Alors que la junte militaire semblait enfin lâcher la bride, elle a hypothéqué le futur du Myanmar en se rendant coupable d'un génocide.

par Servan Le Janne | 14 mai 2019

La fosse

Avec une régu­­la­­rité glaçante, les coups de pelles retournent la terre birmane. À côté du groupe de boud­d­histes occupé à creu­­ser, dix de leurs voisins rohin­­gyas attendent la mort atta­­chés les uns aux autres. En cette fin août 2017, un « nettoyage ethnique » démarre selon les Nations Unies dans l’État d’Ara­­kan, à l’ouest du pays. Une semaine après le début de l’of­­fen­­sive des forces de sécu­­rité du Myan­­mar, quelque 47 000 personnes ont déjà fui vers le Bangla­­desh voisin. À Inn Din, non loin de la fron­­tière, dix corps sont retrou­­vés dans une fosse commune le matin du 2 septembre. Deux ont été battus à mort par des civils, et le reste a été tué par les balles de l’ar­­mée.

Il y avait « une tombe pour dix personnes », décrit Soe Chay, un soldat à la retraite de la commu­­nauté boud­d­histe du village qui dit avoir été témoin de cet affreux enter­­re­­ment. D’après lui, les soldats ont tiré sur chaque homme deux ou trois fois. « Alors qu’ils étaient inhu­­més, certains faisaient encore du bruit, d’autres étaient déjà morts. » Son témoi­­gnage a été recueilli par deux jour­­na­­listes birmans de l’agence Reuters, Wa Lone et Kyaw Soe Oo. Au moment de la paru­­tion de leur article, en février 2018, 690 000 Rohin­­gyas ont fui. Il ne reste aucun des 6 000 membres de cette commu­­nauté à Inn Din, mais le duo est parvenu à mettre un visage et un nom sur les dix hommes enter­­rés. Ils s’ap­­pe­­laient Abul Hashim, Abdul Malik, Nur Moham­­med, Rashid Ahmed, Habizu, Abulu, Shaker Ahmed, Abdul Majid, Shoket Ullah et Dil Moham­­med.


La prison de Wa Lone et Kyaw Soe Oo
Crédits : Aung Naing Soe/VOA

Lorsque le monde les découvre, Wa Lone et Kyaw Soe Oo crou­­pissent en prison. Arrê­­tés le soir du 12 décembre, ils ont été trans­­por­­tés vers un centre d’in­­ter­­ro­­ga­­toire avec des cagoules noires sur le visage. D’après leurs témoi­­gnages, ils ont été privés de sommeil pendant trois jours et Kyaw Soe Oo raconte avoir été forcé à rester à genoux trois heures durant. La police nie. Puis, un an et un jour après la décou­­verte de la fosse d’Inn Din, les repor­­ters sont condam­­nés à sept ans de prison par un tribu­­nal de Yangon (ex-Rangoun). La justice les accuse notam­­ment d’avoir été en posses­­sion de « docu­­ments confi­­den­­tiels » pouvant être utili­­sés par « des enne­­mis de l’État et des orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes ». Au cours de l’enquête, un témoin a raconté avoir vu la police glis­­ser des docu­­ments sur eux pour leur tendre un « piège ».

Mardi 7 mai 2019, après plus de 500 jours de déten­­tions ponc­­tués par une campagne inter­­­na­­tio­­nale en leur faveur, Wa Lone et Kyaw Soe Oo ont fina­­le­­ment été libé­­rés dans le cadre d’une procé­­dure d’am­­nis­­tie. Encer­­clé par une nuée de confrères à sa sortie de prison, le premier a déclaré avoir « hâte de retour­­ner à la rédac­­tion » et de « revoir [s]a famille et [s]es collègues ». La tâche devrait lui être faci­­li­­tée par le prix Pulit­­zer qu’il a reçu avec son collègue pour l’enquête sur Inn Din. Célé­­brés par l’Unesco, les deux hommes figurent aussi parmi les person­­na­­li­­tés de l’an­­née 2018 du maga­­zine Time. Et la grâce qui leur a été accor­­dée marque « un pas vers une plus grande liberté de la presse et un signe de l’en­­ga­­ge­­ment du gouver­­ne­­ment en faveur de la tran­­si­­tion démo­­cra­­tique en Birma­­nie », se féli­­citent les Nations Unies.

Toutes les barrières ne sont néan­­moins pas levées pour que la Birma­­nie emprunte un chemin démo­­cra­­tique, loin s’en faut. Selon l’As­­sis­­tance Asso­­cia­­tion for Poli­­ti­­cal Priso­­ners, 25 prison­­niers poli­­tiques sont encore derrière les barreaux et 283 autres attendent un juge­­ment. L’as­­so­­cia­­tion en faveur de la liberté d’ex­­pres­­sion Athan déplore du reste que 173 affaires de diffa­­ma­­tion soient passées devant les tribu­­naux en vertu d’une loi votée en 2013 qui est utili­­sée pour « étouf­­fer les critiques des auto­­ri­­tés de la part des jour­­na­­listes et des citoyens », juge l’ONG Human Rights Watch. Or, 140 de ces procès ont été ouverts sous le gouver­­ne­­ment d’Aung San Suu Kyi, une Prix Nobel de la paix au paci­­fisme aujourd’­­hui bien rela­­tif.

Étran­­gère aux affaires

L’exode birman n’en finit plus. Au Bangla­­desh voisin, où 700 000 personnes ont afflué depuis le 25 août 2017, il y avait déjà près de 26 000 réfu­­giés dans des camps en 1997. À l’époque, le régime mili­­taire en place à Rangoun impose son joug sans partage. Contraint d’or­­ga­­ni­­ser des élec­­tions en 1990, après un soulè­­ve­­ment, il en a inva­­lidé les résul­­tats et mis la vainqueure, Aung San Suu Kyi, en rési­­dence surveillée. Lauréate du prix Nobel de la paix en 1991, cette fille d’un acteur de l’in­­dé­­pen­­dance profite de sa libé­­ra­­tion pour prendre la plume en 1997. Pour mettre en lumière l’au­­to­­ri­­ta­­risme de la junte, le New York Times lui ouvre ses colonnes.

Aung San Suu Kyi pendant la campagne de 2012
Crédits : Htoo Tay Zar

« Ceux d’entre nous qui ont décidé de travailler pour la démo­­cra­­tie », écrit-elle dans la tribune, « ont fait ce choix avec la convic­­tion que le danger de se soule­­ver pour les droits humains élémen­­taires dans une société répres­­sive était préfé­­rable à la sécu­­rité offerte par une vie silen­­cieuse dans la servi­­tude ». Tête de proue d’un mouve­­ment non-violent, elle croit savoir que « la cause de la liberté et de la justice trouve des échos favo­­rables dans le monde. Partout, peu importe les couleurs de peau ou les croyances, les gens comprennent le besoin humain pour une vie qui va au-delà de la satis­­fac­­tion de désirs maté­­riels. » Cet appel à la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale est donc baptisé « s’il vous plaît, utili­­sez votre liberté pour promou­­voir la nôtre ».

Une décen­­nie de lutte plus tard, la junte accepte sous la pres­­sion de la rue de réfor­­mer la consti­­tu­­tion de manière à orga­­ni­­ser des élec­­tions. Aung San Suu Kyi devient ainsi dépu­­tée en 2012. À ce poste, alors que l’as­­so­­cia­­tion Human Rights Watch dénonce une « campagne de nettoyage ethnique », elle refuse de quali­­fier ainsi les violences contre les musul­­mans. Comme elle a été mariée à un étran­­ger, la consti­­tu­­tion empêche l’an­­cienne oppo­­sante de briguer le poste de prési­­dente. En 2016, elle devient donc conseillère spéciale de l’État et ministre des Affaires étran­­gères.

Les diplo­­mates étran­­gers qui plai­­daient la cause de Wa Lone et Kyaw Soe Oo n’ont donc guère été éton­­nés de sa réti­­cence à les soute­­nir. Irri­­tée par leur lobbying, elle s’est long­­temps bornée à s’en remettre à la justice pour tout ce qui concerne ce qu’elle appelle pudique­­ment « le problème d’Ara­­kan ». Après leur condam­­na­­tion, le 13 septembre 2018, l’an­­cienne oppo­­sante a assuré, lors du Forum écono­­mique mondial de l’As­­so­­cia­­tion des Nations d’Asie du Sud-Est à Hanoï, qu’ « ils n’ont pas été empri­­son­­nés parce qu’ils étaient jour­­na­­listes ».

Alors que l’on pouvait s’at­­tendre à ce que des tensions appa­­raissent au sommet de l’État entre Aung San Suu Kyi et l’ar­­mée, leurs posi­­tions semblent au contraire s’ali­­gner, en sorte que la presse améri­­caine ne cesse de poin­­ter sa « déchéance » et qu’Am­­nesty Inter­­na­­tio­­nal lui a retiré un prix. À en croire le jour­­na­­liste Aung Naing Soe, les critiques qui la visent ou qui visent son parti, La Ligue natio­­nale pour la démo­­cra­­tie (LND), « exposent à des problèmes, surtout quand il est ques­­tions des Rohin­­gyas ». Au Comité de protec­­tion des jour­­na­­listes birmans, on souligne même que les repor­­tages sur les viola­­tions des droits humains par les mili­­taires entraînent plus de « problèmes » que par le passé.

Un camp de l’État d’Ara­­kan
Crédits : DFID – UK Depart­­ment for Inter­­na­­tio­­nal Deve­­lop­­ment

Alors que 700 000 personnes ont main­­te­­nant fui l’Ara­­kan, les élec­­tions qui doivent se tenir fin 2020 ont peu de chance d’apai­­ser les tensions. « Parce que le rapa­­trie­­ment des Rohin­­gyas est large­­ment impo­­pu­­laire, le sujet sera poli­­tisé par les partis qui cher­­che­­ront à capi­­ta­­li­­ser sur les conflits latents qui conduisent à la violence », pres­­sentent les cher­­cheurs Mary Calla­­han et Myo Zaw Oo, dans un rapport publié par l’Ame­­ri­­can Insti­­tute for Peace en avril. Vainqueure de 79 % des sièges lors du scru­­tin de 2015, la LND a d’au­­tant plus de chance de conser­­ver sa majo­­rité qu’elle réalise ses moins bons scores dans les zones où vivent beau­­coup de mino­­ri­­tés, comme l’Ara­­kan. Lequel Arakan a été déserté par ses musul­­mans.

Dans cet État où une guérilla s’or­­ga­­nise, la Chine fait pres­­sion pour reprendre le chan­­tier de barrage qu’elle a lancé avec l’ap­­pui d’Aung San Suu Kyi. Avant les élec­­tions de 2020, les sujets ne manquent pas pour Wa Lone et Kyaw Soe Oo.


Couver­­ture : Chinh Le Duc


 

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