par Servan Le Janne | 18 octobre 2017

Enfant de la balle

Une rumeur court à travers les venelles boueuses de West Point, dans le centre de Monro­­via. Peu avant 18 heures, ce jeudi 12 octobre 2017, George Weah est donné vainqueur de l’élec­­tion prési­­den­­tielle du Libe­­ria. Réunis sur une place du quar­­tier popu­­laire, ses parti­­sans écoutent le résul­­tat, l’oreille collée à un tran­­sis­­tor. Les chiffres tombent deux jours après le vote, comté par comté.

Le bidon­­ville de Clara Town, à Monro­­via

Au bout de l’at­­tente, le nom de l’an­­cien foot­­bal­­leur inter­­­na­­tio­­nal qui a grandi de l’autre côté de la rivière Mesu­­rado, dans le bidon­­ville de Clara Town, commence à être scandé. Une ambiance de stade gagne les faubourgs de la capi­­tale. Elle atteint jusque Londres, où l’en­­traî­­neur français Arsène Wenger féli­­cite l’at­­taquant qu’il a entraîné à l’AS Monaco. Mais les suppor­­ters de Weah entendent ce qu’ils veulent entendre.

En réalité, ce jeudi 12 octobre, la commis­­sion élec­­to­­rale annonce les deux quali­­fiés sur la base du dépouille­­ment de 30 % des bulle­­tins. Crédi­­tés de 39 et de 29 %, George Weah et le vice-président, Joseph Boakai doivent être dépar­­ta­­gés par un second tour, mardi 26 décembre. D’après les premiers résul­­tats annon­­cés deux jours plus tard, le premier l’em­­porte avec plus de 60 % des bulle­­tins. Weah a fina­­le­­ment drib­­blé tout le terrain jusqu’à la prési­­dence. Devenu le seul Afri­­cain à rempor­­ter le Ballon d’or en 1995 alors qu’il venait de quit­­ter le Paris SG pour le grand Milan AC, l’en­­fant du ghetto de Monro­­via a la confiance conta­­gieuse. « Je suis le choix des Libé­­riens, je sais qu’ils vont me choi­­sir », confiait-il en mai à Jeune Afrique.

Il s’est pour­­tant déjà incliné face à la prési­­dente Ellen John­­son Sirleaf par deux fois. « En 2005, la commis­­sion élec­­to­­rale n’était pas libre et trans­­pa­­rente », justi­­fie-t-il. « En 2011, c’était pareil. Ils ont d’abord dit que l’op­­po­­si­­tion avait gagné, puis ils ont changé de posi­­tion. » Pour les candi­­dats défaits au premier tour, c’est au contraire sa coali­­tion du Congress for Demo­­cra­­tic Change (CDC) qui s’est rendue coupable d’ir­­ré­­gu­­la­­ri­­tés. L’avo­­cat Charles Brum­s­kine et l’ex-patron de Coca-Cola en Afrique, Alexan­­der Cumings, l’ont beau­­coup attaqué ces derniers mois. Son aura d’am­­bas­­sa­­deur du pays à l’étran­­ger et de figure pater­­nelle des milieux défa­­vo­­ri­­sés n’a pas suffit.

Bien­­tôt le dénoue­­ment
Crédits : DR

À West Point, il est désor­­mais acquis que les larges affiches blanches qui montrent l’homme de 51 ans ont parti­­cipé à sa victoire. Weah y appa­­raît tel qu’en lui-même, confiant. Allié à une barbe grison­­nante, le regard assuré qu’il lance derrière de fines lunettes lui donne une allure sage. À sa gauche, une femme sourit. Mais son nom rappelle des mauvais souve­­nirs à beau­­coup de Libé­­riens. Pour sa troi­­sième tenta­­tive à l’élec­­tion prési­­den­­tielle, Weah a pris pour colis­­tière Jewel Howard-Taylor, l’ex-femme du rebelle sanglant Charles Taylor.

En 1989, ce dernier a lancé une attaque contre le pouvoir en place qui fit bascu­­ler le pays dans une guerre civile de près de 15 ans. Quelque 250 000 personnes sont mortes. Il purge aujourd’­­hui une peine de 50 ans de prison en Grande-Bretagne pour crimes de guerre. Si George Weah réfute tout lien avec lui, l’his­­toire du pays pèse de toute façon déjà sur la campagne. Un autre ex-rebelle, Prince John­­son, a obtenu près de 7 % des voix au premier tour. Pour Weah, ces années sombres furent aussi celles d’une ascen­­sion brillante au sommet de la planète foot­­ball. C’est dans leur clair-obscur qu’il a forgé son destin poli­­tique, entre les fastes euro­­péens du sport et la guerre au Libe­­ria.

 Sortie d’abîme

Sous le soleil impla­­cable d’un après-midi d’avril 1980, George Weah scrute les passants depuis un banc de Clara Town, sur l’île de Bush­­rod. Le jeune garçon vit avec sa grand-mère dans une bicoque de ce quar­­tier portuaire de Monro­­via d’où partent des bateaux remplis de latex et de bois. Il a 13 ans et, devant lui, 13 hommes en sous-vête­­ments sont pous­­sés à coups de crosse vers des poteaux élec­­triques. On les y attache. Puis, des rafales de fusils auto­­ma­­tiques claquent. Ces hommes appar­­te­­naient au gouver­­ne­­ment de William Tolbert.

Arrivé au pouvoir en 1971, le président a été desti­­tué et tué sauva­­ge­­ment par des putschistes neuf jours plus tôt. Avec une violence extrême, les divi­­sions qui minent le Libe­­ria explosent soudain. Depuis la procla­­ma­­tion de la première répu­­plique indé­­pen­­dante afri­­caine en 1847, le pays était dirigé par les héri­­tiers des descen­­dants d’es­­claves afro-améri­­cains reve­­nus sur le conti­nent au début du XVIIe siècle. Cette petite élite défen­­dait jalou­­se­­ment ses inté­­rêts au sein du True Whig, le parti unique dont était issu William Tolbert. Jusqu’en 1980. Le groupe d’hommes qui vient tuer le chef d’État dans sa rési­­dence le 12 avril est dirigé par Samuel Defoe, un sergent appar­­te­­nant au peuple Krahn. Sous sa férule, des riva­­li­­tés ethniques se font jour, exci­­tées par la lutte pour le pouvoir.

À la mort de son père, George se retrouve chez sa grand-mère, dans une pauvreté abso­­lue.

Tous les offi­­ciels de William Tolbert ne sont cepen­­dant pas exécu­­tés. L’an­­cienne ministre des Finances, Ellen John­­son Sirleaf, parvient à quit­­ter le pays avant d’y reve­­nir pour se présen­­ter à l’élec­­tion de 1985 contre Samuel Defoe. Le mili­­taire ne le supporte pas. Il punit cette audace d’une condam­­na­­tion à dix ans de prison, s’alié­­nant de nombreux hommes poli­­tiques. Le père de George Weah, William T. Weah, est de ceux-là. « Il était actif dans le mouve­­ment qui a fait libé­­rer Sirleaf John­­son au travers du Move­­ment For Justice in Africa », racon­­tera son fils. Un an plus tard, cette écono­­miste passée par Harvard quitte sa cellule et le pays. À la mort de son père, alors qu’il est encore jeune, George se retrouve chez sa grand-mère, dans une pauvreté abso­­lue. Elle croit pour­­tant en ses chances. « Un jour, Dieu m’a dit : “Je te donne cet enfant. Il sera foot­­bal­­leur et t’ai­­dera jusqu’à la fin de ta vie” », répè­­tera souvent Emma Klonj­­la­­leh Brown. Après des débuts comme gardien de but aux Young Survi­­vors, un petit club de la banlieue de Monro­­via, George Weah rejoint Bongrang, en première divi­­sion.

En 1986, le président d’In­­vin­­cible Eleven le fait venir en lui promet­­tant 1 000 dollars par but marqué. L’at­­taquant en inscrit 19 et sa répu­­ta­­tion arrive jusqu’aux oreilles de Samuel Defoe. La même année, le nouveau dicta­­teur envoie les meilleurs joueurs du pays en stage au Brésil. Pour beau­­coup de Libé­­riens, les 100 000 euros dépen­­sés, selon la presse, auraient pu être employés autre­­ment… Pour Weah non plus, ils n’ont rien de déci­­sif. C’est au cours d’un dépla­­ce­­ment au Came­­roun pour y affron­­ter le Tonnerre de Yaoundé qu’il se fraye un chemin vers l’Eu­­rope. Recruté pour 5 000 dollars par le club adver­­saire, il est ensuite repéré par le sélec­­tion­­neur français de l’équipe natio­­nale came­­rou­­naise, Claude Leroy, qui en parle à l’en­­traî­­neur de Monaco, Arsène Wenger. Weah s’en­­vole pour la prin­­ci­­pauté en 1988, à l’âge de 22 ans. À force d’ef­­forts, l’avant-centre s’adapte à la première divi­­sion française. « Il était inutile au début, mais son ambi­­tion de deve­­nir une star était si grande et son désir si fort qu’il l’a fait », se souvient Arsène Wenger. George Weah change tout en gardant la foi. Élevé par une grand-mère chré­­tienne, il se conver­­tit à l’is­­lam en 1989. Trop pauvre pour inté­­grer le secon­­daire, il est passé par un collège cora­­nique grâce à un ami avant de fina­­le­­ment embras­­ser la reli­­gion musul­­mane une fois arrivé en France.

George Weah en rouge et blanc
Crédits : DR

Alors que le jeune joueur commence à se faire remarquer dans l’Hexa­­gone, le Libe­­ria marque contre son camp. L’op­­po­­si­­tion menée par Charles Taylor vire à la rébel­­lion armée. En 1990, l’un de ses lieu­­te­­nants, Prince John­­son, enlève Samuel Doe et le fait tuer. Sur la vidéo de son exécu­­tion, on voit cet ancien membre de la garde natio­­nale boire une bière pendant que ses hommes jouent du couteau. Ivre de violence, Prince John­­son fait séces­­sion et retourne son arme contre Charles Taylor. La guerre civile éclate.

 Éter­­nelle tran­­si­­tion

Alors que le Libe­­ria brûle à petit feu, George Weah enflamme les stades, terro­­rise les défenses adverses et en tire des fortunes. En 1992, il signe au Paris SG pour 6,5 millions d’eu­­ros. La star montante ouvre alors un compte à la Chase Bank de New York. L’une des employées, la Jamaï­­caine Clar Duncan, devient sa deuxième femme. Ensemble, ils achètent une maison dans le quar­­tier libé­­rien de Staten Island, un restau­­rant à Brook­­lyn puis une propriété à North Wood­­mere, à l’est de la capi­­tale écono­­mique améri­­caine. Weah prend la natio­­na­­lité française mais conti­­nue de jouer pour le Libe­­ria, une sélec­­tion qui n’a jamais parti­­cipé à la Coupe du monde. Auteur de 55 matchs en 137 rencontres sous le maillot pari­­sien, il est trans­­féré au Milan AC en 1995. Son arrivé en Italie est couron­­née quelques mois plus tard par le titre indi­­vi­­duel le plus pres­­ti­­gieux du foot­­ball mondial, le Ballon d’or. De son triplex de 500 m2 mila­­nais, il assiste au naufrage de son pays non sans réagir.

Charles Taylor

En 1996, le nouveau meilleur foot­­bal­­leur mondial réclame l’in­­ter­­ven­­tion des Casques bleus des Nations Unies. En repré­­sailles, Charles Taylor envoie ses hommes incen­­dier sa maison de Monro­­via et violer deux de ses cousines. George Weah ne remet­­tra plus les pieds au pays avant le départ du seigneur de guerre, en 2003. Bien que les combats cessent, aidés en cela par les Nations Unies et la Commu­­nauté écono­­mique des États d’Afrique de l’Ouest, Charles Taylor est élu au scru­­tin orga­­nisé en 1997 avec l’aide finan­­cière d’El­­len John­­son Sirleaf. « Il a tué ma mère, il a tué mon père mais je vote pour lui », décla­­maient les jeunes char­­gés de faire sa campagne, convain­­cus que la paix était à ce prix. Les mêmes se retrouvent ensuite avec un fusil dans la main pour défendre les inté­­rêts de Taylor au Sierra Leone voisin.

Le drame de ces unités d’enfants-soldats attire l’at­­ten­­tion du monde sur la région. George Weah soutient le programme de désar­­me­­ment de ces Small Boys Units, verse de l’argent aux programmes d’aide huma­­ni­­taire et accepte la charge d’am­­bas­­sa­­deur de bonne volonté de l’Uni­­cef. Lorsque Charles Taylor est poussé à l’exil par les embar­­gos des Nations Unies et les mouve­­ments rebelles, en 2003, George Weah réalise une dernière pige dans le club qatari d’Al Jazira. Il vient d’échouer de peu à quali­­fier le Libe­­ria à la Coupe du monde et est rede­­venu chré­­tien après la mort de sa grand-mère. Sa carrière est termi­­née.

~

Aux États-Unis, le foot­­bal­­leur à la retraite assiste à l’élec­­tion d’Ar­­nold Schwar­­ze­­neg­­ger au poste de gouver­­neur de Cali­­for­­nie. « J’y étais », lance-t-il comme pour signi­­fier l’im­­por­­tance de l’évé­­ne­­ment. Weah se rend compte qu’une star sans grande expé­­rience poli­­tique a ses chances. Afin de servir ce projet, il fonde la radio King FM, l’an­­née suivante, et se déclare candi­­dat à la prési­­den­­tielle 2005. Face à lui se dresse celle que son père a jadis défen­­due, Ellen John­­son Sirleaf. Weah est non seule­­ment popu­­laire pour ses exploits spor­­tifs, mais il « repré­­sente les auto­ch­­tones », explique sur RFI Maurine Mahou­­non, docteur en sciences poli­­tiques et spécia­­liste du Libe­­ria. « Il est issu du ghetto, donc une bonne partie des Libé­­riens se retrouvent en lui ». Autre avan­­tage, Weah « sait s’en­­tou­­rer », selon celui qui l’a dirigé au Paris SG, Michel Deni­­sot.

Avant le scru­­tin, le président de son parti, Orishall Gould, a pour­­tant dû démis­­sion­­ner pour avoir détourné des fonds de la Sécu­­rité sociale qu’il diri­­geait. La respon­­sable des médias Margot Cooper a fait payer des inter­­­views et trois de ses gardes du corps seraient issus des rangs de Charles Taylor. Au second tour, l’an­­cienne écono­­miste de la Banque mondiale l’em­­porte avec 59 % des voix. Weah s’em­­presse de dénon­­cer des fraudes puis se fait une raison. Pour défier ceux qui moquent son absence de forma­­tion univer­­si­­taire, il reprend les études. Sirleaf parvient pendant ce temps à éloi­­gner les fantômes de la guerre en mettant fin à l’ins­­ta­­bi­­lité poli­­tique et en rédui­­sant la pauvreté. En 2010, le Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal salue la « matu­­ra­­tion de la nouvelle démo­­cra­­tie libé­­rienne ».

Joseph Boakai, adver­­saire de Weah et actuel vice-président

Pour arri­­ver au pouvoir, Weah est prêt à revoir ses ambi­­tions à la baisse. En 2011, il se range derrière la candi­­da­­ture de l’an­­cien ministre de la Justice de Samuel Doe, Wins­­ton Tubman, un homme poli­­tique diplômé de la London School of Econo­­mics, de Cambridge et de Harvard. Mais là encore, il s’in­­cline devant Sirleaf au second tour… pour prendre sa revanche en 2014 en battant le fils de la prési­­dente aux séna­­to­­riales. Weah sait que le temps de la cheffe d’État est compté. Après deux mandats, elle est obli­­gée par la consti­­tu­­tion de quit­­ter le poste. En poli­­tique, juge l’ex-foot­­bal­­leur, « tu fais ton équipe, je fais la mienne. » Ainsi a-t-il fini par rempor­­ter le match le plus impor­­tant de sa vie.


Couver­­ture : George Weah. (FIFA TV)


 

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
udemy paid course free down­load
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
udemy paid course free download

Plus de monde