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par Servan Le Janne | 26 octobre 2017

Robert Sutton réci­dive. Auteur du très remarqué Objec­tif zéro-sale-con en 2007, ce cher­cheur en psycho­lo­gie des orga­ni­sa­tions à la pres­ti­gieuse univer­sité Stan­ford, en Cali­for­nie, a depuis reçu plus de 8 000 e-mails et engagé des centaines de conver­sa­tions sur le sujet. Après dix ans passés à auscul­ter les spéci­mens les moins agréables du monde du travail, il publie un manuel de survie en milieu hostile, The Asshole Survi­val Guide, qui sera traduit en français l’an prochain. Les sales cons, l’avait prévenu son père, sont malheu­reu­se­ment inévi­tables. Alors il faut compo­ser. Bob en a vu défi­ler un paquet dans le reflet de ses fines lunettes rondes. À 63 ans, ce profes­seur estimé au front dégarni – le lot des profes­seurs esti­més – conti­nue d’en parler avec des yeux rieurs. On peut poin­ter les respon­sables de la souf­france au travail sans se perdre dans le vocable euphé­mi­sant de la presse ou celui, tech­nique, de la justice. Parler de sales cons permet de couvrir un large spectre de compor­te­ments nocifs. La preuve ? « C’est comme ça que je m’ap­pelle parfois », rigole-t-il.

Robert I. Sutton, docteur dès sales cons
Crédits : Clau­dia Goet­zel­mann

Entre­tien avec un spécia­liste

Comment en êtes-vous venu à vous inté­res­ser aux « sales cons » ?

Après avoir obtenu une licence en psycho­lo­gie à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie à Berke­ley, en 1977, j’ai pour­suivi ma forma­tion dans le Michi­gan. Je me suis inté­ressé au rôle des émotions dans les orga­ni­sa­tions, notam­ment dans les cas où des sala­riés doivent expri­mer des émotions et en dissi­mu­ler d’autres. J’ai aussi étudié le travail des huis­siers char­gés de récol­ter les dettes des gens.

En 1978, un article d’un profes­seur de mana­ge­ment à l’ins­ti­tut de Tech­no­lo­gie du Massa­chu­setts (MIT), John Van Maanen, a attiré mon atten­tion. Il s’ap­pe­lait lui-même « le sale con », et débu­tait avec une phrase d’ac­croche qui me fait encore rire aujourd’­hui. J’ai beau l’avoir lu plusieurs fois, l’en­vie de le parcou­rir est toujours là. « Le sale con – l’abruti, la grande gueule, le bâtard, la bête, le bran­leur, le clown, le sac à merde, le préten­tieux, le lour­daud, l’idiot, la tête de con, le minable, ou n’im­porte quel autre de ces termes vulgaires – fait partie de l’uni­vers de chaque poli­cier. » On appre­nait ensuite que le métier d’agent de police ne consiste pas, pour eux, à arrê­ter des crimi­nels, mais à arrê­ter des sales cons. Pour arri­ver à cette conclu­sion, Van Maanen ne s’est pas contenté de discu­ter avec eux, il a fréquenté une acadé­mie de police et patrouillé à leurs côtés. Ce genre de méthode quali­ta­tive n’était pas consi­dé­rée comme scien­ti­fique lorsque j’étais étudiant. Mais d’ici à ce que j’ob­tienne mon docto­rat, en 1984, c’est devenu accep­table voire encou­ragé, notam­ment grâce à John Van Maanen et quelques autres. Il a eu une grande influence sur ma géné­ra­tion de cher­cheurs. Quand je suis entré à Stan­ford en 1983, le terme de « sale con » que j’avais gardé dans un coin de ma tête a resurgi. Nous avions un débat pour savoir qui enga­ger dans notre équipe. À l’évo­ca­tion d’un nom connu, quelqu’un a rétorqué que c’était « un sale con ». Un autre a ajouté : « Même s’il gagnait le prix Nobel, je ne voudrais pas l’en­ga­ger car il nuirait à notre équipe. » Nous avons ainsi édicté une règle anti-sales cons que j’ai plus tard évoquée dans un essai publié en 2004 dans la Harvard Busi­ness Review, « More Trouble Than They’re Worth ».

Pourquoi avoir choisi ce terme de « sales cons » ?

Mon livre a été produit à partir de témoi­gnages de gens qui ont bien voulu m’ex­po­ser la cause de leur souf­france au travail. J’ai aussi lu plusieurs centaines d’études acadé­miques origi­naires de diffé­rents pays sur les chefs au compor­te­ment abusif ou inap­pro­prié. Elles montrent que les gens se sentent de plus en plus maltrai­tés. Leur santé physique et mentale en pâtit, de même que leurs rela­tions fami­liales, leur produc­ti­vité et leur créa­ti­vité. Quand quelqu’un malmène les autres, cela nuit à l’or­ga­ni­sa­tion dans son ensemble. En géné­ral, la première chose qui vient à l’es­prit dans ce genre de cas, ce n’est pas « quelle personne abusive » ou « quel imbé­cile », mais : « Quel sale con ! » Dans Objec­tif zéro-sale-con, je parle d’un cabi­net d’avo­cats qui a selon les médias mis en place une « règle anti-imbé­ciles ». Un de ses membres m’a toute­fois confié qu’ils n’ap­pellent pas ces personnes à éviter des « imbé­ciles », mais des « sales cons ». Ma femme a travaillé avec des juristes pendant 25 ans. Je ne sais pas comment ils sont en France, mais ils peuvent être assez cons aux États-Unis – ils sont même parfois payés pour ça. En tant que cadre dans un cabi­net d’avo­cats, elle devait gérer leurs compor­te­ments désa­gréables à l’égard de l’équipe ou de jeunes employés. Il y a beau­coup de sexisme et d’autres compor­te­ments inap­pro­priés que certains semblent avoir du mal à refré­ner. En décou­vrant le titre de mon premier livre sur le sujet, un de ses collègues spécia­lisé dans le droit du travail a été amusé. Il nous a expliqué que beau­coup de clients poten­tiels qu’il refuse se plaignent de travailler avec des sales cons, plutôt que de discri­mi­na­tion ou de harcè­le­ment. Ils  emploient souvent ce mot et souvent, il les écon­duit parce que le fait d’être un connard n’est pas illé­gal en soi, malgré le mal que cela engendre. Il faut néan­moins faire atten­tion lorsqu’on emploie le terme de « sales cons ». Quand vous commen­cez à appe­ler les gens comme ça, ils en font de même et cela engendre un cercle vicieux. Il vaut mieux éviter de le faire en public. Mais c’est aussi dange­reux en privé, car même s’ils le méritent, cela peut les offen­ser s’ils l’ap­prennent et aggra­ver la situa­tion.

Qu’est-ce qu’un sale con, à propre­ment parler ?

Il faut envi­sa­ger le concept du point de vue de la cible ou de la victime. Un sale con est quelqu’un qui vous paraît agres­sif, méchant ou irres­pec­tueux. Ceux qui se moquent des senti­ments des autres sont des sales cons certi­fiés. En revanche, si vous êtes le seul à ressen­tir ce genre de chose au contact d’un indi­vidu, il s’agit peut-être d’un problème person­nel ou lié à une sensi­bi­lité parti­cu­lière. Pour résu­mer, je dirais qu’un sale con est quelqu’un qui vous donne l’im­pres­sion d’être une merde. J’étais déter­miné à employer l’ex­pres­sion parce que beau­coup d’autres mots me paraissent être un euphé­misme. Quand je fais du mal à quelqu’un – et nous sommes tous capables d’être des sales cons de temps à autre –, c’est comme ça que je m’ap­pelle. Bien sûr, il y a des diffé­rences entre régions du monde. Ce qui peut être pris pour un mauvais compor­te­ment dans un pays est consi­déré comme poli ailleurs. En Israël, les gens se crient dessus  sans qu’on y trouve à redire, alors que ce serait inac­cep­table au Japon. Person­nel­le­ment, je commu­nique plus faci­le­ment avec les Français qu’a­vec les Anglais car, bien que ces derniers parlent la même langue que moi, ils sont beau­coup moins directs. Mais pour eux, je suis peut-être un Améri­cain gros­sier.

Comment s’en prému­nir ?

Si un collègue vous dérange, essayez de prendre du recul et d’ima­gi­ner quelle percep­tion vous aurez de la situa­tion dans le futur. Chan­ger de bureau pour s’éloi­gner du sale con, ne serait-ce que de quelques mètres, peut aussi faire gran­de­ment bais­ser la tension. Face aux cris, parlez moins fort. Plus les gens s’énervent, plus il est préfé­rable de rester calme et mesuré. Vous pouvez aussi essayer de vous montrer sympa­thique envers la personne nuisible. Par exemple, deman­dez lui poli­ment une faveur. Elle va alors avoir du mal à conser­ver toute sa haine pour vous, puisqu’il est diffi­cile de conce­voir qu’on déteste quelqu’un alors même qu’on l’aide. C’est comme ça que Benja­min Frank­lin a convaincu un de ses enne­mis de se rallier à lui et même de deve­nir son ami.

Pouvez-vous nommer quelques célèbres sales cons contem­po­rains ?

J’es­saye d’évi­ter de dire du mal des gens publique­ment, mais il me paraît évident que Harvey Wein­stein en est un. C’est visi­ble­ment aussi le cas d’un autre produc­teur de cinéma améri­cain, Scott Rudin. Il est connu pour crier sur les gens et a viré un assis­tant qui lui aurait amené le mauvais muffin au petit déjeu­ner.

Être un sale con est une chose, mais être un sale con impré­vi­sible est encore pire.

Il y a des gens méchants à peu près dans tous les domaines, mais c’est parti­cu­liè­re­ment le cas dans la méde­cine et l’in­dus­trie de la tech­no­lo­gie. De manière géné­rale, les gens deviennent méchants quand il y a des grandes diffé­rences de pouvoir au sein de la même orga­ni­sa­tion, mais aussi quand ils doivent travailler dans l’ur­gence. Ils sont plus irri­tables lorsqu’ils sont fati­gués. Certes, ce genre de compor­te­ment est un bon moyen d’éprou­ver son pouvoir, mais ce n’est pas le seul. Il y a beau­coup de gens qui connaissent le succès sans être des connards. Warren Buffet est quelqu’un de parfai­te­ment civi­lisé.

Y a-t-il plus de sales cons aujourd’­hui qu’hier ?

C’est une ques­tion complexe que les gens me posent souvent. De ce que je sais, il y a proba­ble­ment deux phéno­mènes qui augmentent le nombre de sales cons. Le premier, c’est l’ac­crois­se­ment des inéga­li­tés. Plus il y en a, plus il y a de diffé­rences entre la partie supé­rieure et la base d’une orga­ni­sa­tion, plus il y a de compor­te­ments nocifs, car ceux du haut deviennent géné­ra­le­ment arro­gants et ceux d’en bas les jalousent et souffrent. L’autre phéno­mène, c’est Inter­net. Il est main­te­nant démon­tré que les gens sont plus méchants en ligne qu’en personne. Par ailleurs, je ne veux pas m’at­tar­der sur le cas de mon président, mais… Quand il y a des gens en posi­tion de pouvoir qui agissent de façon irres­pec­tueuse, cela four­nit un modèle pour les autres, qui peuvent avoir tendance à faire de même. Je pense que ces trois éléments jouent un rôle clé aujourd’­hui. On le voit quand Donald Trump utilise Twit­ter. Il a peut-être remporté l’élec­tion, mais il a main­te­nant le taux de popu­la­rité le plus bas de l’his­toire des prési­dents améri­cains. En géné­ral, les personnes narcis­siques dotées d’un certain charisme donnent une bonne première impres­sion, mais plus on les connaît, moins on les appré­cie. Je pense que c’est à peu près ce qui se passe. Être un sale con est une chose, mais être un sale con impré­vi­sible est encore pire. Or il est très impré­vi­sible, il peut insul­ter quelqu’un un jour et lui serrer la main le lende­main. Avec lui, vous ne savez jamais ce qui va se passer. Ce sont les pires.

Crédits : Clau­dia Goet­zel­mann

Couver­ture : Un sale con au travail. (Stefani Billings/Stan­ford Univer­sity)


 

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