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par Sean Flynn | 4 décembre 2014

La façon qu’il avait d’ame­­ner les malfrats à passer aux aveux était un véri­­table don. « Les bons inspec­­teurs, m’a t-il confié, naissent avec un sixième sens, une boule de cris­­tal nichée au creux de l’es­­to­­mac. Il ont cette capa­­cité de péné­­trer l’âme d’une personne par n’im­­porte quel moyen, et de l’ame­­ner à dire ce qu’ils ont besoin d’en­­tendre. » Comment l’ex­­pliquer autre­­ment ? Certaines fois, une affaire débarque et une brigade entière d’enquê­­teurs la travaillent au corps. Mais après plusieurs mois : chou blanc. Alors, Louis Scar­­cella se pointe, trouve un complice, séduit un témoin, et en un clin d’œil, un meur­­trier finit en taule. Beau­­coup de meur­­triers. Telle­­ment, en fait, qu’on a du mal à suivre. « Je ne sais pas combien de cas d’ho­­mi­­cides j’ai réso­­lus, dit-il à présent. Certains disent 140, d’autres 170, d’autres plus de 200… Je n’en sais vrai­­ment rien. » Mais cela n’a que peu d’im­­por­­tance. Quand vous comp­­tez autant de meur­­triers à votre palma­­rès, ils deviennent des statis­­tiques. Ce qui importe, ce sont les compé­­tences de l’enquê­­teur, et tout le monde s’ac­­cor­­dait pour dire que Louis Scar­­cella était le meilleur. ulyces-scarcella-01_2 Durant l’an­­née 1973, celle où Scar­­cella a prêté allé­­geance, 1 680 personnes ont été assas­­si­­nées à New York. On a recensé presque autant de maccha­­bées l’an­­née suivante et celles qui ont suivi, durant les années 1970 et 1980. Mais ce n’est qu’en­­suite que la crimi­­na­­lité a sévè­­re­­ment empiré. Bernie Goetz a descendu ces gosses dans le métro, une joggeuse de Central Park a été violée, quasi­­ment battue à mort, et le New York Post s’écriait dans sa une : « DAVE, FAIS QUELQUE CHOSE ! » – Dave étant le maire de l’époque, Dave Dinkins. Les cas d’ho­­mi­­cides ont connu un pic en 1990 : 2 245, presque sept fois plus qu’en 2013, et n’ont commencé à bais­­ser qu’à partir de 1995. Scar­­cella n’était plus qu’à cinq ans de la retraite.

Le revers de la médaille

L’homme a désor­­mais 62 ans, le sour­­cil épais et le cheveu hirsute – il commence à peine à les perdre. Il est au mieux de sa forme, sec et muscu­­leux, et laisse appa­­rents les tatouages qui noir­­cissent ses bras. Il garde dans sa poche un double de son badge d’of­­fi­­cier de police, qui porte le même numéro que celui de son père. Il n’a pas l’air du voyou que décrivent les jour­­naux. Quand il a pris sa retraite, il était aussi célèbre qu’un flic peut espé­­rer l’être, après avoir résolu certaines des affaires les plus viles perpé­­trées dans une ville où le crime passe par toutes les nuances de l’hor­­reur. Il se souvient de ces affaires, celles qui ressortent tapa­­geu­­se­­ment du ronron­­ne­­ment quoti­­dien des massacres. Celles qu’il affiche sur son CV. Comme cet employé du métro, brûlé vif par des jeunes qui l’ont arrosé d’es­­sence à travers la fenêtre de son guichet. L’his­­toire avait fait la une des jour­­naux de tout le pays, car elle rappe­­lait une scène du film Money Train. Ce qui avait donné l’op­­por­­tu­­nité à Bob Dole, en pleine campagne prési­­den­­tielle, d’ex­­pliquer comment Holly­­wood était la ruine de l’Amé­­rique. Il se rappelle aussi de ce danseur mondia­­le­­ment célèbre, poignardé trois fois en pleine poitrine par un cambrio­­leur, symbole grotesque du chaos qui régnait à New York. Cela lui avait pris quelques mois, mais lui aussi, il l’avait arrêté. ulyces-scarcella-05_3Et le rabbin. L’af­­faire qui a rendu Scar­­cella célèbre. Chas­­kel Werz­­ber­­ger a survécu à l’ho­­lo­­causte pour mourir assas­­siné d’une balle dans la tête dans le quar­­tier de William­s­burg, à Brook­­lyn, en 1990. Un braquage qui tourne au vinaire, un braqueur qui panique et vole le break de Werz­­ber­­ger pour prendre la fuite. Il l’a tué en pleine rue. Des dizaines d’enquê­­teurs se sont cassés les dents sur l’af­­faire pendant des semaines. Six mois plus tard, Scar­­cella et son coéqui­­pier ont mis la main sur deux hommes qui disaient être complices, qui ont dési­­gné un type nommé David Ranta comme étant le meur­­trier. Scar­­cella a passé des heures à cuisi­­ner Ranta. « Tu es italien, je suis italien », a fini par lui dire Scar­­cella. « C’est l’oc­­ca­­sion de te confes­­ser. Dis-moi ce qui c’est passé. » Scar­­cella a rédigé les aveux de Ranta sur le seul support dont il dispo­­sait : une chemise carton­­née. Scar­­cella a reçu le Prix du meilleur offi­­cier de police pour son travail d’enquête excep­­tion­­nel sur chacune de ces affaires. « C’est l’un des meilleurs pour faire parler même la pire des crapules », écri­­vait le jour­­na­­liste vainqueur du prix Pulit­­zer Mike McAlary dans le Daily News, en 1996. « Les bons inspec­­teurs sont comme ça. Leur capa­­cité à parler aux gens les rend légen­­daires. Sur les grosses affaires, ils font appel à Scar­­cella. » Scar­­cella était une légende. Il a pris sa retraite en étant une légende. Et il serait proba­­ble­­ment mort en légende. Mais au prin­­temps 2013, il s’est passé quelque chose d’im­­prévu : on a laissé David Ranta sortir de prison. Ce qui rendait sa libé­­ra­­tion si extra­­or­­di­­naire rési­­dait dans le fait que le parquet lui-même avait demandé au juge de le libé­­rer. En mars 2013, après vingt ans passés à combattre ses demandes d’ap­­pels, les procu­­reurs de Kings County ont ré-évalué sa condam­­na­­tion. Et il en est sorti que non, il n’au­­rait jamais dû passer vingt-trois ans en prison, il n’au­­rait pas dû être arra­­ché à sa famille et privé de sa jeunesse pour un crime avec lequel il n’avait très proba­­ble­­ment rien à voir. Vingt-trois ans après les faits, un témoin a déclaré qu’un enquê­­teur (il n’a pas dit lequel) lui avait ordonné de dési­­gner « le type au gros pif » lors d’une séance d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion. Un des suppo­­sés complices, un violeur réci­­di­­viste, a déclaré qu’il avait menti pour allé­­ger ses propres ennuis avec la justice. D’après lui, un autre prétendu complice – un junkie avec cinq affaires de vol en cours –, a menti lui aussi. Faites abstrac­­tion de ces deux témoins et tout ce qu’il reste, ce sont des aveux que Ranta a toujours nié avoir prononcé. Il dit avoir signé le dossier compor­­tant sa soi-disant décla­­ra­­tion alors qu’il était encore vierge, pensant qu’il s’agis­­sait d’un formu­­laire qui lui permet­­trait de passer un coup de fil.

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Crédits : Alan Zale

La libé­­ra­­tion de Ranta a fait les gros titres, peut-être plus encore que son arres­­ta­­tion par Scar­­cella. La ville de New York lui a offert 6,4 millions de dollars de dédom­­ma­­ge­­ment avant même qu’il ait eu l’oc­­ca­­sion d’in­­ten­­ter une action en justice. Et Ranta n’était qu’un début. D’autres déte­­nus ont affirmé qu’eux aussi n’avaient jamais fait les aveux que Scar­­cella leur attri­­buait. Des jour­­na­­listes du New York Times se sont alors plon­­gés dans des archives judi­­ciaires pous­­sié­­reuses, pour décou­­vrir que plusieurs des aveux commençaient par des formes de langage curieu­­se­­ment simi­­laires, telles que « Vous avez vu juste » ou « J’étais là ». Ils ont égale­­ment retrouvé la trace d’une pros­­ti­­tuée accro au crack qui avait été un témoin clé –souvent le seul témoin – de six affaires clas­­sées par Scar­­cella. En mai 2013, devant ces révé­­la­­tions, le bureau du procu­­reur du district a annoncé devoir qu’il réexa­­mi­­ne­­rait cinquante-sept condam­­na­­tions de déte­­nus arrê­­tés par Scar­­cella. Scar­­cella était sous le choc. Il avait pris sa retraite depuis près de quatorze ans et menait une vie paisible à Staten Island. Et là, tout à coup, des procu­­reurs – des gens qui avaient pris son parti ! –, rouvraient des affaires qu’il avait menées dans un New York loin­­tain, que la plupart des gens ne pouvaient se figu­­rer ou préfé­­raient tout simple­­ment oublier. Il a juré n’avoir jamais piégé personne et n’avoir jamais falsi­­fié la moindre confes­­sion. Tech­­nique­­ment, il n’avait d’ailleurs jamais envoyé personne en prison : les procu­­reurs présen­­taient des preuves, les juges veillaient au respect des procé­­dures et les jurés rendaient leurs verdicts. « Je dois être un type sacré­­ment intel­­li­gent pour réus­­sir à boucler quelqu’un, le faire incul­­per par le parquet, le faire juger au tribu­­nal par un juré et obte­­nir sa condam­­na­­tion », a-t-il déclaré au Times. « Je ne suis pas si malin. On n’est pas au Louis Scar­­cella show. »

Que justice soit faite

Par un radieux après-midi d’avril, Derrick Hamil­­ton se tenait au pied des marches de la mairie de New York. Hamil­­ton a été condamné deux fois, l’une pour homi­­cide invo­­lon­­taire et l’autre pour meurtre non-prémé­­dité. Derrière lui sur les marches, agglu­­ti­­nés jusqu’aux portes de l’édi­­fice, se trou­­vaient d’an­­ciens déte­­nus, aux côtés d’amis et de proches de déte­­nus en train de purger leur peine. Ils portaient pour la plupart des casquettes qu’Ha­­mil­­ton leur avait distri­­buées juste avant. Noire, elles portaient sur le fron­­ton l’ins­­crip­­tion « condamné à tort » en lettres blanches, et « victime de l’ins­­pec­­teur Scar­­cella » sur le côté droit. Toutes les affaires repré­­sen­­tées sur les marches n’étaient celles de Scar­­cella, mais c’était l’unique nom sur les casquettes. Ce 9 avril a été une jour­­née diffi­­cile pour Scar­­cella. Ce matin-là, le Times appâ­­tait ses lecteurs avec une autre histoire affi­­chée en première page, concer­­nant une autre de ses arres­­ta­­tions – la trente-quatrième publi­­ca­­tion du jour­­nal au sujet de Scar­­cella depuis mars 2013. Orga­­nisé par Lonnie Soury, un conseiller spécia­­lisé dans les erreurs judi­­ciaires et les faux aveux, le rassem­­ble­­ment était sensé inci­­ter les procu­­reurs de Kings County à accé­­lé­­rer la procé­­dure de réexa­­men des affaires de Scar­­cella, ainsi qu’une tren­­taine d’autres.

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Crédits : Jason DeCrow

« L’an­­cien offi­­cier de police de Brook­­lyn Louis Scar­­cella, a dit Soury à la tribune, est le symp­­tôme d’une mala­­die mortelle. » Le problème n’était pas le poli­­cier, expliquait-il, mais bien le système qui l’avait soutenu et récom­­pensé. Quand il a eu fini, Soury a présenté Hamil­­ton. « Ils nous demandent d’at­­tendre », a déclaré Hamil­­ton au pied des marches. « Mais combien de temps devons-nous attendre pour que justice soit faite ? » Hamil­­ton aura attendu plus de vingt-trois ans, depuis son arres­­ta­­tion par Scar­­cella en mars 1991. Hamil­­ton admet volon­­tiers qu’il n’était pas un citoyen modèle. « Je n’étais pas seule­­ment un sale type, m’a-t-il confié, j’étais un type stupide. » Il était en condi­­tion­­nelle pour homi­­cide invo­­lon­­taire – rejeté en appel pour homi­­cide non-prémé­­dité – car il avait fait le guet lors d’un braquage qui avait mal tourné dans la cité de Lafayette Gardens – LG, comme on l’ap­­pelle. Le 3 janvier 1991, il a violé sa condi­­tion­­nelle en quit­­tant l’État. Il était co-proprié­­taire d’un salon de coif­­fure de New Haven, dans le Connec­­ti­­cut, et devait parti­­ci­­per à la soirée d’adieu d’un ami qui allait en prison pour une affaire de stupé­­fiants. Le lende­­main matin, un homme du nom de Natha­­niel Cash a été abattu à Brook­­lyn. Un autre type, Money Will – poten­­tiel­­le­­ment un des assas­­sins – a raconté à tous ceux qui étaient venus voir le cadavre que c’était l’œuvre de Hamil­­ton. La petite amie de Cash a fait de même. Et ce malgré le fait que huit témoins – parmi lesquels un ancien poli­­cier de New Haven – ont juré que Hamil­­ton se trou­­vait encore dans le Connec­­ti­­cut. La petite amie a tenté de reve­­nir sur sa version des faits (elle avait d’abord déclaré à la police qu’elle n’avait pas assisté au meurtre), mais elle a été mena­­cée d’être accu­­sée de parjure et envoyée en prison. Elle a alors dit à un grand jury que Hamil­­ton avait tué Cash. Onze semaines plus tard, Scar­­cella et son coéqui­­pier se sont rendus dans le Connec­­ti­­cut. La police de New Haven avait passé les menottes à Hamil­­ton dans son salon de coif­­fure et lui avait ordonné de se tenir debout face au mur. D’après Hamil­­ton, Scar­­cella s’est placé dans son dos, s’est appro­­ché pour l’em­­bras­­ser sur la joue et lui murmu­­rer à l’oreille : « LG, enculé. » Hamil­­ton ajoute qu’une fois au commis­­sa­­riat, Scar­­cella lui a annoncé qu’il dispo­­sait de cinq témoi­­gnages solides. « Je me fiche de ce que vous avez, lui a-t-il répondu. Je n’ai rien fait. » « Je me fous que tu l’aies fait ou pas, lui aurait répondu Scar­­cella. Tu retournes en taule. T’y es pas resté assez long­­temps la première fois. » D’après à un rapport rédigé à l’époque par Scar­­cella, la conver­­sa­­tion s’est dérou­­lée tout à fait diffé­­rem­­ment. Dans cette version – qui n’est qu’af­­fa­­bu­­la­­tions selon Hamil­­ton –, Hamil­­ton dit qu’il songeait à se rendre. Ce faisant, il aurait même compli­­menté l’homme l’ayant arrêté pour un crime qu’il n’avait pas commis. Scar­­cella rappor­­tait ainsi les propos de Hamil­­ton : « Vous et votre coéqui­­pier, vous êtes des hommes sacré­­ment déter­­mi­­nés. » Hamil­­ton a été condamné presque entiè­­re­­ment à cause du témoi­­gnage de la petite amie de Cash – qui n’a eu de cesse d’abju­­rer depuis – à une peine de prison à perpé­­tuité, assor­­tie de 25 ans de sûreté. Il avait 27 ans quand il a été renvoyé en prison, dans des cellules d’At­­tica, Auburn, Wende et Shawan­­gunk. S’il avait de la chance, il n’en sorti­­rait pas avant la cinquan­­taine. Il a passé ses années d’in­­car­­cé­­ra­­tion dans les biblio­­thèques des centres péni­­ten­­tiaires, à prépa­­rer son appel et à aider d’autres déte­­nus avec le leur. ulyces-scarcella-08_1 Le nom de Scar­­cella reve­­nait souvent. « Les prison­­niers ont du temps à tuer, m’a-t-il expliqué. On discu­­tait, on compa­­rait nos notes : “Qui est ton flic ? Le type qui t’a chopé ?” Comme par hasard, c’était toujours le même. » « Une fois que Scar­­cella t’a dans sa ligne de mire, c’est fini, tu vas à l’ombre, dit-il. S’ils pensent que tu es un sale type, tu finis en taule quoi qu’il arrive. »

Témoins merdiques

Scar­­cella ne s’adresse plus beau­­coup aux jour­­na­­listes. Oh, il racon­­tera bien qu’il n’a rien fait de mal s’il en trouve devant chez lui, avant de leur deman­­der de partir. Mais il ne tour­­nera pas les talons, lais­­sant un photo­­graphe le prendre de dos comme s’il cachait quelque chose. En l’état, son nom n’ap­­pa­­raît plus dans les jour­­naux sans être enta­­ché des mots « désho­­noré » ou « voyou ». Pourquoi donne­­rait-il autre chose en pâture aux chacals ? Il a pour­­tant accepté une invi­­ta­­tion à dîner en avril, dans un resto de Tribeca appelé Walker’s. Ses deux avocats étaient aussi de le partie, car les choses en sont au point où Scar­­cella a besoin de deux avocats. Il a surtout raconté des anec­­dotes de boulot. Comme cette fois où il a poussé une jeune mariée à dénon­­cer son mari dans une affaire de double homi­­cide après que Scar­­cella lui a offert un bonbon au choco­­lat. Ou cette autre fois, où le type qui avait descendu le laitier est passé aux aveux pendant qu’il pissait. C’est très curieux, ce qui peut déci­­der quelqu’un à se livrer. Et il ne parle pas de bruta­­li­­tés, que Scar­­cella n’uti­­li­­sait pas de toute manière. « Je n’ai jamais tapé dans les couilles d’un suspect, dit-il. Je n’ai jamais pulvé­­risé qui que ce soit. Et je vais même vous dire un truc : je pleu­­rais avec ces gens. Je priais avec eux. » Il parle déli­­bé­­ré­­ment sur un ton théâ­­tral, et répète ses phrases avec emphase. Il emploie volon­­tiers « pour faire court », quand bien même ses histoires sont toujours longues. « On s’iden­­ti­­fiait faci­­le­­ment à Louis, m’a raconté un jour un avocat, parce qu’il vous appré­­ciait tout de suite. »

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Scar­­cella a grandi à Benson­­hurst et passé ses vingt-six ans de carrière à Brook­­lyn. Sa première affec­­ta­­tion était au commis­­sa­­riat de la 66e rue, à Borough Park. Il a été limogé un court moment en 1975, alors que la ville était au bord de la faillite, puis a été réin­­té­­gré dans le 71e, à l’ex­­tré­­mité sud de Crown Heights. À l’époque déjà, il avait un talent inné pour se donner bonne presse : Nicho­­las Pileggi, l’au­­teur de Wise­­guy – qui serait plus tard adapté au cinéma sous le titre Les Affran­­chis –, a fait des rondes avec Scar­­cella et son coéqui­­pier pour l’ar­­ticle-vedette du numéro de janvier 1981 de New York Maga­­zine. Pileggi y écri­­vait que Scar­­cella et son coéqui­­pier étaient « deux des flics les plus actifs de la ville dans la lutte contre le crime » qui avaient, l’an­­née précé­­dente, « procédé à  plus de deux-cents arres­­ta­­tions de voleurs, d’agres­­seurs, de braqueurs armés et de meur­­triers ». Untitled-2Il est passé inspec­­teur à la fin de l’an­­née 1981. « J’ai toujours voulu être inspec­­teur, dit-il aujourd’­­hui. C’était la seule chose que je dési­­rais vrai­­ment. À cause de mon père. C’était mon idole… Mon père était un grand inspec­­teur. » Quand son père a pris sa retraite, quelques années plus tard, Scar­­cella a utilisé son numéro de badge, le 92, comme le sien. « Je ne me suis jamais senti aussi fier. » En juillet 1987, il a été assi­­gné à la brigade homi­­cide de Brook­­lyn North, où il a fait équipe avec Stephen Chmil, qui devien­­drait lui-même une légende discrète, un peu comme Robin vis-à-vis de Batman. Physique­­ment, ils étaient mal assor­­tis, Chmil bedon­­nant et perdant ses cheveux, Scar­­cella le cheveu sauvage et toujours bien sapé, mais ils étaient très proches. Quand ils n’étaient pas en service, ils couraient ensemble et parti­­ci­­paient à des mara­­thons. Ils ont fait modi­­fier leurs cartes profes­­sion­­nelles du NYPD : dans un coin, au-dessus de leurs noms, on pouvait lire « aven­­tu­­riers, mara­­tho­­niens, types normaux, alpi­­nistes ». Ces cartes ont beau­­coup tour­­nées, peut-être accom­­pa­­gnées d’un ou deux billets pliés. Pros­­ti­­tuées, gamins des rues, petits magouilleurs… c’étaient les sources idéales pour un poli­­cier, un petit témoi­­gnage de recon­­nais­­sance ne pouvait faire de mal à personne. Surtout qu’à l’époque, il n’y avait pas de tests ADN, pas de méde­­cine légale high-tech, et les cadavres s’em­­pi­­laient si vite qu’il n’y aurait de toute façon pas eu le temps d’y recou­­rir. « On s’es­­ti­­mait déjà chan­­ceux de trou­­ver des douilles, dit Scar­­cella. La tech­­no­­lo­­gie de pointe de l’époque, c’était de ratis­­ser les égouts pour y trou­­ver un flingue. » Bien des affaires ont été réso­­lues avec des bouts de ficelle et des infor­­ma­­teurs – ce qui, au vu de la nature du quar­­tier, des bour­­reaux et des victimes, donnait souvent des infor­­ma­­teurs douteux. « À l’époque, tout repo­­sait sur les inspec­­teurs et leurs témoins merdiques, et sur leur capa­­cité à convaincre les jurés que ces témoins avaient beau être merdiques, on pouvait néan­­moins se fier à ce qu’ils disaient », raconte Joel Cohen, ancien procu­­reur de Brook­­lyn devenu l’un des avocats de Scar­­cella. « Ils arri­­vaient char­­gés d’in­­fos, le jury écou­­tait ce qu’ils avaient à dire, et il arri­­vaient à un verdict. » Un des meilleurs témoins merdiques de Scar­­cella était une pros­­ti­­tuée camée du nom de Teresa Gomez. Une nuit, un type est passé à travers une fenêtre, et Scar­­cella menait l’enquête dans l’im­­meuble. « Elle était au lit avec un miche­­ton, se souvient-il. Je rentre dans l’ap­­par­­te­­ment, elle me toise, j’avais un cigare au bec – je fumais des cigares à l’époque, plus main­­te­­nant – et je recra­­chais beau­­coup de fumée. Elle me dit : “Pour qui tu te prends, Guns­­moke ?” Je lui demande son nom et elle me répond : “Teresa.” » « Je l’amène alors au commis­­sa­­riat de la 77e, et je commence à la cuisi­­ner, dit-il. Cette fille avait beau­­coup à racon­­ter, sur beau­­coup de choses. »

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La silhouette d’un cham­­pion
Louis Scar­­cella au travail
Crédits : Jim Hugues

Elle en savait long sur six affaires de meurtre, oui, six, dont elle jurait avoir été témoin, dont deux impliquaient le même dealer présumé, Robert Hill, et un autre qui impliquait les demi-frères de Hill, Alvena Jennette et Darryl Austin. Teresa n’était pas le témoin le plus respec­­table qui soit, elle s’em­­por­­tait parfois ou s’em­­bour­­bait dans ses récits, quand ce n’était pas les deux. Neil Ross, un ancien procu­­reur qui avait offi­­cié sur les deux affaires Hill, a écrit sur Inter­­net en 2000 que Gomez était « rava­­gée de la tête aux pieds par le crack et la coke… Il fallait être fou pour penser que quelqu’un la croi­­rait pour quoi que ce soit, sans comp­­ter le fait qu’elle disait avoir vu le même type tuer deux personnes diffé­­rentes. » Mais si la police l’avait crue, et que le procu­­reur l’avait crue, pourquoi ne l’au­­raient pas fait douze jurés ? Le seul fait de la citer comme témoin lui confé­­rait une certaine crédi­­bi­­lité. Hill a été acquitté pour un des meurtres, mais condamné pour l’autre. Ses demi-frères, Jennette et Austin, ont égale­­ment été condam­­nés et envoyés derrière les barreaux. « Scar­­cella était remarqua­­ble­­ment doué pour convaincre les procu­­reurs, les juges, les jurés et les cours d’ap­­pel », déclare le célèbre avocat en droit civil Ronald Kuby. « Il faut dire qu’il suffi­­sait de peu. C’étaient des gens qui ne deman­­daient qu’à être convain­­cus. Mais Scar­­cella était néan­­moins une force de la nature. Beau­­coup faisaient comme lui, mais lui y mettait un tel pana­­che… » Kuby est convaincu que c’est la raison pour laquelle Thomas Malik – son client depuis vingt ans – a été mis au trou pour l’at­­ten­­tat à la bombe incen­­diaire du métro en 1995, causant la mort d’un employé du métro. Malik a soutenu pendant vingt ans que Scar­­cella l’avait contraint (physique­­ment et psycho­­lo­­gique­­ment) à faire des aveux. En 2013, le dossier a été rouvert pour être réexa­­miné. « L’idée était de faire quelque chose contre le crime, dit Kuby. Ou du moins de donner l’im­­pres­­sion que vous faisiez quelque chose contre le crime. » Dès lors, si votre meilleur témoin s’avé­­rait être une junkie inco­­hé­­rente, ou si des aveux appa­­rais­­saient comme par enchan­­te­­ment, il était parfois plus facile pour tout le monde de lais­­ser le scep­­ti­­cisme à la porte. « Dans le système pénal, la respon­­sa­­bi­­lité est si morce­­lée que personne ne se sent coupable de quoi que ce soit, dit Kuby. Excepté l’ac­­cusé. »

L’af­­faire Ranta

Scar­­cella ne croit pas qu’il y a des règles à respec­­ter durant un inter­­­ro­­ga­­toire. Un flic doit respec­­ter la loi, bien sûr – on ne passe pas à tabac, on n’af­­fame pas, on ne prive pas d’avo­­cat –, mais la loi est géné­­reuse avec lui. Un inspec­­teur est en droit d’in­­ti­­mi­­der, de duper et de mentir à propos, disons, de la façon dont il a obtenu cinq témoins et une belle série d’em­­preintes digi­­tales. « Les malfrats ne respectent pas les règles lorsqu’ils abattent papa et maman d’une balle dans la tête et qu’ils détruisent des familles », a-t-il expliqué en 2007 lors d’une émis­­sion de Dr. Phil. « Moi non plus je ne respecte pas les règles. » Avant d’ajou­­ter plus tard : « Je crois que tout le monde veut se confes­­ser, et c’est aux inspec­­teurs de faire en sorte de le leur permettre. »

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Scar­­cella et ses coéqui­­piers
Commis­­sa­­riat de la 90e
Crédits : Alan Zale

Comme ce type qui a descendu un môme pour un dollar. « Pour un dollar », répète Scar­­cella, pour qu’on prenne bien la mesure des raisons minables pour lesquelles on pouvait se faire tuer à l’époque. « J’ai oublié son nom. Joe Truc. Je ne sais plus quel était le nom de ce sale type. La première chose que j’ai fait, c’est que je suis allé au commis­­sa­­riat pour le rentrer dans l’or­­di­­na­­teur. » Il se trouve que le type était déjà en prison dans le nord de l’État. Scar­­cella et Chmil sont alors montés à bord d’un coucou, cap sur le nord. « En chemin, on est passé dans des zones de turbu­­lences », dit-il en remuant sur sa chaise pour illus­­trer l’ef­­fet. « Et puis on a chopé le type, on est remonté dans l’avion, et là j’avais dans l’idée de lui causer, de le cuisi­­ner un peu. J’ai pris l’hô­­tesse de l’air à part pour lui deman­­der si on allait repas­­ser dans une zone de turbu­­lences. Elle m’a répondu : “Évidem­­ment !” Et je lui ai dis : “Voilà ce que j’ai­­me­­rais que vous fassiez : quelques minutes avant les turbu­­lences, vous venez me voir et vous me chucho­­tez quelque chose à l’oreille. N’im­­porte quoi.” » « Elle est venue et m’a murmuré à l’oreille. Je me suis tourné vers le type, et lui ai dit : “On doit t’ôter les menottes, il y a des turbu­­lences et si l’avion se crashe, tu dois être en mesure de… enfin, je dois m’as­­su­­rer que tu seras capable de nager.” » Scar­­cella marque une pause pour lais­­ser à l’am­­biance le temps d’in­­fu­­ser. « Il a tout avoué. J’ai rédigé ses aveux sur une serviette à cock­­tails. L’hô­­tesse était témoin. Quand nous avons atterri, on est allé direct au bar. J’ai bu un coup, il a bu un coup, et on est rentré. C’est la pure vérité. Il a pris perpète. » Il ne raconte pas aussi bien comment David Ranta a atterri en prison. Scar­­cella se montre quelque peu irri­­table sur le sujet, en découle une succes­­sion de réfu­­ta­­tions de propos de jour­­na­­listes et d’avo­­cats. Mais voici ce qui s’est passé : des mois après le meurtre, deux complices suppo­­sés – dont aucun n’a été accusé – ont confié à Scar­­cella que Ranta avait tué le rabbin (en réalité, ils ont d’abord dési­­gné un certain Steve comme étant le coupable, mais l’in­­té­­ressé était en Yougo­s­la­­vie à l’époque des faits). L’ins­­tinct de Scar­­cella lui a signi­­fié qu’il tenait le coupable, aussi le type devait-il avoir secrè­­te­­ment envie d’avouer, et c’était son travail que de l’y aider. Il l’a donc couvert de honte, à en croire les aveux notés par Scar­­cella mais réfu­­tés par Ranta. C’est une section curieu­­se­­ment intime de ces suppo­­sés aveux, une confes­­sion qu’on n’ima­­gi­­ne­­rait pas qu’un coupable puisse faire à un poli­­cier. « C’est quand vous avez dit être inca­­pable de me regar­­der que vous m’avez fait le plus de mal », aurait soi-disant déclaré Ranta. « Vous avez dit que je ne valais rien. Je vous le dis parce que cela m’a fait du mal. » Dans ces préten­­dus aveux, Ranta nie avoir tiré sur qui que ce soit, mais admet qu’il était présent sur les lieux du crime et qu’il est parti en enten­­dant les coups de feu. À la ques­­tion de la fabri­­ca­­tion de ces aveux, Scar­­cella répond désor­­mais : « Si j’étais un sale type, j’au­­rais écrit qu’il lui avait tiré dessus. Hors il ne dit pas lui avoir tiré dessus ! Vous voyez ce que je veux dire ? » Quoi qu’il en soit, Ranta a été jugé coupable du meurtre.

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Crédits : Alan Zale

Michael Baum était l’avo­­cat de Ranta au procès, et sa ligne de défense était simple : Ranta n’était pas coupable, ce qui n’était tant une stra­­té­­gie qu’une convic­­tion. « David n’était pas assez malin pour monter un coup pareil, assure-t-il désor­­mais. Je ne pense qu’il avait les burnes de poin­­ter un flingue sur quelqu’un. La pire chose qu’il ait faite, c’était de voler une voiture. C’était un minable. » Sans comp­­ter que la victime initiale du braquage raté ayant conduit au meurtre du rabbin avait témoi­­gné être sûre à 100 % que Ranta n’était pas celui qui avait utilisé l’arme contre lui. Le dossier contre Ranta semblait fragile : deux complices non-incul­­pés, une séance d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion bancale et des aveux discu­­tés. Même le juge Fran­­cis X. Egitto était confus. Il explique que « dans une de ses décla­­ra­­tions, Scar­­cella affirme avoir recueilli ces aveux pendant sa garde à vue, alors qu’il n’y avait personne dans les parages à part lui et un agent en civil – ce qui est ridi­­cule. D’ex­­pé­­rience, je peux vous assu­­rer que les commis­­sa­­riats sont de véri­­tables maisons de fous. On n’y est jamais seul… À mon avis, durant toute cette affaire, les deux inspec­­teurs ont fait tout leur possible pour présen­­ter l’af­­faire dans un joli paquet cadeau. Qu’ils s’y soient pris dans les règles ou pas, ce n’est pas à moi de le dire. C’est au jury d’en déci­­der. » Le jury a déclaré Ranta coupable. Et le juge, en dépit de son scep­­ti­­cisme vis-à-vis des aveux de Ranta, le juge l’a condamné à perpé­­tuité avec trente-sept ans et demi de sûreté. « Scar­­cella et Chmil n’étaient pas dans la salle à la lecture du verdict, note Baum. Mais on les enten­­dait pous­­ser des grands “Yee-hah ! Yee-hah !”, comme deux cow-boys. Mais pas du genre : “Nous avons protégé la société d’un crimi­­nel”, plutôt du style : “Ça a marché.” » Peu de temps après, Baum buvait un verre dans un bar de flics de Brook­­lyn, le Calla­­han’s. Scar­­cella et Chmil étaient là eux aussi. Baum est allé leur parler. « Vous deux, vous êtes vrai­­ment des connards, leur a-t-il dit. Vous savez perti­­nem­­ment que ce type est inno­cent. » Chmil a posé son verre et regardé Baum droit dans les yeux. « Et alors ? » aurait-il rétorqué. « S’il est inno­cent dans ce cas, il doit bien être coupable d’autre chose. » Chmil, qui a pris sa retraite en Virgi­­nie, n’a pas souhaité me parler. Scar­­cella, toute­­fois, dément ces propos. « Ce n’est pas seule­­ment un mensonge, ce n’est pas qu’une affir­­ma­­tion mépri­­sable, c’est tota­­le­­ment faux, dit-il. Je veux bien être frappé par une mala­­die terrible si mon coéqui­­pier a dit ça. »

Bour­­reaux et victimes

Au prin­­temps 2014, les dossiers de Scar­­cella étaient réexa­­mi­­nés depuis plus d’un an. Quelques affaires avaient béné­­fi­­cié d’une certaine atten­­tion, mais seul David Ranta avait alors été libéré et sa condam­­na­­tion annu­­lée. Mais le 6 mai, Robert Hill est entré avec diffi­­culté dans la cour d’un tribu­­nal de Brook­­lyn, dont les fenêtres donnaient sur les rues qu’il arpen­­tait quand il était plus jeune. Il est aujourd’­­hui âgé de 53 ans et marche avec une canne pour affron­­ter la sclé­­rose en plaques dont il souffre depuis son incar­­cé­­ra­­tion, il y a vingt-sept ans, suite au témoi­­gnage d’une junkie bien pratique. L’homme aux longs cheveux coif­­fés en tresses, à la chemise blanche encore marquée par les plis de l’em­­bal­­lage, a écouté l’as­­sis­­tant du procu­­reur de Kings County dire au juge ce que tout le monde savait déjà.

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Teresa Gomez

« La condam­­na­­tion de monsieur Hill, a dit l’avo­­cat du parquet, repose prin­­ci­­pa­­le­­ment, et presque exclu­­si­­ve­­ment sur le témoi­­gnage d’une personne qui nous semble désor­­mais pour le moins contes­­table. » C’était la première fois qu’on évoquait Teresa Gomez pour faire libé­­rer quelqu’un. L’agent du dépar­­te­­ment des révi­­sions des condam­­na­­tions de Kings County l’a décrite devant le tribu­­nal comme une personne « déses­­pé­­ré­­ment dépen­­dante aux drogues, au compor­­te­­ment plus d’une fois crimi­­nel, et de plus en plus erra­­tique dans ses récits ». Ce qui n’est pas telle­­ment éloi­­gné de la descrip­­tion qu’en avait faite l’homme avait pour­­suivi Hill en justice des années aupa­­ra­­vant : « Ravagée de la tête aux pieds par le crack et la coke… Il fallait être fou pour penser que quelqu’un croi­­rait Gomez pour quoi que ce soit » Il faut croire que ce genre de choses revê­­taient alors moins d’im­­por­­tance. Le juge a rapi­­de­­ment auto­­risé l’an­­nu­­la­­tion de la condam­­na­­tion de Hill, et a ordonné sa relaxe. Hill a boité hors du box des accu­­sés et s’est assis dans la zone réser­­vée au public en arbo­­rant un immense sourire abasourdi. « Il est si bon de réha­­bi­­li­­ter mon nom », a-t-il déclaré aux jour­­na­­listes. Puis le juge est passé à la motion suivante : une demande du parquet d’an­­nu­­ler les condam­­na­­tions des demi-frères de Hill, Alvena Jennette et Darryl Austin. Les raisons en étaient en partie simi­­laires – le témoi­­gnage de Teresa Gomez –, auxquelles il faut ajou­­ter que des témoi­­gnages de personnes jurant que Jennette et Austin n’étaient pas coupables n’avaient jamais été rendus publics, avant ou après le juge­­ment. Jennette a été remis en liberté condi­­tion­­nelle en 2007, après vingt-et-un ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion. Il s’est présenté devant le juge, sa mère Louise à ses côtés. Elle repré­­sen­­tait son fils Darryl, qui n’est jamais sorti de prison : il y est décédé en 2000 des suites de problèmes respi­­ra­­toires. Il était atteint d’une mala­­die chro­­nique tout à fait gérable, mais quelque­­fois en prison, les choses ne sont pas bien gérées. Austin est mort seul dans sa cellule, étouffé dans son propre sang. Pierre Suss­­man est l’avo­­cat qui repré­­sente les trois frères, le même qui a poussé le parquet à libé­­rer David Ranta. Il s’oc­­cupe égale­­ment d’un cinquième dossier de Scar­­cella qui fait frémir les tribu­­naux. Pour Suss­­man, un schéma très clair se dessine. « C’étaient des types désa­­bu­­sés, dit-il. Pauvres, jeunes, pour la plupart d’une autre couleur de peau, et pour la plupart origi­­naires des quar­­tiers les plus défa­­vo­­ri­­sés. C’étaient des cibles faci­­les… et c’en est arrivé au point où Scar­­cella et Chmil étaient intou­­chables. Personne ne les aurait remis en ques­­tion. » Un soir de mai, Suss­­man était à un barbe­­cue avec Hill et sa famille. Beau­­coup de gens sont venus, certains n’ayant pas vu Hill depuis des années. On venait l’en­­la­­cer, le toucher, le voir à nouveau en homme libre. Il avait été enfermé pendant près de trente ans, mais sa famille et ses amis, les gens qui impor­­taient, l’avaient attendu. Malgré les décen­­nies qui se sont envo­­lées, Hill n’est pas en colère. Malgré ces années de liberté dont on l’a privé, il garde son calme. « Peut-être, dit Suss­­man, que toute cette affaire est tapie dans son subcons­­cient, comme un cauche­­mar. C’est toujours là, mais rangé dans un coin. »

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La carte profes­­sion­­nelle de Chmil et Scar­­cella

Du temps où il était en prison, Derrick Hamil­­ton a écrit des centaines de lettres à des avocats et des jour­­na­­listes, dont aucune n’a reçu de réponse. C’est géné­­ra­­le­­ment ce qui arrive lorsque des avocats et des jour­­na­­listes reçoivent des lettres de la part de meur­­triers qui se prétendent inno­­cents. Toute­­fois, au prin­­temps 2010, il a envoyé sa dernière motion – compor­­tant des affi­­da­­vits d’un ancien poli­­cier de New Haven et de trois autres témoins certi­­fiant son alibi – à Jona­­than Edel­­stein, un avocat spécia­­lisé dans les procé­­dures d’ap­­pel, dispo­­sant d’un petit cabi­­net à Manhat­­tan. En parcou­­rant le dossier, Edel­­stein s’est dit : « Ce que j’ai là, c’est une accu­­mu­­la­­tion de preuves d’in­­no­­cence. Quelle proba­­bi­­lité y a-t-il pour que quelqu’un amène un ancien flic à mentir pour le sauver ? » La femme de Hamil­­ton a envoyé 1 500 dollars à Edel­­stein, que ce dernier lui a renvoyés. Mais il a été ému par le dossier de Hamil­­ton, aussi a-t-il rédigé quelques avis juri­­diques en son nom, suggé­­rant à Hamil­­ton de se faire un peu de publi­­cité. Hamil­­ton est tombé sur le nom de Lonnie Soury en lisant dans un maga­­zine l’his­­toire d’un adoles­cent qui avait fait de faux aveux pour le meurtre de ses parents. Soury a orga­­nisé un rassem­­ble­­ment pour Hamil­­ton et quelques-uns de ses co-déte­­nus, ce qui a fait quelques lignes dans le Daily News. Mais il n’en est rien sorti d’autre. Fina­­le­­ment, en octobre 2011, Hamil­­ton s’est assis face au comité de proba­­tion, et a présenté les dossiers de son juge­­ment, les affi­­da­­vits et les lettres de soutien, dont une signée de la petite amie de Cash, qui avait essayé d’abju­­rer depuis vingt ans. Géné­­ra­­le­­ment, les comi­­tés de proba­­tion ne reviennent pas sur les juge­­ments. Non plus qu’ils ne libèrent un double-meur­­trier ayant violé sa condi­­tion­­nelle la dernière fois qu’il est sorti. À plus forte raison s’il ne montre aucun signe de repen­­tir. Mais l’af­­faire Hamil­­ton n’avait rien d’un cas typique. ulyces-scarcella-14« M. Hamil­­ton, vous nous avez donné matière à réflé­­chir », a déclaré un des membres du comité à la fin de l’au­­dience. « Et s’il s’avère en effet que vous êtes incar­­céré pour un crime que vous n’avez pas commis, j’es­­père que vous gagne­­rez en appel. » La liberté condi­­tion­­nelle lui a été accor­­dée. Hamil­­ton est toujours reconnu coupable, mais il est libre. Il a travaillé quelques temps comme assis­­tant juri­­dique au cabi­­net d’Edel­­stein, et gère désor­­mais des dossiers d’autres victimes présu­­mées de Scar­­cella, comme le ferait le président d’une confré­­rie bien malchan­­ceuse. En janvier 2014, un tribu­­nal de Brook­­lyn réexa­­mi­­nant son dossier a statué, pour la première fois dans l’État de New York, que la recon­­nais­­sance effec­­tive de l’in­­no­­cence d’une personne – et pas seule­­ment les vices de forme ou le non-respect de l’équité procé­­du­­rale – peut justi­­fier d’une procé­­dure d’ap­­pel. Ce qui a son impor­­tance dans une affaire telle que celle de Hamil­­ton, où les erreurs sont minimes à l’ex­­cep­­tion du fait qu’il n’a pas commis le crime. « Il n’ont fait que monter un dossier contre une personne recon­­nue coupable à priori, s’in­­digne Edel­­stein. Je ne crois pas que quiconque se lève le matin en se disant : “Allez, au boulot, allons ruiner la vie d’un inno­cent.” Mais ils étaient si sûrs d’eux… Ils ne se sont pas arrê­­tés en route pour se dire qu’il y avait peut-être une raison pour que l’af­­faire ne tienne pas debout. Peut-être était-ce simple­­ment parce qu’il n’était pas coupable. »

« Tout ça, c’est des conne­­ries »

Le dernier dimanche d’avril, Scar­­cella a passé quatre heures dans l’At­­lan­­tique avec un scaphandre, à récu­­pé­­rer des reliques du ponton de Dream­­land, qui a brûlé en 1911. Cela fait partie d’un projet de préser­­va­­tion histo­­rique de Coney Island, car Coney Island est impor­­tante à ses yeux. Il a grandi non loin de là, à Benson­­hurst, dans une famille nombreuse italienne, des Porto-ricains de l’autre côté de la rue, une famille chinoise à l’autre bout du quar­­tier. « On jugeait de la qualité de chacun en fonc­­tion de la distance à laquelle il envoyait voler la Pennsy Pinkie », raconte-t-il, ce qui dans la langue de Brook­­lyn désigne la balle de base­­ball de rue. Scar­­cella pouvait atteindre deux jusqu’à bouches d’égout et demi, de l’autre côté de New Utrecht Avenue. Il est président des Coney Island Polar Bears, et se gèle les noix dans l’océan tout l’hi­­ver pour récol­­ter des fonds rever­­sés à un camp de vacances pour enfants malades. Nous allons dîner ensemble le lende­­main de sa session de plon­­gée. Ce soir-là, la conver­­sa­­tion tourne autour d’un sujet parti­­cu­­lier : Scar­­cella et ses avocats veulent savoir pourquoi les gens attachent systé­­ma­­tique­­ment l’adjec­­tif « désho­­noré » à son nom ? Il n’a été inculpé pour aucun crime, ni n’a fait l’objet de pour­­suites judi­­ciaires. Plus direc­­te­­ment – un point sur lequel ils reviennent sans arrêt, comme si le répé­­ter le rendait moins incon­­ve­­nant –, aucune des personnes arrê­­tées par Scar­­cella n’a été offi­­ciel­­le­­ment discul­­pée. ulyces-scarcella-16 Léga­­le­­ment, c’est exact, mais il s’agit préci­­sé­­ment du genre de jeu séman­­tique qui donne leur mauvaise répu­­ta­­tion aux avocats : afin d’être déclaré inno­cent, David Ranta, par exemple, devrait prou­­ver qu’il n’a rien fait il y a vingt quatre ans – mais comment le prou­­ver ? Du point de vue légal, la juris­­pru­­dence améri­­caine ne fonc­­tionne pas ainsi. Du point de vue pratique – ou de celui du bon sens –, des procu­­reurs qui demandent à un juge d’an­­nu­­ler une peine, la ville qui crache près de 6,4 millions de dollars d’in­­dem­­ni­­tés… le système peut diffi­­ci­­le­­ment faire davan­­tage pour recon­­naître qu’il a empri­­sonné la mauvaise personne. Et qu’en est-il de Teresa Gomez ? Est-ce vrai­­ment incroyable, demandent les avocats, qu’une pros­­ti­­tuée junkie ait pu être témoin de six meurtres dans un quar­­tier infesté par le crack et où le sang coule à flots ? Les procu­­reurs ont décidé d’uti­­li­­ser son témoi­­gnage et les jurés ont parfois décidé de la croire. Quant aux aveux, qu’est-ce que cela peut bien faire qu’ils sonnent tous pareil ? « Parce que les aveux que j’ai recueillis – du moins certains d’entre eux –, commencent de la même façon, cela signi­­fie que je les ai fabriqués ? demande Scar­­cella. Je ne comprends pas bien ce que cela signi­­fie, tout d’abord parce que je ne les ai pas fabriqués. Ce n’est jamais arrivé. » En réalité, ce qui donne surtout du grain à moudre dans les aveux et décla­­ra­­tions contes­­tés, ce sont les petits apar­­tés vantant les prouesses d’enquê­­teur de Scar­­cella, les « Vous avez vu juste ». La raison de sa disgrâce, c’est que les procu­­reurs géné­­raux demandent aux juges d’an­­nu­­ler les sentences. Ranta, Hill et Jennette ont été libé­­rés (et les accu­­sa­­tions contre Austin ont été aban­­don­­nées à titre post­­hume), car le parquet a réexa­­miné les preuves et décidé que ces hommes n’au­­raient jamais dû être incar­­cé­­rés, qu’ils n’au­­raient jamais dû passer à eux quatre près d’un siècle en prison. Il est diffi­­cile d’exa­­gé­­rer quand on souligne la rareté de cette démarche, car les procu­­reurs n’ont vrai­­ment pas pour habi­­tude de rouvrir les dossiers vieux de plusieurs décen­­nies de leurs prédé­­ces­­seurs. Tout cela ne semble pas évident aux yeux de Scar­­cella. Désho­­noré ? Seul un monstre arrê­­te­­rait sciem­­ment une personne inno­­cente, ce qui ne laisse qu’une seule alter­­na­­tive : soit il ne l’a pas fait, soit il est effec­­ti­­ve­­ment un monstre. Qui pense qu’il est un monstre ? Début juin, l’Unité de révi­­sion des condam­­na­­tion a déclaré soute­­nir onze des affaires menées par Scar­­cella, mais elle a égale­­ment demandé à un juge de libé­­rer un autre indi­­vidu condamné pour meurtre dans une enquête à laquelle Scar­­cella avait parti­­cipé. Après quoi il restait encore plus d’une quaran­­taine de dossiers à exami­­ner. Une armée d’avo­­cats à déposé des motions au nom d’autres déte­­nus, ou d’an­­ciens déte­­nus décla­­rant avoir été piégés par Scar­­cella. D’autres poli­­ciers et d’autres procu­­reurs sont impliqués dans bon nombre des affaires contes­­tées, mais Scar­­cella semble rési­­gné à ne lire que son nom dans les jour­­naux. Nous assis­­tons fina­­le­­ment au Louis Scar­­cella Show. Il est épui­­sant d’avoir à reve­­nir sans cesse sur ces vieux dossiers, seul contre tous, en bouc émis­­saire des temps modernes décon­­necté d’un New York qui n’existe plus depuis long­­temps. « J’ai la vérité de mon côté et l’in­­signe de mon père dans ma poche… » dit Scar­­cella durant notre conver­­sa­­tion au Walker’s. Il paraît crou­­ler sous le poids des jour­­na­­listes, des déte­­nus et autres avocats. « Je ne sais pas comment ils font pour s’en tirer. »

~

À cet instant précis, un autre flic à la retraite passe près de notre table, un inspec­­teur de la même époque que Scar­­cella. Il y a vingt-cinq ans, ce poli­­cier a été chargé d’une affaire de viol qui avait eu lieu à Manhat­­tan. La victime, une jeune femme qui faisait son jogging dans Central Park, a été quasi­­ment battue à mort. Un crime horrible devenu un feuille­­ton natio­­nal. Tout le monde se rappelle de la Joggeuse de Central Park. Les poli­­ciers ont arrêté des jeunes, noirs pour la plupart, ainsi qu’un jeune latino-améri­­cain, et ont déclaré qu’ils sévis­­saient en bande – « en chasse », disaient-ils. Et soudain tout le pays s’est mis à parler de ces super-préda­­teurs socio­­pathes errant en liberté dans les rues de New York, qui ne tarde­­raient pas à défer­­ler sur les villes les plus recu­­lées – à Des Moines, proba­­ble­­ment – si on ne faisait pas rapi­­de­­ment quelque chose.

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Louis Scar­­cella dans Save Coney Island: The Movie

L’ins­­pec­­teur que j’avais devant moi au Walker’s était un de ceux qui avaient arrêté cinq gamins morts de trouille et pous­­sés aux aveux, décla­­rant avoir violé et tabassé cette malheu­­reuse jeune femme. Les garçons ont été recon­­nus coupables du crime et envoyés en prison parce qu’ils étaient passés aux aveux. L’en­­nui, c’est qu’il s’est avéré qu’au­­cun d’entre eux n’était coupable. En 2002, après qu’ils ont tous écopé de leur peine de prison, un violeur réci­­di­­viste a confessé être le seul coupable du crime. Les tests ADN ont prouvé sa culpa­­bi­­lité, et dans le courant du mois de juin la ville de New York versait 40 millions de dollars aux cinq hommes pour échap­­per à d’in­­ter­­mi­­nables actions en justice infi­­ni­­ment plus coûteuses. Mais tout cela s’est passé il y a bien long­­temps. Le passé est le passé. Scar­­cella se lève, étreint briè­­ve­­ment son ancien collègue. Ils conversent un moment à voix basse avant quelques minutes, puis retournent à leurs tables respec­­tives. Quand vient l’heure de partir, alors que Scar­­cella s’ap­­prête à fran­­chir le seuil de la porte et rejoindre Varick Street, le vieil inspec­­teur lui crie depuis le bar : « Conti­­nue à te battre, Louis. Tout ça, c’est des conne­­ries. »


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Brook­­lyn’s Baddest », paru dans GQ. Couver­­ture : Le pont de Manhat­­tan vu de Washing­­ton Street, à Brook­­lyn, par Danny Lyon. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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