par Servan Le Janne | 18 mai 2018

Self-control

Cannes, quatrième jour. Aussi lente­­ment et inexo­­ra­­ble­­ment que la marée, 82 femmes avancent par vagues de dix sur le tapis rouge. Les cheveux blonds et ondu­­lés de l’ac­­trice Salma Hayek se mêlent au dégradé de la réali­­sa­­trice Agnès Varda et à la coiffe de la chan­­teuse burun­­daise Khadja Nin. Jusqu’a­­lors, les marches repous­­saient ces stars du Septième art comme la Croi­­sette arrête la Médi­­ter­­ra­­née : en 72 ans d’exis­­tence, le festi­­val n’a offert sa Palme d’or qu’à deux femmes. Samedi 12 mai, vers 18 h 30, elles sont 82, soit le nombre de récom­­penses décer­­nées à des réali­­sa­­trices. Une goutte d’eau par rapport aux 1 645 distinc­­tions reçues par les hommes.

Deux jours plus tard, le délé­­gué géné­­ral de l’évé­­ne­­ment, Thierry Frémaux, signe une charte pour la parité et la diver­­sité. Ce n’est pas sa première mesure cette année. Dans une inter­­­view accor­­dée au maga­­zine Film français en mars 2018, l’Isé­­rois a annoncé que les selfies sont désor­­mais inter­­­dits sur le tapis rouge. En 2015, il les avait déjà quali­­fiés de « vulgaires », susci­­tant le mea culpa de Salma Hayek. « Je suis nouvelle sur Insta­­gram et je n’ai pas beau­­coup de selfies », se justi­­fiait la Mexi­­caine. « Donc mes amis me mettent la pres­­sion et me disent d’en prendre. Je m’ex­­cuse, plus de selfies. »

Aux abords du tapis rouge, c’est déjà le tapis rouge
Crédits : Nico­­las Prouillac/Ulyces

Désor­­mais, un panneau de la couleur du tapis annonce l’in­­ter­­dic­­tion et six agents en smoking se tiennent prêts à reprendre ceux que leur télé­­phone démange. Thierry Frémaux est ravi. « On ne vient pas sur le tapis rouge pour se voir, mais pour voir, pour vivre, pour ressen­­tir et pour rendre hommage à des cinéastes et des artistes », justi­­fie-t-il. « Pas pour se retrou­­ver comme à la Foire du Trône en train de faire des photos de famille ». En clair, le lieu est trop pres­­ti­­gieux pour servir de décor aux « vulgaires » selfies. « Cannes est basé sur le désir, le secret, sur une tradi­­tion d’élé­­gance », enfonce-t-il. « Le selfie vient endom­­ma­­ger le tapis. »

Les orga­­ni­­sa­­teurs du festi­­val entendent ainsi préser­­ver le lustre hors du commun des marches. Il faut que les appa­­reils photos restent du côté de la foule, derrière la balus­­trade, c’est-à-dire que Cannes demeure Cannes. « Dans le proto­­cole, le peuple monte les marches après les stars. C’est lui qui prend les selfies et, ce faisant, bana­­lise le tapis rouge », décrypte le réali­­sa­­teur Olivier Nick­­laus, auteur du docu­­men­­taire Red Carpet.

Cela dit, pour ceux qui ont l’ha­­bi­­tude d’en fouler, son tapis rouge ressemble à beau­­coup d’autres. Avant de rallier la France, Salma Hayek prome­­nait ses talons sur la moquette des Oscars et des British Academy of Film and Tele­­vi­­sion Arts. Le sol n’est plus ruti­­lant qu’aux seules céré­­mo­­nies récom­­pen­­sant la crème du cinéma : « De nos jours, chez Sephora, la consom­­ma­­trice est consi­­dé­­rée comme une star, elle entre dans les maga­­zines en foulant un tapis rouge : elle détient le pouvoir, celui de choi­­sir et d’ache­­ter », remarquent Véro­­nique Boulo­­cher-Passet et Sabine Ruaud dans La couleur, au cœur de la stra­­té­­gie marke­­ting. Même à Cannes, il s’agit bien de cela, de marke­­ting.

Alors qu’au départ, la montée des marches était « un moment gratuit de glamour, c’est main­­te­­nant aussi un endroit promo­­tion­­nel », observe Olivier Nick­­laus. « Les marques y montrent des robes ou des bijoux. Elles payent les actrices pour qu’elles portent les produits avec comme renta­­bi­­lité la média­­ti­­sa­­tion de ces images. » Par consé­quent, « le rituel du tapis rouge autre­­fois majes­­tueux, s’est mué en calvaire », consi­­dère l’édi­­to­­ria­­liste de Vanity Fair James Wolcott. Il est « ponc­­tué d’une inter­­­mi­­nable série de stations impo­­sées à des stars prenant la pose et souriant d’une façon grotesque, qui met à rude épreuve leur aura inter­­s­tel­­laire. »

À force d’être piétiné, le tapis de 60 mètres déroulé à Cannes est remplacé trois fois par jour. Mais n’est-ce pas là la rançon de son succès ? Thierry Frémaux veille sur le mythe comme on préserve une espèce rare. Rien n’em­­pêche ce bout de textile d’être aussi connu et répliqué qu’ex­­tra­or­­di­­naire. Car l’icône écar­­late a été façon­­née par des décen­­nies d’his­­toire. Elle est même née de la fiction avant de la servir.

Crédits : Festi­­val de Cannes

Noble ton

Agamem­­non n’avance pas. Dans le premier acte de sa trilo­­gie Ores­­tie, repré­­sen­­tée en 458 av. J.-C., l’au­­teur tragique grec Eschyle met son héros aux prises avec les flots de la Médi­­ter­­ra­­née. Le voilà encal­­miné sur la route de Troie. Alors, pour que les dieux lui envoient leurs vents, il consent à sacri­­fier sa fille, Iphi­­gé­­nie. Mais à son retour, après avoir gagné la guerre, Agamem­­non doit faire face aux foudres de sa femme, Clytem­­nestre, prête à lui ouvrir les portes de l’en­­fer : « Qu’at­­ten­­dez-vous, captives, pour joncher, suivant mes ordres, de tapis, le sol où il va se poser ? Que s’ouvre, devant lui un passage de pourpre, par où péné­­trera la justice en cette demeure où je ne l’at­­ten­­dais pas. »

Le tapis pourpre dont il est ques­­tion pour­­rait en fait être un tissu utilisé pour couvrir les lits des époux, selon la spécia­­liste de l’An­­tiquité améri­­caine Lynda McNeil. Dans ce cas, Clytem­­nestre enver­­rait Agamem­­non s’y essuyer les chaus­­sures afin d’en faire le symbole de leur union foulée aux pieds. Après avoir ramassé les études de la scène, son collègue Grégory Crane constate que « toutes les critiques ont le senti­­ment qu’A­­ga­­mem­­non vend son âme en posant ses pieds sur ce parcours de tissu ». En tout état de cause, Anne Lebeck consi­­dère que son obéis­­sance témoigne ou de sa stupi­­dité ou de sa repen­­tance. « L’ar­­ro­­gance et la folie des conqué­­rants de Troie trouve là à s’ex­­pri­­mer magni­­fique­­ment », inter­­­prète-t-elle.

Fina­­le­­ment, « la reine Clytem­­nestre utilise un manteau comme un filet à pois­­sons pour assié­­ger Agamem­­non dans la baignoire », relate He Xinyi dans sa thèse, Femmes et Rôles fémi­­nins dans les œuvres d’Eschyle. « Une fois embar­­rassé par le tissu mouillé, Agamem­­non ne peut pas sortir de la baignoire et reçoit sans résis­­ter trois coups fatals de Clytem­­nestre. » Selon une autre hypo­­thèse, l’étoffe d’Aga­­mem­­non était violette, de la couleur arbo­­rée par les notables de la Grèce antique. Mais elle a été chan­­gée par la patine des années. À cela, a poten­­tiel­­le­­ment concouru la rareté du rouge. Pour en obte­­nir, il fallait en extraire d’un mollusque marin, le murex, diffi­­cile à pécher. Or, « de 8 000 à 10 000 coquillages étaient néces­­saires à la produc­­tion d’un gramme de colo­­rant », évaluent Véro­­nique Boulo­­cher-Passet et Sabine Ruaud. « Cette couleur pourpre était donc réser­­vée à l’élite et était un symbole de dignité, de mérite, de pouvoir et de puis­­sance. »

Première couleur maîtri­­sée par l’homme en Occi­dent, à en croire le profes­­seur d’his­­toire de la symbolique Michel Pastou­­reau, le rouge « est dans l’An­­tiquité symbole de puis­­sance, de richesse et de majesté ». Tandis qu’à Rome, plus la toge en est couverte, plus le statut social est élevé, la chambre de l’em­­pe­­reur de Cons­­tan­­ti­­nople était compo­­sée de porphyre, une pierre pourpre. Si les séna­­teurs romains sont avant-tout couverts de blanc, il sont consi­­dé­­rés comme des membres du corps de l’em­­pe­­reur au même titre que les cardi­­naux feront plus tard partie du corps du Pape. Avant de leur confier leur charge, le souve­­rain pontife déclare d’ailleurs : « Reçois cette pourpre en signe de la dignité et de l’of­­fice de Cardi­­nal, elle signi­­fie que tu es prêt à l’ac­­com­­plir avec force, au point de donner ton sang pour l’ac­­crois­­se­­ment de la foi chré­­tienne. »

Clytem­­nestre hési­­tant avant de frap­­per Agamem­­non endormi
Pierre-Narcisse Guérin, 1817

Parce qu’il renvoie au sang du Christ, ce vermillon évoque le sacri­­fice pour l’Église comme pour les tragé­­diens grecs et romains avant elle. Cela dit, narre Michel Pastou­­rau, « au XVIe siècle, les morales protes­­tantes partent en guerre contre le rouge dans lequel elles voient une couleur indé­­cente et immo­­rale, liée aux vani­­tés du monde et à la “théâ­­tra­­lité papiste”. Dès lors, partout en Europe, dans la culture maté­­rielle comme dans la vie quoti­­dienne, le rouge est en recul. » Il demeure toute­­fois asso­­cié tant à la royauté qu’à l’aris­­to­­cra­­tie avant d’être réin­­ter­­prété par les forces révo­­lu­­tion­­naires.

Par un éton­­nant para­­doxe, le rouge se retrouve tiraillé entre progres­­sisme et abso­­lu­­tisme. « Lorsqu’on regarde le tableau de David, Le Sacre de Napo­­léon, le rouge est très présent », notent Véro­­nique Boulo­­cher-Passet et Sabine Ruaud. « On va retrou­­ver ce symbole de pouvoir dans la rosette rouge (légion d’hon­­neur) et le tapis rouge déroulé pour les puis­­sants. » Dans les décen­­nies suivantes, « les acteurs deviennent l’aris­­to­­cra­­tie et leurs familles sont l’équi­­valent des familles royales », compare Olivier Nick­­laus.

Glamour

James Monroe connaît le tapis rouge jeune. Un lit de corps ensan­­glan­­tés s’étale sous ses pieds lorsque, à 18 ans, il devient lieu­­te­­nant de l’Ar­­mée conti­­nen­­tale de Virgi­­nie, dans des États-Unis tout juste indé­­pen­­dants, en 1776. 45 ans plus tard, alors qu’il est devenu le cinquième président du pays, un tapis rouge cette fois imma­­culé l’ac­­cueille à la descente de son bateau, à Geor­­ge­­town, en Caro­­line du Sud. Son homo­­nyme, Mari­­lyn Monroe, en foulera bien d’autres des décen­­nies plus tard.

Les marches d’Air Force One sont recou­­vertes d’un tapis rouge
Crédits : Pete Souza

Entre-temps, la moquette est surtout utili­­sée outre-Atlan­­tique pour rece­­voir les passa­­gers huppés. En 1902, la compa­­gnie de chemin de fer New York Central propose un trajet baptisé 20th Century Limi­­ted, entre New York et Chicago, au départ duquel le quai est pavé de rouge. Le réali­­sa­­teur Alfred Hitch­­cock le mettra en scène dans North by North­­west, sorti en 1959. On peut y voir Cary Grant quit­­ter Manhat­­tan en train après avoir cheminé sur un tapis conçu par le desi­­gner Henry Drey­­fuss. Mais Holly­­wood le déroule d’abord en 1922, à l’ini­­tia­­tive du proprié­­taire de cinéma Sid Grau­­man. Il mène à la salle de l’Egyp­­tian Theatre qui diffuse pour la première fois Robin des bois, un film à un million de dollars.

Une fois que des célé­­bri­­tés de l’époque comme Douglas Fair­­banks ou Wallace Beery y ont posé le pied, « le glamour est tout de suite asso­­cié à lui », explique l’his­­to­­rienne améri­­caine Amy Hender­­son. « Tout tourne autour des acteurs, et c’est évidem­­ment ce que Holly­­wood adore. » À Cannes, en revanche, le tapis installé dès 1946 est bleu. Deux versions expliquent sa mue au bout de trois ans. Selon la première, l’épouse du maire de Cannes lui aurait conseillé de le troquer pour un rouge qui « habille tout le monde ». La seconde prête l’idée au jour­­na­­liste Yves Mourousi, lequel aurait convaincu le cinéaste et futur président du festi­­val, Gilles Jacob, de la néces­­sité de « sacra­­li­­ser » la montée des marches.

En 1961, les Oscars en font de même sans que les télé­s­pec­­ta­­teurs puissent voir la diffé­­rence à travers leurs écrans noir et blanc. Les orga­­ni­­sa­­teurs entendent alors surtout guider les invi­­tés sur le chemin de plus en plus long qui sépare leur véhi­­cule de l’en­­trée. « Le premier objec­­tif est évidem­­ment de four­­nir un tracé clair, le deuxième et d’évi­­ter les chutes, et le troi­­sième d’ac­­cen­­tuer le glamour », liste l’his­­to­­rien d’Hol­­ly­­wood Marc Wana­­ma­­ker. Lors de l’édi­­tion de 1964, le diffu­­seur de la céré­­mo­­nie choisi de lais­­ser une large place à l’ar­­ri­­vée des artistes. « Une bonne part de l’ex­­ci­­ta­­tion des Oscars vient de l’ar­­ri­­vée des invi­­tés », indique l’an­­cien maître de céré­­mo­­nie Army Archerd. Cette séquence limi­­naire gagne en impor­­tance avec le port de costumes et robes de plus en plus élabo­­rés et la publi­­ca­­tion de maga­­zines spécia­­li­­sés comme People, à partir de 1974.

À Cannes, même la police est sur son 31
Crédits : Nico­­las Prouillac/Ulyces.co

« Le côté commer­­cial est plus déve­­loppé aux États-Unis qu’en Europe, si bien que Holly­­wood a trans­­formé le glamour de ce moment en busi­­ness », décrypte Olivier Nick­­laus. Pendant que les premiers acteurs à venir à Cannes se font photo­­gra­­phier à leur descente d’avion, à l’aé­­ro­­port de Nice, Holly­­wood « en fait un exer­­cice indus­­triel », ajoute-t-il. Dans son docu­­men­­taire, Red Carpet, le réali­­sa­­teur français raconte l’in­­va­­sion des marches par les marques, à travers les vête­­ments des célé­­bri­­tés. Cette nouvelle écono­­mie du défilé « n’em­­pêche pas le glamour de fonc­­tion­­ner » bien que le tapis rouge soit « déva­­lué à force d’être utilisé dans tous les sens », depuis la Croi­­sette jusqu’aux super­­­mar­­chés.

D’où, à n’en pas douter, la volonté de Thierry Frémaux de limi­­ter les selfies. « C’est une façon d’évi­­ter que le tapis rouge se bana­­lise », juge Olivier Nick­­laus. Les digues du glamour tiennent encore debout. 


Couver­­ture : Le tapis rouge. (Festi­­val de Cannes)


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