fbpx

Alors qu'elle reconnaît officiellement le gouvernement de Tripoli, la France entretient une relation ambiguë avec le maréchal Haftar, qui tente de le renverser.

par Servan Le Janne | 11 juillet 2019

Au bord de la route qui monte vers Gheryan, un char d’as­saut cramoisi fume dans le calme. Après d’in­tenses combats, cette ville nichée sur les premiers cols du Djebel Nefoussa, au sud de Tripoli, a été reprise par le gouver­ne­ment d’union natio­nal libyen (GNA). Ce 26 juin 2019, pendant que les habi­tants mettent en terre des cercueils en bois, l’ar­mée inspecte les anciens quar­tiers géné­raux du géné­ral Haftar. Non content de contrô­ler la Cyré­naïque, dans l’est du pays, cet ancien offi­cier de Mouam­mar Kadhafi a lancé une offen­sive sur la capi­tale début avril. Comment a-t-il pu oser s’en prendre au pouvoir reconnu par les Nations Unies ? Haftar n’est pas fou : il possède des alliés de choix.

Ce 26 juin 2019, pendant que les habi­tants mettent en terre des cercueils en bois, les forces loya­listes tombent sur une cache d’armes. Il y a là des drones chinois et des missiles Jave­lin de fabri­ca­tion améri­caine. Alerté, Washing­ton lance alors une enquête pour savoir d’où proviennent ces engins à 170 000 dollars l’unité. Grâce à leurs numé­ros de série, il remonte sans mal à un client bien connu : la France. En 2010, selon des docu­ments du Penta­gone, Paris s’est engagé à ache­ter 260 Jave­lin. Et ils se sont retrou­vés quelques années plus tard dans les mains des milices d’Haf­tar.

Les missiles « appar­tiennent effec­ti­ve­ment aux armées françaises, qui les avaient ache­tés aux États-Unis », recon­naît le minis­tère des Armées. Ils devaient servir à « l’au­to­pro­tec­tion d’un déta­che­ment français déployé à des fins de rensei­gne­ment en matière de contre-terro­risme ». Mais voilà, « endom­ma­gés et hors d’usage » ils ont été « tempo­rai­re­ment stockés dans un dépôt en vue de leur destruc­tion ». La France n’au­rait ainsi donc pas violé l’em­bargo en vigueur : « Il n’a jamais été ques­tion ni de vendre, ni de céder, ni de prêter ou de trans­fé­rer ces muni­tions à quiconque en Libye ».

Un comman­dant dépen­dant du GNA cité par le Middle East Moni­tor, Musta­pha Al-Machai, affirme néan­moins avoir vu six voitures remplies de soldats français à Gheryan. Le 4 juillet, l’AFP signale que « l’homme fort de la Cyré­naïque béné­fi­cie du soutien, non déclaré, de l’Égypte, de la France et de la Russie », camp que seraient en train de rejoindre les États-Unis « tandis que le GNA a obtenu l’ap­pui de la Turquie et du Qatar. » C’est donc bien en coulisse, à rebours de son discours offi­ciel, que l’Hexa­gone appuie un person­nage qui n’est pas sans rappe­ler l’an­cien dicta­teur Mouam­mar Kadhafi.

Paris – Benghazi

Dans la banlieue de Tripoli, sur les marches du désert libyen, une file inter­mi­nable de 4×4 est rangée à droite de la route, entre les dunes de sable. Les troupes du maré­chal Haftar roulent vers la capi­tale sous un ciel laiteux. Bien­tôt, il sera déchiré par les bombar­de­ments. Une fois les nuages dissi­pés, lundi 8 avril 2019, des avions approchent l’aé­ro­port de Mitiga avec quelques obus à y poser. Alors qu’ils tapissent le tarmac, l’en­droit est fui et fermé. À sa réou­ver­ture, le lende­main, l’as­saut se pour­suit au sud de la ville, défen­due par le gouver­ne­ment d’union natio­nale (GNA) de Fayez el-Sarraj.

Le mois dernier, le Premier ministre reconnu par la commu­nauté inter­na­tio­nale avait rencon­tré le maré­chal Haftar à Abou Dabi, aux Émirats arabes unis (EAU). Au cours de cet entre­tien orga­nisé sous l’égide de l’ONU, les deux hommes s’étaient enten­dus pour orga­ni­ser des élec­tions et enga­ger une période de tran­si­tion. Depuis la révo­lu­tion qui a renversé Mouam­mar Kadhafi le 20 octobre 2011, les milices se partagent le terri­toire et le pouvoir dans un inex­tri­cable chaos. Peu à peu, ces derniers mois, le travail de conci­lia­tion engagé par le repré­sen­tant des Nations unies Ghas­san Salamé depuis 18 mois commençait à payer.

Le maré­chal Haftar
Crédits : Libyan armed forces/Face­book

Ce semblant de stabi­lité avait permis à la produc­tion de pétrole de dépas­ser les 1,2 million de barils en novembre. Dimanche, une confé­rence devait mettre 140 repré­sen­tants de factions autour d’une table de l’autre côté de la fron­tière algé­rienne. « On pouvait suppo­ser assez logique­ment qu’il y allait avoir un accord poli­tique », indique Mathieu Galtier, auteur avec Mary­line Dumas du livre Jours tranquilles à Tripoli, paru en 2018. Et puis, le maré­chal Haftar a décidé de rapié­cer la stature diplo­ma­tique qu’il s’était taillé, deve­nant un inter­lo­cu­teur incon­tour­nable des chan­cel­le­ries étran­gères, en prenant d’as­saut Tripoli. « Il avait toutes les cartes en main et il a décidé de faire all-in sur l’op­tion mili­taire », résume le repor­ter français.

Le mois dernier, un groupe de diplo­mates occi­den­taux est venu le rencon­trer. À l’ex­té­rieur de Benghazi, dans son fief, ils ont tenté trois heures durant de le dissua­der de lancer une offen­sive. Promis, un rôle impor­tant lui serait réservé s’il accep­tait de ne pas plon­ger le pays dans une nouvelle guerre civile. D’après des sources citées par Reuters, le mili­taire a fait peu de cas de leur supplique. Les négo­cia­tions, d’ac­cord, mais à condi­tion que le pouvoir soit partagé, sans quoi Tripoli enten­drait le bruit de ses avions. Le 4 avril, il a fina­le­ment mis ses menaces à exécu­tions, alors même que le secré­taire géné­ral de l’ONU, Antó­nio Guterres, se trou­vait sur place.

Par la voix de Ghas­san Salamé, les Nations unies ont condamné le bombar­de­ment de l’aé­ro­port de Mitiga. Il s’agit d’une « viola­tion sérieuse du droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire puisqu’il inter­dit les attaques contre des infra­struc­tures civiles ». Dimanche, la Russie a toute­fois bloqué une réso­lu­tion de son conseil de sécu­rité visant à récla­mer qu’Haf­tar cesse son acti­vité mili­taire. Le Krem­lin ne se risque pas pour autant à le soute­nir offi­ciel­le­ment. De leur côté, les États-Unis se sont dit « oppo­sés à l’of­fen­sive mili­taire des forces de Khalifa Haftar ». Le septua­gé­naire sait en revanche pouvoir comp­ter sur les Émirats arabes unis, l’Égypte, et depuis plus récem­ment sur l’Ara­bie saou­dite. Et il a aussi l’oreille de Paris.

L’homme de la CIA

Le long des eaux turquoise qui bordent la Cyré­naïque, à l’est de la Libye, une ruine s’élève à l’en­droit de la deuxième ville de Libye. Benghazi « ressemble à Beyrouth dans les années 1980 » pendant la guerre du Liban, remarque Mathieu Galtier. En 2017, la ville a été prise par le maré­chal Haftar au prix de trois ans de bombar­de­ments et les traces de cette intense lutte sont partout. Quand il s’est rendu dans cet amas de débris au mois de décembre, le repor­ter français a aussi pu consta­ter que cette « libé­ra­tion » avait ouvert la voie à « beau­coup de Russes ». D’ailleurs, ils ont invité le mili­taire à plusieurs reprises. Cela dit, Moscou main­tient aussi des rela­tions avec le gouver­ne­ment d’union natio­nale. Dit autre­ment, Vladi­mir Poutine joue sur les deux tableaux. Et il n’est pas le seul.

Alors que l’Union euro­péenne s’ap­prê­tait à condam­ner l’of­fen­sive des forces diri­gées par Haftar, la France aurait bloqué cette réso­lu­tion à Bruxelles, à en croire une dépêche de Reuters. Selon le texte, elle « met en danger la popu­la­tion civile, perturbe le proces­sus poli­tique et risque d’en­gen­drer une esca­lade aux consé­quences sérieuses pour la Libye et la région, y compris concer­nant la menace terro­riste ». Jeudi 11 avril, une source diplo­ma­tique française a démenti l’in­for­ma­tion : « On a fait des commen­taires hier soir comme ça arrive toujours sur les décla­ra­tions euro­péennes […] mais on n’a abso­lu­ment pas empê­ché son adop­tion. »

Crédits : Élysée/Ulyces

Toujours de manière anonyme, une source diplo­ma­tique a expliqué que si « on dit souvent que la France est du côté du maré­chal Haftar, qu’elle aurait des velléi­tés de le placer au pouvoir, nous n’avons jamais défendu cette option-là ». L’agence de presse affirme pour­tant que Paris, « qui possède des ressources pétro­lières dans l’est de la Libye, a fourni une assis­tance mili­taire ces dernières années à Haftar », et ce malgré l’exis­tence d’un embargo depuis 2011.

Sans cette aide, l’an­cien cacique du régime de Kadhafi ne serait peut-être pas aux portes de Tripoli aujourd’­hui. Envoyé faire la guerre au Tchad en 1987, il a été lâché par « le frère guide » dès son arres­ta­tion par l’en­nemi. C’est la CIA qui l’a exfil­tré. L’op­po­sant a alors passé près de 20 ans en Virgi­nie, près du siège de l’agence de rensei­gne­ment. Son nom n’ap­pa­raît pas dans le bombar­de­ment améri­cain de la Libye en 1986, ni dans les multiples tenta­tives d’as­sas­si­nats ourdies par la mouvance isla­miste. Il serait cepen­dant rentré au pays en 1996 pour parti­ci­per à un soulè­ve­ment avorté.

La rébel­lion de 2011 est fina­le­ment la bonne. Avec l’ap­pui déci­sif de l’OTAN, les Libyens renversent leur dicta­teur. Grand arti­san de cette inter­ven­tion, comme l’a abon­dam­ment docu­menté Media­part, le président français de l’époque, Nico­las Sarkozy, prend la pose à Benghazi puis rentre à Paris. Après lui, le déluge : pris en étau par diffé­rentes milices et groupes terro­ristes, le foyer de la révo­lu­tion doit son salut à l’in­ter­ven­tion d’Haf­tar, dont les hommes mettent trois ans à s’im­po­ser. Résul­tat, le maré­chal « est ici popu­laire car ça a été le seul à se préoc­cu­per de la région quand tout le monde s’en détour­nait », constate Mathieu Galtier.

Géogra­phie de l’opé­ra­tion Barkhane
Crédits : Fonda­tion Veolia

Depuis février 2014, il ne fait aucun mystère de son ambi­tion de deve­nir le nouveau guide libyen. Cela n’em­pêche pas Paris de le soute­nir dès ses premières manœuvres dans l’est. Membre du conseil de sécu­rité de l’ONU, qui ne recon­naît que le gouver­ne­ment de Tripoli, la France entre­tient dans le même temps de bonnes rela­tions avec lui. Car le rela­tif ordre qu’il fait régner près des fron­tières est précieux pour l’opé­ra­tion Barkhane, lancée en 2014 avec l’objec­tif de conte­nir la menace terro­riste au Sahel. « Son aide permet d’en allé­ger le coût », pense Mathieu Galtier. Aussi, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, est-il très proche d’Haf­tar, qu’il fréquen­tait déjà sous la prési­dence Hollande.

Cellules dormantes

Pour un pays aux déserts immenses, la Libye a du mal à trou­ver un peu de tranquillité. Quand les Améri­cains, les Britan­niques, les Alle­mands et les Français rappellent leurs diplo­mates ou ferment leurs ambas­sades, en 2014, l’Égypte et les Émirats arabes unis en profitent pour abattre quelques cartes. Non seule­ment ils envoient du maté­riel et forment les hommes d’Haf­tar, mais ils mettent aussi à leur dispo­si­tion une base aérienne à Al Khadim. Cons­ta­tant que l’ef­fort est encore insuf­fi­sant face au pullu­le­ment de cellules djiha­distes, Paris envoie des conseillers près de Benghazi fin 2015. Au même moment, l’ac­cord de Shki­rat prévoit la création d’un gouver­ne­ment d’union natio­nale en vue de réunir le pays dans les deux ans.

Après la mort de trois soldats l’an­née suivante, le gouver­ne­ment français est contraint de recon­naître qu’il est présent aux côtés du maré­chal. Évoquée par Le Monde en février, cette inter­ven­tion se résume à « des opéra­tions périlleuses de rensei­gne­ment en Libye », élude François Hollande au mois de juillet. Paris est donc parti­cu­liè­re­ment bien placée pour voir l’Ar­mée natio­nale libyenne (ALN) d’Haf­tar s’em­pa­rer des puits de pétrole un à un pour conso­li­der son pouvoir. Avec ces reve­nus, elle s’al­lie le soutien de nombreuses tribus. Lorsqu’elle essayera de vendre le brut en court-circui­tant Tripoli, en juin 2018, la défiance de la commu­nauté inter­na­tio­nale la pous­sera néan­moins faire marche arrière. Avec l’aide de la Russie, cet État paral­lèle bat en revanche sa propre monnaie.

« Personne ne peut contrô­ler le pays entiè­re­ment »

En le trai­tant en acteur incon­tour­nable, la France appuie sa légi­ti­mité. À l’été 2017, Emma­nuel Macron invite Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar à discu­ter d’un cessez-le-feu au château de La Celle-Saint-Cloud, près de Paris. « Selon plusieurs spécia­listes de la ques­tion libyenne », écrit alors France 24, « l’in­ter­ven­tion d’Em­ma­nuel Macron a plutôt aggravé la situa­tion, en plaçant sur un pied d’éga­lité Fayez al-Sarraj, chef d’un gouver­ne­ment d’union natio­nale consti­tué au terme de négo­cia­tions rassem­blant théo­rique­ment toutes les sensi­bi­li­tés libyennes et reconnu par la commu­nauté inter­na­tio­nale, et Khalifa Haftar, chef mili­taire qui a imposé son contrôle de l’ouest du pays par la force. Et ce dernier est sorti grandi de la rencontre de La Celle-Saint-Cloud. »

Il ne faut donc pas s’éton­ner que, fort de cette stature, l’an­cien allié de Kadhafi voie quelques mois plus tard l’ac­cord de Skhi­rat comme « de l’encre sur du papier », d’au­tant que « la légi­ti­mité du gouver­ne­ment de Tripoli a été remise en cause dès le premier jour ». Dans un entre­tien accordé à Jeune Afrique en janvier 2018, il assure « garder espoir » dans une solu­tion diplo­ma­tique mais se dit prêt, en cas d’im­passe, à prendre par la force les 10 % du terri­toire qui lui échappent. L’ALN, y possède selon lui « des cellules dormantes qu’il sera facile d’ac­ti­ver ». Cela inquiète-t-il à Paris ? On peut en douter. En avril, le gradé est soigné d’une attaque céré­brale en France.

Dans les mois qui suivent, Haftar est invité en Italie et discute régu­liè­re­ment avec les offi­ciels des Nations unies. « Il a obtenu quasi­ment tout ce qu’il voulait », estime Mathieu Galtier. Au mois de mars 2019, sa récep­tion en Arabie saou­dite passe pour un adou­be­ment. Tout en accep­tant les pour­par­lers, cet admi­ra­teur de De Gaulle qui se rêve en maré­chal Sissi libyen conti­nue à lorgner Tripoli. La France le sait. « En appa­rence, elle déclare soute­nir le gouver­ne­ment reconnu inter­na­tio­na­le­ment mais, avec les Émirats arabes unis, elle soutient Haftar et l’aide ainsi dans son offen­sive », juge Anas El Gomati, direc­teur du think tank Sadeq Insti­tute, basé à Tripoli. D’après lui, des Français sont présents sur la base aérienne d’Al-Watiyah, d’où partent les offen­sives de l’ALN. « Je n’ai pas de confir­ma­tion de cette infor­ma­tion », indique Mathieu Galtier.

Comme à chacune de ses menées, le maré­chal Haftar avait annoncé le lance­ment d’une opéra­tion éclair. Et comme à chaque fois, le conflit dure et menace de s’en­li­ser. Que ce soit à Tripoli, où il n’est déjà guère popu­laire, ou à Misrata, où on le hait ouver­te­ment, le temps ne joue pas pour lui. À ce rythme, « la France va peut-être devoir revoir sa stra­té­gie », aver­tit Mathieu Galtier. Même si ses hommes entrent dans la capi­tale, leur effort lais­sera d’autres régions à décou­vert. « Personne ne peut contrô­ler le pays entiè­re­ment », souffle le jour­na­liste.


Couver­ture : Le maré­chal Haftar. (Libyan Armed forces/Face­book)


 

Plus de monde