Distanciée par l'innovation américaine et chinoise, l'Europe pourrait compter sur la France pour accoucher du prochain géant des technologies.

par Servan Le Janne | 15 mai 2019

En marge

Dans un concert de percus­­sions ponc­­tué par les vivats, une figure sobre s’avance devant 1 500 personnes. Cet homme aux cheveux ras, vêtu d’un simple pull bleu et de jeans, fait une entrée royale sur la scène de la Porte de Versailles, au sud de Paris. À ses côtés se tient le célèbre publi­­ci­­taire français Maurice Lévy, président du conseil de surveillance de Publi­­cis Groupe. Le public est debout. « Mark c’est un grand plai­­sir, c’est cool de vous accueillir ici à Paris », lance-t-il fami­­liè­­re­­ment en se tour­­nant vers Mark Zucker­­berg. Les deux hommes se renvoient les amabi­­li­­tés mais le patron de Face­­book est évidem­­ment la star ici. Comble du luxe, il a « insisté » pour parler du scan­­dale Cambridge Analy­­tica.

Pour sa troi­­sième édition, ce 24 mai 2018, le salon français des tech­­no­­lo­­gies VivaTech mettait en vedette le fonda­­teur du géant améri­­cain. Les deux années précé­­dentes, les têtes d’af­­fiches venaient aussi de l’étran­­ger : Eric Schmidt repré­­sen­­tait Google, Tim Armstorng AOL et Jimmy Wales Wiki­­pe­­dia. Ce dernier sera de nouveau présent ce jeudi 16 mai 2019. Mais le nom le plus clinquant cette année est celui de Jack Ma. Quatre mois avant de quit­­ter ses fonc­­tions, le fonda­­teur du géant du commerce en ligne Alibaba ne pourra échap­­per à des ques­­tions sur les tensions commer­­ciales entre les États-Unis et son pays, la Chine.


Dans ce choc des titans, l’Eu­­rope se retrouve donc en marge, ce qui ne devrait pas manquer d’aga­­cer la commis­­saire euro­­péenne à la concur­­rence, Margrethe Vesta­­ger, elle aussi présente pour l’édi­­tion 2019 du salon des nouvelles tech­­no­­lo­­gies. Washing­­ton a les GAFAM (Google, Apple, Face­­book, Amazon, Micro­­soft), Pékin les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), mais il n’y a aucun acro­­nyme pour rassem­­bler les acteurs inter­­­na­­tio­­naux du numé­­rique sur le Vieux conti­nent. « Bien sûr on veut notre cham­­pion », a-t-elle reconnu le 8 avril dernier sur l’an­­tenne de France Inter. Seule­­ment, cela ne se décrète pas.

Avec les élec­­tions euro­­péennes des 25 et 26 mai prochains et le feuille­­ton du Brexit, l’Eu­­rope est juste­­ment « le thème majeur de VivaTech », avance Maxime Baffert, qui en assume la direc­­tion avec Julie Ranty. Cet ancien respon­­sable du groupe Publi­­cis promet de nombreuses confé­­rences pour cher­­cher à comprendre « comment l’Eu­­rope peut se posi­­tion­­ner face aux États-Unis et à la Chine », de façon à créer « de grandes entre­­prises des tech­­no­­lo­­gies ». Regrou­­pées derrière le mani­­feste « United Tech of Europe », les fédé­­ra­­tions française et alle­­mande de start-ups France Digi­­tale et Deutsche Star­­tups plai­­de­­ront notam­­ment pour une harmo­­ni­­sa­­tion de la fisca­­lité.

Jack Ma, président et fonda­­teur d’Ali­­baba
Crédits : World Econo­­mic Forum

« Créer une entre­­prise d’en­­ver­­gure euro­­péenne, c’est courir un 110 m haies, quand les concur­­rents chinois ou améri­­cains courent un 100 m sur leur marché natio­­nal », fait valoir Frédé­­ric Mazzella, copré­­sident de France Digi­­tale. Le diri­­geant de la plate­­forme de covoi­­tu­­rage BlaB­­laCar et ses collègues proposent d’étendre le statut de « société euro­­péenne » aux entre­­prises dispo­­sant d’un petit capi­­tal, afin de leur ouvrir l’ac­­cès vers l’uni­­vers des licornes, ces start-ups si perfor­­mantes qu’elles sont valo­­ri­­sées à plus d’un milliard de dollars. « Beau­­coup de leurs patrons seront présents à VivaTech », promet Maxime Baffert.

Premier concep­­teur de logi­­ciels en Europe, du reste enre­­gis­­tré sous le statut de société euro­­péenne, l’Al­­le­­mand SAP comp­­tera par exemple plusieurs repré­­sen­­tants. De son côté, « la France tient très bien son rang », assure Maxime Baffert, qui vante d’im­­por­­tantes levées de fonds ces derniers temps. Si l’édi­­teur de jeux vidéo Voodoo a récolté 167 millions en 2018, alors que Deezer et BlaB­­laCar amas­­saient respec­­ti­­ve­­ment 160 et 101 millions, les dix plus grosses enve­­loppes euro­­péennes ont atterri hors de l’Hexa­­gone. Alors, pour être celui qui mettra la fusée euro­­péenne en orbite, le gouver­­ne­­ment français a un plan.

Nouveau monde

Avec sa laval­­lière nouée autour du cou, d’où émerge une broche en forme d’arai­­gnée, Cédric Villani ne fait pas vrai­­ment « nouveau monde », pour reprendre une expres­­sion chère à son parti, La Répu­­blique En Marche. Comme le député de l’Es­­sonne, la France entend néan­­moins s’ap­­puyer sur ses tradi­­tions pour se proje­­ter dans le futur. C’est grâce à une exper­­tise très ancienne en mathé­­ma­­tiques qu’elle veut deve­­nir un des meilleurs acteurs de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle (IA). Villani le présente en tout cas ainsi dans son rapport sur le sujet rendu le 28 mars 2018 et sous-titré « pour une stra­­té­­gie natio­­nale et euro­­péenne ».

Cédric Villani le 26 novembre 2018 au Japon
Crédits : Syced

Paris veut concen­­trer ses moyens sur l’IA car elle « est en train d’im­­pac­­ter l’en­­semble des domaines de recherche », note-t-il. « Et se heurte à la faiblesse de la recherche française en termes d’in­­ter­­faces entre disci­­plines, puisqu’a­­voir de brillants cher­­cheurs en mathé­­ma­­tiques ou en infor­­ma­­tique d’un côté et, par exemple, en physique-chimie ou en méde­­cine de l’autre, ne suffit pas à faire pros­­pé­­rer les recherches inter­­­dis­­ci­­pli­­naires. » Après avoir publié ce texte, le mathé­­ma­­ti­­cien tourne une vidéo dans laquelle il rappelle que les États-Unis, la Chine, le Canada, l’An­­gle­­terre et Israël sont les cinq États les plus avan­­cés dans le domaine. « La France est loin derrière, on va chan­­ger ça », pour­­suit-il.

Au Collège de France, devant les drapeaux français et euro­­péens, Emma­­nuel Macron présente le 29 mars 2018 la stra­­té­­gie qui découle du rapport. Le Président a pour ambi­­tion « de construire ou je dirais plutôt de confor­­ter en France et en Europe l’éco­­sys­­tème de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle et, en parti­­cu­­lier en ce qui concerne les talents, un véri­­table réseau de recherche et l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion ». Seule­­ment, regrette-t-il, l’Hexa­­gone souffre d’un « retard dans la construc­­tion ou le parachè­­ve­­ment d’un écosys­­tème adapté ».

Maxime Baffert ne dit pas autre chose : « La prio­­rité est de créer un écosys­­tème euro­­péen pour faire face aux titans améri­­cains et chinois. Il faut qu’il y ait plus de fonds suédois dans les start-ups espa­­gnoles, que le conti­nent fasse masse plutôt que de jouer chacun dans son coin. »

Yann LeCun
Crédits : Jérémy Barande / Ecole poly­­te­ch­­nique Univer­­sité Paris-Saclay

À cet effet, Emma­­nuel Macron aime­­rait voir émer­­ger une « agence euro­­­­péenne pour l’in­­­­no­­­­va­­­­tion de rupture, à l’ins­­­­tar de ce qu’ont su faire les États-Unis avec la DARPA au moment de la conquête spatiale ». Cette JEDI (pour Joint Euro­­­­pean Disrup­­­­tive Initia­­­­tive) devrait selon ses promesses mettre en place un fonds doté d’un milliard d’eu­­­­ros afin de lancer des projets de recherche dans la tech­­­­no­­­­lo­­­­gie de pointe en matière de biote­­­ch­­­­no­­­­lo­­­­gies, d’éner­­­­gie, d’in­­­­for­­­­ma­­­­tique, d’IA et de cyber­­sé­­cu­­­­rité. En atten­­dant la créa­­tion d’une telle orga­­ni­­sa­­tion, Paris s’est doté d’une Agence de l’in­­no­­va­­tion de défense – qui sera égale­­ment présente sur le salon – et a promis une enve­­loppe d’1,5 milliard d’eu­­ros de crédits publics pour le déve­­lop­­pe­­ment de l’IA, dont près de 400 millions d’ap­­pels à projets et de défis d’in­­no­­va­­tion de rupture.

Huitième pays mondial en nombre d’études publiées sur les algo­­rithmes ces dix dernières années, d’après l’In­­dex IA de 2018, la France va donner 100 millions d’eu­­ros aux insti­­tuts inter­­­dis­­ci­­pli­­naires de Grenoble (MIAI@G­­re­­noble-Alpes), Nice (3IA Côte d’Azur), Paris (Prai­­rie) et Toulouse (Aniti). Le groupe aéro­s­pa­­tial Thales prévoit de soute­­nir plusieurs projets acadé­­miques dans ce dernier. L’oc­­ca­­sion est belle puisque, à en croire l’ex-secré­­taire d’État chargé du Numé­­rique Mounir Mahjoubi, « on a les meilleurs cher­­cheurs sur l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, on est un des pays qui diplôment le plus de personnes sur ces sujets ».

Mercredi 27 mars 2019, un an après le rapport Villani, le cher­­cheur en IA français Yann LeCun a même reçu le prix Turing, qui honore les meilleurs infor­­ma­­ti­­ciens inter­­­na­­tio­­naux. On pourra le croi­­ser dans les allées de VivaTech cette semaine, mais il portera le logo de Face­­book sur son badge. Depuis 2013, il travaille en effet pour le géant améri­­cain, qui dispose d’un centre de recherche sur l’IA à Paris. Les orga­­ni­­sa­­teurs du salon espèrent bien sûr que la personne qui l’em­­ploiera plus tard sera française. Elle pourra ainsi succé­­der à Eric Schmidt, Mark Zucker­­berg et Jack Ma sur la scène de la Porte de Versailles.


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