fbpx

par Sean Flynn | 27 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Le Disney­land macé­do­nien

L’un des problèmes prin­ci­paux de Skopje 2014, c’est le kitsch. Baroque à l’ex­cès. Peu importe le nombre de colonnes ou de sculp­tures de guer­riers antiques dont se parent les nouveaux bâti­ments, ils ont toujours l’air ultra-cheap. Les archi­tectes ont opté pour la quan­tité au détri­ment de la qualité. Pas sûr qu’une place ait besoin d’au­tant de fontaines orne­men­tées. En explo­rant Skopje, on a la sensa­tion d’évo­luer dans un parc d’at­trac­tions. Il n’est pas intrin­sèque­ment aber­rant de construire une ville nouvelle. À Kavarna en Bulga­rie, des musi­ciens de heavy metal ont réalisé des fresques immenses sur les immeubles de la ville à l’ef­fi­gie des figures tuté­laires du genre, et une statue en bronze de Ronnie James Dio trône dans un parc. Le concept est éton­nant, drôle, et les Bulgares ont eu la bonne idée de ne pas le faire dans leur capi­tale. Il en va diffé­rem­ment en Répu­blique de Macé­doine.

ulyces-skopjecolor-08
Une réno­va­tion de façade
Crédits : Darmon Rich­ter

Les bâti­ments de Skopje 2014 ont commencé à montrer leurs faiblesses : ici et là, on remarque l’ab­sence de panneaux déco­ra­tifs, mais les traces de colle nous rappellent qu’ils ont bien existé. Et seule­ment deux ans après son inau­gu­ra­tion, des fissures appa­raissent déjà sur les balus­trades en marbre du pont de l’Œil. Si on ajoute à cela les coûts néces­saires liés au nettoyage et à la préser­va­tion d’un centre-ville d’ap­pa­rence si luxueuse, tout indique que le masque ne va pas tarder à tomber. L’an­cienne archi­tec­ture bruta­liste de Skopje, dans sa version yougo­slave post-1963, fait aussi les frais des récentes réno­va­tions. C’est l’ar­chi­tecte japo­nais Kenzo Tange, lauréat de nombreux prix, qui avait pris la tête du projet de recons­truc­tion de Skopje dans les années 1960. Il a conçu le Stade olym­pique natio­nal de Tokyo, le Musée du mémo­rial de la paix d’Hi­ro­shima, le palais prési­den­tiel de Damas et l’Ameri­can Medi­cal Asso­cia­tion Buil­ding de Chicago. Tange a présenté un plan géné­ral de Skopje en 1965. Même si ce plan n’a pas été entiè­re­ment réalisé, les archi­tectes locaux ont réussi à parache­ver ses éléments clefs dans les années 1980. Lors de ma première venue à Skopje, je n’étais là que pour voir le bâti­ment de la Poste macé­do­nienne conçu par Tange. J’ai été déçu de le trou­ver partiel­le­ment dissi­mulé derrière des panneaux d’ap­pa­rence pseudo-antique, ce qui était à prévoir compte tenu du sort réservé aux autres bâti­ments. Partout ailleurs, cette archi­tec­ture impo­pu­laire a été éclip­sée ou détruite pour lais­ser place aux palais néo-clas­siques, ou bien recou­verte de faux marbre.

ulyces-skopjecolor-09
L’œuvre de Kenzo Tange en train d’être recou­verte
Crédits : Darmon Rich­ter

Sans doute le style bruta­liste n’est-il pas du goût tout le monde, mais il est impor­tant de souli­gner qu’en 1965, Skopje n’était pas simple­ment une ville grise et béton­née. Son béton était de haute qualité et la valeur artis­tique de son archi­tec­ture était recon­nue inter­na­tio­na­le­ment. C’est à ce moment-là que Skopje a commencé à troquer son origi­na­lité pour des clichés. Le plan origi­nal de Skopje 2014 prévoyait la construc­tion de 40 nouvelles struc­tures en quatre ans. Mais deux ans après la date limite, on approche des 130, comme le rapporte le Balkan Inves­ti­ga­tive Repor­ting Network (BIRN). Skopje 2014 a offert à la ville 27 nouveaux bâti­ments, 5 jardins publics, 34 monu­ments, 39 sculp­tures de petite dimen­sion, un arc de triomphe et une grande roue dont la construc­tion est presque termi­née. Cela coûte cher. Le plan de 2010 annonçait un budget de 80 millions d’eu­ros, mais le véri­table chiffre se situe plutôt aux alen­tours de 560 millions d’eu­ros. La Macé­doine compte 2,1 millions d’ha­bi­tants, 25 % de chômeurs et une popu­la­tion active de moins d’un million de personnes : jusqu’ici, Skopje 2014 a coûté envi­ron 580 euros à chaque contri­buable macé­do­nien. Le salaire mini­mum en Macé­doine est de 210 euros par mois.

ulyces-skopjecolor-10
Bien­tôt : un nouveau bâti­ment admi­nis­tra­tif en forme de palais
Crédits : Darmon Rich­ter

C’est ici que commence la « révo­lu­tion colo­rée » : le peuple macé­do­nien, exas­péré par les excès de son gouver­ne­ment, exprime son mécon­ten­te­ment en prenant pour cible les monu­ments du projet Skopje 2014.

La révo­lu­tion colo­rée

Mais la révo­lu­tion colo­rée (Sarena Revo­lu­cija) va au-delà de la ques­tion de l’ar­chi­tec­ture. C’est l’ex­pres­sion d’un déses­poir, d’une défiance contre un régime accusé de bâtir un État sécu­ri­taire, d’es­pion­ner ses citoyens, de couvrir ses propres crimes et de dépen­ser une fortune pour des bâti­ments ridi­cules dont personne n’a jamais voulu. L’an­cien Premier ministre Nikola Gruevski est une des prin­ci­pales raisons de ce mécon­ten­te­ment. Aussi, le projet Skopje 2014 – dont il est à l’ini­tia­tive et qui devait incar­ner sa campagne natio­na­liste et outran­cière – a fourni la cible parfaite pour essuyer la colère des mani­fes­tants.

ulyces-skopjecolor-11
L’Arc de Triomphe est maculé de pein­ture
Crédits : Darmon Rich­ter

J’étais à Ohrid – une station touris­tique située sur les bords d’un lac, dans le sud du pays, lorsque j’ai appris la nouvelle de l’agi­ta­tion poli­tique. Un soir, tandis que je me rendais dans la vieille ville, j’ai trouvé le parc bloqué par des mani­fes­tants – la police anti-émeute, lour­de­ment armée, leur faisait face à une distance raison­nable. Cette nuit-là, les mani­fes­tants ont défilé dans les rues jusqu’au petit matin. Le lende­main, j’ai profité d’une traver­sée en bateau sur le lac pour inter­ro­ger le capi­taine. « Ce n’est pas facile d’être macé­do­nien », a-t-il souf­flé avant de m’ex­pliquer que lui et beau­coup de ses conci­toyens avaient entre­pris des démarches pour obte­nir un passe­port bulgare. Ils ont choisi de sacri­fier leur natio­na­lité afin d’ob­te­nir la recon­nais­sance de l’Union euro­péenne et d’avoir la possi­bi­lité de circu­ler libre­ment en son sein. Au sujet des statues de Skopje, il m’a répondu avec précau­tion : « Je les aime bien, c’est notre histoire et j’en suis fier. Je comprends leur démar­che… mais c’est trop neuf et arti­fi­ciel. À mon avis, cela manque d’au­then­ti­cité. »

ulyces-skopjecolor-12
Statues, monu­ments et bâti­ments sont tous pris pour cible
Crédits : Darmon Rich­ter

En rentrant à Skopje cette nuit-là, mon taxi est passé devant l’Arc de Triomphe où plusieurs dizaines de poli­ciers anti-émeute, munis d’armes et de boucliers, se prépa­raient à l’af­fron­te­ment. Derrière eux, l’arche était souillée d’écla­bous­sures pastelles de vert, de rose et de bleu. L’an­née dernière, le peuple macé­do­nien était scan­da­lisé de décou­vrir l’am­pleur de la surveillance mise en place par le gouver­ne­ment de Gruevski. Selon l’op­po­si­tion, plus de 20 000 citoyens étaient sur écoute. Mais Gruevski est égale­ment accusé d’avoir truqué les élec­tions : on estime qu’en­vi­ron 500 000 inscrip­tions enre­gis­trées sur les registres élec­to­raux appar­te­naient à des indi­vi­dus ne dispo­sant pas de la natio­na­lité macé­do­nienne ou à des personnes décé­dées. Des fuites laissent entendre que les sbires du gouver­ne­ment sont allés jusqu’à désac­ti­ver des ascen­seurs dans certains immeubles pour que les citoyens les plus âgés ne puissent pas se rendre aux urnes. À en croire les enre­gis­tre­ments de conver­sa­tions divul­gués récem­ment, l’ad­mi­nis­tra­tion est aussi soupçon­née d’avoir couvert le passage à tabac mortel d’un jeune macé­do­nien par un poli­cier, en 2011.

ulyces-skopjecolor-13
Le lion de Skopje est une cible de choix
Crédits : Darmon Rich­ter

Les protes­ta­tions de l’an­née dernière se sont calmées après la démis­sion de Gruevski, le 18 janvier dernier. Mais au prin­temps, le président macé­do­nien Gjorge Ivanov a annulé l’enquête sur le scan­dale des écoutes télé­pho­niques. Il a ainsi permis à Gruevski et 56 de ses acolytes de s’en tirer sans bobo. Lorsque Ivanov s’est retrouvé lui-même impliqué dans le scan­dale des Panama Papers, la situa­tion a empi­rée. Le 12 avril, les mani­fes­ta­tions ont donc repris : des dizaines de milliers de Macé­do­niens ont battu le pavé pour protes­ter contre le régime. Après plusieurs jours de contes­ta­tion, certains mili­tants se sont mis à bombar­der l’Arc de Triomphe de pein­ture. L’idée a rapi­de­ment fait des émules et l’ar­chi­tec­ture du projet Skopje 2014 est deve­nue une cible évidente : oppres­sante et hypo­crite, beau­coup la voient comme une illu­sion censée détour­ner l’at­ten­tion des citoyens (et du reste du monde) des véri­tables problèmes du pays. D’autres pensent que les monu­ments ont coûté bien moins que ce que le parti de Gruevski a annoncé offi­ciel­le­ment et qu’ils se sont mis la diffé­rence dans les poches. Ce qui ne serait pas éton­nant : Skopje 2014 fait suite à une autre initia­tive de Gruevski qui a attisé la colère des citoyens. En 2007, l’an­cien Premier ministre avait promis d’équi­per les écoles du pays d’un ordi­na­teur pour chaque élève. Étran­ge­ment, certaines des écoles listées sur la facture étaient fermées depuis des années…

ulyces-skopjecolor-14
Les* lions de Skopje
Crédits : Darmon Rich­ter

Aujourd’­hui, dans le centre de Skopje, seule une infime partie des bâti­ments ont été épar­gnés par la pein­ture. Quant à Gruevski, l’ex Premier ministre déchu, il conti­nue d’af­fir­mer que le scan­dale des écoutes télé­pho­niques était monté de toutes pièces par des agences de rensei­gne­ment étran­gères afin de désta­bi­li­ser la Macé­doine. Les médias pro-gouver­ne­men­taux soutiennent sa version, et l’Union euro­péenne demande à ce que l’enquête se pour­suive. En atten­dant, les mani­fes­tants réclament la démis­sion du président Ivanov. Ils ont égale­ment obtenu que les élec­tions, initia­le­ment prévues le 24 avril puis repor­tées au 5 juin, soient repous­sées à une date indé­ter­mi­née. Ils demandent des élec­tions libres et justes, mais personne ne pense que le gouver­ne­ment actuel est capable de les orga­ni­ser. L’op­po­si­tion ferait-elle mieux ? Certains obser­va­teurs avancent qu’elle fomente et finance la révo­lu­tion colo­rée. Les mani­fes­tants le nient, bien qu’il semble exis­ter des liens entre les leaders du contre-pouvoir macé­do­nien et le milliar­daire George Soros. La Macé­doine vit dans un chaos poli­tique perma­nent. Pour­tant, Skopje conti­nue de chan­ger. Partout, des palais bario­lés se construisent. Le gouver­ne­ment prévoit d’ailleurs de construire la plus grande statue de Mère Teresa au monde. Montant de la facture ? 5,6 millions d’eu­ros.

ulyces-skopjecolor-15
La révo­lu­tion colo­rée trans­forme le paysage de Skopje
Crédits : Darmon Rich­ter

Traduit de l’an­glais par Claire Larroque d’après l’ar­ticle « Skopje’s « Colour­ful Revo­lu­tion » : Figh­ting Tyranny with Street Art », paru dans The Bohe­mian Blog. Couver­ture : Le pont de l’Œil à Skopje. (Crédits : Darmon Rich­ter)


BIENVENUE À BATOUMI, LE LAS VEGAS DE LA MER NOIRE

ulyces-batoumivegas-couv01 taraa

Sur les bords de la mer noire, la cité portuaire géor­gienne promet monts et merveilles à ses visi­teurs. Mais tout n’est pas si rose.

I. La fontaine est à sec

Il n’y a pas de chacha dans la fontaine à chacha. La fontaine devait pour­tant être réap­pro­vi­sion­née en eau-de-vie géor­gienne toutes les semaines, m’ex­plique Corrie Noe. Son mari, Aleko Kiki­la­ch­vili, a été missionné par le président géor­gien Mikhaïl Saaka­ch­vili afin de conce­voir l’éclai­rage de la fontaine. « Vous auriez dû voir Micha », pour­suit Noe, employant un dimi­nu­tif que les Géor­giens donnent volon­tiers à leur ex-président. Assis sous une forêt de para­sols à la terrasse du Holland Hoek Hotel, la créa­tion person­nelle de Noe et Kiki­la­ch­vili, nous buvons du vin de Khareba en quan­tité. « Quand Aleko lui a montré les lumières, il était comme un gosse. Il est resté assis à regar­der des heures durant, le sourire aux lèvres. »

ulyces-batoumivegas-01
Batoumi attire des touristes fortu­nés
Crédits : Mikhail Kryshen

Il est vrai que Micha Saaka­ch­vili, qui fut le premier homme à diri­ger le pays après la révo­lu­tion des Roses, était réputé pour son ambi­tion exubé­rante. Président d’une ex-répu­blique sovié­tique à peine sortie de l’anar­chie des années 1990, il s’est attaqué au défi des réformes struc­tu­relles avec toute la subti­lité d’un rouleau-compres­seur. Des maisons déla­brées à Tbilissi ? Démo­lies, pour construire un pont de verre qui s’illu­mine au passage des piétons. Un repaire de bandits au sommet d’une montagne isolée ? Trans­formé en station de ski !

IL VOUS RESTE À LIRE 85 % DE L’HISTOIRE

Plus de monde