Pendant 18 ans, Frenchy Cannoli a appris les techniques traditionnelles pour produire de la résine de cannabis dans le monde entier.

par Servan Le Janne | 7 min | 01/03/2018

Initiation

Serré sur son siège, à l’arrière d’un 4×4 gris garé dans une station-service du nord de la Californie, un grand barbu s’ébroue. L’excitation est palpable en cette nuit du 4 octobre 2017. Des couvertures ont été entassées à côté de lui, le coffre étant rempli par trois gros sacs de 2,2 kilos de glace chacun. « On dirait qu’on va camper », lance son pote, assis à l’avant à côté du conducteur. Les trois hommes en attendent un quatrième. « Je vois un Français », reprend-il. Le visage éclairé par les lumières du lieu et par un large sourire, celui-ci s’avance vers le véhicule, un café à la main. « Wouah, je suis tellement chaud ! » s’enflamme-t-il avec un bel accent.

Crédits : Frenchy Cannoli

Frenchy Cannoli est un maître haschischin originaire de Nice qui, après avoir passé près de 20 ans à voyager, s’est installé en Californie. Fort de ses connaissances acquises au Maghreb, en Asie et en Amérique latine, il a commencé à enseigner l’art de transformer le cannabis il y a trois ans. Lorsque sa vente est devenue légale dans cet État de la côte ouest, que ce soit pour se soigner ou pour le plaisir, en janvier 2018, il a demandé une licence. Il n’est pas le seul. Une kyrielle de sociétés comptent profiter de l’ouverture du marché. Mais si elles connaissent bien la plante, presque personne, ici, ne fume de résine. Ce 4 octobre 2017, le quinquagénaire va donc l’expliquer aux membres du groupe de rap Mendo Dope.

« Faire ça une nuit de pleine lune avec la plante, c’est juste différent », explique-t-il devant le 4×4. « C’est un autre monde. » Le savoir-faire de Frenchy Cannoli est issu des différentes techniques traditionnelles auxquelles il a été initié notamment au Maroc, en Inde et au Népal. « Mon style se rapproche de l’afghan », souligne-t-il. « J’aime me servir d’un gros bol et d’un tamis tendu comme la peau d’un tambour. » Le matériel dont il dispose dorénavant est un brin plus élaboré. Après avoir parcouru des chemins de terre dans une pénombre quasi-complète, le 4×4 gris s’arrête à hauteur d’un champ de cannabis. Le Français guide ses invités parmi les plants jusqu’à une cuve en métal reliée à des sortes de tuyaux d’arrosages.

Il sort de sa poche une petite horloge à piles. « Je n’ai pas de minuteur sur ce prototype », justifie-t-il. Le haschischin dépose ensuite des têtes de beuh avec leurs feuilles sur un amoncellement de glaçons, dans la cuve. Une fois le couvercle refermé, la machine se met en route, entraînant le mélange dans un tourbillon. Quelques minutes plus tard, un liquide clair est évacué par un robinet dans un seau au-dessus duquel deux filtres retiennent les résidus végétaux. Par affinages successif, l’équipe obtient une pâte vaguement marron et en compose de petits blocs rectangulaires.

« Le haschisch », explique Frenchy Cannoli, « est composé en tamisant les glandes des fleurs de cannabis séchées, et en les pressant ensuite à l’aide d’une source de chaleur pour en faire de la résine. » Ce procédé est pour lui un art au même titre que la production de vin : afin d’obtenir un grand cru, il faut respecter les méthodes traditionnelles. C’est le meilleur moyen de protéger l’intégrité des trichomes, dans lesquels se trouvent le potentiel psychoactif et thérapeutique. Depuis qu’il donne des cours, le haschischin a étudié la question sous l’angle scientifique. Mais l’essentiel de ses connaissances repose sur deux décennies de pratique.

Révélation

En dehors de son accent, Frenchy Cannoli n’a plus grand-chose de français. Non seulement cela fait des années qu’il n’a pas remis un pied dans l’Hexagone, mais son parcours semble indiquer qu’il n’a jamais vraiment eu envie d’y rester. « Toute mon enfance, j’ai rêvé de voyages », pose-t-il. Fils de forestier, le garçon passe ses premières années au Gabon, non loin du domicile du célèbre médecin français Albert Schweitzer. Il n’en garde aucun souvenir : il n’a que quatre ans lorsque sa famille revient en France. Entre la Bretagne et la Côte d’Azur, il emprunte les lignes tracées par des aventuriers comme Marco Polo, Henry de Monfreid et Lawrence d’Arabie pour voyager. Parmi ses lectures, on trouve aussi Rudyard Kipling et Les Mille et une nuits.

Les parfaites boules de haschisch de Frenchy Cannoli
Crédits : Frenchy Cannoli

À 17 ans, l’adolescent fume son premier joint. La révélation est totale : « C’était comme humer de l’encens, mais en plus fort. L’expérience m’a transporté et connecté avec les histoires qui me faisaient rêver. » La conjonction du mouvement hippie, à la fin des années 1960, et de la parution des livres des écrivains-voyageurs de la beat génération achève de le convaincre. Sitôt majeur, il quitte Nice pour la Grèce, la Tunisie et le Maroc. Ses destinations ne sont pas choisies au hasard : « Les trois quarts des pays ou je voyageais étaient des producteurs de cannabis. Ils étaient souvent aussi ceux dont les cultures me passionnaient. »

Poussé par un désir d’en savoir plus sur la plante, le Niçois met le cap plus à l’est. Il suit ainsi les traces de l’Homo erectus qui, il y a 2,5 millions d’années serait parti d’Afrique pour s’installer en Asie. Les historiens estiment que cette migration a pris 800 000 années. Frenchy Cannoli, pour sa part, pense que nos ancêtres ont mis à peu près autant de temps à découvrir le cannabis. D’après ses calculs, ce fut donc chose faite quelque 900 000 ans avant la naissance de Jésus-Christ. « Il s’agit d’une des premières plantes à avoir été cultivée », affirme-t-il. Et ceux qui s’en saisirent alors ne tardèrent pas à découvrir qu’elle laisse une légère couche de résine sur les doigts.

Si des fouilles archéologiques ont mis au jour un site de culture en Afghanistan vieux de 50 000 années, les premières preuves de cannabis tamisé remontent au IXe siècle, au moment de l’apogée du califat islamique. La plante est évoquée dans des mythes arabes et perses de personnages ayant vécu au XIIe siècle, tels Hassan ibn al-Sabbah et Sheikh Haydar. L’historien Michael Aldrich estime toutefois que le haschisch n’a pu être véritablement produit avant le XVIIe siècle. « La plus ancienne résine était appelée “charas” », indique Frenchy Cannoli. « Elle était conçue par frottement manuel et cela prenait beaucoup de temps. »

À son arrivée en Égypte au début du XIXe siècle, le psychiatre français Jacques-Joseph Moreau découvre les vertus thérapeutique du haschisch. « Ça pourrait résoudre l’énigme de la maladie mentale et nous conduire à la source de ce mystérieux désordre que nous appelons folie », écrira-t-il en 1945 dans Du Haschisch et de l’aliénation mentale. Ses voyages en Syrie et en Asie mineure lui dévoilent aussi les différentes techniques employées pour obtenir de la résine. Il les partagera au sein du Club des Haschischins, dont les bases sont posées en 1940 à l’hôtel Pimodan de Paris. Ses séances regroupent notamment Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Honoré de Balzac, Gustave Flaubert et Théophile Gautier.

Exil

Frenchy Cannoli, lui, ne fait pas partie d’un club. Il ne ramène pas non plus les techniques qu’il apprend. « Je suis revenu une ou deux fois en France au début, mais c’était la galère », grimace-t-il. « Mes proches s’inquiétaient pour mon avenir et je perdais peu à peu le contact. » Alors qu’un simple paquet de feuilles slim peut amener des ennuis en Europe, la liberté de fumer est selon lui plus grande dans les pays qui possèdent une tradition de production ancienne. Avant d’arriver en Californie, il n’a cultivé qu’une fois, une douzaine de plants, à Nice. La fleur l’intéresse moins que sa transformation.

Une étape intermédiaire
Crédits : Frenchy Cannoli

« Quand j’étais jeune, mes meilleurs copains étaient marocains, libanais, iraniens, donc j’ai commencé à tresser très vite », se souvient-il. « Le fait de fumer me mettait dans des états exceptionnels, je riais pendant des heures. En même temps, cela me fascinait. » Les autres « drogues » lui plaisent moins. Au Maroc, le jeune homme apprend à faire de la résine chez l’habitant, avec les outils locaux. En Inde et en Thaïlande, il se rend en montagne où se trouvent les champs.

Ce grand voyageur ne rencontre pas de souci majeur. Le renouvellement du passeport est bien en principe conditionné à un lieu de résidence fixe. Mais les autorités françaises finissent par transiger lorsqu’il fait le siège des ambassades ou des consulats. Quant à la possession de cannabis, elle ne s’est avérée vraiment problématique qu’au Mexique. « En Asie, si tu sais négocier et que tu as un peu d’argent en poche, ça va. » Entre ses visites culturelles et son apprentissages, Frenchy Cannoli trouve surtout matière à de grandes réjouissances. « J’ai été touriste pendant 18 ans », sourit-il.

Au lac de Pokhara, au Népal, le Français tombe à la fois sur un endroit magique et une femme. Elle est Américaine. Après la naissance d’une fille, au Japon, le couple décide de rentrer en France. Mais le choc culturel est trop grand. Alors il décide de rallier la Californie, d’où elle est originaire. Là, le nouveau père se met au web-design, travaille un peu dans la restauration, tout en continuant à fumer discrètement. « Il n’y avait que deux ou trois personnes qui savaient », glisse-t-il. Jusqu’au jour où la fille quitte la maison. « Ma femme m’a alors laissé cultiver et je me suis mis à faire mon propre hasch. »

Aux États-Unis, la technique n’est pas populaire. « Les gens ne savent pas ce qu’est la résine. Tout tourne autour de la fleur qui doit être verte ou bleutée, brillante en tout cas. » Les personnes que Frenchy Cannoli rencontre peu à peu s’intéressent à son histoire, s’en amusent, sans bien comprendre ce que la résine porte comme traditions. Cela le pousse à faire des recherches scientifiques afin d’appuyer son expertise. Aujourd’hui, « ça devient de plus en plus gros », se réjouit-il. À tel point qu’il milite pour la création d’une « guilde des haschischins ». À l’ancienne.

Crédits : Frenchy Cannoli

Couverture : La résine savoureuse de Frenchy Cannoli.


 

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