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À côté des montagnes de plastique qui s'accumulent sur les côtes, des solutions émergent.

par Servan Le Janne | 16 mai 2019

Sur la pénin­sule formée par Bombay à l’ouest de l’Inde, une masse informe obstrue l’en­trée d’un canal. Il y a encore quelques décen­nies, ce genre d’îlots de déchets gran­dis­sait surtout loin des côtes, dans l’angle mort de la haute mer. Puis, au hasard de leur déri­va­tion, ils sont inévi­ta­ble­ment retour­nés à leurs envoyeurs, et ont peu à peu recou­vert les pages des jour­naux. Mardi 14 mai, le Guar­dian publiait ainsi une photo de Bombay souillée par les scories de l’in­dus­trie. Ces détri­tus, explique l’ar­ticle, sont une arme de destruc­tion massive. Selon un rapport publié par l’as­so­cia­tion Tear­fund, ils tuent entre 400 000 et un million de personnes chaque année.

Le jour suivant, le même jour­nal citait un autre rapport aux conclu­sions tout aussi alar­mantes. Quand il est inci­néré, le plas­tique émet une telle masse de CO2 qu’en 2050, il devrait être respon­sable de 13 % du budget carbone, c’est-à-dire autant que 615 centrales au char­bon. Et, encore un jour plus tard, le Français Pierre Paslier rappe­lait à l’oc­ca­sion du salon VivaTech que, dans ce futur par si loin­tain, il y aura autant de plas­tique que de pois­sons dans l’eau. On en trouve jusque dans les abysses. Le Véné­zué­lien qui l’ac­com­pa­gnait sur scène, Inty Grøn­ne­berg souli­gnait de son côté que seul 9 % du plas­tique actuel est recy­clé.

La situa­tion est drama­tique, mais pour ces deux ingé­nieurs, le plas­tique pour­rait heureu­se­ment dispa­raître au XXIe siècle. Le Sud-Améri­cain propose de le coin­cer au niveau des fleuves et, grâce à un système de turbine, de le trans­for­mer en élec­tri­cité. Quelque 80 tonnes de pollu­tion pour­raient ainsi être épar­gnées aux océans chaque jour. Ce nombre serait encore plus impres­sion­nant si le système Ultra­ma­rine, qui modi­fie les navires commer­ciaux afin d’en faire des filtres à déchets était géné­ra­lisé. En avril, la société d’Inty Grøn­ne­berg, Ichthion, a levé un million de dollars pour accom­plir cette tâche.

Pierre Paslier prend de son côté le problème à la source. Pour « faire dispa­raître les embal­lages », il a inventé une capsule où peuvent être conser­vés les liquides. Inspiré des membranes du jaune d’œuf, de nos cellules et des fruits, le Ooho est « natu­rel et peu cher » car sa matière première est une algue. À terme, ce réci­pient biodé­gra­dable et mangeable a donc des chances d’être moins cher que le plas­tique. Il a déjà été testé en mara­thon, en festi­val ou comme sachet de ketchup. Avec son Skip­ping Rock Labs, le Français entend donc « chan­ger l’em­bal­lage ». Mais c’est toute une indus­trie qui est à revoir.

Le 7e conti­nent

Un amas de bouées noires dérive dans le Paci­fique, à plus de 1 600 km de la terre. Pris dans une gangue de cordes, cet îlot arti­fi­ciel agrège les détri­tus les plus impro­bables. De loin, il ressemble vague­ment à un tas d’olives. Mais à bien y regar­der, il s’agit d’une décharge, océan d’or­dures au milieu des flots. « Nous sommes à Hi-Zex », indique l’océa­no­graphe améri­cain Charles Moore en joignant les mains à la manière d’un confé­ren­cier. « Ces grosses bouées ont été lâchées par le tsunami japo­nais du 11 mars 2011. Elles faisaient partie d’un dispo­si­tif d’os­tréi­cul­ture. La struc­ture a été empor­tée jusqu’ici, au centre du Paci­fique, formant une île. Elle recueille le genre de choses que nous retrou­vons dans nos filets. »

Hi-Zex, l’île de plas­tique
Crédits : Alga­lita

Le capi­taine en chemise de marin se met alors à genoux pour ramas­ser un piège à anguilles, d’autres acces­soires de pêche, mais aussi une bras­sée de déchets ména­gers. Au milieu de tout cela, dans un petit carré d’eau, flottent des billes de plas­tiques. « Ça conti­nue de gros­sir », regrette-t-il. « Nous n’avons pas la tech­no­lo­gie pour le démon­ter ou l’em­por­ter. Notre navire de recherche est trop petit. » Charles Moore doit lais­ser Hi-Zex derrière lui.

Cet homme aux yeux bleu-gris et aux cheveux bouclés dirige l’Aguita, un modeste cata­ma­ran équipé de logi­ciels de navi­ga­tion modernes, d’un télé­phone par satel­lite et de panneaux solaires. Au-dessus d’une fenêtre de la cabine, un auto­col­lant fait la promo­tion de Bernie Sanders, le candi­dat malheu­reux à la primaire Démo­crate de 2016. Mais Charles Moore milite avant tout contre la pollu­tion des océans qu’il sillonne sans relâche. C’est à la barre de l’Aguita, en 1997, qu’il a d’abord été cerné par le problème. De retour d’une course à la voile entre Los Angeles et Hawaï, l’équi­page se hasarde dans le gyre subtro­pi­cal du Paci­fique nord, un tour­billon d’eau formé par les courants qu’é­vitent habi­tuel­le­ment les marins et les pêcheurs. Là, de la ligne de flot­tai­son à celle de l’ho­ri­zon, l’eau dispa­raît sous un épais couvercle de plas­tique. « Ça parais­sait incroyable, mais il n’y avait pas un endroit épar­gné », raconte-t-il.

Crédits : Steven Guer­risi/Flickr

Aujourd’­hui, 27 ans après la décou­verte de cette « décharge aqua­tique », les débris plas­tiques « sont omni­pré­sents dans les océans et les mers de la planète », pointe le Labo­ra­toire de toxi­co­lo­gie envi­ron­ne­men­tale et écolo­gie aqua­tique de Gand, en Belgique. D’après les esti­ma­tions publiées par une équipe de cher­cheurs améri­cains en juillet 2017 dans la revue Science Advance, 79 % des 8 300 millions de tonnes de plas­tique produits par l’Homme ont été accu­mu­lés dans des décharges ou dans l’en­vi­ron­ne­ment. Depuis la surface de l’eau jusqu’aux fonds marins, les parti­cules font désor­mais partie des meubles. Elles sont ingé­rées et se retrouvent fata­le­ment dans les assiettes. Comment pour­rait-il en être autre­ment, sachant que des traces ont été iden­ti­fiées au cœur même des cellules de certains orga­nismes ? Mais il y a encore autre chose.

Le plas­tique colo­nise les entrailles du vivant et se loge aux endroits où il se fait plus rare, dans les abysses. « Certaines varié­tés plus denses que l’eau tombent dans les fonds marins lorsqu’elles sont dégra­dées », explique Chris­tian Duquen­noi, cher­cheur à l’Ins­ti­tut natio­nal de recherche en sciences et tech­no­lo­gies pour l’en­vi­ron­ne­ment et l’agri­cul­ture (Irstea). « Cela peut avoir un impact sur le climat car les sédi­ments marins sont les pièges à carbone de la planète. » Ce physi­cien a parti­cipé aux réunions de travail de l’as­so­cia­tion française Expé­di­tion 7e Continent, qui vise à comprendre et réduire la pollu­tion plas­tique. Plas­tique qui est « un symp­tôme », dit-il, contre lequel se déve­loppe une série de trai­te­ments.

Crédits : Plas­tic Oceans Foun­da­tion

Galle­ria mello­nella

Au cours de ses diffé­rents voyages dans le Paci­fique et l’At­lan­tique, Expé­di­tion 7e Continent a traversé des zones entières couvertes de gros morceaux de détri­tus tous les cinq ou dix mètres, et recueilli les plus petits dans des échan­tillons d’une eau que les océa­no­logues appellent « soupe de plas­tique ». Dans son labo­ra­toire de Mont­pel­lier, Chris­tian Duquen­noi travaille sur une « soupe » d’une autre nature. « Il s’agit de bio-déchets liqué­fiés sur lesquels nous faisons travailler des micro-orga­nismes. » Le cher­cheur tire de cet espèce de compos­tage élaboré des « molé­cules plate-formes » reprises par l’in­dus­trie de la chimie verte. Les ordures sont sa matière première.

Face au plas­tique, il est cepen­dant moins bien armé. Alors que beau­coup de déchets sont utiles au fonc­tion­ne­ment de l’éco-système, « on a volon­tai­re­ment créé un maté­riau qui résiste au temps », observe-t-il. « Il se morcelle mais des molé­cules entières restent. » Robustes et bon marché, les objets à base de poly­mères ont été produits en série dans les écono­mies déve­lop­pées après la Seconde Guerre mondiale pour ensuite enva­hir les pays en déve­lop­pe­ment. Il s’en trou­ve­rait près de 110 millions de tonnes dans l’océan, estime une étude améri­caine publiée en février 2015, auxquels s’ajoutent huit millions supplé­men­taires chaque année.

Il y a cepen­dant un animal pour qui le plas­tique ne consti­tue­rait pas une pollu­tion.

Quand ils ne terminent pas dans l’es­to­mac des pois­sons ou sur le plan­cher de l’océan, ces débris sont avalés par les alba­tros, les manchots ou les mouettes, perfo­rant parfois leurs organes internes. D’après les études compi­lées par l’Agence natio­nale austra­lienne pour la science et l’Im­pe­rial College London le 31 août 2015, neuf oiseaux marins sur dix ont déjà ingur­gité du plas­tique.

D’ici à 2050, ce sera le cas de 99 % d’entre eux. Il y a cepen­dant un animal pour qui le plas­tique ne consti­tue­rait pas une pollu­tion. Connue pour rava­ger les ruches y pondant leurs œufs, les « fausses teignes » se rendent plus utiles lorsqu’elles digèrent le poly­éthy­lène utilisé dans de nombreux embal­lages. En douze heures, ces chenilles peuvent en absor­ber 92 mg si elles s’y mettent à 100. Dans un numéro de la revue scien­ti­fique Current Biology paru en février 2017, l’équipe inter­na­tio­nale à l’ori­gine de la décou­verte explique que cette quan­tité est bien supé­rieure à celle que deux bacté­ries issues de l’in­tes­tin d’un papillon indien s’étaient montrées capables d’éli­mi­ner en 2014.

Pour ce travail, la fausse teigne, ou Galle­ria mello­nella, dispose d’un enzyme qu’elle a déve­loppé dans les ruches et qui lui sert à digé­rer la cire. « Or, la cire est un poly­mère, une sorte de plas­tique natu­rel. Sa struc­ture chimique est assez proche du poly­éthy­lène », souligne la biolo­giste espa­gnole Fede­rica Bertoc­chini, auteure de l’étude. Si on voit mal comment, même en équipe, le petit animal pour­rait venir à bout des tonnes de plas­tiques produites chaque jour, son collègue de Cambridge, Paolo Bombelli, envi­sage une produc­tion de l’en­zyme à échelle indus­trielle.

Crédits : CSIC Commu­ni­ca­tions Depart­ment

Une flotte de pièges

En atten­dant, Boyan Slat espère avoir abattu une partie du travail. En 2011, ce jeune Néer­lan­dais a décou­vert l’am­pleur du problème en plon­geant sur les côtes grecques alors qu’il n’avait que 16 ans. « Il y avait plus de sacs que de pois­sons », raconte-t-il. Obsédé par le sujet, il a depuis imaginé une barrière récol­tant les déchets dans l’eau, gagné un concours scolaire avec cette idée, puis revu ses plans pour les présen­ter lors d’une confé­rence TEDx. La vidéo est deve­nue virale, grâce à quoi l’étu­diant en ingé­nie­rie aéro­nau­tique a lancé l’as­so­cia­tion The Ocean Clea­nup et une campagne de finan­ce­ment parti­ci­pa­tif. Fina­le­ment, grâce aux 26 millions d’eu­ros récol­tés et aux experts atti­rés, il s’ap­prête à déployer « une flotte de plusieurs petits systèmes », c’est-à-dire des pièges à déchets accro­chés à une ancre flot­tante, afin de nettoyer 50 % de la grande plaque de la décharge aqua­tique du Paci­fique d’ici cinq ans.

Si le jeune Boyan Slat réus­sit, le vieux Charles Moore pourra diri­ger l’Aguita sur les eaux au nord du Paci­fique sans avoir à louvoyer entre les îlots arti­fi­ciels. Mais cela ne tarira pas la source de ce flot de déchets. À un taux de recy­clage de 10 % comme c’est le cas aujourd’­hui, le plas­tique pèsera plus lourd que les pois­sons dans l’eau en 2050, selon une étude de juillet 2017. En plus des mesures d’in­ter­dic­tion de sacs et de limi­ta­tion des embal­lages, des asso­cia­tions écolo­gistes préco­nisent l’uti­li­sa­tion des bio-plas­tiques, ces maté­riaux répu­tés rapi­de­ment biodé­gra­dables ou faci­le­ment recy­clables.

Un projet promet­teur
Crédits : The Ocean Clea­nup

Bien que le terme recouvre une réalité foison­nante, l’Asso­cia­tion française pour le déve­lop­pe­ment des bio-plas­tiques ne l’as­so­cie qu’aux maté­riaux issus à au moins 40 % de végé­taux. Elle exclut les plas­tiques biodé­gra­dables, lesquels « se frag­mentent sous l’ac­tion de la lumière, de l’oxy­gène ou de la chaleur et non sous celle de micro-orga­nismes ». Selon cette accep­tion, « la produc­tion mondiale de bio-plas­tique ne repré­sen­tait que 0,1 % du total de plas­tique produit dans le monde en 2010 », souligne-t-elle. C’est bien peu, déplore aussi Chris­tian Duquen­noi. La filière a d’au­tant plus de mal à croître qu’elle offre pour beau­coup de produits des coûts moins compé­ti­tifs que celle du synthé­tique.

Les sacs, par exemple, « ont tous les avan­tages envi­ron­ne­men­taux, mais ils coûtent deux à quatre fois plus cher et la grande distri­bu­tion a eu, de ce fait, beau­coup de mal à les accep­ter », juge Chris­tophe Doukhi-de Bois­soudy, diri­geant de l’en­tre­prise de bio-plas­tiques Nova­mont France. Un calcul qui ne prend bien sûr pas en compte l’im­pact envi­ron­ne­men­tal, ajoute-t-il. Faute d’être rempla­cés, et plutôt que d’être reje­tés dans l’océan, les plas­tiques peuvent être recy­clés. « On sait comment faire, mais les freins sont d’ordre écono­mique », remarque Chris­tian Duquen­noi. La résine neuve à la base de leur produc­tion coûte en l’état des cours du pétrole moins cher que le recy­clage. Ceux qui, comme Charles Moore, Chris­tian Duquen­noi et Boyan Slat, plaident pour un chan­ge­ment de logi­ciel, répondent volon­tiers que ceux qui n’ont pas de pétrole ont des idées. Mais elles doivent main­te­nant se diffu­ser dans les cercles poli­tiques et écono­miques plus vite que le plas­tique n’en­va­hit l’océan.


Couver­ture : A Plas­tic Ocean.


 

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