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En tant que directeur de Crop Trust, Stefan Schmitz co-gère la réserve mondiale de semences du Svalbard, un bunker futuriste qui protège la diversité agricole des catastrophes.

par Servan Le Janne | 28 février 2020

Devant les crêtes blanches des fjords de Sval­­bard, au milieu de l’Arc­­tique, un pan de mur sort de la neige. Au bout d’une quin­­zaine de mètres, il retombe à 75 degrés vers le sol, net comme une équerre de béton plan­­tée face à la baie. Alen­­tours, rien ne bouge. Perdu entre la pointe septen­­trio­­nale de l’Eu­­rope et le pôle Nord, l’ar­­chi­­pel norvé­­gien impose son hori­­zon imma­­culé et son silence ouaté à cette struc­­ture trop régu­­lière pour ne pas avoir été conçue par l’être humain.

Ce mardi 25 février 2020, des moteurs de 4×4 rompent la tranquillité du lieu. Leurs passa­­gers viennent livrer 60 000 graines à la réserve mondiale de semences du Sval­­bard, un bunker futu­­riste érigé en 2008 afin de préser­­ver toutes les cultures vivrières de la planète, au cas où elle seraient mena­­cées. Installé dans une mine de char­­bon aban­­don­­née, cette chambre forte doit résis­­ter à une poten­­tielle hausse du niveau des océans et à la colère impré­­vi­­sible des éléments, si bien qu’elle a été surnom­­mée la « voûte de l’apo­­ca­­lypse ».

Avec ce nouvel arri­­vage, qui comprend les prime­­vères du Prince Charles et le maïs sacré des Chero­­kee, la réserve renferme désor­­mais plus de la moitié de la diver­­sité géné­­tique agri­­cole de la Terre, à en croire Stefan Schmitz. Lunettes et visage carrés, cet Alle­­mand est le direc­­teur de Crop Trust, l’une des trois insti­­tu­­tions qui gèrent le site. Ce 25 février, depuis la réserve mondiale de semences du Sval­­bard, il a assisté à l’ar­­ri­­vée des 60 000 nouvelles semences avant de répondre aux ques­­tions d’ULYCES.

Pourquoi avoir choisi de construire le bunker ici ?

Sval­­bard a été choisi pour un certain nombre de raisons. Son climat froid et le perma­­frost sont parfaits pour le stockage de graines. Les roches envi­­ron­­nantes sont stables et faibles en radia­­tion. Par rapport aux autres banques de gènes du monde, celle-là est très sûre. Les infra­s­truc­­tures sont bonnes, il y a des vols régu­­liers vers le conti­nent et les sources d’éner­­gie sont abon­­dantes. La struc­­ture est enche­­vê­­trée à 120 mètres dans la roche, ce qui permet aux chambres froides de le rester même en cas de défaillance tech­­nique du système de refroi­­dis­­se­­ment ou d’une hausse des tempé­­ra­­tures exté­­rieures.

Elle est située bien au-dessus du niveau des océans et proté­­gée des inon­­da­­tions en cas de scéna­­rio catas­­trophe. L’an­­née dernière, des amélio­­ra­­tions d’une valeur de 20 millions d’eu­­ros ont été appor­­tées. Un tunnel étanche a été construit grâce à l’ex­­per­­tise de l’in­­dus­­trie pétro­­lière et gazière de la Norvège. Cela protège la voûte et les semences de n’im­­porte quelle catas­­trophe, natu­­relle ou humaine.

Pourquoi avons-nous besoin de cette réserve ?

Dans le monde, quelque 1 700 banques de gènes conservent envi­­ron 7 millions d’échan­­tillons de cultures vivrières, la plupart étant gardés sous forme de graines. Mais elles ne sont pas proté­­gées de certaines menaces. Des catas­­trophes comme les inon­­da­­tions, les incen­­dies, les trem­­ble­­ments de terre ou des problèmes tech­­niques, écono­­miques voire poli­­tiques peuvent entraî­­ner d’im­­por­­tantes dégra­­da­­tions. Par exemple, la banque de l’uni­­ver­­sité Los Baños des Philip­­pines a fait face au typhon Xang­­san en 2006 et à des incen­­dies en 2012, ce qui a entraîné la perte irré­­ver­­sible de maté­­riel géné­­tique. Notre bunker est sûr.

À quoi peuvent servir les semences conser­­vées ?

Le but est d’abord de dispo­­ser d’une banque de gènes pour faci­­li­­ter la recherche et la sélec­­tion des plantes. Les acteurs du monde agri­­cole sont constam­­ment en quête de nouvelles solu­­tions pour faire face à un envi­­ron­­ne­­ment qui évolue. Ici, nous dispo­­sons du maté­­riel néces­­saire pour créer des semences adap­­tées à diffé­­rents endroits du monde en fonc­­tion des derniers chan­­ge­­ment qu’ils ont subis.

Selon les Nations unies, la Terre comp­­tera 9,8 milliards d’in­­di­­vi­­dus en 2050. Comment pouvons-nous garan­­tir qu’ils auront non seule­­ment les calo­­ries néces­­saires pour vivre mais aussi un régime alimen­­taire sain ? Il nous faut une diver­­sité de cultures. Dans les pays du Sud, beau­­coup de fermiers sont déjà affec­­tés par le dérè­­gle­­ment clima­­tique et ils vont rencon­­trer de nombreux défis dans le futur. Nous voulons leur four­­nir des semences de qualité, adéquates et résis­­tantes.

Comment sont-elles ache­­mi­­nées ici ?

J’ai assisté pour la première fois à l’ar­­ri­­vée des graines et c’était un vrai spec­­tacle. Elles sont envoyées par cour­­rier. Si vous addi­­tion­­nez leurs distances parcou­­rues, les 60 000 nouvelles semences ont collec­­ti­­ve­­ment traversé 226 696 km. Les plus loin­­taines venaient du Margot Forde Germ­­plasm Centre, en Nouvelle-Zélande. Elles se trou­­vaient à 15 674 km du Sval­­bard.

Ces graines ont été collec­­tées par 35 insti­­tu­­tions diffé­­rentes autour du monde. Il y a huit nouveaux donneurs : la Chero­­kee Nation (États-Unis), l’Ins­­ti­­tut Julius Kühn (Alle­­magne), l’Ins­­ti­­tut de recherche agri­­cole du Liban, la voûte de semences de Baek­­du­­dae­­gan (Corée du Sud), la banque de gènes Mihai Cris­­tea de Suceava (Rouma­­nie), la banque de gènes Millen­­nium de Kew Gardens (Royaume-Uni), l’uni­­ver­­sité de Haifa (Israël), et l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la recherche agro­­no­­mique (Maroc).

À l’in­­té­­rieur du bunker

À une époque où le chan­­ge­­ment clima­­tique et les pertes de biodi­­ver­­sité vont crois­­sants, il y a urgence à sauver les cultures vivrières de l’ex­­tinc­­tion et je pense que c’est la raison pour laquelle tant de banques de gènes ont choisi de nous envoyer leurs semences. Le succès dont dispose notre réserve reflète les inquié­­tudes engen­­drées par ces menaces mais surtout, elle démontre qu’il y a un enga­­ge­­ment mondial de plus en plus impor­­tant afin de conser­­ver une diver­­sité cruciale pour les fermiers, dans leur effort d’adap­­ta­­tion aux chan­­ge­­ments de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment.

Nous avons déjà plus de la moitié des cultures vivrières dispo­­nibles et nous voulons en obte­­nir entre 90 et 95 %, sachant que rien, sur Terre, ne peut être parfait. Désor­­mais, même de riches pays comme les États-Unis font appel à nous. Leur collec­­tion est certes petite mais elle fait partie de leur iden­­tité et vous ne savez jamais ce qui peut arri­­ver à l’ave­­nir.

Comment le bunker est-il géré ?

La réserve mondiale de semences du Sval­­bard est gérée par trois insti­­tu­­tions. Le gouver­­ne­­ment norvé­­gien a construit le bunker et s’oc­­cupe de sa réno­­va­­tion. Il en est proprié­­taire. Le Nordic Gene­­tic Resource Center est une banque de gènes norvé­­gienne qui s’as­­sure que tout est en ordre et s’oc­­cupe du stockage des semences et d’autres tâches logis­­tiques. Enfin, Crop Trust, que je repré­­sente, cherche à collec­­ter le patri­­moine géné­­tique vivrier des pays du Sud quand ils n’ont pas les moyens de le conser­­ver par leurs propres moyens.

Je suis arrivé à la tête de Crop Trust en janvier 2020. C’est une orga­­ni­­sa­­tion fondée en 2004 par l’agence des Nations unies pour l’ali­­men­­ta­­tion et l’agri­­cul­­ture, dans le but de four­­nir un appui finan­­cier aux prin­­ci­­pales banques géné­­tiques inter­­­na­­tio­­nales, qui rendent la diver­­sité des cultures vivrières les plus impor­­tantes acces­­sibles à tous. Je pensais naïve­­ment que les cher­­cheurs créaient de nouvelles plantes en sélec­­tion­­nant deux varié­­tés diffé­­rentes et en les mélan­­geant. C’est faux.

Stefan Schmidt

Ils en choi­­sissent une cinquan­­taine ou une centaine et les croisent pour voir ce que ça donne. Il faut souvent attendre de 5 à 10 ans pour mettre au point une nouvelle variété. C’est complexe mais ça va deve­­nir de plus en plus impor­­tant dans les années à venir. Peut-être qu’une herbe du Mexique et un riz d’In­­do­­né­­sie seront les ingré­­dients parfaits pour résis­­ter à une nouvelle mala­­die, à des tempé­­ra­­tures plus élevées. Ce n’est pas juste de la théo­­rie, ça arrive déjà aujourd’­­hui.

N’est-il pas dans la nature des plantes de dispa­­raître pour être rempla­­cées ?

Les dispa­­ri­­tions font partie de l’his­­toire de la sélec­­tion des plantes de ces deux ou trois derniers siècles. Elles se sont mêmes toujours produites. Les biolo­­gistes connaissent main­­te­­nant ces phéno­­mènes et savent les gérer. Mais à l’ère du chan­­ge­­ment clima­­tique, ces extinc­­tions vont deve­­nir plus graves et vont surve­­nir sur de plus courtes périodes. Nous avons pu obser­­ver cette accé­­lé­­ra­­tion récem­­ment. Les consé­quences sont souvent impré­­vi­­sibles.

Nous avons du mal à anti­­ci­­per les consé­quences d’une hausse des tempé­­ra­­tures. Qu’est-ce que cela chan­­gera pour l’agri­­cul­­ture ? Il faut être prêt pour l’im­­pré­­vi­­sible. La diver­­sité nous sert d’as­­su­­rance vie. C’est pourquoi nous devons conser­­ver une grande variété de semences.

Comment vous êtes-vous retrouvé au Sval­­bard ?

J’ai mis le pied au Sval­­bard pour la première fois samedi dernier. C’était très exci­­tant. J’ai pu voir les lumières polaires zébrer le ciel de vert. On m’a dit que c’était le meilleur moment pour visi­­ter la région car l’hi­­ver profond est terminé, donc il ne fait plus nuit tout le temps. Même si les jour­­nées sont courtes, elles commencent à s’al­­lon­­ger et il n’y a pas encore 24 heures de soleil par jour, comme ce sera le cas dans quelques semaines. Mardi, il y a eu beau­­coup de neige, de vent, et il fait aujourd’­­hui –30°C.

Le Sval­­bard est un grand archi­­pel où la nature est partout. Il y a plus d’ours polaires et de rennes que les 2667 habi­­tants. La plupart vivent à Longyear­­byen, une ville fondée par un homme d’af­­faires améri­­cain en 1906 pour exploi­­ter le char­­bon. Même si beau­­coup de mines ont fermé, certaines sont encore actives. J’en ai visité une ce matin. Elle envoie notam­­ment sa produc­­tion vers l’Al­­le­­magne pour l’in­­dus­­trie auto­­mo­­bile. C’est un peu comme un Far West moderne, avec des maisons en bois disper­­sées autour des collines.

Il y a de plus en plus de touristes, ce qui apporte de l’argent aux habi­­tants tout en créant quelques problèmes. Quand un bateau de croi­­sière déverse 7 500 personnes dans un village qui en compte 2 667, vous imagi­­nez bien que tout le monde n’est pas ravi.

Crédits : Frode Ramone

Couver­­ture : Einar Jørgen Harald­­seid


 

 

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