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En Amérique centrale, les trafiquants de cocaïne rasent des forêts entières pour blanchir leur argent sale.

par Servan Le Janne | 31 octobre 2019

L’en­clave maya

Dans le nord du Guate­mala, la fron­tière mexi­caine trace une ligne droite au milieu du parc natio­nal du Mira­dor. Sous ces confins luxu­riants, gardés par les jaguars et les pumas, un réseau de cités préco­lom­biennes se cache au milieu de la forêt. Les 22 km2 de la réserve de biosphère Maya sont proté­gés par l’Unesco depuis 1990. Après trois décen­nies de guerre civile, le pays était alors engagé dans un proces­sus de paix qui a abouti en 1996. Depuis, les respon­sables poli­tiques se sont mis à promou­voir la culture maya pour atti­rer les touristes, a constaté la cher­cheuse améri­caine Jenni­fer Devine dans un article de 2009 inti­tulé “The Maya Spirit”: Tourism and Multi­cul­tu­ra­lism in Post Peace Accords Guate­mala.

Quatre ans plus tôt, la profes­seure de géogra­phie à l’uni­ver­sité de l’État du Texas mettait pour la première fois les pieds dans ce pays d’Amé­rique centrale. Elle visi­tait le palais natio­nal, dans la capi­tale, lorsqu’une mani­fes­ta­tion a attiré son atten­tion par la fenêtre. Intri­guée, Devine s’est inté­res­sée à la culture locale, au point d’en faire un de ses thèmes de recherche. Son inté­rêt s’est alors porté sur les commu­nau­tés vivant dans la réserve de biosphère Maya. Leur écono­mie basée sur les ressources de la forêt fonc­tion­nait appa­rem­ment bien. Mais elle était entra­vée par une menace gran­dis­sante : le trafic de drogues.

Jenni­fer Devine

Après avoir rédigé un article sur l’éco­tou­risme de contre-insur­rec­tion dans la zone, en 2014, la géographe s’est deman­dée trois ans plus tard « Pourquoi les trafiquants de drogues inves­tissent des terres rurales ? ». Les raisons sont aujourd’­hui claires. Lors de la confé­rence Pre-Cop25 orga­ni­sée au Costa Rica les 8, 9 et 10 octobre 2019, trois rapports ont montré qu’ils tentent ainsi d’évi­ter les auto­ri­tés et de blan­chir leur argent via l’agri­cul­ture. Dans l’un d’eux, Jenni­fer Devine et quelques confrères et consœurs ont même mesuré « les impacts de la narco-dégra­da­tion des aires proté­gées en Amérique centrale ».

Pont entre les deux pôles du conti­nent, la région est peu à peu deve­nue une des grandes routes de la vente de drogues. « La stra­té­gie agres­sive des États-Unis au Mexique et dans les Caraïbes a poussé les trafiquants à concen­trer les livrai­sons de cocaïne dans le corri­dor d’Amé­rique centrale », indique un article de la revue Envi­ron­men­tal Research Letters, co-signé par certains auteurs des trois rapports présen­tés à la Pre-Cop25. « Les orga­ni­sa­tions mafieuses ne rasent pas seule­ment les forêts pour plan­ter des pâtu­rages », observe Devine. « Il y a plus de 100 pistes d’at­ter­ris­sage dans la réserve de biosphère Maya et elles accueillent des avions pleins de cocaïne en prove­nance des Andes, la cargai­son conti­nuant ensuite par la route vers les États-Unis. »

Crédits : Roberto Carlos Sánchez

En plus du Guate­mala, ce phéno­mène affecte le Hondu­ras, le Nica­ra­gua et commence à poindre au Costa Rica. Il entraîne 214 millions de dollars de dégâts en ressources natu­relles et cultu­relle chaque année, d’après les rapports de la Pre-Cop25. Quand Devine a demandé aux diri­geants des commu­nau­tés concer­nées et des aires proté­gées comment le trafic de drogue affec­tait leur travail, ils lui ont répondu : « C’est simple, ça nous coûte des vies ».

À en croire l’étude des Envi­ron­men­tal Research Letters, la vente de cocaïne est respon­sable de 15 à 30 % des coupes dans ces pays lors de la dernière décen­nie, et 30 à 60 % ont eu lieu dans des zones proté­gées. La fonda­tion Prisma estime que les forêts du sud du Mexique et d’Amé­rique centrale contiennent assez de carbone pour remplir les objec­tifs des accords de Paris sur le climat, à condi­tion que soit stoppé le travail des trafiquants. Lesquels trafiquants exercent donc un rôle désas­treux sur le climat.

La fron­tière

Depuis la vallée qui s’étend au pied du mont Rainier, dans l’État de Washing­ton, Yakima est située à 4 500 km du Guate­mala et à 2500 km du Mexique. Dans l’es­prit de Jenni­fer Devine, qui a grandi ici, c’est pour­tant une fron­tière entre les États-Unis et l’Amé­rique latine. De 1942 à 1964, le programme Bracero a invité de nombreux travailleurs hispa­no­phones à venir exploi­ter son sol, en sorte que la ville est deve­nue métisse. « Ce lieu m’a incité à étudier et à vivre à de nombreux endroits comme l’Es­pagne, le Costa Rica, l’An­gle­terre et le Guate­mala », explore-t-elle.

Crédits : Jason Hous­ton/USAID

Dans les années 1990, alors que Devine n’était pas encore étudiante, un parc natio­nal a été insti­tué à l’ouest de la réserve de biosphère Maya pour proté­ger des sites archéo­lo­giques et ses animaux. L’est a été confié aux commu­nau­tés locales, qui ont fondé 12 coopé­ra­tives pour gérer la forêt. « Main­te­nant la région a la plus grande forêt gérée en commun et c’est un succès plein d’iro­nie car l’autre moitié est sévè­re­ment affec­tée par le trafic de drogues. » Selon un rapport de l’Of­fice des Nations unies contre la drogue et le crime paru en 2012, « si la cocaïne est trafiquée depuis des décen­nies en Amérique centrale, l’im­por­tance du flux a spec­ta­cu­lai­re­ment augmenté après 2000, puis encore après 2006, à cause de l’es­ca­lade de la répres­sion au Mexique. »

Dans le parc natio­nal de la réserve de biosphère Maya, les trafiquants ont rasé quan­tité de terres pour y faire paître des bêtes. Ache­tées envi­ron 500 000 dollars, un millier de vaches peuvent ensuite être reven­dues aux produc­teurs de viande mexi­cains afin d’ob­te­nir un reçu, et ainsi blan­chir l’argent de la drogue. De là, les narcos ont étendu leurs préten­tions vers l’est. À ceux qui gèrent les terres en vertu de la conces­sion étatique mise en place dans les années 1990, ils se sont mis à propo­ser des marchés. Et en cas de refus, raconte Devine, il sont capables de dire : « OK, je revien­drai dans deux mois et j’of­fri­rai la moitié à ta veuve. »

Une saisie de cocaïne en Amérique centrale

Aujourd’­hui, près de 86 % de la cocaïne vendue dans le monde passe par l’Amé­rique centrale, géné­rant quelque 6 milliards de dollars de reve­nus illé­gaux dans la région. Au Nica­ra­gua, au Hondu­ras et au Guate­mala, ces reve­nus repré­sentent respec­ti­ve­ment 14, 13 et 10 % du PIB. Ils sont blan­chis à travers l’éle­vage de bétail décrit par Devine mais aussi par « des plan­ta­tions agro-indus­trielle, la vente de bois et, dans une moindre mesure, par l’ex­trac­tion minière, les pistes atter­ris­sages clan­des­tines, la construc­tion de routes, l’im­mo­bi­lier et les infra­struc­tures de tourisme », détaille l’ar­ticle de la revue Envi­ron­men­tal Research Letters.

Selon l’En­vi­ron­men­tal Defense Fund, la défo­res­ta­tion tropi­cale est respon­sable de 20 % des émis­sions de gaz à effet de serre. Aussi, « vous ne pouvez pas mener une poli­tique de contrôle des drogues et une poli­tique envi­ron­ne­men­tale sépa­ré­ment, elles doivent fonc­tion­ner en harmo­nie », estime Bernardo Agui­lar-Gonzá­lez, l’au­teur d’un des rapports de la Pre-Cop25. Impliqué dans ces recherches, le géographe David Wrethall explique que la guerre contre les drogues menée aux États-Unis depuis des décen­nies « entre en contra­dic­tion avec les milliards de dollars inves­tis pour la préser­va­tion de l’en­vi­ron­ne­ment ».

Pour dénouer ce para­doxe, Jenni­fer Devine propose « d’avoir une poli­tique de répar­ti­tion des terres et de recon­naître les droits des commu­nau­tés sur les terres. » Ça ne coûte­rait pas plus cher que les héli­co­ptères mili­taires envoyés aux forces d’Amé­rique centrale par les États-Unis.


Couver­ture : Senti­nel Hub


 

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