé­­rale pour viola­­tion des droits civils de John John. Un meurtre n’étant pas la moindre des viola­­tions. Mais les affaires de droit civil sont connues pour être diffi­­ciles à prou­­ver et à porter au tribu­­nal. La plupart sont reje­­tées par une motion pour juge­­ment sommaire. Et la mort de John John était parti­­cu­­liè­­re­­ment problé­­ma­­tique parce qu’il était pratique­­ment impos­­sible de violer les droits civils d’un homme par mégarde. Herb et David tente­­raient néan­­moins d’ob­­te­­nir une accu­­sa­­tion de meurtre avec prémé­­di­­ta­­tion. Ils plai­­de­­raient pour une affaire de meurtre, avec moins de preuves que pour un juge­­ment crimi­­nel et avec face à eux un énorme obstacle : sur la base des infor­­ma­­tions four­­nies par les agents du comté de Scott et le bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion du Tennes­­see, le procu­­reur avait déjà classé le cas comme un acci­dent. De plus, comment les avocats plai­­gnants parvien­­draient-ils à présen­­ter Lori Yancey autre­­ment qu’en veuve éplo­­rée et pleine d’amer­­tume ? Herb a pris son cas en main. Une des raisons pour lesquelles Herb et David soupçon­­naient Marty d’avoir tué John John était qu’il avait plusieurs fois changé sa version des faits, ce qu’un homme honnête ne fait jamais. Les détails étaient infimes mais cruciaux. Alors que Marty avait ensuite juré qu’il s’était retrouvé dans l’obs­­cu­­rité totale de la salle de bains, qu’il n’y voyait rien, il avait raconté l’in­­verse aux inspec­­teurs juste après la fusillade : « Les lumières du couloir étaient allu­­mées. » Dans cette première décla­­ra­­tion, il n’avait pas dit non plus qu’il avait ordonné aux autres adjoints de rester dehors. Il ne l’a avoué qu’a­­près que Nicole et Ryan aient raconté avoir entendu Marty deman­­der à John John de le rejoindre à l’in­­té­­rieur. (La seule personne à corro­­bo­­rer ses dires sur cette ques­­tion est Donnie Phil­­lips, mais c’est appa­­rem­­ment dû à une inter­­­ven­­tion divine. La nuit de la fusillade, Donnie aurait entendu Marty hurler quelque chose sans comprendre vrai­­ment ce qu’il disait. Il aurait donc prié le seigneur de lui venir en aide, et ce dernier lui aurait rafraî­­chi la mémoire un mois plus tard.) Plus impor­­tant, un indice physique ne collait pas avec l’his­­toire de Marty. La trajec­­toire de la balle à travers le corps de John John prou­­vait qu’elle n’avait pas été tirée depuis la chambre, cette pièce suppo­­sé­­ment si dange­­reuse d’après Marty, celle qui l’avait tant effrayé. Même le bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion avait un problème sur ce point. « Beau­­coup de gens vont lire ce rapport », a dit un agent à Marty lors d’un inter­­­ro­­ga­­toire mené deux mois après le drame. « Ils risquent de conclure que tu n’as pas été complè­­te­­ment honnête à propos de ce qui s’est passé. » En fin de compte, Herb et David comp­­taient trois éléments qui n’avaient propre­­ment aucun sens. D’abord, pourquoi Marty et John John se trou­­vaient près de ce hangar en pleine nuit ? Pour­­sui­­vaient-ils vrai­­ment un dange­­reux fugi­­tif, parmi les plus recher­­chés par le FBI, comme le clamait Marty ? Ou bien avaient-il obtenu un tuyau sur un fabriquant de meth bien connu qui aurait acheté trop d’al­­lu­­mettes au maga­­sin (maga­­sin qui n’en vendait pas en gros, par ailleurs), comme relaté dans un rapport ulté­­rieur ? Un poli­­cier se fait tuer, et ses collègues ne peuvent même pas expliquer ce qu’il faisait sur le site ? Deuxiè­­me­­ment, comment l’arme de John John s’était-elle retrou­­vée derrière les toilettes, appa­­rem­­ment dépo­­sée là méti­­cu­­leu­­se­­ment ? Et enfin, comment Mark New s’était-il retrouvé mêlé à ça ? Cela ne collait pas. Un tir net, un tragique acci­dent, n’au­­rait pas l’air si louche. Non, c’était un meurtre prémé­­dité. Il devait y avoir un mobile. Mais lequel ? Pourquoi un poli­­cier aurait-il tué son parte­­naire ? Herb l’igno­­rait. Il n’avait pas d’ex­­pli­­ca­­tion.

Le mobile

Rick Babb s’est rendu aux urgences de l’hô­­pi­­tal du comté de Scott en mai 2007. Il ne souvient pas pourquoi, ce ne devait donc pas être très grave. Sa pros­­tate, peut-être. Un méde­­cin l’a examiné et l’a renvoyé chez lui. Lori Yancey était l’in­­fir­­mière de garde cette nuit-là. Rick l’a recon­­nue, en partie parce que sa photo figu­­rait sur un panneau publi­­ci­­taire pour l’hô­­pi­­tal au bord de l’au­­to­­route 27. Mais aussi parce qu’elle attaquait Marty Carson en justice. Dans le comté, tout le monde était au courant du procès et de la mort de John John dans cette cara­­vane. Cette fusillade bizarre consti­­tuait au moins une des raisons pour lesquelles Jim Carson avait été démis de ses fonc­­tions l’été précé­dent. D’après les rumeurs, Lori croyait que John John avait été tué pour des raisons poli­­tiques : John John allait se porter candi­­dat au poste de shérif en 2006, déro­­bant leur pouvoir aux Carson, qui l’avaient peut-être compris et fait tuer. Mais cela n’avait pas beau­­coup de sens, Marty ayant tué John John trois ans avant les élec­­tions.

« Ma dernière dose était aussi déli­­cieuse que ma première. » — Rick Babb

Rick s’est assis calme­­ment pendant que Lori remplis­­sait son dossier de sortie. Elle, si compa­­tis­­sante, sans avoir la moindre idée de ce que je savais. Mon vieux, ça m’a bouffé comme un cancer. « Tu n’as rien compris », lui a murmuré Rick. « John John n’as pas été tué pour des raisons poli­­tiques, mais pour des histoires de drogue. » Il lui a expliqué que c’était sa faute si John John était mort. Il avait dit la mauvaise chose au mauvais moment, et puis il avait dit pire encore, à un plus mauvais moment, et quand il avait su ce qui allait arri­­ver, quand il avait su que John John allait mourir, il n’avait rien fait pour l’em­­pê­­cher. Et main­­te­­nant, miss Lori était veuve et ses fils n’avaient plus de père. « Je suis coupable du meurtre de John Yancey autant que celui qui a appuyé sur la gâchette. » C’est mot pour mot ce que Rick Babb a déclaré. « Ce sont mes mots qui ont provoqué sa mort. » Rick a été un crimi­­nel presque tout sa vie. « Un hors la loi », comme il dit, « car cela sonne plus roman­­tique que d’être un junky colé­­rique. » Il prétend avoir essayé toutes les drogues connues, en tous cas toutes celles dispo­­nibles dans le comté de Scott, mais avoir toujours préféré la meth. Il a sniffé sa première ligne à 17 ans et il raconte qu’il s’est alors senti capable de partir à la chasse à l’ours avec un tour­­ne­­vis. Quand il a sniffé sa dernière trace, 25 ans plus tard, cela lui a donné l’im­­pres­­sion d’être jeune à nouveau. « J’ai entendu beau­­coup de gens dire qu’on est censé passer sa vie à tenter de retrou­­ver la première impres­­sion. C’est n’im­­porte quoi. Ma dernière dose était aussi déli­­cieuse que la première. » D’après Rick, la raison pour laquelle John John est mort – et la raison pour laquelle il pense que c’est sa faute –, c’est qu’il jouait les indics pour Marty Carson. Il raconte que Marty l’a appro­­ché fin 1999, début 2000 (Rick était occupé à vider un cerf, c’est comme ça qu’il sait que cela se passait durant la période de chasse). Il l’a conduit de l’autre côté de la rivière, dans un coin isolé où ils ont pu discu­­ter sans que personne ne les voie. Marty savait que Rick était impliqué dans le trafic de drogue : un homme ne peut pas enfreindre la loi pendant tant d’an­­nées dans un petit comté sans que les auto­­ri­­tés n’en entendent parler. Rick affirme que Marty lui a demandé de deve­­nir un infor­­ma­­teur. Il a accepté. Tous les poli­­ciers ont besoin d’in­­dics, et tous les crimi­­nels ont besoin d’amis dans les forces de l’ordre. Sauf que d’après Rick, Marty n’était pas vrai­­ment un flic. Il raconte qu’il disait à Marty qui fabriquait la dope, que Marty en ache­­tait ensuite sous couver­­tu­­re… avant de finir par faire du chan­­tage aux dealers. « S’ils accep­­taient de lui fabriquer de la meth, il ne leur tordait même pas le poignet. S’ils refu­­saient, il frap­­pait aussi fort que possible. » Rick raconte que Marty a négo­­cié de grosses quan­­ti­­tés et qu’il en a sniffé une bonne partie, des lignes parfois aussi grosses qu’un stylo, sur le capot de son crui­­ser. Il parta­­geait avec Rick, cela dit, du coup ce dernier ne se plai­­gnait pas. « J’ai pris assez de drogue avec Marty pour tuer tout le comté. C’est la stricte vérité. » Fin octobre 2003, un mois avant la mort de John John, Rick a annoncé à Marty qu’il lui avait acheté un gros sac de meth, au moins 15 grammes à vue de nez. Pour une raison incon­­nue, John John – que Rick pensait aussi pourri que Marty – est venu le récu­­pé­­rer. Rick raconte qu’il lui a tendu en disant : « Faites-vous une ligne à ma santé, j’es­­père que ça vous plaira ! »

cluedo-meth-ulyces10
« Faites-vous une ligne à ma santé, j’es­­père que ça vous plaira ! »
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

« Cet homme n’au­­rait pas eu l’air plus choqué si je lui avais craché à la figure. » John John lui a demandé de quoi il parlait. Rick lui a fait un résumé de ses quatre ans de travail pour Marty. John John lui a dit qu’il était au courant et qu’il suivait le cas de Marty depuis un bon moment déjà. Mais ensuite, Rick a rapporté à Marty ce qu’il avait fait. « J’ai merdé », lui a-t-il dit. « Ouais », a répondu Marty. « T’as sacré­­ment merdé. » Il raconte que trois semaines plus tard, Marty l’a convoqué au cime­­tière sur Jeffers Road et lui a remis 10 000 dollars dans une enve­­loppe blanche : la moitié pour tuer John John Yancey, et l’autre pour son neveu, Joseph Babb, censé lui servir de chauf­­feur. « T’es complè­­te­­ment taré ! » lui a dit Rick. « On doit le faire », a rétorqué Marty. « On ? Mon cul, oui ! » Rick dit que Marty a ensuite essayé de lui donner un revol­­ver enve­­loppé dans une serviette. « Je t’ai dit non », a insisté Rick. « Un non pas négo­­ciable. » Rick jure qu’il a rapporté ça à John John, qui lui a dit de ne pas s’inquié­­ter, qu’il s’oc­­cu­­pait de gérer Marty. « Mon gars, je suis inquiet, et tu devrais l’être aussi », l’a mis en garde Rick. Quelques jours plus tard, John John était mort.

~

Rick Babb a attendu plus de trois ans pour avouer à Lori ce qu’il savait, pour la simple et bonne raison que les Carson ont occupé leurs fonc­­tions jusqu’en août 2006. Marty avait même été promu chef adjoint quelques semaines après avoir tué son coéqui­­pier. À qui un junky aurait-il pu parler ? Au procu­­reur, qui avait classé la mort de John John comme un acci­dent dès le lende­­main de l’en­­ter­­re­­ment ? Aux agents du bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion qui enquê­­taient sur la fusillade ? Même plus tard, une fois que les Carson ont été virés et qu’il a tout avoué à Lori, il a rechi­­gné à témoi­­gner. L’ha­­bi­­tude, tout simple­­ment. Le hors-la-loi n’aime pas trop avoir à faire avec la justice. Mais le second mari de Lori, Howard Ellis, est parvenu à le convaincre. Howard savait s’y prendre avec les crimi­­nels car il avait été assis­­tant du procu­­reur géné­­ral Phil­­lips, un poste qu’il avait quitté en commençant à sortir avec Lori au prin­­temps 2006 (son attaque en justice et son métier étaient incom­­pa­­tibles). Il connais­­sait aussi de longue date les rumeurs qui couraient au sujet des adjoints du comté de Scott. Au cours des audiences, quand il était encore procu­­reur, Howard se voyait parfois accu­­ser un dealer d’avoir été pris en posses­­sion de, disons, 32 doses d’OxyCon­­tins. L’homme pous­­sait alors un soupir de soula­­ge­­ment. « Dieu merci ! » disait-il. « J’en avais 78 sur moi quand ils m’ont arrêté. » Howard a poussé Rick à écrire une dépo­­si­­tion. Mais Rick n’a pas eu besoin de beau­­coup d’en­­cou­­ra­­ge­­ments, juste d’un coup de pouce pour expier sa culpa­­bi­­lité et son regret. « Rien ne m’a jamais rongé à ce point », dit Rick. « Je ne peux pas vous dire à quel point c’est dur de regar­­der miss Lori en face, encore aujourd’­­hui. » Il a 46 ans, il est tota­­le­­ment épuisé. Son corps est brisé par la drogue et dévoré par le lupus et l’ar­­thrite. Il s’est enfermé chez lui peu de temps après la mort de John John pour ne plus avoir accès à la drogue, mais il est sobre depuis quatre ans main­­te­­nant et c’est ainsi qu’il veut mourir : les idées claires. La raison pour laquelle il dit avoir tout arrêté, c’est qu’il a tenté de tuer Marty Carson. « Je sais que ce fils de pute l’a tué », dit-il. « Je le jure sur la tête de mes enfants, si j’avais su qu’il allait vrai­­ment le faire, j’au­­rais pris l’arme qu’il me tendait cette nuit-là et je l’au­­rais descendu. J’au­­rais fait de la prison pour ça. Je le regrette à ce point. » Il dit qu’il le ferait peut-être encore. « De toute ma vie, je n’ai jamais aimé devoir quelque chose à qui que ce soit. Il n’y a pas de plus grande dette que la mienne. Si je pouvais payer ma dette auprès de miss Lori et de ses fils, je le tuerais tout de suite, sans même y réflé­­chir. Même si cela me condam­­nait à mort dans la minute qui suit, je mour­­rais avec lui pour le retrou­­ver en enfer. » John Duffy pense que Rick Babb ne dit pas la vérité. Duffy, l’avo­­cat de Marty, ne traite pas Rick de menteur, mais c’est ce qu’il veut dire. Il affirme que Rick a échoué au détec­­teur de mensonges, mais Rick dit qu’il a seule­­ment mis fin au test à cause de l’hos­­ti­­lité des inspec­­teurs. Duffy dit qu’un poli­­cier – qu’il refuse de nommer – lui aurait confié : « Je ne croi­­rais pas ce type même s’il se présen­­tait devant moi habillé de blanc avec des ailes. » « Si vous trou­­vez l’his­­toire de Rick Babb crédible, j’ai­­me­­rais savoir en quoi », a commenté John Duffy. Voilà en quoi : Rick n’a rien à gagner en mentant. Il n’es­­saye pas d’être déchargé d’ac­­cu­­sa­­tions crimi­­nelles, et il n’est pas rému­­néré. En fait, la seule chose que Rick a gagné jusque là est une cica­­trice sur le côté gauche de la poitrine, souve­­nir d’un coup de couteau à viande, asséné par deux hommes vêtus de noir qui l’ont assailli sous son porche peu avant le procès. Rick raconte que l’un deux a crié en s’en­­fuyant : « Dis un mot de plus contre Marty Carson et on revien­­dra te tuer, toi et ta famille. » Et pire encore : Rick n’est pas le seul à dire que Marty est un crimi­­nel et que John John le savait. Quand le cas de Loria a été porté au tribu­­nal en novembre 2007, un homme du nom de Nick Letnet a témoi­­gné. C’était un fabriquant de meth qui s’était évadé de prison en 2001. Il a affirmé que Marty avait plani­­fié l’éva­­sion, qu’il était censé ramper sous la barrière et aller lui prépa­­rer de la meth « ou bien quelque chose arri­­ve­­rait à sa femme et ses enfants ». Nick a dit aussi qu’à l’au­­tomne 2003, alors qu’il était à nouveau en prison et qu’il effec­­tuait des travaux d’in­­té­­rêt géné­­raux dans le bureau du shérif, il a entendu Marty dire à quelqu’un : « Il n’y aura bien­­tôt plus de problème avec monsieur Yancey. » Plus domma­­geable que les témoi­­gnages de Rick et Nick, qui restent après tout deux junkies, vient celui de Mark Chit­­wood. C’était un des meilleurs amis de John John, mili­­taire et de surcroît ancien adjoint du comté de Scott. Il a affirmé que dans les semaines précé­­dant sa mort, John John enquê­­tait sur les impli­­ca­­tions de Marty Carson « dans du trafic de drogue et des pots de vin ». John Duffy ne traite pas Mark Chit­­wood de menteur mais choi­­sit des mots qui s’en rapprochent. « Son nouveau témoi­­gnage est peut-être la seule surprise de ce procès », dit-il. « Il n’avait jamais évoqué cela aupa­­ra­­vant. » Sa théo­­rie sur ce qui s’est passé suffit ample­­ment à Duffy, même si elle implique des lois physiques impro­­bables. Il dit que Marty était dans la salle de bains, pétri­­fié de peur. John John, igno­­rant l’ordre de rester dehors, est entré dans la salle de bains l’arme au poing pour l’ins­­pec­­ter comme dans les séries télé. Marty a fait feu et John John, touché à l’épaule, a lâché son arme qui a volé à 90 degrés sur sa droite, atter­­ris­­sant derrière les toilettes pour se fixer contre le mur. Si cela était vrai, Marty Carson s’avé­­re­­rait alors dange­­reu­­se­­ment incom­­pé­tent, mais ce n’était pas pour cela qu’il était jugé. Qui plus est, ajoute Duffy, seul un imbé­­cile tuerait son coéqui­­pier en visant le bras et pendant son service, étant donné qu’un appel pour offi­­cier abattu rameute sans faute tous les poli­­ciers des envi­­rons. Comment peut-on espé­­rer s’en tirer dans un cas pareil ? Les avocats de Lori n’ont jamais expliqué comment l’arme de John John s’était retrou­­vée dans la salle de bains. Cela reste plutôt l’un de ces détails inco­­hé­­rents ajou­­tant au soupçon car telle­­ment incon­­gru. Il en est allé de même pour la pour­­suite de Mark New. Même si la version des faits de Marty, aussi impro­­bable soit-elle, était vraie, ces deux éléments ne collaient pas. Mis bout à bout, ils suggé­­raient que Marty avait peut-être pris l’arme de John John, qu’il avait donné un nom au hasard et que… eh bien que Mark New avait eu bien de la chance de ne pas s’être trouvé dans le coin en cette nuit noire. Ces sugges­­tions allaient dans le sens de la théo­­rie – la renforçaient même – selon laquelle John John était mort parce qu’il avait décou­­vert que son coéqui­­pier était un crimi­­nel. Appa­­rem­­ment, cela a convaincu les jurés. Après cinq jours de témoi­­gnages, ils ont déli­­béré pendant quelques heures seule­­ment avant de conclure que Marty Carson avait « inten­­tion­­nel­­le­­ment ou de façon malveillante » tiré sur John John Yancey. Lori s’est vue attri­­buer 5 millions de dollars de dédom­­ma­­ge­­ments, dont elle ne verra jamais la couleur car Marty ne pourra jamais les payer.

~

Marty Carson refuse de s’ex­­pri­­mer pour le moment. Il travaille comme char­­pen­­tier dans le comté de Scott et veut qu’on le laisse tranquille pour qu’il puisse vivre sa vie. La situa­­tion écono­­mique est mauvaise et il s’est coupé trois doigts avec une scie, mais il fait de son mieux. « Il est dans un bon état d’es­­prit », d’après John Duffy.

cluedo-meth-ulyces11
5 millions sans couleur
Brea­­king Bad, de Vince Gilli­­gan
Crédits : Mark John­­son

Le dossier n’est pas encore classé. Après le verdict, le procu­­reur géné­­ral Phil­­lips a annoncé que son bureau et le bureau d’in­­ves­­ti­­ga­­tion allaient ré-ouvrir l’enquête sur la mort de John John. Quelques semaines plus tard, le FBI a pris le relais. Au prin­­temps, des procu­­reurs fédé­­raux de Knox­­ville ont ordonné une trans­­crip­­tion du procès civil. Il semble que les fédé­­raux – qui ont pour poli­­tique de ne pas confir­­mer ou nier les inves­­ti­­ga­­tions – cherchent à monter un dossier de viola­­tion crimi­­nelle des droits civils contre Marty. À partir du 28 novembre, il y aura pres­­crip­­tion. Cela fera cinq ans que John John a été tué dans une cara­­vane sur Williams Creek Road. John Duffy pense que Marty ne sera pas jugé coupable. Pour quoi faire ? Où sont les preuves ? Il semble irrité par le fait que Lori veuille une accu­­sa­­tion crimi­­nelle. Qu’elle insiste pour voir Marty tenu respon­­sable de l’as­­sas­­si­­nat de son mari. Il dit : « Selon toute vrai­­sem­­blance, elle me paraît très vindi­­ca­­tive sur cette histoire. » Il ajoute : « Elle conti­­nue de tour­­men­­ter Marty Carson de toutes les façons possibles au sujet de cet inci­dent. » Il dit encore : « Lori Yancey semble ne pas réus­­sir à passer au-dessus de cette histoire, à trou­­ver la paix et à pardon­­ner. » Non, effec­­ti­­ve­­ment, elle n’ar­­rive pas à passer au-dessus. Elle ne peut pas pardon­­ner. Parce qu’elle pense que Marty Carson n’a jamais dit la vérité à personne.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Murder in the Meth Lab? », paru dans GQ. Couver­­ture : Mark John­­son

Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free down­load udemy paid course
Premium WordPress Themes Download
Download Best WordPress Themes Free Download
Free Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
udemy course download free

Plus de monde