par Servan Le Janne | 6 septembre 2017

Derrière les hauts murs jaunes de la vieille prison maro­­caine de Keni­­tra, au nord de Rabat, Lee Murray est comme un lion en cage. La compé­­ti­­tion l’ap­­pelle. À près de 40 ans, dont dix sous écrou, l’an­­cien combat­­tant des MMA (arts martiaux mixtes) a conservé agres­­si­­vité et expo­­si­­tion média­­tique. Dans les pages des tabloïds britan­­niques, on trouve le nom du Britan­­nico-Maro­­cain asso­­cié à un trafic de drogues entre déte­­nus et accolé au prénom de son fils, conçu en capti­­vité. Une tenta­­tive d’éva­­sion figure aussi sur les archives de juin 2009. Et au prin­­temps 2016, il a carré­­ment annoncé son retour dans l’arène.


Lee Murray sur le ring
Crédits : UFC

Convaincu d’être bien­­tôt relâ­­ché au mépris de la peine de 25 ans de prison qu’il purge, Murray aurait recruté deux boxeurs thaï­­lan­­dais pour s’en­­traî­­ner, révé­­lait le Daily Star Sunday le 22 mai. Dehors l’at­­ten­­drait un combat contre un autre vété­­ran, Alex Reid. Célèbre pour avoir partagé la vie de l’ex-mannequin Katie Price et le quoti­­dien d’autres star­­lettes dans l’émis­­sion de télé-réalité Big Brother, ce dernier a récem­­ment renfilé les gants. Tout semble réuni pour atti­­rer l’at­­ten­­tion. Sauf que la police britan­­nique garde un œil sur Lee Murray : elle l’ac­­cuse d’avoir orches­­tré le plus gros braquage de banque de l’His­­toire.



Net et sans bavure

Un soleil timide rend ses couleurs au Kent ce matin du 21 février 2006. Encore tran­­sie par une nuit de pluie, la petite ville côtière de Herne Bay, au sud-est de l’An­­gle­­terre, est silen­­cieuse. Peu avant 7 heures, un géant en panta­­lon noir et anorak bleu sort de chez lui, entre dans une Nissan Almera et fait vrom­­bir le moteur. Colin Dixon, 52 ans, déborde du siège conduc­­teur. Après une heure de route en direc­­tion de l’ar­­rière-pays, ce large et grand Britan­­nique de 52 ans arrive à Tonbridge, un bourg de 30 000 âmes situé à une cinquan­­taine de kilo­­mètres de Londres. L’en­­tre­­pôt Secu­­ri­­tas de la Bank of England où il travaille est un bâti­­ment marron caché derrière un garage. L’hi­­ver, il y acquitte ses tâches de mana­­ger aussi vite que possible pour sortir avant le crépus­­cule. Ce jour-là, il fait déjà sombre lorsque la porte du dépôt se ferme derrière lui, à 17 h 33. Rien à signa­­ler. Colin Dixon s’em­­presse de lancer son Nissan sur l’A26. Après avoir envoyé un texto à sa femme, Lynn, pour annon­­cer son arri­­vée, le père de famille emprunte l’A249 en direc­­tion du nord. Il se trouve à hauteur d’un pub miteux, Three Squi­­rells, lorsqu’une lumière bleue clignote inten­­sé­­ment dans son rétro­­vi­­seur. Colin Dixon se range sur le bas-côté. Sur ordre d’un poli­­cier en uniforme, le cinquan­­te­­naire pénètre dans le véhi­­cule coiffé d’un gyro­­phare qui le suivait. Avant qu’il comprenne ce qu’il lui arrive, on lui passe les menottes et le conduit en sens inverse. « Tu dois te douter que nous ne sommes pas poli­­ciers », lance cet agent aux taches de rous­­seur et à la fine barbe clair­­se­­mée. « Ne tente rien d’ex­­tra­­va­­gant et tu ne seras pas blessé. » Dixon ajuste ses menottes. « On déconne pas, c’est un neuf milli­­mètres », hurle l’homme en poin­­tant un calibre sur lui. Pieds atta­­chés, bandeau sur les yeux, l’otage est trans­­féré dans un van pour être conduit à une ferme recu­­lée dans l’ouest du Kent. Il pleut à nouveau.

Autour de 19 heures, la même comé­­die se répète à son domi­­cile. Deux faux poli­­ciers rallient Herne Bay, où ils expliquent à sa femme que Dixon a été victime d’un acci­dent de la route. Croyant les accom­­pa­­gner à l’hô­­pi­­tal avec leur enfant, Lynn est elle aussi conduite à la ferme. De là, trois véhi­­cules prennent la direc­­tion de Tonbridge au milieu de la nuit. Colin Dixon se trouve dans une Volvo avec quatre personnes, sa famille occupe le coffre d’un camion Renault blanc escorté par deux hommes, et un dernier complice conduit une Opel Vectra. Sur les vidéos de surveillance du dépôt, on peut voir Dixon s’avan­­cer vers l’en­­trée suivi d’un offi­­cier de police. À 1 h 22, le premier sonne et avance la tête vers la vitre comme on montre patte blanche. Mais les hommes qui s’en­­gouffrent dans le local ont pour leur part les visages dissi­­mu­­lés derrière des masques de ski. Munis d’AK47, ils fran­­chissent les portes une à une. « Ils détiennent ma famille », annonce Dixon aux 14 employés présents pour leur passer l’en­­vie de déclen­­cher l’alarme. Une fois le système de sécu­­rité désac­­tivé, le petit gang s’em­­pare des clés et enferme la famille Dixon de même que les employés dans des cages en métal d’or­­di­­naire utili­­sées pour le cash. Lequel cash suit le chemin inverse. En 40 minutes, 53 millions de livres (soit 77 millions d’eu­­ros) sont char­­gés dans le camion. Le plus gros braquage de l’his­­toire prend fin sans effu­­sion de sang.

Crédits : Kent Police

Les faux pas

Le matin du 22 février, une petite partie du ciel du Kent s’illu­­mine d’une lueur vive. Dans la ferme où a été rete­­nue la famille Dixon, un énorme brasier étire ses flammes vers les nuages. Le discret scéna­­rio de la veille se consume. Alors qu’il brillait par sa discré­­tion, le groupe de braqueurs accu­­mule soudain les faux pas. Brûlant d’an­­non­­cer leur richesse nouvelle, certains se confient à des proches. Autant l’opé­­ra­­tion avait été savam­­ment orga­­ni­­sée, autant les heures qui suivent laissent place à une maladroite impro­­vi­­sa­­tion. « En géné­­ral, toute l’or­­ga­­ni­­sa­­tion concerne le vol et rien n’est prévu pour l’après », témoigne Bruce Reynolds, le cerveau du « casse du siècle » dans le train postal Glas­­gow-Londres en 1963. C’est d’au­­tant plus problé­­ma­­tique lorsque l’af­­faire prend une ampleur inter­­­na­­tio­­nale. Dès 10 h 30, la Banque d’An­­gle­­terre s’inquiète du manque de liqui­­dité entraîné par le forfait. Des centaines de poli­­ciers sont déployés dans tout le pays pour mettre la main sur le butin. « Le gang n’avait aucune chance », résume l’écri­­vain Howard Sounes, auteur d’un livre sur l’af­­faire, Heist: The True Story of the World’s Biggest Cash Robbery.

Crédits : Kent Police

Au fil des inter­­­ro­­ga­­toires, les enquê­­teurs remontent oppor­­tu­­né­­ment la piste du groupe. Avant de passer à l’ac­­tion, ce dernier avait employé les services d’une maquilleuse, Michelle Hogg, qui soutient qu’elle igno­­rait leurs moti­­va­­tions. À la police, Hogg admet à demi-mot connaître les respon­­sables. « Que je sache, je n’ai commis aucun crime », déclare-t-elle. « J’ai travaillé inno­­cem­­ment sans savoir à quoi servi­­rait ce travail. J’ai­­me­­rais aider la police. » Cette bonne volonté envoie les enquê­­teurs dans la maison d’un combat­­tant de MMA, Lea Rusha, et dans celle d’un de ses amis, Jetmir Bucpapa, où les plans du dépôt sont retrou­­vés. Afin de les obte­­nir, ce jeune vendeur de drogue a été aidé par un homme travaillant pour Secu­­ri­­tas et qui, comme lui, vient d’Al­­ba­­nie – Emir Hyse­­naj.

En dix jours, les auto­­ri­­tés britan­­niques débusquent plusieurs millions de dollars et mettent en examen cinq personnes dont Rusha, Bucpapa et Hyse­­naj. Mais une partie de l’argent et de l’équi­­pée est encore dans la nature. Alors que la police procède aux premières arres­­ta­­tions, les combat­­tants de MMA Lee « Ligh­­te­­ning » Murray et Paul « The Enfor­­cer » Allen traversent la Manche en direc­­tion d’Am­s­ter­­dam. Le second connaît la capi­­tale néer­­lan­­daise pour y avoir déjà accom­­pa­­gné le boxeur hollan­­dais Remco Pardoel. Sur place, il prend contact avec le promo­­teur Marc de Werd, qui installe le duo chez son ami Aït Assou. Sans hési­­ter, les complices entrent chez un bijou­­tier d’une grande rue commer­­ciale de la ville avec la ferme inten­­tion de dépen­­ser. Il leur faut autant d’aplomb pour démi­­ner ensuite les suspi­­cions du gérant devant la police. Faute de preuves, Murray et Allen sont relâ­­chés. Ils se réfu­­gient alors au Maroc, pays d’ori­­gine du premier.

Emir Hyse­­naj, Stuart John Royle, Lea John Rusha, Jetmir Bucpapa et Roger Coutts
Les cinq braqueurs ont été condam­­nés en 2008
Crédits : Kent Police

La recon­­ver­­sion

Le jour de sa nais­­sance, le 12 novembre 1997, Lee Lamrani Ibra­­him Murray avait les poings serrés. Jeune, c’est devenu une mauvaise habi­­tude. Avec son père maro­­cain, que sa mère britan­­nique a rencon­­tré lors d’un voyage aux Îles Cana­­ries, la situa­­tion devient rapi­­de­­ment conflic­­tuelle. Lee conteste une auto­­rité paren­­tale fragi­­li­­sée par trop d’ab­­sences. Un jour, il répond aux coups du père. « Quand il a réalisé qu’il pouvait mettre à terre un grand bonhomme comme ça, je pense que ça l’a trans­­formé en la personne qu’il est aujourd’­­hui », explique un voisin, Mark Hollands. Pour l’ado­­les­cent encore fluet, les quar­­tiers popu­­laires du nord-est de Londres se trans­­forment en arène remplie de vendeurs de drogue et d’ad­­ver­­saires. Mais les combats de rue ne lui rapportent que des cica­­trices. Alors, déter­­miné à en tirer de l’argent, il prend des cours de boxe et rencontre Paul Allen à l’en­­traî­­ne­­ment. Aussi, s’es­­saye-t-il aux MMA, ce mélange de boxe anglaise, thaï­­lan­­daise et de ju-jitsu dans lequel presque tous les coups sont permis. Effi­­cace debout mais moins doué au sol, l’as­­pi­­rant cham­­pion traverse l’At­­lan­­tique à l’hi­­ver 2000 avec l’in­­ten­­tion de tirer le meilleur des conseils du lutteur améri­­cain Pat Mile­­tich, sacré cinq fois cham­­pion UFC, la fédé­­ra­­tion inter­­­na­­tio­­nale de MMA.

Crédits : UFC

L’ac­­cueil est plutôt bon. « C’était un puncheur de classe mondiale », se souvient Robbie Lawler, un combat­­tant reconnu de la disci­­pline. « Quand il mettait les gants, vous stop­­piez votre entraî­­ne­­ment pour le regar­­der parce que ça réson­­nait comme des coups de feu. » Mile­­tich décèle en lui un poten­­tiel énorme. « Je lui ai dit : “Vu ton gaba­­rit et ta manière de te battre, tu peux être un cham­­pion.” Il ne lui restait plus qu’à apprendre quoi faire une fois au sol. » Fort de nombreuses victoires par KO, Murray affronte des combat­­tants recon­­nus comme le Brési­­lien José Pelé Landi-Jons, à Londres, en 2003. « Il est proba­­ble­­ment encore sur le ring, à dormir et attra­­per les mouches », fanfa­­ronne-t-il après avoir levé le poing. Un an plus tard, il se montre plus orgueilleux encore en promet­­tant au cham­­pion Ander­­son Silva le même destin que celui de son compa­­triote. Cette fois, le Britan­­nique doit s’in­­cli­­ner.

En septembre 2005, le coup est plus rude encore. Venu en aide à un ami impliqué dans une bagarre lors d’une fête d’an­­ni­­ver­­saire, il est poignardé deux fois. Hors de danger, Murray sait sa recon­­ver­­sion bien prépa­­rée. Quelques jours plus tôt, deux poli­­ciers du Kent avaient remarqué une Range Rover grise garée à Straw­­berry Vale, une allée menant à un cul-de-sac près du dépôt Secu­­ri­­tas de Tonbridge. Intri­­gués, ils avaient contrôlé son conduc­­teur. L’homme qui se trou­­vait au volant a affirmé être le proprié­­taire de la voiture et répon­­dait au nom de Lee Murray. Ceux qui l’ac­­com­­pa­­gnaient sont restés anonymes. Six mois plus tard, trois autres véhi­­cules vidaient le dépôt en pleine nuit. Contre toute évidence, Murray « affirme qu’il est inno­cent », indique son avocat. « Il n’a pas parti­­cipé au braquage, il a gagné de l’argent grâce à ses combats. » De l’argent, Murray en avait lorsqu’il est arrivé au Maroc accom­­pa­­gné de Paul Allen. Après avoir laissé derrière lui sa femme et son fils, le combat­­tant a vécu dans une villa de Souissi, un quar­­tier riche de Rabat à partir duquel il rayon­­nait dans les centres commer­­ciaux de la capi­­tale. De prodi­­gieux montants sont ainsi passés dans des bijoux, du maté­­riel infor­­ma­­tique, des sorties et, à en croire les auto­­ri­­tés maro­­caines, de la drogue.

Arrêté le 25 juin 2006, Lee Murray a été condamné à dix ans de prison pour trafic de stupé­­fiants quatre ans plus tard. Parce qu’il a la natio­­na­­lité maro­­caine et qu’il n’existe pas d’ac­­cord d’ex­­tra­­di­­tion avec la Grande-Bretagne, le boxeur purge sa peine dans le pays de son père. Mais si celle-ci a été prolon­­gée de 15 ans le 30 novembre 2010, ce n’est sans doute pas sans rapport avec le cas britan­­nique. Londres accep­­te­­rait mal la remise en liberté de l’an­­cien ennemi public numéro un. Murray risque d’at­­tendre encore long­­temps dans sa cellule, poings serrés.

Il s’agi­­rait de Lee Murray pendant le braquage
Crédits : Kent Police

Couver­­ture : Lee Murray sur le ring. (DR/Ulyces.co)


 

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