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En se mettant à la remorque des Américains après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne a pris l'habitude d'espionner jusqu'à ses alliés.

par Servan Le Janne | 17 février 2020

Le coup du siècle

Des feuilles de palmier gris se découpent dans un ciel gris. Cette curio­­sité tropi­­cale a poussé à un jet de pierre de l’an­­cien mur de Berlin il y a un an. Insen­­sible au vent, elle décrit une arbo­­res­­cence unique sous pareille l’at­­ti­­tude. On dirait un feu d’ar­­ti­­fice figé dans l’acier, comme si l’inau­­gu­­ra­­tion des bâti­­ments qui se trouvent derrière n’en finis­­sait pas. En février 2019, l’Al­­le­­magne a offi­­ciel­­le­­ment ouvert son nouveau centre d’es­­pion­­nage. Situé au cœur de la capi­­tale, il est composé de blocs de calcaire et d’alu­­mi­­nium aux fenêtres longi­­lignes, entou­­rés par quelques palmiers en métal.

Douze ans et un milliard d’eu­­ros après le début du chan­­tier, le Bundes­­na­­chri­ch­­ten­­dienst (BND) a quitté ses vieux locaux de campagne pour inves­­tir le centre-ville. Près de 4 000 agents ont emmé­­nagé sur une surface grande comme 36 terrains de foot­­ball. « Dans un monde très souvent trou­­blé, l’Al­­le­­magne a plus besoin que jamais d’un service de rensei­­gne­­ment fort et effi­­cace », a déclaré Angela Merkel en visi­­tant les instal­­la­­tions. Ses citoyens ne sont pas tous convain­­cus. En janvier 2019, la chambre basse du Parle­­ment a dû dissi­­per des rumeurs selon lesquelles des appa­­reils d’es­­pion­­nage étaient cachés dans les palmiers en acier : il ne s’agit que d’œuvres d’art.

Crédits : Jan Klei­­hues

Cette méfiance a des raisons histo­­riques. « Les services secrets sont tradi­­tion­­nel­­le­­ment critiqués en Alle­­magne car ils évoquent le souve­­nir de la Gestapo et de la Stasi », écrit la Deutsche Welle en réfé­­rences aux polices poli­­tiques des nazis et de la RDA. Mais il n’est pas néces­­saire de convoquer ces spectres pour craindre la dupli­­cité du BND. Un an après l’inau­­gu­­ra­­tion de ses locaux, le 11 février 2020, une enquête du Washing­­ton Post et de la ZDF explique comment, pendant des décen­­nies, les agences de rensei­­gne­­ment améri­­caines et alle­­mandes ont colla­­boré pour écou­­ter plus de 120 pays à travers le monde, y compris des alliés. « C’était le coup du siècle », conclut un rapport de la CIA.

En 1970, cette dernière a signé un accord secret avec le BND afin d’ex­­ploi­­ter conjoin­­te­­ment les infor­­ma­­tions récol­­tées par Crypto AG. Fondée au sortir de la Seconde Guerre mondiale, cette société suisse avait accepté, à la demande améri­­caine, de placer du maté­­riel d’es­­pion­­nage dans ses appa­­reils de chif­­fre­­ment. Au lieu de garder les commu­­ni­­ca­­tions de leurs diplo­­mates, de leurs soldats et de leur espions secrètes, les États qui s’en dotaient les livraient en réalité à la CIA et au BND. Si l’Union sovié­­tique et la Chine étaient trop méfiants pour mordre à l’ha­­meçon, cela n’a pas été le cas de l’Iran, des juntes mili­­taires d’Amé­­rique latine, des rivaux nucléaires indien et pakis­­ta­­nais ou encore du Vati­­can.

À en croire le Washing­­ton Post, « les Alle­­mands étaient éton­­nés de la volonté améri­­caine d’es­­pion­­ner de proches alliés comme l’Es­­pagne, la Grèce, la Turquie et l’Ita­­lie, tous membres de l’Otan. » Cela ne veut pas dire qu’ils n’en ont pas profité. Lorsque le système de Crypto AG est devenu obso­­lète, Berlin a conti­­nué de colla­­bo­­rer avec Washing­­ton. Dans un entre­­tien donné au Spie­­gel en 2013, l’an­­cien infor­­ma­­ti­­cien de la CIA Edward Snow­­den affir­­mait que la NSA « travaille main dans la main avec les Alle­­mands » à qui elle a fourni « des outils d’ana­­lyse ».

Bad Aibling

Après s’être offusquée d’avoir été espion­­née par les États-Unis, l’Al­­le­­magne s’est retrou­­vée dans l’œil du cyclone. Le BND « a aidé la NSA à faire de l’es­­pion­­nage poli­­tique », écri­­vait le Süddeutsche Zeitung en 2015. Depuis la station d’écoutes de Bad Aibling, en Bavière, des commu­­ni­­ca­­tions de « hauts fonc­­tion­­naires du minis­­tère français des Affaires étran­­gères, du palais de l’Ély­­sée et de la Commis­­sion euro­­péenne » ont été inter­­­cep­­tées. En janvier 2020, un tribu­­nal consti­­tu­­tion­­nel de Karls­­ruhe a d’ailleurs commencé à étudier les requêtes de plusieurs asso­­cia­­tions contre une loi de 2017, permet­­tant au BND de collec­­ter et d’ana­­ly­­ser tout type de commu­­ni­­ca­­tions étran­­gères. Pendant l’au­­dience, ses diri­­geants ont affirmé amas­­ser 154 000 échanges par jour, dont 260 utili­­sables.

En atten­­dant le juge­­ment, l’enquête du Washing­­ton Post et de la ZDF révèle les condi­­tions qui ont amené les services alle­­mands, au cœur de la guerre froide, à s’as­­so­­cier avec les Améri­­cains pour espion­­ner le monde.

L’échec français

Pendant plus de 50 ans, le maté­­riel de Crypto AG a été acheté à bon prix par quelque 120 gouver­­ne­­ments. Ils « payaient cher les États-Unis et l’Al­­le­­magne de l’Ouest pour avoir le privi­­lège d’avoir leurs commu­­ni­­ca­­tions lues par au moins deux (et poten­­tiel­­le­­ment cinq ou six) pays étran­­gers », ironise une note de la CIA. Mais sans connaître ce programme secret ni faire partie du bloc de l’Est, un État a été épar­­gné. La Suède a échappé à Crypto AG car c’est le pays d’ori­­gine de son fonda­­teur, Boris Hage­­lin.

Boris Hage­­lin est né le 2 juillet 1892 à Adschikent, en répu­­blique russe d’Azer­­baïdjan. D’as­­cen­­dance suédoise, son père a grandi à Saint-Péters­­bourg avant de gérer des champs pétro­­li­­fères et des raffi­­ne­­ries en Asie centrale pour le compte de la famille d’un ami, le chimiste Alfred Nobel. Quand la révo­­lu­­tion bolche­­vique a éclaté, en 1917, les Hage­­lin sont retour­­nés en Suède. Grâce aux Nobel, Boris a été engagé par une entre­­prise de chif­­fre­­ment, AB Cryp­­to­­graph, bien­­tôt renom­­mée AB Cryp­­to­­tek­­nik.

Boris Hage­­lin

Au moment d’en­­trer aux États-Unis pour fuir les nazis, le jeune homme a emmené dans ses bagages une machine permet­­tant de coder des messages. Elle n’était pas aussi élabo­­rée que l’Enigma dont se servaient Adolf Hitler et ses hommes, mais la M-209 avait l’avan­­tage d’être portable. Hage­­lin a donc signé un contrat de 8,6 millions de dollars avec l’ar­­mée améri­­caine. À la fin de la guerre, il est retourné en Suède, sans couper les liens avec le Penta­­gone. Inquiet à l’idée que sa tech­­no­­lo­­gie tombe entre de mauvaises mains, Washing­­ton lui a demandé de ne pas la vendre à certains États, moyen­­nant 700 000 dollars. Entre-temps, Hage­­lin s’est installé en Suisse.

En 1967, Crypto AG a lancé une machine élec­­tro­­nique de chif­­fre­­ment, la H-460. Cette fois, la NSA est inter­­­ve­­nue en amont, truf­­fant ses rouages de capteurs. Très vite, certaines agences de rensei­­gne­­ment euro­­péennes ont eu vent de la combine. Aussi, les services français ont-ils appro­­ché Hage­­lin pour lui propo­­ser d’ache­­ter Crypto AG en parte­­na­­riat avec l’Al­­le­­magne. Après les avoir écon­­duit, le Suédois a rapporté l’offre à Washing­­ton. Deux ans plus tard, les Alle­­mands reve­­naient sans les Français, mais avec l’aval des Améri­­cains. En juin 1970, la CIA et le BND se sont enten­­dus pour rache­­ter à parts égales la société, sans que personne ne le sache. Paris était hors course.

Pour collec­­ter de l’in­­for­­ma­­tion et être en contact régu­­lier avec le BND, la CIA s’est instal­­lée dans une base secrète à Munich, puis au dernier étage d’un immeuble joux­­tant le consu­­lat améri­­cain. Une aide tech­­nique a été four­­nie par Moto­­rola outre-Atlan­­tique et par Siemens outre-Rhin. À la faveur de cette colla­­bo­­ra­­tion, Bonn aurait aimé signer le pacte des Five Eyes, qui engage les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Aus­­tra­­lie, la Nouvelle-Zélande et le Canada à parta­­ger des infor­­ma­­tions issues du rensei­­gne­­ment. Mais « à sa grande frus­­tra­­tion », ça n’a pas été le cas, écrit le Washing­­ton Post.

Angela Merkel et Patrick Sens­­burg lors d’une réunion du comité d’enquête sur l’es­­pion­­nage de la NSA
Crédits : Jonas Schön­­fel­­der

À en croire l’an­­cien direc­­teur du BND, Wolbert Smidt, les États-Unis « voulaient trai­­ter avec les alliés comme avec des pays du tiers monde ». Un autre respon­­sable de l’agence estime que, du point de vue améri­­cain, « il n’y a pas d’ami dans le monde du rensei­­gne­­ment ». Après la chute du mur de Berlin, les diri­­geants alle­­mand ont commencé à craindre un scan­­dale de nature à hypo­­thé­quer leurs rela­­tions avec l’Union euro­­péenne en germe. Après l’ar­­res­­ta­­tion de l’in­­gé­­nieur de Crypto AG Hans Bühler en Iran, en 1992, le chef du BND, Konrad Porz­­ner, a confié à son homo­­logue de la CIA, James Wool­­sey, que le gouver­­ne­­ment alle­­mand ne soute­­nait plus le projet. Alors la CIA a racheté les parts alle­­mandes dans l’en­­tre­­prise. Elle a fina­­le­­ment été reven­­due et scin­­dée en 2018.

Au BND, certains ont regretté cette déci­­sion. Comment pouvait-on liqui­­der un programme auquel l’Al­­le­­magne avait tant contri­­bué ? Il s’en est trouvé pour vanter les mérites de la colla­­bo­­ra­­tion avec les services améri­­cains. En 2013, Edward Snow­­den a prouvé que le télé­­phone d’An­­gela Merkel avait été mis sur écoute par la NSA mais aussi que cette même NSA se servait des Alle­­mands pour espion­­ner en Europe. C’était la confir­­ma­­tion que, du point de vue de Washing­­ton, « il n’y a pas d’ami dans le monde du rensei­­gne­­ment ». On sait main­­te­­nant que Berlin partage cette philo­­so­­phie.


Couver­­ture : mw38


 

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