par Sean Flynn | 15 avril 2015

Il y a envi­­ron cinq ans, à bord d’un bus qui traver­­sait les hauts plateaux déserts au centre des États-Unis en direc­­tion de l’ouest, une jeune femme était si défon­­cée que le conduc­­teur l’a faite descendre à Lara­­mie, une petite ville du Wyoming. La police locale l’a enfer­­mée dans une cellule, et la jeune femme n’a pas tardé à reti­­rer de son vagin plusieurs petits sachets qui conte­­naient à eux tous près de deux grammes d’hé­­roïne. « Nous étions sous le choc », raconte Josh Merseal, un jeune procu­­reur du comté d’Al­­bany, où se situe Lara­­mie. « On s’est dit : “De l’hé­­roïne, vrai­­ment ?!” Nous n’en avions encore jamais vu. »

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Lara­­mie, Wyoming
Crédits : Eric Frede­­ricks

Les auto­­ri­­tés de Lara­­mie n’en rever­­raient plus des années durant. La fille du bus, simple­­ment de passage, était en quelque sorte une anoma­­lie, mais aussi un genre de présage. Lorsque Marseal m’a parlé d’elle en août dernier, il y avait eu telle­­ment de saisies qu’il en perdait le compte : « Depuis 2013, le comté d’Al­­bany a engagé des pour­­suites en justice pour dix… non, atten­­dez, onze cas de trafic d’hé­­roïne impliquant cinquan­­te… disons une cinquan­­taine de suspects. » Le chef de la police de Lara­­mie, lui, dit que l’hé­­roïne est la « drogue dure la plus en vogue du coin » – le coin, c’est sa petite ville de 31 814 habi­­tants. Un procu­­reur fédé­­ral de Cheyenne, cinquante kilo­­mètres plus à l’est, commente impas­­si­­ble­­ment : « C’est le cas dans tous les coins de l’État. » L’hé­­roïne est une fâcheuse tendance améri­­caine qui se retrouve partout : dans les grandes villes, bien sûr, mais aussi dans les petites, au milieu de nulle part, comme ici dans le sud du Wyoming. Sauf qu’elle n’ap­­pa­­raît pas par magie, comme de la pous­­sière de fées. Quelqu’un doit l’ache­­mi­­ner jusqu’aux pate­­lins et dans les endroits les plus recu­­lés. Quelqu’un doit répondre à la demande. Merseal se souvient de ce quelqu’un: « Avant Ory », dit-il, « nos plus grosses prises concer­­naient prin­­ci­­pa­­le­­ment des saisies de métham­­phé­­ta­­mine et de marijuana, ache­­tées par petits sachets. Après Ory ? Il y avait de tout. »

Ground zero

Ory, c’est Ory Joe John­­son, dont, par souci d’équité, il faut dire quelques mots d’en­­trée de jeu. Ory n’a pas intro­­duit l’hé­­roïne ou toute autre drogue à Lara­­mie, sans même parler de l’État du Wyoming. Il n’a jamais traîné aux abords des cours d’école ou dans les ruelles, à appâ­­ter les gosses et les badauds. Il n’est asso­­cié à aucun cartel meur­­trier – du moins pas direc­­te­­ment –, et il est loin d’être ce qu’on pour­­rait appe­­ler un baron de la drogue.

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Ory et son cheval, Rocky
Crédits : Ory John­­son/Face­­book

Ory est plutôt un homme travailleur doté d’un sens consi­­dé­­ra­­ble­­ment aiguisé de l’en­­tre­­pre­­neu­­riat. Âgé de 37 ans, il est origi­­naire de Torring­­ton, la moitié d’un village à la fron­­tière du Nebraska, où son père offi­­ciait comme vété­­ri­­naire. C’était un garçon popu­­laire, aimable et brillant, délé­­gué de classe en primaire et au lycée. Il chas­­sait et pêchait, et faisait de la lutte et du base­­ball dans le cadre de l’école. Il jouait parfai­­te­­ment du piano et se débrouillait si bien au trom­­bone – en fanfare et dans un groupe de jazz – qu’une univer­­sité de l’est du pays lui a offert une bourse d’études. Bourse qu’il a refu­­sée, ne se prédes­­ti­­nant pas à deve­­nir musi­­cien. Ory s’est vu pendant un moment en dentiste, comme le meilleur ami de son père. Un samedi d’été 1996, alors qu’il avait 19 ans, Ory a passé la jour­­née à éclu­­ser des bières au Sprin­­ger Reser­­voir, un lac au sud de Torring­­ton. Puis il a conduit jusque chez lui en état d’ivresse et s’est endormi sur un chemin de terre à envi­­ron 1,5 km de chez lui. Sa Subur­­ban a alors percuté de plein fouet le garde-corps d’un pont à grande vitesse, écra­­sant l’avant, cassant le nez d’Ory, sa mâchoire et sa clavi­­cule, endom­­ma­­geant un poumon et un rein, brisant sa cheville droite. Un juge l’a condamné à deux ans en liberté condi­­tion­­nelle pour conduite sous l’em­­pire d’un état alcoo­­lique, et un méde­­cin lui a pres­­crit du Vico­­din pour le reste. Une fois à court de pilules, il s’en procu­­rait toujours un peu plus, et la vitesse à laquelle il tombait en rade n’avait l’air de déran­­ger personne. Étape numéro un pour deve­­nir le dealer d’une petite ville : déve­­lop­­per une dépen­­dance sous pres­­crip­­tion – donc tout à fait légale – aux opia­­cés. Chose étran­­ge­­ment répan­­due chez les ache­­teurs comme chez les four­­nis­­seurs. Six mois plus tard, clopi­­nant en béquilles et avalant toujours son Vico­­din, Ory s’est rendu à une fête. Un type avait du crank sur lui, un précur­­seur de la métham­­phé­­ta­­mine élaboré par une poignée de rednecks et autres motards. Ory en a sniffé une ligne. C’était magique. « C’était la première fois que je marchais depuis l’ac­­ci­dent, avoue-il. Je ne mettais aucun poids sur mon pied, j’ai pu poser mes béquilles ce soir-là. À partir de là, j’ai remar­­ché. » Cepen­­dant, pour des cerveaux câblés d’une certaine manière (comme celui d’Ory, visi­­ble­­ment) le crank est réputé pour être très addic­­tif. Dès là fin février 1997, il en prenait deux à trois grammes par jours, ce qui, à envi­­ron 100 dollars le gramme, est inte­­nable pour un jeune homme qui ne veut pas se lancer dans le vol de voitures ou le cambrio­­lage. Car Ory n’est pas un voleur. Étape numéro deux pour deve­­nir le dealer d’une petite ville : comprendre comment faire marcher les affaires.

La troi­­sième étape requiert d’être un homme prêt à plon­­ger dans l’in­­connu.

L’ami grâce auquel Ory s’ap­­pro­­vi­­sion­­nait lui a dit qu’une eight ball (le huitième d’une once, soit 3,5 g, et le nom de la bille 8 au billard améri­­cain, ndt) se vendait pour 200 dollars à Scotts­­bluff, un pate­­lin de 15 000 habi­­tants situé de l’autre côté de la fron­­tière du Nebraska. « Et là, eurêka ! » s’ex­­clame Ory. « J’achète une eight ball pour 200 dollars. Je connais des gens qui en veulent, alors j’y vais et je vends un gramme à un gars, un gramme à un autre. Après quoi il me reste un gramme et demi, gratos. » Il marque une pause. « Putain, c’était telle­­ment simple. » Telle­­ment simple, telle­­ment évident qu’Ory est allé trou­­ver direc­­te­­ment le contact de son ami quelques jours plus tard. Il ne le connais­­sait pas, mais le type était une marche plus haut sur l’échelle de la distri­­bu­­tion. « J’ai 450 dollars, lui a lancé Ory. Qu’est-ce que je peux avoir pour ça ? » Ory a conduit l’homme jusqu’à Scotts­­buff et s’est arrêté devant une maison située dans un quar­­tier déla­­bré. Sa nouvelle connais­­sance a pris ses 450 dollars, lui a dit d’at­­tendre ici et a disparu derrière la porte d’en­­trée. Ory a poireauté une heure dans la voiture. Il a roulé dans Scotts­­buff pendant un moment, et il s’est posé dans un parc pendant un moment de plus. C’est pas normal, a-t-il fini par se dire. Cela faisait trois heures qu’il n’avait pas revu son contact – ni son argent ou sa poudre. Il est descendu de voiture et s’est appro­­ché de la porte.

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D’au­­cuns pour­­raient rétorquer qu’il est aisé de fran­­chir les deux premières étapes : la première est une addic­­tion invo­­lon­­taire, et l’autre tient du calcul niveau primaire. Mais la troi­­sième, en revanche, demande un certain cran : elle requiert d’être un homme prêt à plon­­ger dans l’in­­connu. Ory ne connais­­sait rien au trafic de drogue, au-delà de la petite vente au détail de Torring­­ton. Il ne savait pas qui vivait dans cette maison ni comment cette personne réagi­­rait à la présence d’un inconnu frap­­pant à sa porte.

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La rue prin­­ci­­pale de Lara­­mie

Ory a toqué. Un Mexi­­cain immense lui a ouvert la porte. Le colosse lui a lancé un regard noir : « — C’est pour quoi ? — Salut, j’ai déposé un mec ici avec tout mon argent il y a genre trois heures, a dit Ory. Je veux lui parler. » Le Mexi­­cain l’a étudié un moment avant d’ob­­ser­­ver la rue d’un bout à l’autre, cher­­chant à voir s’il avait été envoyé par des poli­­ciers ou si ce n’était qu’un imbé­­cile. « Entre », a-t-il fina­­le­­ment lâché. Il a passé un coup de télé­­phone, parlé en espa­­gnol – qu’Ory ne comprend pas –, puis il a raccro­­ché. « — Le mec est entré, a-t-il dit à Ory. Il est entré et il est ressorti par la fenêtre de la salle de bain avec ton matos il y a trois heures envi­­ron. — C’était mon argent, a répliqué Ory. Je suis venu pour ache­­ter, il venait cher­­cher la came ici. » Le Mexi­­cain a haussé les épaules. Ce n’était pas son problème.

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Crédits : DEA

« Peut-être qu’il était surpris de me voir débarquer comme un cheveu sur la soupe, présume Ory. Mais je ne pensais qu’à amor­­tir mes 450 dollars. Alors je suis revenu le lende­­main avec 600 ou 700 dollars, et j’ai acheté 14 g. J’ai tout vendu en une heure ou deux. J’y suis retourné le jour même, et c’est comme ça que tout a commencé. » La suite, c’est du gâteau, surtout pour un homme blanc et propre sur lui qui se plie scru­­pu­­leu­­se­­ment aux règles du trafic. Les drogues se vendent d’elles-mêmes. « Je n’ar­­ri­­vais pas à y croire la première fois que j’ai eu mes 28 g de crank », se souvient Ory. « J’ai passé moins d’une heure à Wheat­­land et un type a tout écoulé pour moi. En moins d’une heure, j’ai fait plus de 1 000 dollars. Et il devait me rester cinq ou six grammes en poche. J’hal­­lu­­ci­­nais complet. C’est une ville de 3 500 habi­­tants. En à peine un mois, la bour­­gade englou­­tis­­sait huit fois 28 g toutes les semaines et demi. »

Crys­­tal

Quelque temps après, le crank a été remplacé par de la véri­­table crys­­tal meth, un produit de bien meilleure qualité livré sous forme d’un cris­­tal clair. Ory s’est alors débar­­rassé d’une nouvelle étape dans la chaîne de distri­­bu­­tion et a commencé à ache­­ter au Colo­­rado, d’abord à Gree­­ley, puis à Denver. Sans surprise, et pour des raisons plus qu’é­­vi­­dentes (Ory pense qu’il était « trop jeune. Je ne savais pas ce que je faisais, je planais complè­­te­­ment »), il a commencé à avoir des ennuis avec la justice. Pas tant avec la vente de drogues qu’a­­vec sa consom­­ma­­tion. Comme pour la plupart des postes de cadres inter­­­mé­­diaires, être dealer de crys­­tal meth dans le Wyoming n’est pas un métier parti­­cu­­liè­­re­­ment lucra­­tif, surtout quand il faut finan­­cer sa propre addic­­tion. Ory a commencé à remplir des chèques sur le compte de son frère, sept dollars par-ci, 250 par-là, quelques milliers au total. Un juge l’a envoyé en cure de désin­­toxi­­ca­­tion, ce qui n’a pas arrangé les choses et lui a valu deux condam­­na­­tions avec sursis et mise à l’épreuve, qu’il a enfreintes à plus de deux reprises. Il a été arrêté avec une glacière remplie de cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes dans sa voiture (il n’a pas manqué de confier à l’of­­fi­­cier de police qu’il en avait pris « un p’tit peu » parce que cela l’ai­­dait à mieux conduire), émis davan­­tage de chèques en bois et sectionné le brace­­let émet­­teur à sa cheville, avant de se faire la malle de la maison de tran­­si­­tion – ce qui, à son grand éton­­ne­­ment, a été consi­­déré comme une « évasion » par les auto­­ri­­tés. Sa mise à l’épreuve révoquée le 2 mai 2002, il a été envoyé dans la prison de Rawlins pour deux à cinq ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, en comp­­tant ses 322 jours passés dans les prisons de comté pour toutes les fois où il s’était fait arrê­­ter. C’est ainsi qu’a­­près près d’une décen­­nie, la carrière de dealer de petite ville d’Ory Joe John­­son a pris fin.

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Ory a été libéré de prison le 17 mars 2005, lavé de la métham­­phé­­ta­­mine et réha­­bi­­lité. Après avoir démé­­nagé à Lara­­mie, où sa mère s’était instal­­lée après son divorce d’avec son père, il s’est trouvé un travail dans la coulée de béton. Il a appris les ficelles du métier, puis de l’en­­tre­­prise : comment rédi­­ger des factures, équi­­li­­brer le budget, lire les plans et propo­­ser des emplois. « Je m’en suis sorti, je n’ai fait aucune erreur, je n’ai rien fait de mal, assure-t-il. Et vers fin 2006, j’ai monté ma propre société. »

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Ory exhibe son trophée au Tadji­­kis­­tan
Crédits : Ory John­­son/Face­­book

En l’es­­pace de cinq ans, Ory s’est bâti une vie confor­­table dans la léga­­lité. John­­son Concrete LLC a construit des routes, des trot­­toirs et des bords de trot­­toirs, quelques casernes de pompiers et un centre de loisirs à Baggs. Habi­­tuel­­le­­ment, huit hommes travaillaient sous ses ordres, le double pour les grands travaux, et il gagnait assez bien sa vie pour se payer argent comp­­tant un pick-up Dodge, une remorque pour ses chevaux et une maison située juste en dehors des limites de la ville. Il a appris à chas­­ser à l’arc, car les crimi­­nels condam­­nés ne peuvent pas porter d’armes à feu, et Ory met un point d’hon­­neur à respec­­ter les règles. Chaque automne, il prenait la tête de chasses au mouton et à l’élan dans les envi­­rons de Cody, et il s’en­­vo­­lait régu­­liè­­re­­ment pour l’Afrique de Sud afin d’al­­ler chas­­ser le zèbre, le kudu, l’im­­pala, le phaco­­chère, le chacal, et cette anti­­lope aux superbes cornes en spirales et aux pattes jaunes qu’on appelle le nyala. En août 2011, le gouver­­ne­­ment du Tadji­­kis­­tan lui a accordé un permis pour tuer un mouflon Marco Polo (coût : 38 000 dollars), consi­­déré comme le plus beau trophée de chasse d’Asie centrale. « Tout allait bien », renché­­rit Ory. C’était un homme d’af­­faires respecté. « J’au­­rais été ami avec lui », confesse Josh Merseal, le procu­­reur. « J’au­­rais bu une bière en sa compa­­gnie dans un bar, sans problème. » Et puis tout n’est plus allé aussi bien. Il n’y a pas eu de catas­­trophe. Lorsque Ory tente de l’ex­­pliquer à présent, il fait mention du fait qu’un ami à lui est décédé à l’au­­tomne 2011, qu’il a rompu avec une femme qu’il fréquen­­tait à Minnea­­po­­lis, qu’il s’est peut-être tué au travail, et… En défi­­ni­­tive, rien de tout cela ne l’ex­­plique vrai­­ment. Voici ce qui s’est passé : au mois de février 2012, il a rencon­­tré quatre étudiantes de l’uni­­ver­­sité locale. Il était lui-même encore jeune (34 ans), céli­­ba­­taire, et il avait de l’argent à dépen­­ser, John­­son Concrete frôlant le demi-million à l’an­­née. Bref, il a rencon­­tré ces filles un soir et a atterri dans leur appar­­te­­ment, ou l’un de leurs appar­­te­­ments, qui renfer­­mait un tas de cocaïne. Ory s’est fait une ligne. Et il a décidé de rede­­ve­­nir trafiquant de drogues. « C’était étrange, dit-il. Enfin pas tant que ça : je savais que ça arri­­ve­­rait. Mais je l’ac­­cep­­tais serei­­ne­­ment. » Il a conti­­nué à traî­­ner avec des étudiantes, et il a conti­­nué à taper de la cocaïne. En l’es­­pace de quelques jours, il s’est fait de nouveaux contacts à Denver et s’est mis à descendre au sud avec du cash pour remon­­ter au nord avec de la coke. « Un tas, précise-t-il. Je veux dire, bien plus que je n’au­­rais jamais dû trans­­por­­ter. » « Ça ne rigole pas avec Ory », assure Tom Flee­­ner, son avocat. « Il travaillait très, très dur et il a monté une entre­­prise pros­­père dans le ciment. Quand il a repris le trafic de drogues, il a travaillé très, très dur. C’est tout ou rien avec lui. »

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Crédits

Le seul souci, bien sûr, c’est que dans une petite ville on attire faci­­le­­ment l’at­­ten­­tion. Les usagers et les petits dealers, des types à un niveau ou trois en-dessous d’Ory, se font arrê­­ter assez régu­­liè­­re­­ment. Certains d’entre eux parlent, et c’est ainsi qu’au prin­­temps déjà, le nom d’Ory était sorti assez souvent pour qu’il parvienne aux oreilles de Flee­­ner. « Tom m’a convoqué dans son bureau, à l’im­­pro­­viste, et il m’a dit : “Il faut que tu arrêtes de vendre de la coke” », raconte Ory. Il a feint l’in­­no­­cence, et protesté molle­­ment. Flee­­ner a pour­­suivi : « Tu dois tout arrê­­ter. Je ne crois pas qu’ils te coffre­­ront. Ils n’ont pas grand-chose sur toi, ce ne sont que des rumeurs. » « OK, ça marche, a répondu Ory. Merci bien. » Là-dessus, il est sorti. Et il a arrêté d’en vendre. Quelque chose comme une semaine plus tard, l’une de ses connais­­sances lui a dit qu’elle descen­­dait à Denver cher­­cher de la crys­­tal meth. « Et je me suis dit : bah, pourquoi pas ? C’est un milieu très diffé­rent de celui des gens qui prennent de la cocaïne. » Il lui a donné 1 400 dollars, la personne lui a ramené 28 g cette nuit-là, qu’il a vendus avant l’aube, à 250 dollars les 3,5 g, soit 2 000 dollars au total. « J’ai trouvé ça telle­­ment simple ! s’ex­­clame Ory. Mais je l’ai sûre­­ment payée trop cher à la base. » Ory a laissé John­­son Concrete dépé­­rir et s’est mis à plein temps à la vente de métham­­phé­­ta­­mine, ache­­tant géné­­ra­­le­­ment à Denver, condui­­sant parfois un camion pendant quatorze heures jusqu’à Phoe­­nix, en Arizona, où elle était moins chère et plus pure. Pour info, Flee­­ner constate qu’Ory n’a pas compris le but de leur conver­­sa­­tion. « Je ne lui ai pas dit d’ar­­rê­­ter de vendre de la cocaïne pour qu’il se mette à la meth. Je lui ai dit qu’il devait arrê­­ter de vendre des drogues tout court, qu’il allait se faire pincer et qu’il devait quit­­ter la ville. Basta. J’au­­rais préféré qu’il suive mon conseil. »

Mère supé­­rieure

Bon, et l’hé­­roïne dans tout ça ? Une ques­­tion de séren­­di­­pité. À mi-parcours de l’été 2012, selon Ory, il a commencé à sortir avec une fille venue à Lara­­mie depuis la Cali­­for­­nie, avec un petit ami dont elle s’est débar­­ras­­sée et une addic­­tion à l’hé­­roïne dont elle n’a pas réussi à se défaire. Elle ache­­tait au détail pour 30 dollars d’hé­­roïne mexi­­caine black tar, assez pour la jour­­née, embal­­lée dans un petit ballon noir.

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Tout va super bien
Crédits : Ory John­­son/Face­­book

Ory n’avait jamais vu ou connu personne qui en consom­­mait. Avant son premier séjour en prison, il n’y avait aucun marché pour l’hé­­roïne, tout simple­­ment car personne n’en voulait. « J’ai été à Torring­­ton, Cheyenne, Wheat­­land, Lara­­mie…, dit-il. Je vendais de la drogue dans tous ces endroits et je n’en avais jamais entendu parler. » Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a jamais eu d’hé­­roïne dans le Wyoming. Ory et Josh Merseal n’en avaient jamais vu parce qu’ils sont jeunes, et que l’hé­­roïne va et vient, contrai­­re­­ment, par exemple, à la marijuana ou à la cocaïne. Deux géné­­ra­­tions plus tôt, certains anciens combat­­tants rame­­naient parfois au pays une mauvaise habi­­tude prise au Viet­­nam, en consé­quence de quoi une poignée de civils s’es­­sayaient à une drogue, puis à une autre, jusqu’à finir par se plan­­ter une aiguille dans le bras. Mais l’hé­­roïne était géné­­ra­­le­­ment quali­­fiée de saleté bas de gamme, l’opiacé du malheu­­reux qui n’at­­tend que de crever d’une over­­dose. « On consi­­dé­­rait ça comme de la drogue pour­­rie », explique John Powell, l’an­­cien chef de la police de Cheyenne. Lorsqu’il a débuté sa carrière, les camés se regrou­­paient dans le quar­­tier sud de la ville, si pitoyables que la police les lais­­sait géné­­ra­­le­­ment tranquilles. « Il y a une hiérar­­chie des drogues, renché­­rit Powell, et l’hé­­roïne est tout en bas. C’est presque comme si, tombé à ce niveau, on méri­­tait de mourir. » En tant que drogue récréa­­tive, l’hé­­roïne donnait lieu à de brefs engoue­­ments tous les dix ans envi­­ron – chaque géné­­ra­­tion doit réap­­prendre la même leçon –, mais elle perdait toujours rapi­­de­­ment de son attrait. Trop de jeunes faisaient des over­­doses, ou deve­­naient dépen­­dants en la snif­­fant d’abord, puis en la fumant et enfin en se l’injec­­tant. Fina­­le­­ment, les gens autour d’eux se rendaient compte à quel point cela deve­­nait dépri­­mant et dégoû­­tant. Ils prenaient peur. Et cepen­­dant, au cours de la dernière décen­­nie, les choses ont commencé à chan­­ger. On parle de chiffres rela­­ti­­ve­­ment modestes (à titre de compa­­rai­­son, plus de gens sniffent de la colle glu), mais les embal­­le­­ments média­­tiques qui suivent l’over­­dose de person­­na­­li­­tés, à l’ins­­tar de Philip Seymour Hoff­­man en février 2014, peuvent leur donner des airs d’épi­­dé­­mie. Les statis­­tiques n’en sont pas moins alar­­mantes : dans l’enquête fédé­­rale la plus citée, le nombre d’in­­di­­vi­­dus avouant avoir pris de l’hé­­roïne au cours du mois précé­dent en Amérique a plus que doublé entre 2007 et 2012, attei­­gnant 335 000 personnes. Les over­­doses à l’hé­­roïne confir­­mées au niveau natio­­nal ont plus que triplé entre 2006 et 2012. Dans la moitié sud du Wyoming, où vivaient Ory et un quart de million de gens, on est passé de zéro à dix-huit over­­doses fatales entre janvier 2010 et juin 2014. Quant aux over­­doses non-mortelles, Steve Wood­­son, direc­­teur du Dépar­­te­­ment des enquêtes crimi­­nelles du Wyoming, assure qu’ils n’en savent rien.

De l’achat en gros au Colo­­rado jusque dans la poche du consom­­ma­­teur à Lara­­mie, il y a une augmen­­ta­­tion de 750 %.

L’élé­­ment crucial de ce chan­­ge­­ment est la montée des pres­­crip­­tions d’opia­­cés, soute­­nue par les grandes firmes et approu­­vée par la méde­­cine. Les compri­­més d’OxyCon­­tin et de Perco­­cet sont incroya­­ble­­ment effi­­caces pour les soins comme pour le plai­­sir. Elles sont égale­­ment addic­­tives et chères payées. « Et tout à coup », explique Stuart S. Healy III, procu­­reur fédé­­ral à Cheyenne, « ces accros aux pilules se disent : “Il nous faut quelque chose d’autre. Quelque chose de moins cher.” » Ce chemi­­ne­­ment, des pilules à l’hé­­roïne, se retrouve fréquem­­ment. « Tous les indi­­vi­­dus qui ont coopéré avec nous sur des affaires en rapport avec l’hé­­roïne, affirme Wood­­son, ou qui ont fait une over­­dose à l’héro sur laquelle nous avons enquêté, ont commencé avec les pilules, si on étudie leur passé. 100 % d’entre eux. » Ory, dont les problèmes de drogue ont eux aussi commencé par une pres­­crip­­tion légale, savait bien peu de choses au sujet de la drogue préfé­­rée de sa nouvelle petite amie, mis à part qu’elle le  subju­­guait : « J’ou­­vrais le sachet, et ça avait la couleur de la poudre à canon. » Il obser­­vait la fille rouler un billet et inha­­ler douce­­ment la poudre. « Pouf ! Ça deve­­nait noir, ça fondait et ça deve­­nait collant ! » Il semble encore tout ébahi aujourd’­­hui. Ory a commencé à payer pour les drogues de sa copine. « Mais par expé­­rience, je savais que je n’al­­lais pas ache­­ter de l’hé­­roïne pour cette fille à 30 dollars le ballon pour que ça lui tienne une jour­­née, confie-t-il. Je n’al­­lais pas dépen­­ser cet argent. Je me disais : faut que ça me rapporte. » Il a alors appelé le gars du Colo­­rado qui le réap­­pro­­vi­­sion­­nait en ecstasy, lui deman­­dant s’il avait une branche dans l’hé­­roïne – ce qui était le cas, car les four­­nis­­seurs de niveau inter­­­mé­­diaire sont rare­­ment spécia­­li­­sés dans une seule drogue. Ory prétend en avoir acheté 25 g, pré-embal­­lés pour une vente à l’unité, pour 1 000 dollars. Ce qui équi­­vaut à 40 dollars le gramme. Dans les rues de Lara­­mie, l’hé­­roïne se vend à 30 dollars la dose – un dixième d’un gramme. Soit, de l’achat en gros au Colo­­rado jusque dans la poche du consom­­ma­­teur à Lara­­mie, une augmen­­ta­­tion de 750 %. Toute­­fois, Ory ne vendait pas aux consom­­ma­­teurs. Il dit avoir gardé cinq grammes pour que sa copine les fume et avoir laissé le reste à 70 dollars le gramme à une fille qui avait une équipe de dealers reven­­dant le matos aux étudiants. Ory aurait pu mieux faire, mais il empo­­chait tout de même 400 dollars rien que pour quelques heures de conduite.

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Contre l’at­­taque des ours, une seule solu­­tion
Crédits : Arne Nord­­mann

Il a effec­­tué d’autres virées au Colo­­rado. Ory trans­­por­­tait du répul­­sif à ours avec lui (les ours sont un problème dans le Wyoming), mais il n’avait jamais peur de se faire mena­­cer, il n’était jamais inquiet à l’idée de se faire plumer, détrous­­ser ou bles­­ser : « Si vous vous poin­­tez au comp­­toir, prêt à jouer le jeu avec des milliers de dollars, avec 1 500 ou 3 000 dollars, alors vous vous frot­­tez à une toute autre caté­­go­­rie de gens, assure-t-il. Leur gagne-pain dépend des ache­­teurs. Des blancs-becs, propres sur eux, qui conduisent une belle tire avec une véri­­table assu­­rance et des feux arrière en bon état. Des types qui revien­­dront tous les deux ou trois jours avec 4 à 5 000 dollars à chaque fois. Ces types-là ne vont pas vous rouler. Leur survie dépend de votre capa­­cité à écou­­ler leur produit. » Au total, Ory pense avoir acheté un peu plus de cent grammes d’hé­­roïne en l’es­­pace de trois mois. Il a bien vendu quelques ballons de son côté, mais la plupart du temps, il réap­­pro­­vi­­sion­­nait la fille qui alimen­­tait le trafic des dealers avec les étudiants. Il ne tenait jamais bien long­­temps. « Ça me fichait un peu la trouille, la vitesse à laquelle dispa­­rais­­sait ce machin, la vitesse à laquelle ça se vendait, dit Ory. Et ce n’est pas comme si je voulais vrai­­ment faire partie de tout ça. Je veux dire, bien sûr que j’en faisais partie, mais c’était effrayant malgré tout. » Surtout, cela venait de sa petite amie, une héroï­­no­­mane en pleine forme quand elle avait sa came, horri­­ble­­ment malade dès qu’elle était à court. « Mais dès qu’elle en avait juste un peu : pouf ! Elle était de nouveau sur pied. » Évidem­­ment, cela ne dure­­rait pas. La carrière d’Ory dans le trafic de drogues était sûre­­ment vouée à l’échec dès le départ, étant donné le fait qu’il l’avait bâtie le nez dans la coke. Il en snif­­fait presque deux grammes par jour jusqu’au mois de juin, où il est passé à la métham­­phé­­ta­­mine, dont il fumait, inha­­lait ou avalait un gramme par jour. Il a l’air persuadé qu’il tolé­­rait plutôt bien cette dépen­­dance. Les dossiers judi­­ciaires chantent un autre refrain : « Sa person­­na­­lité est radi­­ca­­le­­ment diffé­­rente sous les effets de la drogue », il « devient complè­­te­­ment para­­noïaque et colé­­rique, surtout après la prise de métham­­phé­­ta­­mine ». En mai, il a été accusé d’avoir frappé sa copine au visage (ce qu’il nie, les charges ont d’ailleurs été aban­­don­­nées) et en juillet, il a été accusé d’avoir balancé une autre fille contre un mur (ce qu’il nie aussi, mais il a para­­doxa­­le­­ment plaidé coupable). La para­­noïa, la rage et la violence ne sont pas la meilleure façon de faire tour­­ner un commerce. Le 29 novembre 2012, Ory aurait battu sa dernière petite amie en date, l’hé­­roï­­no­­mane, l’ac­­cu­­sant d’avoir pioché dans ses réserves en la traî­­nant à travers la cuisine avant de la mettre violem­­ment à la porte. Ory dément là encore les faits, mais à l’époque, le shérif a cru la fille et obtenu un mandat d’ar­­rêt contre lui. Sept jours plus tard, à l’aube noire du 5 décembre 2012, Ory s’est rendu sur un terrain de camping pour livrer 93 pilules d’ecs­­tasy. L’homme censé les ache­­ter n’avait pas de liquide sur lui. Faire crédit étant décon­­seillé dans le trafic de drogues, Ory a tourné les talons. Il est retourné à son pick-up, auquel était atta­­chée sa remorque à chevaux. Un pâté de maisons plus loin, sur North Cedar, il a remarqué un 4×4 du dépar­­te­­ment du shérif, tous feux éteints et garé du mauvais côté de la rue sous un lampa­­daire à l’am­­poule grillée. Il ne pensait pas que la présence de ces adjoints fût une coïn­­ci­­dence. Dans sa poche : un sachet conte­­nant de l’ecs­­tasy, cinq grammes de crys­­tal meth, trois grammes de cocaïne et une petite quan­­tité d’hé­­roïne – 0,07  g. Il a vu les adjoints l’ob­­ser­­ver tandis qu’il s’ap­­pro­­chait de l’ar­­rière de son pick-up. « Quand je les ai aperçus, j’ai balancé le sac dans la remorque, se souvient-il. Je n’au­­rais pas dû. J’au­­rais dû le balan­­cer quelque part. Mais je l’ai lancé dans ma remorque, je me suis assis dans le véhi­­cule, je l’ai démarré et je me suis mis en route. Quelques centaines de mètres plus loin, je me faisais arrê­­ter. »

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Crédits : Solu­­tions Reco­­very

Ory a atterri en prison ce soir-là. Non pas pour la drogue, mais à cause du mandat d’ar­­rêt pour avoir semble-t-il battu sa copine. En fouillant son pick-up, les adjoints ont trouvé six télé­­phones portables et 816 dollars soigneu­­se­­ment rangés : « Par exemple, si j’ai cinq billets de 20, je les plie en deux. Si j’ai dix billets de 10, je les plie en deux pour faire 100. Un billet de 100, je le plie en deux pour pouvoir calcu­­ler rapi­­de­­ment si j’ai assez de liquide. Ils disent que ce sont “les carac­­té­­ris­­tiques typiques d’un dealer de drogues”. » C’était suffi­­sant en tout cas pour lais­­ser le berger alle­­mand nommé Luger reni­­fler partout. Le chien a raté les drogues dans la remorque – sûre­­ment à cause de la puan­­teur du cheval –, mais il s’est arrêté devant la portière du conduc­­teur, flai­­rant quelque chose. Dans la pochette à l’ar­­rière du siège se trou­­vaient de petits ballons d’hé­­roïne, embal­­lés dans un sachet alimen­­taire et repré­­sen­­tant en tout moins de 0,3 g. Cela a suffi pour un mandat de perqui­­si­­tion. Après quoi les poli­­ciers ont trouvé tout le reste. On l’a épar­­gné sur la cocaïne : infrac­­tion pour posses­­sion. Cepen­­dant, l’État lui a collé deux délits sur le dos, à chaque fois pour posses­­sion et posses­­sion en vue de distri­­bu­­tion illé­­gale de drogues pour la métham­­phé­­ta­­mine, l’hé­­roïne et l’ecs­­tasy. « Et ils ont fait passer les accu­­sa­­tions d’agres­­sion », ce pourquoi on l’avait arrêté à la base, « à des crimes graves. À ce moment-là, 126 années de prison me pendaient au nez. »

Le pouvoir de l’ad­­dic­­tion

Ory a été libéré sous caution pour 85 000 dollars et à condi­­tion de suivre le programme de désin­­toxi­­ca­­tion Narco­­non dans l’Ok­­la­­homa, ce qu’il a fait. Il en est sorti diplômé le 23 avril 2013. Sur déci­­sion du juge, il devait ensuite vivre avec sa mère à Lara­­mie, mais sa mère avait des règles et, de toute façon, l’État pouvait au mieux lui offrir un mini­­mum de quarante ans s’il plai­­dait coupable. « J’étais terri­­fié », soupire Ory. Il a décidé de s’en­­fuir. Un ami est venu le cher­­cher dans l’Ok­­la­­homa et l’a conduit jusqu’à une petite ville au nord de la Nouvelle-Orléans. Ory avait vendu sa maison depuis son arres­­ta­­tion, et une fois son chèque en poche – 24 000 dollars –, il irait jusqu’à Phoe­­nix pour ache­­ter plus de métham­­phé­­ta­­mine que jamais. Il trans­­por­­te­­rait ensuite le matos vers l’est, à Atlanta, où il pensait pouvoir doubler, voire tripler son inves­­tis­­se­­ment. Après quoi il quit­­te­­rait le pays.

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Bien­­ve­­nue à Lara­­mie
Crédits : lara­­mie­­live.com

Un mandat a été émis contre lui le 30 avril. Deux jours plus tard, en route pour Phoe­­nix, Ory a utilisé l’or­­di­­na­­teur de l’es­­pace pro du Days Inn de Winnie, au Texas. Il s’est débrouillé pour coller suffi­­sam­­ment les jetons à la récep­­tion­­niste – comment, c’est un mystère – pour qu’elle appelle le shérif du coin. Ory a vu la voiture de patrouille débarquer et s’est préci­­pité dehors par la porte de derrière, il a esca­­ladé la clôture et couru à travers les champs. Ses chaus­­sures aspi­­rées par la boue, sa chemise arra­­chée par les barbe­­lés, il a passé la nuit dehors et les adjoints ne l’ont pas retrouvé. Au matin, il est retourné à l’hô­­tel, sans chaus­­sures ni chemise, avec l’air d’un type qui avait joué au chat et à la souris avec les flics toute la nuit. La récep­­tion­­niste a de nouveau appelé le shérif. Un adjoint l’a retrouvé au volant du pick-up Dodge de son ami. Ory s’est arrêté, le poli­­cier a ouvert la porte, et là, Ory a mis les gaz. La portière a blessé l’adjoint au genou (ce que les auto­­ri­­tés consi­­dé­­re­­ront comme une agres­­sion) avant qu’Ory ne se dirige en vitesse hors du parking. Il a rapi­­de­­ment aban­­donné le pick-up et s’est enfui à pieds. Ory s’est terré dans un maré­­cage (on ne lui avait rien dit pour les alli­­ga­­tors) jusqu’à ce qu’il entende aboyer les chiens. Compre­­nant qu’il était fichu et proba­­ble­­ment en hypo­­ther­­mie, il s’est rendu. Ory leur a fourni un faux nom, avançant qu’il était son grand frère, car il connais­­sait son numéro de sécu­­rité sociale et son adresse par cœur. Mais c’était sans comp­­ter le passe­­port dans sa poche (dont il avait besoin pour quit­­ter le pays). Ce détail lui est revenu en tête alors qu’il était menotté à l’ar­­rière de la voiture de police, inca­­pable de l’at­­teindre pour le jeter par la fenêtre. « J’étais fait  comme un rat », dit-il en haus­­sant les épaules. On l’a expé­­dié dans le Wyoming, où il a été jeté en prison pour quelques mois, le temps d’étu­­dier son cas. Pendant ce temps-là, les procu­­reurs fédé­­raux étaient eux aussi à sa recherche. Malgré cela, Flee­­ner, ancien défen­­seur public fédé­­ral, connaît le système ainsi que les règles parti­­cu­­lières qui régissent la police fédé­­rale. « L’im­­pli­­ca­­tion de la police fédé­­rale dans cette affaire, c’est la meilleure chose qui pouvait lui arri­­ver », explique-t-il. Deux éléments jouaient en sa faveur. Le premier est géogra­­phique : l’ap­­pé­­tit des fédé­­raux est moins vorace quand il s’agit d’un dealer de petite ville, surtout quand la bour­­gade en ques­­tion se trouve dans un État immense et quasi-désert. Les enquê­­teurs ont compris, en étudiant le GPS d’Ory, en calcu­­lant les péages et en rassem­­blant les témoi­­gnages de ses asso­­ciés, qu’il rappor­­tait envi­­ron 112 g de métham­­phé­­ta­­mine dans le Wyoming tous les quatre à six jours. « À L.A. ou Miami, ça passe­­rait sous le radar fédé­­ral », explique Healy, le procu­­reur fédé­­ral. « Mais un homme qui ramène 140 à 168 g dans une ville grande comme Lara­­mie ? Ça ne passe pas inaperçu. C’est énorme, en si peu de temps. Ory John­­son posait un vrai problème. » Le second élément est statu­­taire : d’après les recom­­man­­da­­tions des peines à pronon­­cer, cinq grammes de métham­­phé­­ta­­mine, pour envi­­ron 500 dollars, reviennent à cinq ans de réclu­­sion mini­­mum. De même pour cent grammes d’hé­­roïne (vingt fois le poids et, vu la teneur de l’hé­­roïne, envi­­ron deux cents fois la dose habi­­tuelle). En d’autres termes, Ory ne s’est pas fait arrê­­ter avec assez d’hé­­roïne pour que les fédé­­raux daignent y prêter atten­­tion.

« La drogue comble l’es­­pace laissé par ce qui manque, ce qui a été perdu, ce senti­­ment d’être exclu. » — Ory Joe John­­son

Flee­­ner a fini par s’en­­tendre avec Ory, qui devait plai­­der coupable pour une accu­­sa­­tion concer­­nant la posses­­sion de métham­­phé­­ta­­mine devant la cour fédé­­rale, pour un crime (égale­­ment en rapport avec la métham­­phé­­ta­­mine) et trois délits (agres­­sion d’un membre de sa famille, posses­­sion de cocaïne et d’hé­­roïne) devant la cour d’État. Il a ainsi écopé de cinq ans de prison du côté fédé­­ral et de quatre à cinq ans du côté du Wyoming, à écoper en paral­­lèle. Ory purge aujourd’­­hui sa peine dans un établis­­se­­ment à sécu­­rité moyenne de sa ville natale de Torring­­ton – sûre­­ment la prison la plus sympa­­thique d’Amé­­rique. Claire et propre, les rayons du soleil pénètrent dans l’en­­trée et des champs dorés s’étendent à perte de vue. Ory semble bien loti. « Il y avait une femme à Wheat­­land chez qui j’al­­lais et avec laquelle je passais du temps, quand j’avais 20 ou 21 ans et que je vendais beau­­coup de meth, me confie-t-il. Elle m’a regardé et m’a dit : “Ory” – toujours la même ques­­tion – “Ory, pourquoi tu fais ça ? Tu es intel­­li­gent. Tu viens d’une bonne famille. Pourquoi tu fais ça ?” Je n’avais pas de réponse à lui donner. Alors elle conti­­nuait : “Les dealers de drogue ne font pas de vieux os.” » Ory y songe souvent, des années plus tard, alors qu’il se retrouve en prison pour la seconde fois. La ques­­tion la plus évidente est bien sûr : pourquoi ne pas avoir suivi le conseil de Flee­­ner, pourquoi ne pas tout simple­­ment avoir arrêté le trafic de drogues et être revenu au ciment ? Pourquoi échan­­ger une vie respec­­table, gagnée à la sueur de son front par ce qui reste du jeune Ory, contre une posi­­tion d’in­­ter­­mé­­diaire sur le marché illé­­gal des stupé­­fiants ? Au vu de tout l’argent plié en deux qui est passé d’une main à l’autre, Ory gagnait mieux sa vie dans le monde légal. Il a plusieurs expli­­ca­­tions à four­­nir, dont la première est simple et revient systé­­ma­­tique­­ment : « Le pouvoir de l’ad­­dic­­tion. » Non pas aux drogues – même s’il a clai­­re­­ment un problème avec elles –, mais au fait d’être un petit gang­s­ter, de conclure des marchés dans l’ombre, de savoir qu’un seul poli­­cier trop foui­­neur ou qu’un camé trop bavard suffi­­raient à mettre un terme à toute l’his­­toire. « Ce sont toutes ces choses, dit-il. C’est exci­­tant. C’est l’adré­­na­­line. Vous vous sentez vivant. Le pouvoir de l’ad­­dic­­tion est incroyable. » « Dans cette vie, on ressent tous comme un grand vide qui nous habite, c’est pour ça qu’on se tourne vers la drogue. Elle comble l’es­­pace laissé par ce qui manque, ce qui a été perdu, ce senti­­ment d’être exclu. Alors tout le monde cherche à se faire accep­­ter, tout le monde cherche quelque chose… quelque chose à ressen­­tir. » Il fait une pause. « Moi y compris. »

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Des jours meilleurs
Jack le chien, Big Brown le cheval et Ory le dealer
Crédits : Ory John­­son/Face­­book

Ce témoi­­gnage est quasi-iden­­tique aux aveux obte­­nus lors d’un rapport précé­­dant sa condam­­na­­tion de l’an dernier. Il montrait qu’Ory recou­­rait à un grand nombre de super­­­la­­tifs en parlant de lui : il voulait possé­­der la plus grosse entre­­prise de ciment de Lara­­mie, il four­­nis­­sait le meilleur produit, il avait presque le QI d’un génie. « Cette atti­­tude reflète une extrême arro­­gance », dit le rapport, « mais l’agent de proba­­tion pense que la moti­­va­­tion sous-jacente est un profond manque d’as­­su­­rance qu’il essaye de dépas­­ser grâce à des exploits person­­nels. » Ce qui est déjà plus proche de la vérité (même si « extrême arro­­gance » est peut-être un peu fort). Un entre­­pre­­neur dans le ciment est néces­­saire – et sent qu’on a besoin de lui – quand quelqu’un fait bâtir un plan­­cher en béton ou cherche à reta­­per Elm Street. Mais pour un homme qui four­­nit régu­­liè­­re­­ment de la drogue haut de gamme (Ory a souli­­gné à plusieurs reprises, avec une fierté de profes­­sion­­nel, qu’il ne coupait jamais ses drogues avec d’autres substances) à un prix accep­­table, il y a toujours de la demande. On a toujours besoin de lui, et souvent déses­­pé­­ré­­ment. De ce point de vue-là, ce job n’est pas ingrat. Sauf quand, inévi­­ta­­ble­­ment, on finit par se retrou­­ver derrière les barreaux. « J’ai dit ça au juge, la dernière fois : je mérite chaque jour que je vais passer en prison. Mais j’ai de la chance qu’il me reste assez d’an­­nées pour pouvoir tout recom­­men­­cer à zéro en sortant d’ici, et réus­­sir. Réus­­sir ma vie, qu’im­­porte aux yeux de qui. »


Traduit par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « Main­­line Street », paru dans GQ. Couver­­ture : Lara­­mie au crépus­­cule, par Scott Dexter. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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