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En enquêtant sur l'incroyable parcours du criminel Paul Le Roux, le journaliste Evan Ratliff a réalisé que ce narcotrafiquant pouvait être le créateur du bitcoin.

par Servan Le Janne | 6 septembre 2019

Ce samedi après-midi de mai, une cascade de messages arrivent sur la boîte e-mail d’Evan Ratliff. Ils citent tous la même personne : « Sato­shi Naka­moto ». L’alias derrière lequel se cache le créa­teur du bitcoin n’est pas inconnu de ce jour­na­liste spécia­lisé dans les nouvelles tech­no­lo­gies. Mais que peut-il bien avoir à dire sur cette ombre aux contours fuyants ? Ratliff n’a jamais cher­ché à connaître son iden­tité. Alors ce n’est pas lui qui résou­dra un mystère resté intact depuis la nais­sance de la monnaie numé­rique, en 2008.

Le rédac­teur en chef du maga­zine Atavist explore un tout autre sujet. En janvier 2019, il a publié un livre baptisé The Master­mind: Drugs. Empire. Murder. Betrayal. Il y dresse le portrait de Paul Calder Le Roux, un génie de l’in­for­ma­tique sud-afri­cain qui a bâti une édifiante multi­na­tio­nale du crime sur Inter­net. Chemin faisant, le déve­lop­peur a alimenté l’épi­dé­mie d’opioïdes aux États-Unis, monté une milice armée en Soma­lie, et acheté de l’or et du bois dans une demi-douzaine de pays afri­cains.

Evan Ratliff
Crédits : Rex Hammock

Ses méfaits ne s’ar­rêtent pas là. Il a aussi fomenté un coup d’État aux Seychelles, corrompu des fonc­tion­naires aux Philip­pines, trafiqué de la meth nord-coréenne et super­visé la construc­tion de systèmes de guidage de missiles pour l’Iran. La liste est déjà longue. Mais il y a encore autre chose. « Pensez-vous que Paul Le Roux soit Sato­shi Naka­moto ? » demandent les e-mails en cascade, ce samedi après-midi de mai.

La rumeur qui commence à courir dans de petits cercles aver­tis de la Toile n’est pas aussi folle qu’elle en a l’air. À bien y regar­der, « beau­coup d’élé­ments coïn­cident », admet Evan Ratliff, « que ce soit en termes de compé­tence, d’am­bi­tions ou de timing ». Alors, après la sortie de son ouvrage sur Paul Le Roux, le jour­na­liste prolonge son enquête. Il en livre aujourd’­hui les prin­ci­pales trou­vailles.

Quand avez-vous fait le lien entre Paul Le Roux et Sato­shi Naka­moto ?

En 2016, j’ai commencé à me pencher sur une série de points communs remarqués par quelques inter­nautes. J’ai alors contacté le cousin de Paul Le Roux, Mathew Smith. Comme les autres témoins que j’avais inter­ro­gés jusqu’a­lors, il n’avait aucun élément probant. J’ai donc mis cette idée de côté en écri­vant mon livre. Après avoir passé des heures à essayer de trou­ver une rela­tion entre les deux person­nages, j’en suis venu à la conclu­sion qu’il n’y en avait pas.

Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’avis ?

Il faut reve­nir en arrière pour le comprendre. En 2015, l’in­gé­nieur infor­ma­tique austra­lien Craig Wright a été présenté comme Naka­moto par Wired et Gizmodo. Sauf que les docu­ments obte­nus par ces maga­zines au cours de leurs recherches avaient été falsi­fiés. C’était donc une fausse piste.

En 2018, Wright a été attaqué en justice. Un certain Ira Klei­man l’ac­cu­sait d’avoir récu­péré tous les bitcoins de son frère, Dave, après sa mort en 2013. Les diffé­rentes parties ont été enten­dues par la police et, en avril 2019, l’avo­cat de l’ac­cusé a demandé que certaines de ses réponses restent secrètes.

Selon la défense, il y avait matière à « le mettre en danger, lui et d’autres personnes ». Elle crai­gnait même « des impli­ca­tions en termes de sécu­rité natio­nale ». Sur le procès-verbal, une série de phrases a donc bien été biffée. Mais appa­rem­ment un nom a été laissé par erreur : celui de Paul Le Roux.

Toute une théo­rie en a découlé : sachant que Paul Le Roux était l’homme derrière le bitcoin, Craig Wright aurait profité de son arres­ta­tion, en 2012, pour prétendre être Naka­moto. Je vous épargne les détails. Mais en cher­chant à savoir si c’était possible, j’ai décou­vert des corré­la­tions surpre­nantes.

Qu’est-ce qui fait de Paul Le Roux un bon candi­dat ?

Là encore, il faut regar­der dans le rétro­vi­seur. Paul Calder Le Roux est né au Zimbabwe en 1972, alors que le pays s’ap­pe­lait encore la Rhodé­sie. C’était un enfant adopté assez heureux. Il vivait dans une certaine pros­pé­rité, avec des parents adop­tifs privi­lé­giés, il était aimé par ses proches et avait beau­coup d’amis.

Quand la famille a démé­nagé en Afrique du Sud, alors qu’il avait 12 ou 13 ans, c’est devenu plus compliqué. Il n’ai­mait pas l’école et ne voulait pas apprendre l’afri­kaans. Alors il a commencé à se rebel­ler un peu et la police l’a arrêté pour vente de cassettes porno­gra­phiques. Et puis, comme il passait beau­coup de temps sur son ordi­na­teur, il est devenu obsédé par la program­ma­tion.

Paul Le Roux
Crédits : Evan Ratliff/Atavist

À 17 ans, il a démé­nagé pour Londres, où il a commencé à travailler en tant que déve­lop­peur. Le même poste lui a été offert par la même entre­prise aux États-Unis, d’abord à Seat­tle puis en Virgi­nie. De retour à Londres, il a rencon­tré sa première femme avec laquelle il est parti en Austra­lie.

En 1999, à peine divorcé, il a dévoilé un logi­ciel de chif­fre­ment baptisé E4M via une mailing list. Sur un site dédié, il a partagé le code et s’est mis à répondre aux ques­tions. Cela a ouvert la voie à un autre logi­ciel, TrueC­rypt, en 2004. On pense que Le Roux a parti­cipé au projet mais ça n’a jamais été démon­tré.

Un procédé simi­laire a été employé pour créer le bitcoin. Son ou ses créa­teurs, sous le pseu­do­nyme Sato­shi Naka­moto, a annoncé son lance­ment sur une mailing list et a détaillé le code sur un site ad hoc, où il répon­dait égale­ment aux inter­ro­ga­tions des uns et des autres. Non seule­ment il maîtri­sait le langage C++, mais Le Roux était un anglo­phone origi­naire d’un pays du Common­wealth ; comme Naka­moto si l’on en croit son voca­bu­laire. Le créa­teur du bitcoin utilise parfois une syntaxe améri­caine, ce qui laisse penser qu’il a vécu aux États-Unis.

Ont-ils la même philo­so­phie ?

On trouve des paral­lèles trou­blants entre leurs postures éthiques. Avant de lancer E4M, Le Roux a pris soin de contac­ter les auteurs du proto­cole de chif­fre­ment dont il voulait se servir pour les préve­nir. Naka­moto a fait exac­te­ment la même chose avec les inven­teurs de monnaies numé­riques lorsqu’il s’ap­prê­tait à mettre le bitcoin en circu­la­tion.

Ses moti­va­tions étaient variées. Il mani­fes­tait du dégoût pour le contrôle du gouver­ne­ment, de la défiance à l’égard des insti­tu­tions bancaires et la volonté de trou­ver une nouvelle façon d’échan­ger en ligne. Paul Le Roux le rejoint sur tous ces points. Avant de verser dans des acti­vi­tés crimi­nelles, il critiquait sans cesse l’État, les impôts et plai­dait pour la léga­li­sa­tion des drogues.

Le Roux était-il en posi­tion de créer le bitcoin en 2008 ?

Le Roux a vite trempé dans des combines illé­gales. Après s’être essayé aux paris, sans grand succès, il a monté une phar­ma­cie en ligne. Pour cela, il a tissé un réseau de méde­cins enclins à pres­crire des médi­ca­ments à des patients qui n’en étaient pas. Et il a aussi trouvé les phar­ma­cies pour les vendre, chacun récu­pé­rant une commis­sion au passage. C’était le système le plus sophis­tiqué de ce genre. À partir de 2004, il avait des envoyés qui parcou­raient les États-Unis pour recru­ter des phar­ma­ciens. Ensuite, tout avait lieu sur Inter­net et grâce à des centres d’ap­pel basés en Israël.

En 2007 ou 2008, juste avant la créa­tion du bitcoin, il a recruté des déve­lop­peurs en Europe de l’Est. L’un d’eux m’a confié que les cryp­to­mon­naies étaient parfois évoquées au bureau. D’après un autre de ses employés, Le Roux pensait que la meilleure manière de gagner de l’argent était de l’im­pri­mer, comme le font les Nord-Coréens.

Quand le bitcoin a été lancé, en 2008, Le Roux avait déjà amassé une petite fortune. Il était alors diffi­cile de la blan­chir en cryp­to­mon­naie. Il se servait de socié­tés écrans à la tête desquelles étaient placés des hommes-liges. L’argent finis­sait sur des comptes bancaires à Hong Kong. Il trans­for­mait son profit en or à Hong Kong en ache­tant des milliards de dollars de lingots. C’était une façon d’évi­ter les banques.

Paul Le Roux a été suivi par les agences améri­caines à partir de 2007. A-t-il pu créer le bitcoin avec cette épée de Damo­clès ?

Beau­coup de ses opéra­tions étaient discrètes. Pendant des années, le Roux est parvenu à gagner de l’argent illé­ga­le­ment tout en restant sous les radars. Doué pour l’ano­ny­mat, il s’était créé de fausses iden­ti­tés. Afin d’évi­ter les contrôles, il a même cher­ché à se procu­rer un passe­port diplo­ma­tique. C’est fina­le­ment la Répu­blique démo­cra­tique du Congo (RDC) qui lui en a fourni un, sous le nom Paul Solot­shi Calder Le Roux. Évidem­ment, certains ont fait remarquer que Solot­shi et Sato­chi étaient proches…

D’après l’em­ployé qui a corrompu un offi­ciel congo­lais dans l’op­tique d’ob­te­nir le passe­port, Solot­shi est un nom commun en RDC. Le Roux ne l’a pas choisi. Mais on lui a attri­bué juste avant la nais­sance du bitcoin. Il pour­rait donc s’en être inspiré. Et pour échap­per aux auto­ri­tés, le déve­lop­peur s’est exilé aux Philip­pines à comp­ter de septembre 2007. Là, il savait pouvoir corrompre beau­coup de monde.

Crédits : Evan Ratliff

Son arres­ta­tion, en 2012, a-t-elle eu une influence sur le bitcoin ?

En décembre 2010, Naka­moto a disparu des forums sur le bitcoin. Main­te­nant que WikiLeaks accep­tait les paie­ments avec la monnaie numé­rique, il était visi­ble­ment diffi­cile de rester actif sans être surveillé. Quand son succes­seur lui a appris par e-mail qu’il allait présen­ter le système à la CIA, Sato­shi est resté muet. À la même période, Le Roux était occupé à faire exécu­ter trois de ses employés et à jeter leurs corps à la mer.

Les hommes de main char­gés de ce travail avaient au départ été enga­gés pour proté­ger ses affaires. Peut-être ne réali­sait-il pas où ça le mène­rait. Mais quand l’or­ga­ni­sa­tion a gagné en taille, certains employés ont commencé à se servir dans la caisse. Alors Le Roux s’est mis à sévir. La violence est allée cres­cendo et, à la fin, il parti­ci­pait person­nel­le­ment aux meurtres. Visi­ble­ment, il n’avait aucun remord. Il a avoué avoir ordonné l’as­sas­si­nat de sept personnes, mais ce chiffre est proba­ble­ment minoré.

Ces dispa­ri­tions ont inévi­ta­ble­ment attiré l’œil de la justice. Fin 2010, Le Roux a appris que les Améri­cains étaient sur ses traces. Il avait accès à des infor­ma­teurs au sein de l’am­bas­sade améri­caine des Philip­pines, du bureau d’In­ter­pol et des agences de rensei­gne­ment. Quand les États-Unis ont contacté les auto­ri­tés de l’ar­chi­pel à son sujet, il l’a vite su. Il a alors décidé de démé­na­ger au Brésil.

Avez-vous trouvé des diffé­rences entre Le Roux et Naka­moto ?

Sato­shi utilise presque toujours deux espaces après un point tandis que Le Roux n’en met qu’un. Le premier écrit « sour­ce­code », le second « source code ». Mais dans tous les écrits du fonda­teur du bitcoin, j’ai aussi trouvé des phrases avec un seul espace après le point. Peut-être tape-t-il parfois avec des correc­teurs d’or­tho­graphe diffé­rents.

J’ai demandé à un déve­lop­peur du bitcoin, Gregory Maxwell, de compa­rer l’ar­chi­tec­ture d’E4M et celle du bitcoin. Il m’a répondu que rien ne prou­vait que ces deux codes avaient été écrits par deux personnes diffé­rentes. Mais il ne pouvait pas non plus affir­mer que le même homme était derrière les deux programmes. Ça m’a frappé. Certes Le Roux pour­rait être Naka­moto, mais combien d’autres déve­lop­peurs sont dans ce cas ?

Un nombre incal­cu­lable de gens connaissent le langage C++, détestent le gouver­ne­ment et demandent la permis­sion avant d’uti­li­ser un code. Par ailleurs, aucune adresse de Sato­shi n’a permis de remon­ter à Le Roux, dont aucune entre­prise n’ac­cep­tait les bitcoins. Et puis s’il est un peu bizarre que Craig Wright mentionne Le Roux, pourquoi lui donner du crédit ?

L’enquête se pour­suit-elle ?

Nous en saurons peut-être plus lors du procès de Le Roux. Cela fait plusieurs fois que l’au­dience est repor­tée. En janvier, les auto­ri­tés ont annoncé qu’elle aurait lieu en avril mais elle a été repor­tée au mois d’août puis au mois d’oc­tobre prochain. Et je ne serais pas surpris si ça chan­geait encore.

Paul Le Roux encourt de 10 ans de prison à la perpé­tuité. Sa sentence sera fina­le­ment pour une large part à la discré­tion du juge. Mais même si cela fait sept ans qu’il coopère avec la police, il est très impro­bable qu’il sorte libre du tribu­nal. Il aurait quand même fourni du maté­riel impliqué dans des systèmes de guidages de missiles à l’Iran et vendu des armes à des milices soma­liennes !

J’ai déjà parlé à beau­coup de monde mais il y a encore des gens qui me disent que j’ai manqué telle ou telle chose. À chaque fois, ça me rend malade. S’il s’agit de Sato­shi Naka­moto et que je n’ai pas réussi à le démon­trer, je serai fou ! Cela dit, je pense qu’il est plus probable que le créa­teur du bitcoin soit quelqu’un dont on n’a encore jamais entendu parler.


Couver­ture : Paul Le Roux lors de son arres­ta­tion.


 

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