par Sean Flynn | 4 juin 2014

Parfois, les gens me demandent quelle est la chose la plus stupide que j’aie jamais faite. La plupart du temps, je n’ai pas besoin d’une longue réflexion – je réponds instinc­­ti­­ve­­ment : le Maze Drain. Un joli nom pour dési­­gner le réseau souter­­rain d’épu­­ra­­tion des eaux de Melbourne, où j’ai fait de drôles de rencontres. Ce n’est pas telle­­ment que ces égouts fussent parti­­cu­­liè­­re­­ment dange­­reux ; en fait, la majeure partie du réseau était plutôt agréable à explo­­rer. D’autres sections en revanche, beau­­coup moins. Cela fait long­­temps que je souhaite racon­­ter cette histoire et à ma décharge, cela ne va pas me rendre popu­­laire auprès des claus­­tro­­phobes ou des arach­­no­­phobes. Assu­­rez-vous d’être bien assis, car j’ai l’im­­pres­­sion que cette chro­­nique va être longue – après tout, ces égouts étaient longs, eux aussi.

Le laby­­rinthe

Cet énorme réseau inter­­­con­­necté de cani­­veaux, de cana­­li­­sa­­tions, de tuyaux d’écou­­le­­ment et de tunnels de main­­te­­nance qu’on appelle commu­­né­­ment le Maze Drain n’est peut-être pas le plus long de tout Melbourne ; mais c’est sans doute le plus complexe et le plus compliqué à traver­­ser. Tout est dans le nom. Alors que je visi­­tais Melbourne, j’ai eu assez de chance pour que quelqu’un me parle du Maze Drain, un site bien connu des adeptes locaux du Clan de la Cave, qui l’uti­­lisent souvent pour leurs initia­­tions. D’après ce que j’ai compris, le Clan tient annuel­­le­­ment une sorte de « jour­­née portes ouvertes », l’oc­­ca­­sion pour eux de trou­­ver des nouvelles recrues poten­­tielles qu’ils emmènent dans une expé­­di­­tion à travers les méandres du laby­­rinthe pour tester leur courage, et peut-être aussi pour repé­­rer et virer les claus­­tro­­phobes. La plupart des égouts sont faciles d’ac­­cès, à condi­­tion que vous sachiez où regar­­der. Pour une grande partie, ce sont de grands tunnels spacieux, secs l’été et barbouillés des graf­­fi­­tis laissé par les nombreux explo­­ra­­teurs ayant déjà parcouru ces chemins.

Un couloir du Maze Drain  Crédits : Darmon Richter
Un couloir du Maze Drain
Crédits : Darmon Rich­­ter

Cepen­­dant, je me suis rendu compte par la suite que ces régions acces­­sibles aux novices ne repré­­sen­­taient qu’une partie limi­­tée du réseau complet de cana­­li­­sa­­tions. À l’autre bout des égouts, en amont du repère du Clan et loin des grands écou­­le­­ments d’eau spec­­ta­­cu­­laires dans la rivière Yarra, le Maze Drain est à la hauteur de sa répu­­ta­­tion. Dans ces régions moins explo­­rées, l’ab­­sence de graf­­fi­­tis traduit une autre réalité et les étroits espaces dans lesquels il faut ramper sont remplis de toiles d’arai­­gnées veni­­meuses lais­­sées intactes. J’avais tort de m’ima­­gi­­ner que le Maze Drain serait un parcours de santé. J’avais tort de penser que ce serait sans danger. J’aime à penser que je ne suis pas complè­­te­­ment idiot ; je n’au­­rais jamais envi­­sagé, par exemple, de me mettre à parcou­­rir des égouts pareils tout seul. À la place, je m’étais mis à parcou­­rir des forums en ligne, en postant des messages énig­­ma­­tiques à propos d’ « aven­­tures », de « cartes » et de « trésor caché ». Une réponse est arri­­vée presque immé­­dia­­te­­ment : un randon­­neur suédois passait par Melbourne, nous nous sommes arran­­gés pour nous rencon­­trer dans une gare près du tuyau d’écou­­le­­ment. Il m’a prévenu qu’il était grand et je n’ai eu en effet aucun problème pour le repé­­rer. En suivant une carte gribouillée à la va-vite sur une serviette en papier, nous nous sommes diri­­gés vers un parc, puis vers la rivière en contre­­bas. Nous avons trouvé l’em­­bou­­chure sans trop de problèmes ; une entrée caver­­neuse qui se jetait dans la rivière Yarra. On pouvait lire « danger » sur un panneau, « entrée inter­­­dite » sur un autre. L’amende pour avoir péné­­tré dans ces égouts souter­­rains sans auto­­ri­­sa­­tion s’élève à 20 000 dollars. Un chiffre déli­­rant qui semble être utilisé comme élément de dissua­­sion et qui est rare­­ment mis en appli­­ca­­tion. Cela dit, aucun de nous n’avait l’in­­ten­­tion de se faire prendre la main dans le sac – et rentrer dans les égouts par cette embou­­chure en aval aurait impliqué que nous patau­­gions lente­­ment dans une eau haute jusqu’au torse, à la vue des voitures et des piétons situés sur l’autre rive. Ceci n’étant pas vrai­­ment une pers­­pec­­tive réjouis­­sante, j’ai donc consulté ma carte à nouveau… Ensuite, en retour­­nant vers la gare, nous sommes partis à la recherche d’une entrée plus discrète en amont. Cinq arrêts de métro nous sépa­­raient du point sur la carte marqué « entrée amont ». Ce n’était pas le seul accès marqué sur mon dessin approxi­­ma­­tif du réseau de cana­­li­­sa­­tions, j’avais appa­­rem­­ment quelques autres entrées possibles, ainsi que celle proche du parc, située envi­­ron aux trois quarts du chemin entre le cani­­veau en amont et l’em­­bou­­chure dans la Yarra. Mais cette première « entrée amont » semblait nous donner un bon aperçu de l’en­­droit – un couloir sinueux long d’en­­vi­­ron cinq kilo­­mètres – ainsi qu’une oppor­­tu­­nité d’ex­­plo­­rer une bonne partie des tunnels. Nous avons trouvé le cani­­veau assez faci­­le­­ment. Une longue rigole peu profonde qui longeait un terrain clos, à côté d’un terrain de jeu. L’en­­droit était clôturé, vaste péri­­mètre sépa­­rant l’en­­trée des égouts du parc. Un jogger est passé à côté de nous, courant le long de la piste. Près de là, un homme prome­­nait son chien. On devait grim­­per rapi­­de­­ment. J’ai sauté par-dessus le mur d’un jardin ; mon nouvel ami n’a pas eu de mal à se hisser par-dessus la barrière. Je l’ai suivi – à moitié en sautant, à moitié en tombant – dans l’en­­ceinte légè­­re­­ment inon­­dée, de l’autre côté.


« Une fois rentrés, nous pouvions raison­­na­­ble­­ment penser que personne ne nous suivrait. »

Je ne sais pas si quelqu’un nous a vu rentrer et je ne me suis pas arrêté pour regar­­der. Nous ne pouvions plus faire marche arrière à présent. Une fois rentrés, nous pouvions raison­­na­­ble­­ment penser que personne ne nous suivrait. Je me suis préci­­pité vers le cani­­veau, du côté amont d’une rigole en béton, m’ai­­dant de mes mains et de mes genoux pour passer par la petite embou­­chure. Alors que la taille du Suédois l’avait aidé pour passer par-dessus la clôture, elle se retour­­nait main­­te­­nant contre lui, alors que nous devions tous les deux nous serrer dans cet étroit tunnel sombre. Assez vite cepen­­dant, nous avons suivi un filet d’eau gluant qui traçait la voie en direc­­tion de la Yarra, quelque part en aval. J’ai allumé ma lampe fron­­tale pour révé­­ler un tunnel de béton brut qui dispa­­rais­­sait au loin dans l’obs­­cu­­rité. Alors que ma carte dessi­­nait quelques courbes d’une entrée à l’autre, elle ne donnait aucune infor­­ma­­tion sur la consis­­tance des cana­­li­­sa­­tions. Elle ne nous permet­­tait en rien de devi­­ner la longueur de ce cylindre en béton, ni quand nous pour­­rions nous lever et arrê­­ter de ramper. Cela ne faisait pas long­­temps que nous avan­­cions quand j’ai remarqué les premières toiles d’arai­­gnée. En plein été austra­­lien, les murs du tunnel étaient secs et pous­­sié­­reux, bordés de toiles qui se prenaient dans mes cheveux alors que je les frôlais. À mesure que j’avançais, j’es­­sayais de me frayer un chemin à travers l’obs­­cu­­rité devant moi, me créant un passage à travers ces fils gluants. Cela m’a permis de me débar­­ras­­ser d’une bonne partie d’entre eux, mais quelques-uns parve­­naient quand même à s’ac­­cro­­cher à mon visage, mes oreilles et mes sour­­cils. Les créa­­tures qui avaient tissé ces toiles se dissi­­mu­­laient dans les fissures incrus­­tées dans le bloc de béton – alors que j’ap­­puyais mes mains sur les murs, des corps noirs et lumi­­neux se faufi­­laient au coin de mes yeux avant de dispa­­raître dans les petites failles de la surface.

Une douleur

Peu après avoir parcouru un kilo­­mètre de conduits, alors que mes mains et mes genoux étaient déjà doulou­­reux, je suis tombé nez à nez avec une de ces arai­­gnées : en me tour­­nant briè­­ve­­ment pour jeter un coup d’œil en arrière, je l’ai aperçue sur le mur à côté de moi. Elle était petite, peut-être un centi­­mètre de long, mais alors qu’elle descen­­dait le long de sa toile à moins d’un mètre de mon visage, j’ai soudain reconnu cet abdo­­men rond et noir et cette épaisse rayure pourpre qui traver­­sait son corps. J’ai paniqué et bondi en arrière, aussi loin de l’arai­­gnée que me le permet­­tait l’es­­pace confiné dans lequel je me trou­­vais ; à un mètre tout au plus. Tout en recu­­lant, j’ai orienté ma lumière vers les murs et là, scru­­tant encore davan­­tage l’obs­­cu­­rité et les failles autour de nous, j’ai aperçu davan­­tage de ces mêmes arai­­gnées sombres et rouges, une infi­­nité de petits corps luisants tapis autour de nous. Des veuves noires. Des dizaines et des dizaines de veuves noires. Un mot rapide sur la veuve noire, pour qui n’au­­rait jamais entendu parler de cette ignoble arai­­gnée. La veuve noire (tech­­nique­­ment, la Latro­­dec­­tus hassel­­tii) fait partie des veuves, les femelles les plus agres­­sives, marquées d’une épaisse ligne rouge le long de leur abdo­­men. Elles consti­­tuent l’un des plus grands dangers pour l’homme parmi les arai­­gnées ; en géné­­ral clas­­sées comme la 5e espèce la plus veni­­meuse au monde. Leur venin neuro­­toxique peut provoquer nausées, vomis­­se­­ments, douleur intense et gonfle­­ment autour de la plaie qui s’étend systé­­ma­­tique­­ment à l’en­­semble du membre atteint. Depuis la grande dispo­­ni­­bi­­lité de l’an­­ti­­dote à partir de 1956, il n’y a plus eu que quelques cas de décès liés à une piqûre de veuve noire.

Une arai­­gnée du Maze Drain
Crédits : Darmon Rich­­ter

Toute­­fois, il ne s’agis­­sait que d’une seule piqûre. Plus je la regar­­dais, plus je repé­­rais d’arai­­gnées ; et nous nous trou­­vions bien loin de tout anti­­dote. Loin devant, on semblait distin­­guer la fin du tunnel. Soit nous avan­­cions – rapi­­de­­ment – soit nous devions ramper pour sortir de cet étroit tunnel infesté d’arai­­gnées. Un bien long chemin à parcou­­rir, et complè­­te­­ment à l’op­­posé. Mon compa­­gnon m’a rattrapé en me deman­­dant pourquoi je m’étais arrêté. « Ne… euh… », j’ai balbu­­tié, « quoi que tu fasses, ne touche pas le mur. » Je lui ai pointé du doigt une des arai­­gnées, très proche, et distinc­­te­­ment éclai­­rée. « Merde », dit-il. Par chance, je suis un grand amateur d’arai­­gnées – c’est presque une obses­­sion. Cepen­­dant, je peux honnê­­te­­ment affir­­mer qu’à ce moment-là, je n’ai pas ressenti la moindre affec­­tion pour elles. J’ai pris une bouteille d’eau de la poche laté­­rale de mon sac, épous­­se­­tant les toiles : dès que je perce­­vais un mouve­­ment, je frap­­pais avec la bouteille en plas­­tique. Je boitillais sur une main et deux genoux à travers la boue, bran­­dis­­sant ma matraque en plas­­tique au moindre mouve­­ment. Étourdi d’adré­­na­­line, j’ai gratté mes genoux ensan­­glan­­tés tout en me traî­­nant droit devant, à travers l’obs­­cu­­rité. J’ai ignoré la douleur, pous­­sant jusqu’à ce que le tube en béton se trans­­forme enfin, après diverses torsions néces­­saires à l’ou­­ver­­ture, en une haute salle en briques. Nous avons couru vers une jonc­­tion, où de l’eau fraîche coulait depuis une zone supé­­rieure. Essouf­­flé, adossé contre le mur, j’ai placé le projec­­teur au-dessus de ma tête, pour distin­­guer une, puis deux, puis trois veuves noires sur moi. Je me suis empressé de les faire tomber avec ma bouteille, sautant et trem­­blant alors qu’elles finis­­saient leur course dans l’eau. L’adré­­na­­line commençait à me quit­­ter. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti une douleur dans ma main. Cela ressem­­blait à un simple bleu, une légère marque rougeâtre s’éta­­lant autour d’un petit gonfle­­ment près de mon index. Et ça commençait à faire sacré­­ment mal. J’ai pour habi­­tude de ne jamais me sépa­­rer de mon couteau suisse ; farfouillant dans mon sac, j’ai sorti la lame et appuyé à l’en­­droit de la bles­­sure afin de faire sortir le venin. Toute­­fois, dans l’obs­­cu­­rité des égouts, je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Tant pis pour la préci­­sion chirur­­gi­­cale, j’ai fini par tailla­­der et couper la peau au niveau de mon doigt, jusqu’à ce que cela saigne, puis je l’ai nettoyé dans l’eau.

« Deux chemins s’of­­fraient à nous. Le premier consis­­tait à reve­­nir en arrière : ramper de nouveau sur toute la longueur de cet étroit tube, sachant cette fois-ci que nous entrions dans un nid d’arai­­gnées veni­­meuses et agres­­sives, ou conti­­nuer. »

Nous nous sommes regar­­dés, tous deux trem­­blants et terri­­fiés par ce qui nous restait à faire. Deux chemins s’of­­fraient à nous. Le premier consis­­tait à reve­­nir en arrière : ramper de nouveau sur toute la longueur de cet étroit tube, sachant cette fois-ci que nous entrions dans un nid d’arai­­gnées veni­­meuses et agres­­sives. Ou bien nous pouvions conti­­nuer vers la rivière. Nous avions doré­­na­­vant un courant pour nous guider, et, avec un peu de chance, les tunnels s’agran­­di­­raient et devien­­draient plus spacieux. Plutôt que de ranger mon couteau dans mon sac, je l’ai glissé dans ma poche, j’ai repris mon arme en plas­­tique, prêt à tout, et fait un pas en avant vers le tronçon suivant du tunnel. À partir de là – heureu­­se­­ment – le tunnel s’élar­­gis­­sait légè­­re­­ment. Nous devions toujours nous tenir bais­­sés car le plafond, ou plutôt la longue traî­­née de toiles d’arai­­gnées, était très bas, mais au moins ce nouveau passage curieu­­se­­ment façonné nous permet­­tait de bouger plus vite. À un moment, les égouts se répan­­daient dans une pièce très grande, basse de plafond, avec un ravin au centre ; sombre, pavé de briques et incliné vers le bas, orien­­tant ainsi le courant vers son centre. Cet espace supplé­­men­­taire nous est apparu comme un soula­­ge­­ment – nous nous sommes même repo­­sés un moment, assis sur les pierres humides pendant que nous nous réhy­­dra­­tions. Nous nous étions habi­­tués aux arai­­gnées main­­te­­nant, aussi nombreuses étaient-elles, et les montrer du doigt était devenu plus un jeu qu’autre chose. Le mien trem­­blait toujours, et une légère rougeur violâtre s’était étalée au-delà de l’ar­­ti­­cu­­la­­tion, vers ma main – plutôt que d’être doulou­­reuse, la zone me parais­­sait juste engour­­die, incon­­for­­table, et en me concen­­trant, je suis parvenu à igno­­rer la sensa­­tion. Alors que nous progres­­sions dans cette pièce étroite, nous avons été forcés de nous accrou­­pir, de ramper à travers le courant, tête bais­­sée, afin d’évi­­ter les toiles qui pendaient du plafond. Je suis inca­­pable de dire quelle distance nous avons parcou­­rue ce jour-là. Nous avons vu telle­­ment de tunnels diffé­­rents le long du Maze Drain, nous avons croisé telle­­ment d’in­­ter­­sec­­tions et de jonc­­tions que j’ai du mal à me souve­­nir de l’ordre dans lequel nous les avons arpen­­tés. Je pense qu’à ce moment-là, nous sommes entrés dans un large passage de forme circu­­laire – un tube de briques rouges qui nous a permis de pres­­ser le pas pendant un temps, avant de retom­­ber fina­­le­­ment sur une immense pièce incli­­née semblable à celle vue plus haut. Ceci dit, ce dont je me souviens préci­­sé­­ment, c’est qu’a­­lors j’ai aperçu ce qui me semblait être une toile en enton­­noir.

La Victo­­ria

Un tunnel du Maze Drain
Crédits : Darmon Rich­­ter

Les arai­­gnées à toile en enton­­noir sont du genre désa­­gréables. La même liste qui plaçait les veuves noires comme la 5e espèce la plus mortelle au monde évalue que les arai­­gnées à toile en enton­­noir de Sydney se trouvent en 3e place. Il s’agis­­sait proba­­ble­­ment d’une de ses proches, la Victo­­ria (Hadro­­nyche modesta). Ces arach­­nides n’at­­taquent en géné­­ral que lorsqu’elles se sentent mena­­cées, piquant à répé­­ti­­tion leur cible tout en lui injec­­tant des neuro­­toxines poten­­tiel­­le­­ment létales. Compa­­ra­­ti­­ve­­ment à leur taille et à l’en­­semble des espèces d’arai­­gnées, celles à toile en enton­­noir ont des crocs parti­­cu­­liè­­re­­ment grands – et ces petites aiguilles poin­­tues sont capables de péné­­trer à travers des vête­­ments très épais, et même du cuir. Une piqûre de ce genre est capable de tuer un enfant en 15 minutes. J’ai trouvé l’arai­­gnée dans une section circu­­laire du tunnel, alors qu’elle rampait à moins de 60 centi­­mètres de mon visage. J’ai pris une photo, mais le flash a dû la surprendre – l’arai­­gnée a commencé à agiter ses pattes avant en guise d’aver­­tis­­se­­ment. Il devait s’agir d’un mâle : petit, abdo­­men aéro­­dy­­na­­mique, pédi­­palpes de grande taille, et les deux pattes avant nette­­ment incli­­nées. La photo était floue, alors j’ai essayé d’en prendre une autre, puis une autre. Mais, alors que l’arai­­gnée commençait à trem­­bler, tendue comme avant un saut, j’ai décidé de conti­­nuer mon chemin. Nous avons pour­­suivi le long de ce passage pendant un long moment. La tâche était compliquée, mes membres étaient doulou­­reux, et la bles­­sure sur ma main commençait à m’inquié­­ter. Je restais atten­­tif à l’ap­­pa­­ri­­tion des symp­­tômes de l’em­­poi­­son­­ne­­ment – maux de tête, nausées – et bien que je ressen­­tais un peu des deux, il m’était impos­­sible de dire s’ils étaient causés par la piqûre ou juste par le fait d’avoir passé les deux dernières heures voûté dans un égout.

« La tâche était compliquée, mes membres étaient doulou­­reux, et la bles­­sure sur ma main commençait à m’inquié­­ter. »

À un moment, nous avons entendu de l’eau couler. Après l’avoir suivie, le passage, devant nous, se jetait dans un réser­­voir d’eau noire et crou­­pie situé envi­­ron trois mètres sous nos pieds. Selon la carte, il s’agis­­sait d’une zone connue sous le nom de « fosse mortelle ». De loin, la chute d’eau avait semblé être un mael­s­trom fracas­­sant ; mais alors que nous arri­­vions au bord de la cascade, nous avons réalisé qu’il s’agis­­sait de bien plus qu’un simple filet d’eau dont le son aurait été ampli­­fié par l’épais mur de pierres. Il y avait une sorte d’échelle en fer rouillé sur la gauche. Elle formait un chemin en diago­­nale qui menait de l’autre côté de l’eau stag­­nante. Descendre a été assez facile, excepté la petite surprise lorsque j’ai décou­­vert une hete­­ro­­poda, arai­­gnée chas­­se­­resse, qui semblait endor­­mie sur l’un des barreaux de l’échelle. Ces arai­­gnées sont les plus grandes que l’on trouve en Austra­­lie. Elles sont plutôt dociles et plus ou moins inof­­fen­­sives. Une fois arrivé sur une pierre solide, mes mains étaient tachées d’un orange clair en raison de la rouille. À partir de là, le passage semblait s’élar­­gir en aval. Une fois tous les deux descen­­dus, nous nous sommes diri­­gés vers le tunnel fait de briques, et pour la première fois depuis des heures, nous avons commencé à remarquer des graf­­fi­­tis. Il s’agis­­sait de tags du Cave Clan datant des années 1980, et ce retour en terri­­toire déjà exploré vint comme un soula­­ge­­ment. C’est égale­­ment à ce moment que nous avons commencé à rencon­­trer des jonc­­tions plus impor­­tantes. Je pense que nous avons tout d’abord trouvé le « Godzilla Point », le nom grif­­fonné en noir sur le mur. Jusqu’à présent, cet égout n’avait pas vrai­­ment fait penser à un laby­­rinthe – plutôt à une ruche cauche­­mar­­desque d’in­­sectes meur­­triers compri­­més dans un long tunnel en constante évolu­­tion. Doré­­na­­vant, nous avions atteint une zone où de nombreux courants d’eau conver­­geaient. Le chemin devant nous – et derrière nous – s’éta­­lait sur de multiples tubes et conduits : les égouts se révé­­laient enfin à la hauteur de leur nom. Après avoir esca­­ladé un passage étroit, j’ai marché à grands pas au travers d’un entas­­se­­ment de feuilles mortes, vers un espace plus accueillant situé devant. Mon ami suédois était toujours dans le précé­dent tunnel – plus grand que moi de quelques centi­­mètres, il avait bien du mal dans cette zone assez étroite. Néan­­moins, au moment où j’ai émergé, un siffle­­ment aigu dont l’ori­­gine se trou­­vait quelque part autour de mes chevilles s’est fait entendre.

Une arai­­gnée du Maze Drain
Crédits : Darmon Rich­­ter

Bien que les arai­­gnées ne me dérangent pas plus que cela d’ha­­bi­­tude, je suis moins à l’aise avec les serpents. Je ne sais pas si c’est leur taille, leurs crocs, ou bien leur façon de bouger… Commençant à paniquer, j’ai brusque­­ment sauté hors des feuilles mortes, et me suis rabattu sur le mur de pierres placé derrière. J’ai attendu que le son se mani­­feste de nouveau, presque inca­­pable d’en­­tendre autre chose que les batte­­ments de mon cœur. Il m’a fallu une minute avant d’oser me rappro­­cher plus près du tas de feuilles mortes. C’est alors que j’ai entendu à nouveau le bruit : il semblait plus sourd et plus proche ; et j’ai pris enfin conscience qu’à chaque pas, l’eau des égouts sifflait à travers les coutures de mes chaus­­sures trem­­pées. À cet instant, nous étions tous deux épui­­sés. Nous avions pris des provi­­sions – de l’eau et du choco­­lat, mais ils avaient commencé à s’épui­­ser après l’ef­­fort physique des trois dernières heures. N’en voyant pas le bout, et ne sachant pas où l’on se trou­­vait sous la ville, toute cette expé­­di­­tion prenait une tour­­nure inquié­­tante. Je commençais à me deman­­der quelle serait la valeur nutri­­tive d’un repas composé d’une énorme sparas­­si­­dae. De plus en plus déses­­pé­­rés, on s’en­­fonçait dans les cana­­li­­sa­­tions – passant à travers des canaux et sous des voûtes ; parfois rampant, parfois traver­­sant à grands pas de vastes caves. Nous croi­­sions de plus en plus fréquem­­ment des jonc­­tions ; et parfois nous nous deman­­dions si nous suivions vrai­­ment le bon chemin. Souvent, il fallait que nous nous fiions à l’eau pour nous guider. Nous avions déjà aperçu l’em­­bou­­chure à partir de la berge du Yarra ; et aussi long­­temps que nous conti­­nuions à suivre le cours du ruis­­seau, qui s’élar­­gis­­sait et chan­­ton­­nait sous nos pieds, nous étions certains d’être sur la bonne voie.

Le Clan de la Caverne

À partir de là, les tunnels se sont élar­­gis ; plus spacieux, ils étaient couverts de tags et de graf­­fi­­tis. On commençait à ressen­­tir l’hos­­pi­­ta­­lité légen­­daire du Clan de la Caverne. Des petits messages était inscrits au-dessus des passages laté­­raux, qui aver­­tis­­saient les visi­­teurs d’une impasse, ou les invi­­taient à pous­­ser plus loin leur explo­­ra­­tion. C’est une pratique que j’al­­lais revoir dans d’autres égouts des envi­­rons de Melbourne. Du fait de ces anno­­tions bien utiles qui recouvrent les murs de chaque passage, il était quasi impos­­sible de se perdre dans la plupart de ces réseaux. Le seul endroit où je n’en ai pas aperçu se situe dans les zones en hauteur et moins fréquen­­tées du Maze Drain. Parfois, les graf­­fi­­tis, au lieu de guider les intré­­pides aven­­tu­­riers, les soumettent à des devi­­nettes. Ici dans le Maze Drain, nous sommes passés par un large passage dont le mur portait l’ins­­crip­­tion « MURDOCH N’A PAS PEINT LES ÉGOUTS !!! » en grandes lettres blanches. Je me suis creusé les méninges, et la seule piste que j’ai pu trou­­ver est une réfé­­rence à Sir Keith Arthur Murdoch. Né à Melbourne en 1885, Murdoch devint un jour­­na­­liste très estimé et le confi­dent du Premier ministre de l’époque Billy Hughes. Il me reste encore à comprendre le rapport entre Murdoch et les égouts de la ville. Fina­­le­­ment, les tunnels débou­­chaient sur une vaste clai­­rière. La chambre était traver­­sée par un ruis­­seau, le confluent de beau­­coup d’autres, qui se jette dans un canal central qui s’écoule tout le long de la chambre pour arri­­ver à l’en­­trée de la caverne et enfin retrou­­ver la lumière du jour. Pour preuve de la vie sociale que j’avais trou­­vée dans le ANZAC Drain de la ville, ceci était le quar­­tier géné­­ral du Clan de la Cave, le centre névral­­gique du Maze Drain. L’un des murs, ayant une place de choix dans cet endroit minable, faisait office de livre d’or : une surface blanche divi­­sée en petits carrés, où de coura­­geux aven­­tu­­riers pouvaient lais­­ser leur signa­­ture pour la posté­­rité. Tous deux avons gribouillé notre signa­­ture avec fierté. On l’avait fait. Des cani­­veaux les plus hauts jusqu’aux chambres spacieuses du bas, on avait fina­­le­­ment réussi à trou­­ver notre chemin à travers ce laby­­rinthe.

Le Maze Drain  © Darmon Richter
Un tunnel du Maze Drain
Crédits : Darmon Rich­­ter

On aurait très bien pu sortir à ce moment-là. Le repère de la bande donnait sur un fossé qui traver­­sait ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait à un parc : cela aurait été rela­­ti­­ve­­ment facile d’es­­ca­­la­­der les berges en pierre, en grim­­pant hors des ravines pour se retrou­­ver sur l’at­­trayante herbe verte qui les surplom­­bait. Mais fidèle à ma logique, j’es­­sayais de persua­­der mon compa­­gnon d’aven­­ture de rester dans les égouts. J’étais partant pour voir tout le Maze Drain – du début à la fin, en émer­­geant fina­­le­­ment sur la rive de la rivière Yarra. Je savais que si je sortais main­­te­­nant, en n’ayant accom­­pli que les trois-quarts du chemin, il me serait sans doute resté un fort senti­­ment d’in­­sa­­tis­­fac­­tion. Qu’est-ce qui pouvait mal tour­­ner, après tout ? Nous étions si proches de la liberté à ce moment-là, il n’y avait aucune chance de se perdre. J’ai fini par le persua­­der – à la condi­­tion qu’on fasse direc­­te­­ment marche arrière au premier signe d’arai­­gnées ou d’es­­paces exigus. J’étais plus que ravi d’ac­­cep­­ter. À partir de là, le reste de notre périple a été un rêve – la plupart des passages étaient de larges tunnels ronds, construits pour suppor­­ter une quan­­tité inima­­gi­­nable d’eau de pluie. Mais à ce moment-là, ils étaient tota­­le­­ment assé­­chés, à l’ex­­cep­­tion du ruis­­seau au centre, ce qui nous a permis de parcou­­rir le reste du chemin assez rapi­­de­­ment en courant dans les égouts. Nous sommes passés devant un signal d’aver­­tis­­se­­ment qui annonçait une chute d’eau, et bien­­tôt nous avons pu l’en­­tendre. Comme aupa­­ra­­vant, le bruit assour­­dis­­sant de la chute d’eau était décu­­plé par les murs solides du tunnel – donnant l’im­­pres­­sion qu’au bout, quelque chose de beau­­coup plus énorme et impo­­sant que la chute d’un ruis­­seau nous atten­­dait. Cepen­­dant, le déni­­velé de la chute était tout de même impres­­sion­­nant. Peut-être la moitié de la hauteur de la dernière chute ; et cette fois-ci, une échelle était placée à côté du ruis­­seau. Nous sommes descen­­dus en nous agrip­­pant aux barreaux glis­­sants. Après la chute, nous avons parcouru le dernier bout de tunnel cylin­­drique, avant d’ar­­ri­­ver par un large tuyau d’écou­­le­­ment dans une zone voûtée qui donnait direc­­te­­ment sur la rivière. Nous nous sommes retrou­­vés à patau­­ger dans une eau vaseuse. Cette cave nous emme­­nait dans une eau de plus en plus profonde – d’abord jusqu’aux genoux, ensuite jusqu’à la cein­­ture, le sol de béton lais­­sant graduel­­le­­ment la place au lit de la rivière. Contour­­nant un coin du tunnel, nous avons aperçu une lueur – puis, en dépas­­sant le dernier tour­­nant du passage, nous avons vu un demi-cercle de lumière au loin, qui décou­­pait une forme ovale verte sur la surface de la rivière : Yarra, elle-même. Nous nous sommes arrê­­tés sous l’arc de la sortie, à seule­­ment quelques mètres de la berge où nous avions commencé notre expé­­di­­tion quelques heures aupa­­ra­­vant. Je me sentais heureux d’y être revenu. Nous avons alors décidé de prendre un autre chemin pour trou­­ver la sortie la plus proche. Au lieu de ramper dans le ruis­­seau que nous avions emprunté à l’al­­ler, et retrouvé le repère du Clan, en regrim­­pant l’échelle de la chute, nous avons pris le chemin jumeau : en nous diri­­geant vers la plus large des sorties qui donnait sur la rivière. D’après mon plan, le Maze Drain faisait une longue boucle en partant de ses extré­­mi­­tés les plus basses ; la zone à l’air libre adja­­cente du repère du clan, qui dispa­­rais­­sait par la suite sous le sol, formait une courbe pour fina­­le­­ment se jeter dans la rivière.

« À travers l’en­­trée, je pouvais à peine aper­­ce­­voir une pièce basse juste derrière, mais avant même d’y arri­­ver, je fus percuté par une bouf­­fée d’air fétide. »

En plus des chemins, le plan indiquait une série de lieux : on avait vu « l’en­­trée en amont » et « l’en­­trée du parc », mais aussi « le puits de la mort », « la chambre du tram » et « la triple fissure ». Il y avait cepen­­dant des tas d’autres lieux inscrits, et certains que nous ne pour­­rions certai­­ne­­ment pas atteindre cette fois-ci – « les chiottes de Dugo » et « inon­­da­­tions » étaient situés à une bonne distance de l’un des ruis­­seaux affluents, alors que « le ruis­­seau glis­­sant », malgré son nom atti­­rant, se trou­­vait à l’ex­­tré­­mité de la boucle des inon­­da­­tions. Cepen­­dant, mon œil était attiré par une petite croix qui accom­­pa­­gnait les mots « la Cave du Crâne », qui se trou­­vait juste derrière le prochain tour­­nant, à côté de la sortie la plus proche des égouts. En se déplaçant rapi­­de­­ment dans ces luxu­­rieux et larges tunnels en aval, nous sommes arri­­vés à la cave en quelques minutes et le Maze Drain résonna une dernière fois de nos rires, à mes dépends. Il était diffi­­cile de rater le mur d’en­­trée qui était sculpté comme un crâne. J’es­­sayais de m’y hisser, en m’agrip­­pant sur les briques glis­­santes, tout en rele­­vant les sour­­cils. J’au­­rais aimé n’y avoir pas atta­­ché tant d’im­­por­­tance. À travers l’en­­trée, je pouvais à peine aper­­ce­­voir une pièce basse juste derrière, mais avant même d’y arri­­ver, je fus percuté par une bouf­­fée d’air fétide. Alors que la plupart du Maze Drain est purgée par le passage d’eau douce (des eaux usées, de l’eau sans air, mais cepen­­dant toujours fraîches), la cave en face était un véri­­table trou puant. J’ai failli tomber à la renverse, frappé par le fort arôme d’ex­­cré­­ments, et je me suis rapi­­de­­ment jeté dans le ruis­­seau afin d’en­­le­­ver du mieux possible le résidu gluant et noir de mes mains. Notre aven­­ture touchait à sa fin. Après la « Cave du Crâne », le tunnel débou­­chait sur l’air libre, sur le lit ombragé d’un canal caché derrière les barrières de jardin des maisons mitoyennes de banlieue. En grim­­pant par-dessus les berges, nous avons pu nous glis­­ser par le trou d’une barrière pour arri­­ver sur un sentier calme. Nous contour­­nions le coin, et nous nous retrou­­vions de nouveau à la gare : l’en­­droit même où nous nous étions rencon­­trés, sept bonnes heures aupa­­ra­­vant. Je suis sûr qu’il y a une morale à cette histoire. Ai-je appris quelques choses de cette expé­­rience ? Abso­­lu­­ment pas. Trois heures plus tard, je me trou­­vais de l’autre côté de la ville, par-delà l’au­­to­­route, patau­­geant dans un maré­­cage dans l’obs­­cu­­rité à la recherche de l’en­­trée « des Égouts de Dieu ».


Traduit de l’an­­glais par Benja­­min Lair, d’après l’ar­­ticle « Flash­­lights and Spider Bites ».  Couver­­ture : Le Maze Drain, par Darmon Rich­­ter.
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