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En plus de robots sexuels de plus en plus sophistiqués, l'industrie de la tech invente des appareils qui déplacent les cadres de la sexualité.

par Servan Le Janne | 9 janvier 2020

Tabou

Sous les palmiers alignés à l’en­trée du Las Vegas Conven­tion Center, une foule inter­mi­nable piétine dans un vacarme mélan­geant l’an­glais, le japo­nais et l’es­pa­gnol. Près de 180 000 personnes parti­cipent au Consu­mer Elec­tro­nics Show (CES), la confé­rence inter­na­tio­nale des nouvelles tech­no­lo­gies orga­ni­sée chaque début d’an­née dans la ville du pêché. À rebours de cette proces­sion, de l’autre côté de Para­dise Road, un petit groupe d’hommes traverse le parking rempli de berlines du Sapphire. Il y a du monde à l’in­té­rieur. Sur la scène balayée par des néons, deux silhouettes captent les lumières bleu­tés en s’en­rou­lant lasci­ve­ment autour de barres de pole dance. Leurs visages ressemblent à des camé­ras de surveillances, posées sur une paire de seins imma­cu­lée et des avant-bras méca­niques. Les strip-teaseuses sont des robots.

Selon leur inven­teur, l’ar­tiste britan­nique Giles Walker, « tout le monde tente d’in­ven­ter un robot sexuel ». Pendant que les créa­tures bougent leurs bassins, le PDG de Real­doll Matt McMul­len présente sa poupée sexuelle Soltana au public du CES. « Le visage est modu­lable de la même manière que, sur l’ap­pli­ca­tion, vous pouvez chan­ger les réglages de person­na­lité et créer un profil diffé­rent et y lier un autre visage », explique-t-il. Équi­pée d’une intel­li­gence arti­fi­cielle qui lui permet de conver­ser, cette tête peut être ache­tée pour 10 000 dollars pour complé­ter un corps de poupée en sili­cone. Plus loin dans le salon, le public majeur peut regar­der du porno sur des casques de réalité virtuelle.

Crédits : Lora DiCarlo

Le sexe et ses prolon­ge­ments tech­no­lo­giques ne sont donc pas tabou au CES. C’est du moins ce que pensait Lora Haddock en y appor­tant Osé en janvier 2019. Ce sextoy à la forme auda­cieuse ne vibre pas mais dispose d’un méca­nisme mimant la succion du clito­ris ainsi que d’une boule qui se déplace de manière à stimu­ler le point G. Le mouve­ment de va et vient peut être ajusté au moyen de boutons situés au bas de l’ap­pa­reil, tout comme l’in­ten­sité du moteur chargé d’as­pi­rer, et l’écart entre chaque extré­mité s’adapte à l’angle pelvien de l’uti­li­sa­trice. Lors de sa présen­ta­tion, l’Osé a connu un tel succès qu’il a valu à la société de Lora Haddock, Lora DiCarlo, de rempor­ter le prix de l’in­no­va­tion dans la caté­go­rie drones et robo­tique.

Sauf qu’aus­si­tôt décer­née, cette récom­pense a été reti­rée par la Consu­mer Tech­no­logy Asso­cia­tion (CTA) qui orga­nise le salon, au motif que « les produits immo­raux, obscènes, indé­cents, profa­nant ou ne cadrant pas avec l’image du CTA seront disqua­li­fiés ». Après une volte-face de l’or­ga­nisme, qui a ensuite expliqué que le produit ne rentrait pas dans la caté­go­rie drones et robo­tique, Lora Haddock s’est fendue d’une lettre ouverte pour mettre au jour le « biais » des membres du CTA et dénon­cer leur déci­sion « arbi­traire ».

« La CTA n’a pas de problème à expo­ser la sexua­lité et le plai­sir mascu­lin de façon expli­cite », écrit-elle. « D’autres sextoys ont été expo­sés au CES et certains ont même gagné un prix, mais il y a appa­rem­ment quelque chose de diffé­rent, quelque chose de menaçant avec Osé, un produit créée par des femmes, pour donner du pouvoir aux femmes. » En mai, la CTA a encore une fois fait machine arrière en déci­dant de réat­tri­buer le prix à Lora DiCarlo. Elle a reconnu une erreur de gestion et a affirmé vouloir profi­ter de cette expé­rience pour amélio­rer l’évé­ne­ment. Cette année, après avoir vendu 10 000 Osé à 290 dollars, soit un peu moins de 3 millions de dollars au total, Lora Haddock est donc de retour avec deux nouveaux produits qui se partagent les taches : Onda masse le point G et Baci stimule le clito­ris. Ils ont tous deux reçu le prix de l’in­no­va­tion du CES, où étaient présen­tés une série d’objets sexuels connec­tés.

Lora Haddock (à droite) Crédits : Kimberly White

Pour la cher­cheuse britan­nique Kate Delvin, auteure du livre Turned On: Science, Sex and Robots, l’ave­nir est plus à ce genre d’ap­pa­reils qu’aux poupées sexuelles, de plus en plus robo­tiques, déve­lop­pées par Matt McMul­len. « J’es­père que nous allons arrê­ter d’es­sayer de créer des robots sexuels qui ressemblent aux humains », dit-elle. « Nous sommes mauvais pour ça, mais je vois plus de pers­pec­tives dans la créa­tion d’ex­pé­riences intimes immer­sives ou de maté­riaux réagis­sant de façon sensuelle. » Sexo­logue depuis une ving­taine d’an­née, l’Amé­ri­caine Marianne Bran­don abonde : « Des gens peuvent avoir des expé­riences sexuelles plus intenses avec la tech­no­lo­gie qu’a­vec un autre être humain », fait-elle remarquer. « Tout le monde n’ap­pré­cie pas forcé­ment leur impact mais les inter­faces tech­no­lo­giques changent aussi notre vie intime. »

Dans le livre Robot Sex, le philo­sophe améri­cain Neil McAr­thur étudie les impli­ca­tions éthiques de l’émer­gence de la robo­tique dans la vie sexuelle. « À mesure que ces tech­no­lo­gies deviennent plus immer­sives et plus sophis­tiquées, des gens pour­raient décla­rer préfé­rer avoir des rela­tions sexuelles avec la tech­no­lo­gie », prédit-il. Fin 2018, le Japo­nais Akihiko Kondo était semble-t-il sincère quand il s’est marié à un holo­gramme, ce qui tend à démon­trer que les poupées de Matt McMul­len font sans doute aussi partie du futur. « C’est le Steve Jobs des robots sexuels », recon­naît Neil McAr­thur.

L’ate­lier aux poupées

Dans un atelier de San Marcos, au sud de la Cali­for­nie, des corps de femmes sont pendus au plafond, le buste penché vers l’avant, les bras et les jambes écar­tés. À leurs pieds, un homme brun applique un spray pour faire luire la peau en sili­cone. « Les artistes sont ainsi », explique Matt McMul­len en appliquant un pinceau sur un masque. « Ils sont portés à faire quelque chose parfois sans savoir pourquoi. Moi j’ai toujours été porté à sculp­ter des femmes. » À la fin du siècle dernier, cet homme aux yeux bleu clair et aux cheveux teints en noir a commencé par utili­ser des prothèses mammaires dans le cadre de son travail artis­tique. « J’étais fasciné par l’idée d’une silhouette très réaliste », rembo­bine-t-il.

En voyant son travail, des hommes l’ont contacté pour lui deman­der s’il pouvait leur conce­voir des femmes à partir de mensu­ra­tions données. « Le busi­ness s’est créé tout seul », résume le créa­teur de RealDoll, son entre­prise lancée dès 1997. Grâce à sa forma­tion en effets spéciaux et en anima­tion, McMul­len a songé à faire bouger ses poupées. Mais il a dû attendre quelques années pour que la tech­no­lo­gie soit prête. « Quand des gens se sont mis à parler à leur télé­phone comme si c’était normal, ce fut une grande étape pour moi parce que je me suis dit que j’avais ce qu’il me fallait pour créer de la conver­sa­tion », remet-il. McMul­len pouvait ainsi ajou­ter du langage à un visage animé. À l’aide de programmes d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, ses poupées ont gagné en voca­bu­laire et, partant, en capa­cité d’adap­ta­tion.

Crédits : Real­doll

Peu après la fonda­tion de RealDoll, Marianne Bran­don est tombée par hasard sur une étude du Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy (MIT), basé comme elle à Boston. « Il y avait un débat pour déter­mi­ner si des huma­noïdes exis­te­raient dans 20 ou 30 ans. Ça m’a fait penser que le moment venu, nous aurions des rela­tions sexuelles avec des huma­noïdes. » Deux décen­nies plus tard, RealDoll est le leader d’un marché évalué à 30 milliards de dollars par le maga­zine Forbes. Le portail d’étude de marché Statista estime pour sa part que les jouets sexuels repré­sentent 29 milliards de dollars en 2020. Mais à en croire Neil McAr­thur, McMul­len « n’est pas le plus inté­res­sants dans ce domaine. Je préfère le travail de Kate Delvin. »

Chaque année, Delvin orga­nise un hacka­thon où elle tente de rassem­bler des idées ouvrant la voie à des inno­va­tions. Aux poupées, elle préfère une soft robo­tics produi­sant des maté­riaux contrô­lables et élas­tiques permet­tant aux sextoys de bouger de façon auto­nome où à la demande de l’uti­li­sa­teur. « Mon idée préfé­rée est un duvet sexuel, qui peut vous confor­ter en vous entou­rant et vous cares­ser », explique-t-elle. « Il pour­rait lire vos signaux corpo­rels et y répondre. » Ce genre de gadgets pour­raient engen­drer un plai­sir diffé­rent, poten­tiel­le­ment plus précis que celui procuré par un parte­naire. À long-terme, il y a donc une chance pour qu’ils créent de nouvelles attentes « de plus en plus diffi­ciles à gérer pour les êtres humains », envi­sage Marianne Bran­don.

Marianne Bran­don Crédits : Piaras Ó Mídheach

Quant aux robots, ils peuvent émettre des gémis­se­ments mais leur inter­ac­tion est limi­tée. « Certains ont une peau qui se réchauffe au contact et, petit à petit, plusieurs éléments tech­no­lo­giques vont être rassem­blés dans une même entité », pour­suit-elle. « Ce ne sont encore que des poupées sexuelles avec de la méca­ni­sa­tion ou de l’ani­ma­tion », remarque Delvin. McMul­len veut bien recon­naître que ses produits ne plaisent pas à tout le monde. « Mais ils peuvent être parfaits pour ceux qui ont du mal à créer du lien avec les autres. Si cela les rend heureux et comble un manque, c’est tout ce qui compte. »

Sans comp­ter le rôle que la tech­no­lo­gie peut jouer pour trai­ter l’an­xiété ou ensei­gner la sexua­lité, pourvu qu’elle ne renforce pas les stéréo­types. Faut-il aller jusqu’à utili­ser les robots sexuels pour trai­ter les pédo­philes ? Certains consi­dèrent que cela évite­raient des agres­sions quand d’autres présentent un risque d’am­pli­fi­ca­tion du désir. « Il n’y a pas de recherches sur le sujet mais vien­dra forcé­ment un moment où des robots sexuels enfants seront créés », aver­tit Bran­don. Quant aux enfants eux-mêmes, il vont gran­dir entou­rés d’ap­pa­reils, en sorte qu’ils les accep­te­ront plus faci­le­ment dans leur inti­mité. « Vous et moi avons besoin de sentir que nous sommes aimés en retour », observe Bran­don. « Mais quelqu’un d’ex­posé très tôt à la tech­no­lo­gie pour­rait penser que l’in­te­rac­tion avec un appa­reil suffit. »


Couver­ture : Repro­duc­tive Health Supplies Coali­tion


 

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