par Servan Le Janne | 12 avril 2018

par Servan Le Janne | 15 min | 12/04/2018

La grande récré

À la 78e minute du match de Ligue 1 entre Toulouse et Marseille, ce dimanche 11 mars 2018, les panneaux publi­­ci­­taires du Stadium prennent la couleur de la Ville Rose. Sur ces écrans qui encadrent la pelouse, le logo Confo­­rama défile de proche en proche, accom­­pa­­gné par le slogan de la marque : « Le confort pour tous. » Les suppor­­ters locaux n’en demandent pas tant : ils sont prêts à s’as­­seoir sur une victoire pour conser­­ver le score assez confor­­table de 1–1. Ce serait déjà bien payé. Mais, 35 secondes après être entré, l’at­­taquant marseillais Kostas Mitro­­glou prend son envol et marque, déployant ses bras comme un alba­­tros. Ou plutôt, pour lais­­ser ce surnom au deuxième gardien Yohann Pelé, comme un phénix. Jusqu’ici rebap­­tisé « Mitro­­mou » par le quoti­­dien La Provence, il retrouve l’ef­­fi­­ca­­cité qui lui faisait défaut. L’OM l’em­­porte fina­­le­­ment 2–1.

Un mois plus tôt, après avoir gâché une énorme occa­­sion de but à Saint-Etienne, l’an­­cien avant-centre du Benfica Lisbonne avait pris la foudre sur Twit­­ter. « Si c’était Mitro­­glou qui avait tiré sur Tupac, il serait encore vivant », raillait un inter­­­naute. L’oi­­seau de malheur était en train de deve­­nir un meme, syno­­nyme de maladresse. « A-t-il fait exprès de manquer ce but ? » deman­­dait le compte du site de paris spor­­tifs Wina­­max. Dans la foulée de la rencontre à Toulouse, il s’amuse cette fois de la surprise géné­­rale : « Recon­­nais­­sez-le : on a tous pensé “Mdr l’OM fait rentrer Mitro­­glou” avant de bien fermer notre gueule, là. »

Mitro­­glou a-t-il fait exprès de manquer ce but ? Une image prise dans les vestiaires, avant la rencontre, sème le trouble. #ASSEOM pic.twit­­ter.com/rcpWQxSNYq

— Wina­­maxS­­port (@Wina­­maxS­­port) February 9, 2018

Quelqu’un n’a pour­­tant pas la sagesse de se taire. Invité à dési­­gner les trois moins bons joueurs de la soirée sur Canal+, le jour­­na­­liste Pierre Ménès donne dans sa liste le nom du Toulou­­sain Ibra­­him Sangaré. « Je ne l’ai pas vu », enfonce-t-il. Autour de lui, ses collègues étouffent un rire. Alors qu’il s’ap­­prête à rendre l’an­­tenne, le présen­­ta­­teur, Hervé Mathoux, est inter­­­pellé par le commen­­ta­­teur Stéphane Guy. Fréquem­­ment moqué sur les réseaux sociaux pour avoir trop vite prédit la quali­­fi­­ca­­tion du Paris Saint-Germain contre Barce­­lone en 2017, ce dernier se mord la langue d’im­­pa­­tience. On lui donne enfin la parole : « Je pense que Pierre voulait parler de Sanogo parce que Sangaré n’était pas sur la feuille de match », assène-t-il. Cette fois, le fou rire éclate en plateau et se répand en ligne.

L’er­­reur a évidem­­ment été reprise séance tenante sur Twit­­ter, de la même manière que la mauvaise anti­­ci­­pa­­tion de Stéphane Guy y avait alimenté les conver­­sa­­tions un an plus tôt. « Encore un gros match de Guy Carlier hier soir, en pleine forme », commen­­tait le compte offi­­ciel du Toulouse foot­­ball club (TFC) en réfé­­rence à Pierre Ménès, lui-même amateur de commen­­taires acerbes. Au club de Haute-Garonne, victime de la résur­­rec­­tion de Kostas Mitro­­glou, on adopte depuis quelques années un « ton décalé », indique Boris Laffargue, respon­­sable du marke­­ting et de la promo­­tion. « Nous n’hé­­si­­tons pas à utili­­ser l’hu­­mour voire la déri­­sion pour faire passer certains de nos messages. Cela sort des codes habi­­tuels du foot­­ball. » C’est surtout ce qui marche le mieux sur inter­­­net, où le foot est allumé au second degré.

Parmi les séquences qui y ont été parti­­cu­­liè­­re­­ment commen­­tées, il y a cette inter­­­view d’Adil Rami réali­­sée au Stadium de Toulouse. Ce dimanche 11 mars 2018, sorti victo­­rieux par la grâce inat­­ten­­due de Mitro­­glou, le défen­­seur inter­­­na­­tio­­nal de l’OM fait un détour devant le micro de Laurent Paga­­nelli. « On a senti que c’était une grande famille et qu’en­­semble vous arri­­vez à faire quelque chose », impro­­vise l’homme de terrain de Canal+. « Un mot pour Mitro­­glou, c’est vrai que quand on joue dans un groupe, on a envie que les mecs réus­­sissent. » Autant dire, comme aiment à la répé­­ter les foot­­bal­­leurs, que « le groupe vit bien ». Para­­phrasé par Rami, ce lieu commun donne son nom à une page Face­­book créée par deux amis fin décembre 2017 afin de trai­­ter « les moments marquants du sport sur le ton de l’hu­­mour ».

Mais ce n’est bien sûr pas la réponse conve­­nue du libéro qui affole la toile. Avant de le lais­­ser filer au vestiaire, Paga­­nelli ne résiste pas à l’en­­vie de poser une dernière ques­­tion : « Je peux avoir ton maillot ? » Rami, incré­­dule, rétorque qu’il lui a déjà donné. « Non mais pas celui-là, le rouge, celui de ta femme », pouffe le jour­­na­­liste en réfé­­rence à Pamela Ander­­son, la compagne du joueur, jadis actrice d’Alerte à Malibu. L’image des deux hommes, hilares, se répand de partage en retweet. Elle s’étale même en couver­­ture d’un avatar Face­­book bien connu des fans de foot.

En février 2017, un inter­­­naute qui préfère ne pas être nommé a créé une page à l’ef­­fi­­gie de Laurent Paga­­nelli. Son gimmick favori lui tient de titre : « En tout cas on te le souhaite ». Mû par la seule volonté de « rire sans limite » d’un des person­­nages les plus espiègles du foot­­ball, ce « troll » a mine de rien agrégé près de 70 000 personnes. Il confie avoir été aidé par le créa­­teur d’une page qui en rassemble 200 000 de plus, « Qu’en pensez-vous Arsène ». Là encore, il s’agit d’une réfé­­rence à la phrase-valise d’un commen­­ta­­teur, à savoir Jean-Michel Larqué. Ces cari­­ca­­tu­­ristes amateurs s’ins­­pirent les uns des autres. On retrouve souvent chez eux des publi­­ca­­tions signées Pied­sCar­­rés ou Euro­­porc.

#Oui. Le gimmick emblé­­ma­­tique de Qu’en pensez-vous Arsène?
Crédits : Qu’en pensez-vous Arsène?/Face­­book

Imaginé par deux amis de lycée en novembre 2014, le second ne manque pas d’at­­taquer Pierre Ménès sous la cein­­ture lorsqu’il fait l’er­­reur de citer Ibra­­him Sangaré. « Nos statuts sont des fois un peu limite », admet un cofon­­da­­teur. « Mais le but est toujours de rire, et non de se moquer, on aime partir loin dans le cliché, car c’est telle­­ment gras, choquant et peu subtil que ça en devient très drôle. » Saïd, qui gère la page Pied­sCar­­rés, a bien tenté de publier des analyses pous­­sées. Ça n’a pas vrai­­ment pris. « Les gens qui veulent du sérieux ont déjà France Foot­­ball », constate-t-il. « Ceux qui ont liké ma page l’ont fait pour le second degré. »

Les captures d’écrans que ce diplômé en mana­­ge­­ment du sport fait sur Twit­­ter leur plaisent parti­­cu­­liè­­re­­ment. « Les tendances y arrivent plus tôt », analyse-t-il. Un tacle bien placé se retrouve ainsi dupliqué d’une plate­­forme à l’autre. « Des groupes Face­­book reprennent régu­­liè­­re­­ment mes tweets et récoltent beau­­coup de likes avec », observe un fan de l’OM connu sous le pseudo Arrow­­gance. Hugo Guille­­met fait le même constat. Ce jour­­na­­liste de L’Équipe est davan­­tage suivi pour ses vannes que pour son métier, qu’il n’in­­dique d’ailleurs pas dans sa bio : « Si je fais des tweets sérieux, les gens vont lâcher », pense-t-il. Dans cette « cour de récréa­­tion » que sont deve­­nus pour lui les réseaux sociaux, le triomphe du second degré est total.

Des marques aux médias en passant par les clubs et les joueurs, tout le monde s’y met. À chaque fin de week-end, le site de Konbini, Foot­­ball Stories, publie une sélec­­tion bapti­­sée « Le grand n’im­­porte quoi des réseaux sociaux ». « C’est un format qui cartonne », se féli­­cite la jour­­na­­liste Lucie Bacon. Elle-même, à coup de saillies rieuses, pola­­rise une vaste commu­­nauté. Ce n’était pour­­tant pas l’objec­­tif initial. La Caen­­naise a créé un compte pour ses études : « Je twee­­tais des trucs sérieux au départ car on devait apprendre à se servir des réseaux sociaux à l’école. Il n’y avait pas de message privé, on ne parlait à personne en parti­­cu­­lier. À la base c’était n’im­­porte quoi Twit­­ter. » Mais pas le n’im­­porte quoi qui fait aujourd’­­hui rire tout le monde.

La vague

Un soupir parcourt les tribunes de l’Al­­lianz Stadium de Turin. Ce mardi 3 avril 2018, à 21 h 45, Cris­­tiano Ronaldo inscrit le deuxième but du Real Madrid contre la Juven­­tus, en quart de finale aller de Ligue des cham­­pions. Il quali­­fiera l’équipe au retour. Son retourné acro­­ba­­tique défie les lois de la physique. Sur un centre de Dani Carvajal, le Portu­­gais tend la jambe à hauteur d’homme dans un geste propre­­ment inhu­­main. Après un court moment de flot­­te­­ment, les suppor­­ters italiens l’ap­­plau­­dissent, beaux joueurs, quand ils ne se frottent pas les yeux. Au bord de la pelouse, l’en­­traî­­neur du club espa­­gnol, Ziné­­dine Zidane se frotte le crâne. « Même Zizou il a rien compris sur le 2e but de CR7 », tweete Lucie Bacon.

Même Zizou il a rien compris sur le 2e but de CR7 pic.twit­­ter.com/iSKMffJS7h

— Lucie (@LucieBa­­con) April 3, 2018

Le compte Twit­­ter offi­­ciel de Cris­­tiano Ronaldo publie de son côté une photo des Madri­­lènes en train de célé­­brer un but, assor­­tie du message « Vamos equipo ». Pareille sobriété amuse Eddy Fleck : « Pendant qu’en Fédé­­ra­­tion spor­­tive et gymnique du travail on se rue sur Snap­­chat pour balan­­cer un “Avec les dents !” après un vieux 1–0 (CSC) contre les chemi­­nots de Bondy », tweete l’ex-commu­­nity mana­­ger de Wina­­max. L’at­­taquant du Real n’est certes pas le joueur le plus actif sur les réseaux sociaux. On peut même dire qu’il y a fait son entrée à recu­­lons. Voilà une dizaine d’an­­nées, Face­­book l’a contacté pour l’in­­vi­­ter à se servir du site en lui promet­­tant dix millions de follo­­wers. « On ne vous croit pas, c’est le nombre d’ha­­bi­­tants du Portu­­gal », a répondu Pola­­ris Sports, le groupe qui gère ses droits à l’image. Aujourd’­­hui, sa page est suivie par 122 millions de personnes.

Les promo­­teurs de CR7 ne sont pas les seuls à avoir mal anti­­cipé l’am­­pleur de la vague qui se formait au creux d’In­­ter­­net. Ce n’est qu’en 2012, au moment du cham­­pion­­nat d’Eu­­rope en Pologne et en Ukraine, que Lucie Bacon a commencé à appré­­hen­­der Twit­­ter comme « une sphère marrante pour parler de foot­­ball, où tout le monde échan­­geait avec tout le monde malgré les riva­­li­­tés ». L’es­­prit joyeu­­se­­ment spon­­tané qui s’en déga­­geait contras­­tait avec le cadre sérieux auxquels les médias sont géné­­ra­­le­­ment requis.

Née en 1990, la Normande suit d’abord le Stade Malherbe de Caen entre le premier et le deuxième étage natio­­nal, dans un ascen­­seur à la fois émotion­­nel et spor­­tif. Elle regarde aussi les matchs de l’Olym­­pique de Marseille, le club de son père. Par-delà ces fron­­tières affec­­tives, une fenêtre sur les compé­­ti­­tions étran­­gères s’ouvre chaque week-end dans L’Équipe du dimanche, sur Canal+. « J’ai l’im­­pres­­sion que ça n’existe plus vrai­­ment les émis­­sions où il y a beau­­coup de cham­­pion­­nats diffé­­rents trai­­tés », regrette-t-elle. Lucie Bacon écoute moins les émis­­sions de radio, pour­­tant assez nombreuses à l’époque.

Petit « Vamos equipo » une heure après le match après un ciseau sur Buffon en LDC. Pendant qu’en FSGT on se rue sur Snap­­chat pour balan­­cer un « Avec les dents ! » après un vieux 1–0 (CSC) contre les chemi­­nots de Bondy. https://t.co/2XBzd7Li9v

— Eddy Fleck (@eddy_fleck) April 3, 2018

Au sein du « petit réseau » qu’elle a depuis construit sur Twit­­ter, d’autres, comme Hugo Guille­­met, parcourent L’Équipe assez tôt. Eddy Fleck se couche lui avec un tran­­sis­­tor sous l’oreille. « J’ai­­mais la façon de racon­­ter le match d’une radio lyon­­naise qui s’ap­­pe­­lait Hit and Sport (aujourd’­­hui Tonic radio). C’était très chau­­vin. » L’Af­­ter Foot, un talk-show diffusé sur RMC à partir de 2006, lui plaît pour ses débats passion­­nés et enle­­vés. Arrow­­gance le cite aussi parmi ses réfé­­rences de jeunesse. Le ton est moins compassé qu’à la télé­­vi­­sion ou dans la presse. Car il faut bien le dire, « les jour­­naux ont long­­temps couvert le sport de la même manière qu’ils trai­­taient une hausse d’im­­pôt ou une grève des trans­­ports », déplore le jour­­na­­liste spor­­tif cana­­dien Richard Whit­­tall. Or, voici un scoop : c’est un jeu.

En même temps, « le foot­­ball n’est pas une ques­­tion de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus impor­­tant que ça », aurait déclaré le mythique entraî­­neur de Liver­­pool Bill Shankly. « Nous n’avons jamais vrai­­ment saisi ce que le foot­­ball est vrai­­ment », juge pour sa part Richard Whit­­tall. « Est-ce sérieux ou trivial ? De l’art ou du diver­­tis­­se­­ment ? Un busi­­ness ou une insti­­tu­­tion cultu­­relle ? La vérité c’est que le foot c’est du foot, il flirte avec toutes ces caté­­go­­ries et ne se laisse enfer­­mer dans aucune. » Sous l’ac­­tion conju­­guée de la Fifa et des diffu­­seurs, cette équi­­voque a fondu. Ceux qui tiennent les cordons de la bourse ont natu­­rel­­le­­ment fait gonfler sa dimen­­sion commer­­ciale.

En France, entre 1998 et 2014, les droits payés par les chaînes de télé­­vi­­sion pour la retrans­­mis­­sion du foot­­ball profes­­sion­­nel ont été multi­­pliés par cinq. Aux hauteurs finan­­cières actuelles, chaque détail compte. Ultime mètre-étalon, la perfor­­mance se mesure à grand renfort de statis­­tiques tant en club qu’à l’écran. « Or, dans le sport, la part aléa­­toire d’un résul­­tat ne peut pas être igno­­rée, c’est l’es­­sence même de sa popu­­la­­rité », juge une des quatre personnes derrière la page Le Groupe vit bien. En déca­­lage avec cette tendance à plon­­ger le foot­­ball dans les eaux froides du calcul ration­­nel, des maga­­zines comme So Foot ou Les Cahiers du foot­­ball – tous deux lancés en 2003 se sont éver­­tués à le repla­­cer dans son bain cultu­­rel. Une géné­­ra­­tion influen­­cée par leurs sarcasmes a peu à peu pris la parole sans avoir à se soucier d’une quel­­conque ligne édito­­riale.

Le public n’a pas fui le foot­­ball. Il s’est employé à lui réinjec­­ter une dose d’hu­­mour. « S’en­­voyer des gifs de foot sur les réseaux sociaux c’est marrant », remarque Richard Whit­­tall. « On trouve des mauvaises blagues, des paro­­dies, de l’es­­prit de cama­­ra­­de­­rie et la beauté d’un moment partagé. Twit­­ter c’est le top pendant les matchs de foot. » Sur inter­­­net règne « une approche intime et subjec­­tive des sujets qui contraste avec celle des grands médias », d’après les mots d’Ar­­row­­gance. S’y répand fina­­le­­ment le même bavar­­dage magni­­fique qu’au bar du coin. Mais avec des millions d’in­­ter­­ve­­nants possibles.

Trauma

À Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, le foot­­ball profes­­sion­­nel n’est plus qu’un vague souve­­nir. Depuis le déclen­­che­­ment de la guerre entre le gouver­­ne­­ment et des groupes sépa­­ra­­tistes, en 2014, la Donbass Arena qui accueillait le Shakh­­tar est à l’aban­­don, mouche­­tée de cratères. En France, l’en­­ceinte a aussi été oubliée. C’est ici que la sélec­­tion trico­­lore s’est incli­­née sans gloire face à l’Es­­pagne, en quart de finale de l’Euro 2012. En fait, il ne reste même plus grand-chose de la compé­­ti­­tion : les trois buteurs français en phase de poule, Samir Nasri, Jeremy Menez et Yohan Cabaye ont disparu des radars inter­­­na­­tio­­naux.

L’his­­toire du sport retient l’image de leurs bour­­reaux ibériques, soule­­vant fina­­le­­ment la coupe. Mais Inter­­net garde autre chose en mémoire : une photo de Mario Balo­­telli, torse nu, muscles bandés sur la pelouse de Varso­­vie. L’avant-centre vient de marquer le deuxième but de l’Ita­­lie contre l’Al­­le­­magne en demi-finale (2–1). Suivra une lourde défaite contre l’Es­­pagne. Peu importe. Sa figure iconique de gladia­­teur circule encore aujourd’­­hui sur les réseaux sociaux, détour­­née dans tous les sens. Lucie Bacon n’est pas la dernière à s’en amuser. Pour se conso­­ler du naufrage français, elle traque les blagues dans les replis de Twit­­ter.

Crédits : Joern Fehr­­mann

Les fans de foot y sont en rodage. « Nous étions parmi les premiers et le ton était alors à peu près le même pour tous », se souvient Eddy Fleck. Le tour­­noi engendre dans le monde quelque 12 millions de tweets. En un an, le nombre de personnes à suivre des clubs sur le réseau social passe de 17 à 45 millions. Arrow­­gance commence à s’y rendre régu­­liè­­re­­ment en 2013, dernière année d’école de jour­­na­­lisme pour Hugo Guille­­met. « Je parlais de sujets divers et je me suis recen­­tré sur le foot­­ball et l’OM progres­­si­­ve­­ment », confie le premier. Le second s’y met plei­­ne­­ment en 2014, au moment de la Coupe du monde : « C’est la première compé­­ti­­tion pendant laquelle ça a vrai­­ment vanné, c’était archi-drôle. »

La correc­­tion du Brésil par l’Al­­le­­magne, 7–1, en demi-finale, devient la mani­­fes­­ta­­tion spor­­tive susci­­tant le plus de tweets dans le monde entier cette année-là. « Le monde s’est uni pour twee­­ter dans la déri­­sion, la joie, la conster­­na­­tion et l’in­­cré­­du­­lité », écrit le Guar­­dian. Sur Face­­book, aucun événe­­ment n’avait jusqu’a­­lors engen­­dré plus de commen­­taires (3 milliards, contre 672 millions sur Twit­­ter). Aussi, une « culture à part entière » prend-elle forme, selon Richard Whit­­tall. Elle n’en est pas pour autant dénuée de filia­­tion avec certains médias. « Twit­­ter est une sorte d’ex­­ten­­sion de ce qu’on pouvait entendre à la radio dans le 606 de la BBC et sur le podcast du Guar­­dian Foot­­ball Weekly en Angle­­terre », détaille le Cana­­dien. Et sans doute, dans L’Af­­ter Foot en France.

Alors qu’il suivait au départ des jour­­na­­listes et des joueurs, Hugo Guille­­met s’en détourne pour leur préfé­­rer les blagues d’ano­­nymes. Leurs auteurs gagnent parfois une vaste audience. À la télé­­vi­­sion, personne n’au­­rait pour­­tant songé à leur donner la parole. « En 2015, je me suis aperçu que je ne suivais que des comptes déli­­rants », s’amuse le jour­­na­­liste de L’Équipe. Il estime que sa commu­­nauté a entre 15 et 25 ans. L’âge est toute­­fois aussi peu déter­­mi­­nant que le nom : avec ses 161 000 abon­­nés sur Twit­­ter, Philou­­sports est quadra­­gé­­naire, bien qu’il promette avoir « 16 ans dans la tête ».

Aux manettes des médias offi­­ciels de Toulouse depuis 2006, Boris Laffargue a dessiné une stra­­té­­gie soluble dans les réseaux sociaux. Sa paro­­die de La Nouvelle Star avec André-Pierre Gignac en candi­­dat avait été reprise par Télé­­foot à la fin des années 2000. En 2015, une simple confé­­rence de presse fait plus de bruit. Devant les logos publi­­ci­­taires du club, un agent présente la nouvelle recrue en prove­­nance du Tonnerre de Yaoundé. « Excepté le petit problème avec l’al­­cool qu’il a eu il y a quelques années, je crois que c’est un joueur assez robuste », défend ce sosie de Marcelo, le laté­­ral gauche du Real Madrid. L’in­­té­­ressé se pince les lèvres pour ne pas rire. Car les deux hommes jouent un sketch avec la compli­­cité du TFC : Thomas Njigol et Fabrice Eboué lui offrent ainsi une belle vidéo virale.

La même année, tandis que Lucie Bacon parti­­cipe au lance­­ment de Foot­­ball Stories, les tweets d’Eddy Fleck sont repé­­rés par les respon­­sables de Wina­­max. Le jeune homme se met à leur service. « Ils m’ont laissé une grande liberté de ton », indique-t-il. « On essaye de pas tomber dans la méchan­­ceté, mais l’objec­­tif reste de faire rire et il faut être parfois un peu border­­line pour ça. » Autre­­ment dit, le site de paris spor­­tifs frise la ligne rouge sans trop la débor­­der, là où les gérants d’Eu­­ro­­porc et Le Groupe vit bien reven­­diquent une « totale liberté ». Liberté qu’un autre humo­­riste, Julien Cazarre, chérit trop pour accep­­ter le contrat d’ex­­clu­­si­­vité proposé par RMC. Il a donc quitté la radio à l’été 2016. Révélé par Action discrète, le Toulou­­sain aux 130 000 abon­­nés Twit­­ter a façonné son person­­nage de sati­­riste en chef du foot français sur M6, BeINS­­port ou encore Canal+.

Pour ne pas se censu­­rer, Hugo Guille­­met disso­­cie son acti­­vité de jour­­na­­liste, sérieuse, de ce qu’il lance presque systé­­ma­­tique­­ment avec déri­­sion sur Twit­­ter. Hélas, la nuance n’est pas toujours claire pour les autres. Ses messages suscitent régu­­liè­­re­­ment la circons­­pec­­tion de confrères ou les critiques d’in­­con­­nus. « Au bureau, ça a fait grin­­cer des dents à certains moment et on m’a conseillé de suppri­­mer ceci ou cela, mais mes chefs ont compris que c’était du second degré. » L’homme de 29 ans explique refu­­ser les démarches commer­­ciales. Mais pour ceux qui ne sont pas jour­­na­­listes comme lui, elles peuvent repré­­sen­­ter une aubaine voire un objec­­tif.

« J’ai colla­­boré avec l’OM pour un concours afin de faire gagner des places pour le match au Vélo­­drome contre Monaco », cite en exemple Arrow­­gance. « Le lien s’est fait grâce au commu­­nity mana­­ger du club, que j’adore. » Saïd, de Pied­sCar­­rés, s’ap­­prête à signer avec des marques pour « profes­­sion­­na­­li­­ser [sa page], gagner un peu d’argent et si possible en vivre ». Philou­­sports est quant à lui aujourd’­­hui parte­­naire de PMU et de la Ligue natio­­nale de rugby. Celle de foot­­ball, en revanche, n’a pas goûté un tweet de janvier 2018 dans lequel il parta­­geait une courte séquence de la rencontre entre les Giron­­dins de Bordeaux et Lyon. « Pour la première fois de ma vie j’ai sauté mdr. Twit­­ter > Lourdes », plai­­san­­tait ce Marseillais coincé sur un fauteuil par la myopa­­thie. Son compte venait d’être réta­­bli à la faveur d’un grande mobi­­li­­sa­­tion sur Twit­­ter.

– eh cissou y’avait pas pén…. aiiiiiiii bravo fuck mater­­razzi fuck italia cissou maes­­tro
– c bieng. pic.twit­­ter.com/0xVDjf6OPo

— hugo (@hugo­­guille­­met) April 11, 2018

Main­­te­­nant qu’il est mûr, les marques cherchent sans surprise à capter ce public. « Tout le monde se rend bien compte que ce sont les vannes qui fonc­­tionnent pour avoir de la visi­­bi­­lité », observe Hugo Guille­­met. « Wina­­max, Betclic, PMU ne font presque que des tweets second degré. De grandes firmes comme Déca­th­­lon ou Carre­­four s’y mettent. Même Les Produits Laitiers, qui repré­­sentent quand même le lobby du lait, fabriquent des blagues avec des images de PNL. » Coca-Cola confie déjà son argent et son carnet d’adresses à Foot­­ball Stories depuis 2015.

Même s’il ne sont pas sous contrat avec le géant des sodas, un certain nombre de joueurs entrent en phase avec le ton décalé du site, que ce soit par goût ou par inté­­rêt. « Des agents me contactent pour orga­­ni­­ser une inter­­­view », témoigne Lucie Bacon. En retour, la rédac­­trice en chef veille bien sûr à ne pas les égra­­ti­­gner. Elle assure de toute façon n’avoir « person­­nel­­le­­ment jamais eu de problème à cause d’une blague ». La crois­­sance expo­­nen­­tielle des profils sur Twit­­ter et de sa commu­­nauté l’a en revanche rendue « moins cash ». Main­­te­­nant qu’il y a « beau­­coup de gens déca­­lés sur Twit­­ter, c’est plus diffi­­cile de se distin­­guer », pointe-t-elle. D’au­­tant que les marques essayent de s’ap­­pro­­prier ce ton. « Certaines réus­­sissent, d’autres non », constate Richard Whit­­tall. Le jour­­na­­liste cana­­dien marque une pause, pensif. « Le sport sera toujours génial sur Twit­­ter. »


Couver­­ture : Tarun Ram/Unsplash/Ulyces.co


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