par Servan Le Janne | 12 février 2018

À l’ago­­nie en Syrie et en Irak, Daech orga­­nise toujours des atten­­tats meur­­triers en Afgha­­nis­­tan.

Les cendres de Jala­­la­­bad

À l’en­­trée d’une villa de Jala­­la­­bad, dans l’est de l’Af­­gha­­nis­­tan, le sol est noir comme du char­­bon. Devant le portail arra­­ché, un soldat muni d’un lance-roquettes consi­­dère le sque­­lette d’une camion­­nette. Ses roues s’en­­foncent dans le bitume comme le pays dans le chaos. À l’in­­té­­rieur, tout est tordu. Le véhi­­cule a brûlé pendant des heures alors que les balles fusaient autour.

À 9 h 10, ce mercredi 24 janvier 2018, un homme en uniforme a activé sa cein­­ture d’ex­­plo­­sifs sur le seuil. Ses complices ont profité de la brèche pour péné­­trer dans les locaux de l’as­­so­­cia­­tion britan­­nique Save the Chil­­dren. Trois personnes ont été tuées par la demi-douzaine d’as­­saillants et une ving­­taine bles­­sées. À 10 h 20, un employé retran­­ché avec des collègues dans une salle a alerté un ami par télé­­phone. « J’en­­tends au moins deux hommes au deuxième étage, ils nous cherchent. Priez pour nous et appe­­lez les forces de sécu­­rité. »

Crédits : Bilal Sarwary

Alors qu’une épaisse fumée noire se propa­­geait dans le ciel, l’ar­­mée encer­­clait le complexe. Des tirs ont été échan­­gés toute la jour­­née, lais­­sant les murs bleu ciel criblés de balles et la corniche calci­­née. En fin d’après-midi, lorsque les troupes gouver­­ne­­men­­tales sont enfin entrées dans le bâti­­ment, il ne ressem­­blait plus qu’à une épave chan­­ce­­lante mal équi­­li­­brée par ses colonnes torsa­­dées.

Dans un commu­­niqué publié peu avant 18 heures, l’ONG annonce la suspen­­sion de ses acti­­vi­­tés en Afgha­­nis­­tan. En 20 ans, 1 150 huma­­ni­­taires y ont été kidnap­­pés, bles­­sés ou tués. « Nous vivons sous menace perma­­nente », déplore une employée du centre de forma­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment local. « Tout le monde craint de nouvelles attaques, ce qui empêche les asso­­cia­­tions de four­­nir des services qui permettent de vivre de manière décente. »

Déjà meur­­trie par les attaques des tali­­bans, Jala­­la­­bad est depuis janvier 2015 sous la menace de l’État isla­­mique. Sur son site d’in­­for­­ma­­tion, Amaq, le groupe terro­­riste a reven­­diqué l’at­­taque. À mesure qu’il perdait du terrain en Syrie et en Irak, son spectre semblait gran­­dir dans la province de Nanga­­rhâr ou est située à la ville, à la fron­­ta­­lière du Pakis­­tan. Peut-il y relo­­ca­­li­­ser ses acti­­vi­­tés main­­te­­nant qu’elles ne sont plus que rési­­duelles au Moyen-Orient ?

Extrait d’une vidéo de propa­­gande du groupe en Afgha­­nis­­tan

À Darzab, un district situé plus au nord, les auto­­ri­­tés afghanes rapportent avoir repéré une forma­­tion de 200 combat­­tants, en grande partie étran­­gers, dont certains vien­­draient de Syrie. « Un certain nombre de ressor­­tis­­sants français et algé­­riens sont arri­­vés mi-novembre », affirme le gouver­­neur, Baaz Moham­­mad Dawar. En Afgha­­nis­­tan, Daech n’opère d’ailleurs pas qu’au nord et à l’est. Cinq jours après le massacre de Save the Chil­­dren, ses membres ont reven­­diqué un atten­­tat contre le complexe de l’Aca­­dé­­mie mili­­taire de Kaboul. La capi­­tale avait déjà été ciblée par les tali­­bans les 20 et 27 janvier. 

Au même titre que ces derniers, actifs depuis des décen­­nies, l’État isla­­mique a « conti­­nué de se montrer capable d’in­­fli­­ger des pertes massives », note le rapport annuel des Nations Unies rendu le 15 décembre 2017. Et il est parvenu à démon­­trer une « grande capa­­cité à répandre la terreur », constate Thomas Ruttig, co-direc­­teur de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion Afgha­­nis­­tan Analysts Network. Sa présence dans le pays ne remonte pour­­tant qu’à 2015.

L’émi­­rat de Khoras­­san

Pas une tête ne dépasse sous l’in­­tense lumière des torches élec­­trique. Ce 4 juillet 2014, dans la grande mosquée Al-Nouri de Mossoul, les fidèles saluent l’ar­­ri­­vée au pupitre d’une ombre. L’homme qui s’ap­­prête à prendre la parole porte un qamis et un turban noirs. Son visage est mangé par une longue barbe grison­­nante sur les flancs. Deux micros font réson­­ner ses paroles dans l’édi­­fice. Mais, comme porté par le venti­­la­­teur situé derrière lui, elles se répandent bien au-delà. « Obéis­­sez-moi tant que j’obéis à Dieu », lance Abou Bakr al-Bagh­­dadi. Depuis la capi­­tale de l’Irak, le leader de l’État isla­­mique proclame un funeste cali­­fat qu’il veut mondial.

Abdul Rahim Muslim Dost

À quelque 2 700 kilo­­mètres de là, ses mots arrivent aux oreilles d’un Afghan alors basé au Pakis­­tan. Abdul Rahim Muslim Dost prête allé­­geance à l’État isla­­mique. Après avoir pris les armes pour lutter contre l’in­­va­­sion sovié­­tique de son pays, en 1979, il a parti­­cipé, la même année, au siège de la Grande Mosquée de La Mecque. Arrêté puis relâche par les auto­­ri­­tés saou­­diennes, ce membre du groupe sala­­fiste Jamaat al Dawa al Quran est resté libre jusqu’à la fin de l’an­­née 2001. Avant les atten­­tats du 11 septembre, c’était un « univer­­si­­taire, poète et jour­­na­­liste respecté, auteur de près de 20 livres », selon le cher­­cheur améri­­cain Mark Falkoff, qui a fait sa rencontre à Guantá­­namo.

Trans­­féré dans le camp améri­­cain situé dans le sud-est de Cuba avec son frère, Muslim Dost y prêche sa concep­­tion de l’is­­lam. « Quand les déte­­nus l’en­­ten­­daient, ils pleu­­raient », se souvient l’un d’eux, Haji Ghalib. « Ils étaient secoués par sa voix forte et hypno­­tique. » Après avoir parti­­cipé à un livre sous la direc­­tion de Mark Falkoff, Poems of Guantá­­namo, l’Af­­ghan est libéré et renvoyé en Afgha­­nis­­tan le 18 avril en 2005. Il n’était pas un ennemi combat­­tant, conclut le minis­­tère de la Défense, et il présen­­tait « un faible risque étant donné sa condi­­tion médi­­cale ».

L’an­­cien détenu ne reste pas long­­temps en Afgha­­nis­­tan. Égale­­ment doté de la natio­­na­­lité pakis­­ta­­naise, il s’ins­­talle à Pesha­­war, d’où il rédige un livre sur son passage à Guantá­­namo, Les Chaînes brisées. Muslim Dost y accuse les services de rensei­­gne­­ment pakis­­ta­­nais de l’avoir donné aux Améri­­cains. C’est, dit-il, ce qui lui vaut d’être de nouveau arrêté et empri­­sonné. Bien qu’il ait toujours nié être lié aux tali­­bans, il leur devrait sa libé­­ra­­tion grâce à un échange de prison­­niers, en 2008. Puis, il dispa­­raît pour ne réap­­pa­­raître que quatre ans plus tard. Muslim Dost se réclame alors de Daech.

« À Guantá­­namo, en 2002, j’ai eu la vision d’un palais avec une grande porte fermée, au-dessus de laquelle une horloge indiquait midi moins dix », souffle-t-il pour expliquer son rallie­­ment. « On m’a dit que c’était la porte du cali­­fat et j’ai donc supposé qu’il serait établi dans douze ans. » Si sa décla­­ra­­tion génère un certain malaise aux États-Unis, elle n’a guère d’ef­­fet en Afgha­­nis­­tan. Muslim Dost n’est pas reconnu par Abou Bakr al-Bagh­­dadi et ne repré­­sente rien par rapport aux tali­­bans. « Quelques-uns de leurs déser­­teurs d’Af­­gha­­nis­­tan et du Pakis­­tan ont à plusieurs reprises solli­­cité le soutien de l’EI sans succès en 2014 », observe Thomas Ruttig. En décembre, Muslim Dost nie lui-même avoir été nommé émir.

La fron­­tière

Le 10 janvier 2015, Muslim Dost appa­­raît sur une vidéo de 17 minutes publiée un forum djiha­­diste. Mais il n’est pas n’en est pas le person­­nage prin­­ci­­pal. Un ancien porte-parole des tali­­bans connu sous le nom de Shahi­­dul­­lah Shahid proclame l’émi­­rat de Khoras­­san, du nom d’une région histo­­rique à cheval sur l’Iran, l’Af­­gha­­nis­­tan, le Pakis­­tan et une partie de l’Asie centrale. L’an­­cien leader tali­­ban Hafez Saeed Khan, origi­­naire du Pakis­­tan, est placé à sa tête par le petit groupe. Cette fois, il reçoit la béné­­dic­­tion de Daech. Son porte-parole, Abou Moham­­med al-Adnani le recon­­naît comme tel dans un message audio diffusé sur l’or­­gane de propa­­gande Furqan.

Le groupe est implanté dans envi­­ron 400 districts, mais son empreinte reflue depuis 2016.

Le site est visi­­ble­­ment consulté à Kaboul. Le 9 février, quelques jours seule­­ment après son intro­­ni­­sa­­tion, les auto­­ri­­tés afghanes annoncent avoir tué Hafez Saeed Khan. On appren­­dra plus tard qu’il est en fait toujours en vie. Les membres de l’État isla­­mique du Khoras­­san sont alors, pour beau­­coup, « d’an­­ciens membres des tali­­bans qui ont perdu leur impor­­tance », souligne un collègue afghan de Thomas Ruttig, Borhan Osman, égale­­ment jour­­na­­liste pour le New York Times. « Leur affi­­lia­­tion à Daech compense cette perte de pres­­tige », explique-t-il. Ces rené­­gats sont déter­­mi­­nés à faire parler d’eux. Le 18 avril 2015, ils envoient un homme de faire sauter dans une banque de Jala­­la­­bad, causant la mort de 30 personnes. Une page Face­­book attri­­buée à Shahi­­dul­­lah Shahid reven­­dique l’acte.

De leur côté, les tali­­bans le condamnent. À la fin du prin­­temps, ils doivent se reti­­rer de certaines régions de la province de Nanga­­rhâr où Daech gagne du terrain. Mais il y a chez eux une volonté farouche de ne pas « lâcher le quasi-mono­­pole qu’ils ont établi », explique Bohran Osman. En octobre 2015, une commando de 1 000 guer­­riers est formé afin de contre-attaquer. C’est à peu près le nombre de combat­­tants que Daech va perdre sur toute l’an­­née, d’après les auto­­ri­­tés afghanes. Ces dernières estiment qu’il reste alors près de 2 000 familles en lien avec le groupe terro­­riste.

Mais la mort de nombreux inno­­cents dans cette guerre indis­­pose éton­­nam­­ment Muslim Dost. Début juillet 2016, il prend ses distance avec l’État isla­­mique du Khoras­­san, qu’il semble soupçon­­ner d’être sous l’in­­fluence des services pakis­­ta­­nais. « Tout le monde incline à penser que ceux-ci jouent un rôle, mais sont-ils vrai­­ment prêts à répé­­ter leurs erreurs passées ? » nuance Thomas Ruttig, faisant réfé­­rence à leur soutien passé aux tali­­bans. Quelques jours après les décla­­ra­­tions de Muslim Dost, Hafez Saeed Khan périt bel et bien dans une frappe de drone. Et le 23 juillet 2016, Daech mène un atten­­tat-suicide à Kaboul qui cause la mort de 80 personnes et en blesse 230. Un atten­­tat non-reven­­diqué fait 12 victimes le mois suivant à l’uni­­ver­­sité améri­­caine de la capi­­tale.

Jala­­la­­bad a connu des jours meilleurs
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Alors qu’à l’été 2016, le groupe est implanté dans envi­­ron 400 districts, son empreinte commence à refluer. En un an, le nombre de combat­­tants qu’il possède passe de 3 000 à 600. « La plupart, et notam­­ment les leaders, ont été tués par des frappes améri­­caines », souligne Bohran Osman. Éclip­­sés par les tali­­bans, ceux qui sont encore en vie « doivent atti­­rer des djiha­­distes actifs ou en puis­­sance », ajoute le cher­­cheur. « Pour ça, ils ont besoin de publi­­cité. » C’est préci­­sé­­ment ce que leur four­­nit la « Mère de toutes les bombes », lancée sur déci­­sion de Donald Trump en avril 2017. « Elle n’a pas touché grand monde », souffle Thomas Ruttig, remarquant que des otages ont proba­­ble­­ment été tués malgré tout.

Jusqu’à présent, aucun trans­­fert de maté­­riel ou d’argent n’a été observé entre la Syrie et l’Af­­gha­­nis­­tan, pointe le cher­­cheur alle­­mand. Mais, à en croire sa consœur améri­­caine, Cait­­lin Forrest, de l’Ins­­ti­­tute for the Study of War, Daech veut désor­­mais trou­­ver en Afgha­­nis­­tan un « hub logis­­tique pour rece­­voir et entraî­­ner les combat­­tants étran­­gers ». Le pays devien­­drait ainsi un refuge à partir duquel « plani­­fier des atten­­tats aux États-Unis ». Une hypo­­thèse que Thomas Ruttig juge « peu probable » eu égard à la faiblesse actuelle du groupe. Selon qu’y passent des étran­­gers en nombre ou non, la fron­­tière les dépar­­ta­­gera.


Couver­­ture : Un héli­­co­­ptère de l’US Army survole la province de Nanga­­rhâr.


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