En surveillant et emprisonnant à tour de bras les musulmans du Xinjiang, Pékin entend les mettre au pas. Cette politique a malheureusement une longue histoire.

par Servan Le Janne | 15 février 2019

Un visage impas­­sible émerge du col d’une chemise. Pull gris sur mur gris, la silhouette au crâne chauve se démarque à peine dans le décor de la vidéo. C’est une appa­­ri­­tion pour ceux qui avaient annoncé sa mort. Comme un fantôme, Abdu­­re­­him Heyit se rappelle aux vivants. « Nous sommes le 10 février 2019 », dit-il sur le ton de la confes­­sion forcée. « Je fais l’objet d’une enquête pour viola­­tion présu­­mée de la loi natio­­nale », ajoute le musi­­cien ouïghour arrêté en 2017 dans le Xinjiang, une région de Chine tradi­­tion­­nel­­le­­ment musul­­mane. « Je suis en bonne santé et je n’ai jamais été victime de violence. »


Crédits : Mike Bene­­detti

Ces images diffu­­sées par les auto­­ri­­tés chinoises afin de couper court aux rumeurs d’exé­­cu­­tion se sont retour­­nées contre elles. Depuis mardi 12 février 2019, les Ouïghours dont des proches ont disparu réclament des preuves de vie sous le hash­­tag #MeTooUyg­­hur. Près d’un million de personnes de cette mino­­rité de l’est du pays seraient déte­­nues dans des camps d’en­­doc­­tri­­ne­­ment où leur culture est pros­­crite. « Je ne sais pas pourquoi mon père a été empri­­sonné, il n’a violé aucune loi et n’est passé devant aucun tribu­­nal », témoigne Aibota Serik, la fille d’un imam de Tarba­­ga­­tay qu’on n’a plus revu depuis février 2018. La jeune femme vit désor­­mais à Almaty, la capi­­tale du Kaza­­khs­­tan.



En Chine, les Ouïghours ont peur de témoi­­gner, explique Bekmu­­rat Nusup­­kan uulu, lui aussi en exil. « Mon beau-père est venu me voir en février 2018 », raconte-t-il. « Depuis chez moi, il a appelé son fils en Chine pour avoir de ses nouvelles. Peu après, le jeune homme a été arrêté et envoyé dans un camp poli­­tique. » Oryn­­bek Koksy­­bek est passé par l’une de ces prisons. « J’ai passé sept jours en enfer là-bas », glisse-t-il. « Mes mains étaient liées, mes jambes atta­­chées. Ils m’ont jeté dans une fosse et ont versé de l’eau. Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé ensuite. » Il n’a été libéré qu’à la condi­­tion d’ap­­prendre 3 000 mots en chinois. Mais pour des centaines de milliers d’autres Ouïghours, les portes sont toujours closes.

Une prison à ciel ouvert

Le silence règne à Ürümqi, dans le nord-ouest de la Chine. En ce doux mois de septembre 2018, le calme des steppes enve­­loppe cet oasis de béton situé à plus de 2 500 kilo­­mètres de la mer. La capi­­tale du Xinjiang a la répu­­ta­­tion d’être la ville la plus conti­­nen­­tale au monde. À l’aplomb de ses longues barres d’im­­meubles, des bandes de papiers blanc sont dispo­­sées en diago­­nale aux portes closes de plusieurs boutiques. Elles portent des numé­­ros, signes que les proprié­­taires ne revien­­dront pas. Car beau­­coup sont aujourd’­­hui déte­­nus.

Ürümqi
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

En janvier, l’as­­so­­cia­­tion Human Rights Watch évaluait à 800 000 le nombre de personnes inter­­­nées dans ce Far West chinois deux fois plus grand que l’Al­­le­­magne. Aujourd’­­hui, la barre du million est passée à en croire des univer­­si­­taires citées par le New York Times. Alors que la région ne réunit que 2 % de la popu­­la­­tion du pays, elle fut le théâtre d’un cinquième de ses arres­­ta­­tions en 2017, pointe un rapport de l’ONG China Human Rights Defen­­ders, basée à Hong Kong. Les déte­­nus sont tous Ouïghours. Majo­­ri­­taires au Xinjiang (45 % contre 40 % pour les Han), ils appar­­tiennent à une mino­­rité aussi éloi­­gnée de Pékin géogra­­phique­­ment que cultu­­rel­­le­­ment, puisqu’elle pratique l’is­­lam et parle une langue aux racines turques et à l’al­­pha­­bet arabe.

Au prétexte que certains sont enrô­­lés dans l’État isla­­mique, Pékin a mis en place « le plus grand centre d’in­­car­­cé­­ra­­tion de masse d’une mino­­rité dans le monde contem­­po­­rain », juge la commis­­sion sur la Chine du Congrès améri­­cain. Pour Gay McDou­­gall, membre du comité pour l’éli­­mi­­na­­tion de la discri­­mi­­na­­tion raciale des Nations Unies, « cela ressemble à un camp d’in­­ter­­ne­­ment massif et secret, une sorte de zone de non-droit ». La taille de ce réseau de prisons a doublé en un an dans le Xinjiang, évalue le Wall Street Jour­­nal. Et il est conju­­gué à un étroit système de surveillance.

« Les mesures de contrôle ont crée le senti­­ment, chez les habi­­tants du sud du Xinjiang, de vivre dans une prison à ciel ouvert », relaie l’an­­thro­­po­­logue Darren Byler, qui s’y est rendu dans le cadre de son travail pour l’uni­­ver­­sité de Washing­­ton. La confis­­ca­­tion des passe­­ports inter­­­ve­­nue après la nomi­­na­­tion d’un nouveau secré­­taire du parti local, Chen Quan­­guo, en 2016, n’y est pas étran­­gère. Par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un logi­­ciel que les rési­­dents ont été obli­­gés à télé­­char­­ger, les auto­­ri­­tés contrôlent les pages consul­­tées. Si elles sont inter­­­dites, ils peuvent être inter­­­pel­­lés pour le désor­­mais fameux « délit 913 ».

Tandis que 18 nouveaux centres pour enfants ont été construits en 2017 dans le seul canton de Kash­­gar, les commerçants de certaines communes ont obli­­ga­­tion de vendre de l’al­­cool. « Aujourd’­­hui, il faut boire, être joueur, faire tout ce que les musul­­mans détestent », souffle Axefl Juma­­hong, un joaillier pari­­sien d’ori­­gine ouïghoure, qui a dû se soumettre à un prélè­­ve­­ment d’ADN lorsqu’il s’est rendu sur place en 2016. Pire, depuis février 2017, les auto­­ri­­tés collectent le génome de tous ceux qui ont entre 12 et 65 ans, dénonce Human Rights Watch. Les familles sont en outre régu­­liè­­re­­ment visi­­tées par des agents du gouver­­ne­­ment, dont le travail consiste à dormir et manger chez des citoyens afin de les noter.

Les mailles du filet sont main­­te­­nues serrées par le Corps de produc­­tion et de construc­­tion du Xinjiang (CPCX). Décrit par Fanny Lothaire, autrice d’un livre sur les Ouïghours, comme une « véri­­table entre­­prise et armée tenta­­cu­­laire qui exerce une pres­­sion et une discri­­mi­­na­­tion constante sur les Ouïghours pour que leurs spéci­­fi­­ci­­tés iden­­ti­­taires se noient dans l’iden­­tité chinoise commu­­niste », cet orga­­nisme a été créé dans les années 1950. Preuve que la situa­­tion n’est pas nouvelle.

Le Turkes­­tan

Lorsque Pékin décide d’ins­­tau­­rer le CPCX – souvent appelé Bing­­tuan – sur les marches de son immense terri­­toire, en 1954, il ne fait que reprendre une pratique ancienne. Sitôt arri­­vée dans la région, au IIe siècle avant notre ère, la dynas­­tie des Hans a placé une collec­­tion de paysans-soldats en guise de contrôle poli­­tique. Au gré des batailles, ces bastions refluent vers la côte. Au Ve siècle, la place est partiel­­le­­ment reprise par les soldats du premier empire turc ; en sorte qu’a­­près une longue période de conver­­sion, la région prend le nom de Turkes­­tan au XVIIIe siècle. À cette période, l’is­­lam gagne du terrain sur le boud­d­hisme par l’in­­ter­­mé­­diaire de la première dynas­­tie des Qara­­kha­­nides.

Une fois l’is­­lam bien installé, les colo­­nies mili­­taires chinoises opèrent leur retour au milieu du XVIIIe siècle. À peine une décen­­nie après cette reconquête, en 1768, l’em­­pe­­reur Qian­­long de la dynas­­tie mand­­choue des Qing baptise la région Xinjiang, soit « nouvelle fron­­tière ». Pour commen­­cer, « la société musul­­mane tradi­­tion­­nelle ne subit pas de chan­­ge­­ment notable », relate Fanny Lothaire. Elle est toujours régen­­tée par les begs, des chefs de clans dont les membres sont consi­­dé­­rés comme des « sujets en dehors de l’as­­si­­mi­­la­­tion ».

La domi­­na­­tion étran­­gère souffre toute­­fois des contes­­ta­­tions. La révolte menée par le beg Yacoub en 1864 reste même comme un élément fonda­­teur de l’iden­­tité ouïghoure. En l’es­­pace de 13 ans, celui-ci entre­­tient des rela­­tions avec le voisin russe mais aussi la Turquie, l’Af­­gha­­nis­­tan et l’Em­­pire britan­­nique. À Pékin, la crainte d’un Turkes­­tan plei­­ne­­ment auto­­nome germe. Dès lors qu’il soumet Yacoub, en 1877, Zuo Zong­­tang instaure une poli­­tique de sini­­sa­­tion à travers des écoles de litté­­ra­­ture et de langue chinoises. Mais la plupart des turco­­phones se tiennent en dehors de ce dispo­­si­­tif.

Pour faire du Xinjiang une nouvelle province de son vaste empire, en 1884, le gouver­­ne­­ment qing remplace les begs musul­­mans par des bureau­­crates. Ainsi affermi, son pouvoir demeure rela­­ti­­ve­­ment lâche, les gouver­­neurs du début du XXe siècle jouis­­sant d’une grande auto­­no­­mie. Il est de surcroît menacé par les ambi­­tions russes puis sovié­­tiques au début du XXe siècle. Prompt à s’al­­lier les Ouïghours, Moscou soutient leurs velléi­­tés d’in­­dé­­pen­­dance au début des années 1920. Elle sont aussi atti­­sées par les poli­­tiques discri­­mi­­na­­toires du gouver­­neur han Jin Shuren, en poste à partir de 1928.

Yacoub Beg

Trois ans plus tard, un collec­­teur d’im­­pôts han, Cheng Mu, se prend d’af­­fec­­tion pour une Ouïghoure, près de la ville de Hami. Déjà pres­­sés de taxes, ses proches se révoltent en appre­­nant que les parents de la jeune fille ont été obli­­gés de consen­­tir à son mariage. Le mouve­­ment fait tache d’huile. Alors qu’il travaillait au départ auprès de Jin Shuren, un certain Sheng Shicai prend la tête d’un soulè­­ve­­ment. Avec l’aide des Sovié­­tiques et des natio­­na­­listes du Kuomi­­tang, il proclame la première répu­­blique du Turkes­­tan orien­­tal en 1933. Cette insur­­rec­­tion possède des causes proches de celles diri­­gées par le beg Yacoub, consi­­dère l’uni­­ver­­si­­taire améri­­cain Joy R. Lee. Elle prend fin encore plus rapi­­de­­ment, répri­­mée dès 1934.

« Une des raisons qui explique son échec est, à en croire les notes diplo­­ma­­tiques britan­­niques, que ses respon­­sables ont cher­­ché de l’aide de tous les côtés, ce qui a laissé penser que leurs objec­­tifs étaient ambi­­gus et mysté­­rieux », explique Joy R. Lee. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les revi­­re­­ments d’al­­liances n’éclair­­cissent pas la situa­­tion. Recen­­trée sur son flanc ouest où elle est attaquée par l’Al­­le­­magne nazie, l’URSS se détourne du Xinjiang. Pékin en profite pour mettre la région au pas. Son auto­­ri­­ta­­risme entraîne une fronde qui abou­­tit à la procla­­ma­­tion de la seconde Répu­­blique du Turkes­­tan orien­­tal le 12 novembre 1944. Moscou apporte encore une fois de l’aide aux rebelles. Mais en soumet­­tant les natio­­na­­listes en 1949, à la fin de la guerre civile, Mao impose aussi son pouvoir sur le Xinjiang.

Du pétrole à Épinal

Au moment de la procla­­ma­­tion de la Répu­­blique popu­­laire de Chine, le Xinjiang ne compte que 300 000 colons venus le « sini­­ser ». Mais ce nombre va croître rapi­­de­­ment. Cinq ans plus tard, le Corps de Produc­­tion et de Cons­­truc­­tion du Xinjiang (CPCX) est formé dans le but de « rele­­ver le niveau cultu­­rel des Ouïghours et d’en­­cou­­ra­­ger le déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique sur la voie du socia­­lisme », note Fanny Lothaire. Avec un art consommé de la condes­­cen­­dance sinon du mépris, Pékin donne de nouveaux voisins aux Ouïghours. « Atti­­rées par de nombreux avan­­tages, les popu­­la­­tions de l’Est qui sont censées “faire deve­­nir chinois”, arrivent par vagues succes­­sives d’im­­mi­­gra­­tion massive et sont inté­­grées dans le CPCX », pour­­suit-elle.

Afin d’évi­­ter une troi­­sième répu­­blique du Turkes­­tan et d’éteindre les ambi­­tions indé­­pen­­dan­­tistes, Mao donne au Xinjiang le nom de Région ouïghoure auto­­nome du Xinjiang. À rebours de la colo­­ni­­sa­­tion, ce baptême renforce le senti­­ment que la zone appar­­tient à un seul peuple. « Le gouver­­ne­­ment chinois dessine une carte dans laquelle les Ouïghours se voyaient déjà », remarque Joy R. Lee. Puisque leur nom est désor­­mais offi­­ciel, et qu’il est relié à celui du terri­­toire, les musul­­mans de l’ex­­trême-occi­dent chinois sont renfor­­cés dans leur unité et leur iden­­tité, bien qu’ils commencent à être dilués par des vagues de migra­­tions.

Mao Zedong en visite au Xinjiang

Pendant la Révo­­lu­­tion cultu­­relle, entre 1966 et 1969, quelque 100 000 personnes s’y installent chaque année. Rares sont ceux à le faire de bon cœur. Pour bien des Chinois, le Xinjiang repré­­sente une terre de relé­­ga­­tion sociale, isolée de tout et notam­­ment des images d’Épi­­nal dres­­sées par la propa­­gande. Cela lui donne une vertu : en raison de cet éloi­­gne­­ment, la région devient le refuge de ceux qui fuient la famine ou les persé­­cu­­tions. Elle devient même assez attrayante dans les années 1980, à mesure que la Chine ouvre ses fron­­tières et fore son sol. Le Far West chinois possède les plus grandes réserves de gaz du pays, la moitié de son char­­bon et un cinquième du pétrole. Après s’être conver­­tie à l’éco­­no­­mie de marché en 1992, la Chine lance un programme de déve­­lop­­pe­­ment de l’Ouest chinois en 2000.

Alors que s’al­­lu­ment les flammes de puits de pétrole, brûle aussi celle, de plus en plus vive, de l’is­­la­­misme. Plus de 200 atten­­tats à la bombe sont commis entre 1987 et 1990. Condamné à trois ans de travaux forcé en 1993 pour sa qualité de « terro­­riste », d’après les auto­­ri­­tés chinoises, Hasan Mahsum embrasse en tout cas bien cette carrière à sa sortie de prison. Il fuit en Afgha­­nis­­tan. Sa figure aimante depuis les Ouïgours prêts à prendre les armes. Le gouver­­ne­­ment se dote donc d’une poli­­tique de répres­­sion en 1996, arrê­­tant plus de 18 000 acti­­vistes.

Dès 1999, un rapport d’Am­­nesty Inter­­na­­tio­­nal s’inquiète que « ces dernières années, des milliers de personnes ont été placées arbi­­trai­­re­­ment en déten­­tion dans la région auto­­nome ouïghoure du Xinjiang et les arres­­ta­­tions arbi­­traires conti­­nuent. Des milliers de personnes arrê­­tées et incar­­cé­­rées pour raisons poli­­tiques à divers moments des années 1990 seraient toujours en déten­­tion. » En paral­­lèle, la colo­­ni­­sa­­tion se pour­­suit, si bien que les colons chinois sont évalués à six millions en 2006. Trois ans plus tard, des émeutes éclatent dans la région, après la mort de deux ouvriers ouïghours dans la province côtière du Guang­­dong. Émaillées de nombreuses violences, les mani­­fes­­ta­­tions sont répri­­mées dans le sang et conduisent à la condam­­na­­tion à mort de 26 personnes.

En 2014, des violences tuent encore plus d’une centaine de personnes. Pékin n’a depuis pas renoncé à l’usage de la force, pas plus que les disciples d’Ha­­san Mahsum, qui perpé­­tuent régu­­liè­­re­­ment des atten­­tats. Mais la répres­­sion se passe pour une grande part derrière les hauts murs des prisons.


Couver­­ture : Malcolm Brown


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