par Servan Le Janne | 11 juillet 2018

 

L’ar­­se­­nal

Le grand rideau bleu de la salle de presse de la police de Washing­­ton ondoie dans l’in­­dif­­fé­­rence géné­­rale. Devant cet océan à la verti­­cale, dont on ne sait avec certi­­tude ce qu’il recouvre, les jour­­na­­listes se penchent au-dessus d’une enfi­­lade de tables en bois. Ils immor­­ta­­lisent un vaste arse­­nal. Au total, 161 revol­­vers, cara­­bines, Uzi ou fusils à pompe sont ici mieux alignés que des navires au port.

Pour la police de Washing­­ton, cette saisie est le fruit d’une des enquêtes les plus impor­­tantes de l’his­­toire récente. Elle comprend pour 7,2 millions de dollars de drogues, répar­­ties entre le canna­­bis, la coke, l’hé­­roïne et l’ecs­­tasy. Inquié­­tant décompte : « L’épi­­dé­­mie liée aux opioïdes est déjà large­­ment plus meur­­trière que celle du Sida », alerte le méde­­cin Robert Redfield, direc­­teur des Centres pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies. À Washing­­ton, les stupé­­fiants sont impliqués dans la mort de presque quatre personnes par semaine. La ville doit affron­­ter « le plus vaste problème de santé publique depuis l’épi­­dé­­mie de crack des années 1980 », selon Dale Suther­­land.

Crédits : Metro­­po­­li­­tan Police Depart­­ment

Ce sergent de police à la retraite est bien placé pour évaluer l’am­­pleur de la crise : « En tant qu’enquê­­teur, j’ai été témoin de ses effets dévas­­ta­­teurs dans notre ville », glisse-t-il. Selon lui, les forces de l’ordre manquent aujourd’­­hui de ressources pour lutter en première ligne contre le problème. Elles arrêtent bien régu­­liè­­re­­ment quelques vendeurs, comme ce jeune homme qui s’est trahi en propo­­sant de l’herbe à un flic par texto, fin juin 2018. Mais le coup de filet qui a permis de récol­­ter 161 armes et pour 7,2 millions de dollars de drogues a presque sept ans. « Il n’y en a pas eu d’aussi impor­­tant depuis », observe Suther­­land, lui qui fut le prin­­ci­­pal arti­­san de cette opéra­­tion très spéciale.

Pendant un an, en 2011, le sergent s’est fait passer pour un impré­­sa­­rio véreux. Sous le nom de couver­­ture Richie Valdez, il rece­­vait des figures crimi­­nelles de Washing­­ton dans une grande maison du nord-est de la capi­­tale trans­­for­­mée en studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment pour rappeurs. « J’étais censé en possé­­der partout aux États-Unis et en Amérique latine », décrit-il. « Je propo­­sais à ceux qui le voulaient de louer l’en­­droit pour enre­­gis­­trer. » Mais seuls le frot­­te­­ment des liasses de billets et le clique­­tis des pisto­­lets accom­­pa­­gnaient les voix. Sur les cana­­pés en cuir noir de la rési­­dence s’échan­­geaient des armes, des muni­­tions, du crack ou de l’hé­­roïne.

Le nom de Richie Valdez est d’abord arrivé aux oreilles de diffé­­rents suspects par l’en­­tre­­mise d’in­­dics dispo­­sés à présen­­ter le patron de « Manic Entre­­prises » à qui voulait le rencon­­trer. Ensuite, « au cours de nos conver­­sa­­tions, nous devions les convaincre que nous étions des leurs », explique Suther­­land. L’homme n’agis­­sait pas seul. Il était entouré d’of­­fi­­ciers de police au fait de l’in­­dus­­trie musi­­cale qui se présen­­taient comme des colla­­bo­­ra­­teurs. Le FBI, la DEA, le Bureau of Alco­­hol, Tobacco, Firearms and Explo­­sives (« Bureau de l’al­­cool, du tabac, des armes à feu et explo­­sifs ») et la douane parti­­ci­­paient à l’opé­­ra­­tion. « Nous buvions de l’al­­cool avec eux, et nous vantions des crimes que nous avions soi-disant commis », pour­­suit-il. « Il y avait aussi de jolies indics qui avaient du talent pour gagner leur confiance. »

Dale avec un suspect et un gros calibre
Crédits : Dale Suther­­land

Fina­­le­­ment, la mise en scène a permis d’ar­­rê­­ter huit membres du cartel mexi­­cain La Fami­­lia, de lancer des inves­­ti­­ga­­tions appro­­fon­­dies dans une demi-douzaine d’autres États et d’ai­­der l’enquête sur un meurtre au Salva­­dor. « J’ai eu affaire aux crimi­­nels les plus sérieux de ma carrière », admet Suther­­land. « Les trafiquants mexi­­cains étaient très violents et devaient être arrê­­tés. » Il ne doute pas que l’opé­­ra­­tion en a inspiré d’autres : « On me demande parfois d’en parler lors de confé­­rence et je m’en sers aussi pour parler de choses spiri­­tuelles aux enfants ou à des groupes. » Car avant d’être Richie Valdez, un produc­­teur de rap versé dans le trafic de coke et de flingues, Dale Duther­­land est pasteur.

Le flingue et le goupillon

Deux ans après avoir pris sa retraite, en 2013, Dale Suther­­land a fondé Code 3, une asso­­cia­­tion qui tente de réduire la frac­­ture entre la police et les citoyens en formant, équi­­pant et renforçant les unités qui patrouillent avec des outils et des ressources pour mieux appré­­hen­­der leur envi­­ron­­ne­­ment. Aujourd’­­hui, il donne parfois des conseils à des agences améri­­caines et à ses anciens collègues, bien qu’il soit déjà occupé par son rôle de pasteur à l’église McLean. Ce père de trois filles et d’au­­tant de beaux-fils a toujours conci­­lié les deux. Le jour, il réci­­tait des sermons, déli­­vrait des conseils et se char­­geait des ques­­tions admi­­nis­­tra­­tives de sa commu­­nauté ; la nuit, il se faisait passer pour un dealer de drogues, un mafieux ou un camé.

À tout prendre, il n’y a rien de contra­­dic­­toire : dans les deux cas, Suther­­land cherche à réduire les problèmes de jeunes en diffi­­culté, comme il a toujours voulu le faire. « Enfant, j’ai vécu à de nombreux endroits diffé­­rents », raconte-t-il. « Comme mon père était bipo­­laire, nous avons vécu en Belgique, dans le Maine, le Mary­­land, le Michi­­gan et le Texas. C’était un homme bien, mais il souf­­frait psycho­­lo­­gique­­ment. » Pris dans les remous fami­­liaux, le garçon trouve un ancrage à l’église. Il étudie la Bible puis commence par travailler dans un hôtel en tant que groom. Mais Dale n’en a pas tout à fait fini avec son appren­­tis­­sage.

Diplôme de l’Aca­­dé­­mie de police de Virgi­­nie du Nord en poche, il devient poli­­cier dans le conté d’Ar­­ling­­ton en 1985. « J’ai rejoint les forces de l’ordre afin d’en savoir plus sur la rue et travailler avec des enfants à problèmes. Je pensais y rester deux ans, mais j’ai fina­­le­­ment exercé jusqu’en 2013. » Au moment où il aurait dû rendre son matri­­cule, le jeune homme réus­­sit au contraire un nouvel examen qui lui permet de rejoindre le Metro­­po­­li­­tan Police Depart­­ment, le dépar­­te­­ment de la police métro­­po­­li­­taine du district de Colum­­bia. En 1988, il réalise sa première infil­­tra­­tion. « J’ai acheté ce que je croyais être de la cocaïne mais c’était en fait de la fausse », raconte-t-il. « Ça m’a telle­­ment énervé que je l’ai fait coffrer pour vente sans licence ! »

En géné­­ral, Suther­­land commence par ache­­ter de la drogue à un reven­­deur, gagne sa confiance et remonte pas à pas vers le four­­nis­­seur. Toutes les couver­­tures sont bonnes pour ça : peintre, méca­­ni­­cien ou étudiant en méde­­cine. « J’aime être créa­­tif donc je ne fais pas toujours la même chose », sourit-il. « Ce que j’ai fait de plus marrant, c’est boss de la mafia. » Avant de jouer l’im­­pré­­sa­­rio, le sergent incarne Giovanni, un gang­s­ter de Phila­­del­­phie venu à Washing­­ton pour gagner un peu d’argent dans la drogue et le recel. Il propose ses produits à des suspects depuis un atelier de carros­­se­­rie truffé de camé­­ras.

Un pain de cocaïne saisi au cours de l’opé­­ra­­tion
Crédits : DEA/Dale Suther­­land

« J’ai appris à faire l’ac­­teur sur le tas », dit-il. « Je voulais telle­­ment convaincre ces mecs que j’ai étudié leurs person­­na­­lité pour savoir ce qu’ils atten­­daient de moi. J’ai aussi regardé beau­­coup de films sur la mafia. J’ai étudié les habits et j’ai parlé à beau­­coup d’in­­dics de manière à connaître leurs tech­­niques. » Pour cette opéra­­tion conclue en 2009, il fume le cigare, porte une Rolex à 5 000 dollars et 10 000 dollars de bijoux. Son bureau est décoré par une statuette de la vierge Marie, un grand-père puta­­tif est honoré par une photo au mur. À ses pieds dort un Rott­­wei­­ler inti­­mi­­dant mais docile. La pano­­plie fonc­­tionne un temps. Quand le bruit commence à courir que « Giovanni n’est pas Giovanni », la police procède à 35 arres­­ta­­tions avant que les suspects dispa­­raissent dans la nature. 25 armes sont confisquées.

Bien­­ve­­nue au studio

Derrière un portail en fer, les clients de Richie Valdez doivent poser le pied sur un plan­­cher verni, dans le hall garni d’un écran plat, avant d’ac­­cé­­der au studio à l’étage. Là, dans une chambre, des cana­­pés, un frigo, un bar et des enceintes sont sépa­­rés de la salle d’en­­re­­gis­­tre­­ment par une vitre en Plexi­­glas. Tous ces meubles ont été ache­­tés à l’Ar­­mée du Salut, et le sol a été poli par l’of­­fi­­cier Kief Green, qui se présente comme le garde du corps de Valdez. « À la base, c’était une maison désaf­­fec­­tée », remarque ce dernier. De la tequila et un trait de drogue sont propo­­sés aux invi­­tés sous l’œil discret des camé­­ras cachées.

Dale et son équipe
Crédits : Dale Suther­­land

Ce dispo­­si­­tif attire de gros pois­­sons. « Ils avaient de vrais liens avec des trafiquants d’armes », souligne Suther­­land. « C’est assez inha­­bi­­tuel d’avoir autant de gars qui ont un contact grâce auxquels ils peuvent obte­­nir de bonnes armes. Nous savons que les crimi­­nels ont ce genre de choses dans la rue mais nous n’en trou­­vons pas souvent la source. » Lorsque certains demandent à enre­­gis­­trer, les poli­­ciers jouent la montre. Dès novembre 2010, huit membres du cartel La Fami­­lia sont arrê­­tés. Dans l’an­­née qui suit, un certain Chris­­to­­pher Washing­­ton vend 59 armes aux poli­­ciers sous couver­­ture et leur promet des lance-roquettes. Un autre homme, James Deale, four­­nit pour sa part des fusils d’as­­saut AR-15 et des silen­­cieux assez rares dans la rue.

Évidem­­ment, ce genre d’échanges ne va pas sans risque. « Un suspect d’Amé­­rique centrale nous a donné des détails sur un meurtre qu’il avait commis », relate Suther­­land. L’homme pour­­rait faire partie du gang MS-13, basé prin­­ci­­pa­­le­­ment au Salva­­dor. « La fois suivante, on le voit venir avec un 9 milli­­mètres dans un étui qu’il porte à l’épaule. Ivre, il le sort et commence à le tendre dans notre direc­­tion. » Sommé de le ranger, il obtem­­père après avoir embrassé le canon en l’ap­­pe­­lant son « bébé ». « Après son départ, on le fait arrê­­ter car nous ne pouvons pas avoir un type vrai­­sem­­bla­­ble­­ment coupable d’un meurtre avec une arme à Washing­­ton, même si l’opé­­ra­­tion sous couver­­ture doit conti­­nuer. »

Fina­­le­­ment, un coup du sort préci­­pite la fin de l’opé­­ra­­tion. En juin, un offi­­cier qui se fait appe­­ler Tony Blanco reçoit un appel invo­­lon­­taire d’un suspect. À l’autre bout du fil, ce dernier évoque un plan afin de prendre d’as­­saut le studio. Sans attendre, la police lui tend un guet-apens au fast-food au nord-est de Washing­­ton où il est censé réali­­ser un braquage. Mais personne ne vient. Il est arrêté quelques jours plus tard dans un autre quar­­tier de la ville. Le bruit provoqué par cette inter­­­pel­­la­­tion incite les agents à fermer le studio en novembre. Ce mois-là, les agents impliqués reçoivent une plaque en or en forme de disque portant le nom de l’opé­­ra­­tion Manic Entre­­prises.

L’as­­saut du SWAT pour arrê­­ter les narcos
Crédits : Metro­­po­­li­­tan Police Depart­­ment

Un schéma simi­­laire a été employé quelques mois aupa­­ra­­vant par la police anglaise. À Edmon­­ton, dans le nord de Londres, elle a ouvert un faux disquaire de rap appelé Boom­­box qui a conduit à 35 raids en avril 2010. Au terme de l’opé­­ra­­tion Peyzac, 37 personnes ont été mises derrière les barreaux pour un total de plus de 400 ans de réclu­­sion. La tech­­nique a depuis fait école. « Je l’ai ensei­­gnée à l’aca­­dé­­mie du FBI et aux agences du monde entier », indique Suther­­land. « Notre exper­­tise était la créa­­tion d’opé­­ra­­tions sous couver­­ture. » Cela n’a cepen­­dant pas suffi à faire recu­­ler le trafic de drogues et d’armes à Washing­­ton. Mais le pasteur ne déses­­père pas : avec Code 3, il œuvre main­­te­­nant à décou­­vert.


Couver­­ture : Dale Suther­­land.


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