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En surveillant et emprisonnant à tour de bras les musulmans du Xinjiang, Pékin entend les mettre au pas. Cette politique a malheureusement une longue histoire.

par Servan Le Janne | 20 novembre 2019

C’est l’une des plus grosses fuites d’in­for­ma­tions offi­cielles de la décen­nie : le New York Times est parvenu à se procu­rer plus de 400 pages d’un rapport confi­den­tiel de Pékin, avant d’en révé­ler le contenu le 16 novembre 2019. Elles portent sur la déten­tion de masse des Ouïghours, cette mino­rité musul­mane et turco­phone qui vit majo­ri­tai­re­ment dans la province chinoise du Xinjiang.

Certains docu­ments rapportent des discours confi­den­tiels du président chinois Xi Jinping, qui deman­dait aux auto­ri­tés régio­nales d’uti­li­ser « sans pitié les outils de la dicta­ture » contre « le terro­risme, l’in­fil­tra­tion et le sépa­ra­tisme ». D’autres docu­ments décrivent la mise en oeuvre de cette poli­tique, comme par exemple un guide à l’at­ten­tion des agent·e·s qui entre­raient en contact avec les étudiant·e·s. Il indiquait les réponses à leur appor­ter quand, après les vacances d’été, ces jeunes gens trou­vaient leurs maisons vides et appre­naient l’ar­res­ta­tion de leur famille.

Crédits : The New York Times

D’après les docu­ments, les agent·e·s étaient donc char­gé·e·s d’ex­pliquer dans un premier temps que la famille avait été infec­tée par le « virus » de l’is­lam radi­cal, qu’il fallait éradiquer au plus vite. L’étu­diant·e était ensuite soumis·e à diffé­rentes menaces desti­nées à l’obli­ger à suivre à la lettre les valeurs du Parti commu­niste.

Sous prétexte de lutter contre le sépa­ra­tisme et le terro­risme, cette poli­tique d’in­ter­ne­ment des musul­mans du Xinjiang a été déve­lop­pée depuis des années et, en janvier dernier, l’as­­­so­­­cia­­­tion Human Rights Watch évaluait à 800 000 le nombre de personnes empri­son­nées dans des camps d’en­­­doc­­­tri­­­ne­­­ment, où leur culture est pros­crite. Un mois plus tard, il aurait dépassé le million d’après diffé­rentes ONG, mais la Chine conti­nue de démen­tir ces chiffres et préfère parler de « centres de forma­tion ». Ces camps ont une histoire longue et tragique.

Sept jours en enfer

Un visage impas­sible émerge du col d’une chemise. Pull gris sur mur gris, la silhouette au crâne chauve se démarque à peine dans le décor de la vidéo. C’est une appa­ri­tion pour ceux qui avaient annoncé sa mort. Comme un fantôme, Abdu­re­him Heyit se rappelle aux vivants. « Nous sommes le 10 février 2019 », dit-il sur le ton de la confes­sion forcée. « Je fais l’objet d’une enquête pour viola­tion présu­mée de la loi natio­nale », ajoute le musi­cien ouïghour arrêté en 2017 dans le Xinjiang, une région de Chine tradi­tion­nel­le­ment musul­mane. « Je suis en bonne santé et je n’ai jamais été victime de violence. »

Crédits : Mike Bene­detti

Ces images diffu­sées par les auto­ri­tés chinoises afin de couper court aux rumeurs d’exé­cu­tion se sont retour­nées contre elles. Depuis mardi 12 février 2019, les Ouïghours dont des proches ont disparu réclament des preuves de vie sous le hash­tag #MeTooUyg­hur. Près d’un million de personnes de cette mino­rité de l’est du pays seraient déte­nues dans des camps d’en­doc­tri­ne­ment où leur culture est pros­crite. « Je ne sais pas pourquoi mon père a été empri­sonné, il n’a violé aucune loi et n’est passé devant aucun tribu­nal », témoigne Aibota Serik, la fille d’un imam de Tarba­ga­tay qu’on n’a plus revu depuis février 2018. La jeune femme vit désor­mais à Almaty, la capi­tale du Kaza­khs­tan.

En Chine, les Ouïghours ont peur de témoi­gner, explique Bekmu­rat Nusup­kan uulu, lui aussi en exil. « Mon beau-père est venu me voir en février 2018 », raconte-t-il. « Depuis chez moi, il a appelé son fils en Chine pour avoir de ses nouvelles. Peu après, le jeune homme a été arrêté et envoyé dans un camp poli­tique. » Oryn­bek Koksy­bek est passé par l’une de ces prisons. « J’ai passé sept jours en enfer là-bas », glisse-t-il. « Mes mains étaient liées, mes jambes atta­chées. Ils m’ont jeté dans une fosse et ont versé de l’eau. Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé ensuite. » Il n’a été libéré qu’à la condi­tion d’ap­prendre 3 000 mots en chinois. Mais pour des centaines de milliers d’autres Ouïghours, les portes sont toujours closes.

Une prison à ciel ouvert

Le silence règne à Ürümqi, dans le nord-ouest de la Chine. En ce doux mois de septembre 2018, le calme des steppes enve­loppe cet oasis de béton situé à plus de 2 500 kilo­mètres de la mer. La capi­tale du Xinjiang a la répu­ta­tion d’être la ville la plus conti­nen­tale au monde. À l’aplomb de ses longues barres d’im­meubles, des bandes de papiers blanc sont dispo­sées en diago­nale aux portes closes de plusieurs boutiques. Elles portent des numé­ros, signes que les proprié­taires ne revien­dront pas. Car beau­coup sont aujourd’­hui déte­nus.

Ürümqi
Crédits : Wiki­me­dia commons

En janvier, l’as­so­cia­tion Human Rights Watch évaluait à 800 000 le nombre de personnes inter­nées dans ce Far West chinois deux fois plus grand que l’Al­le­magne. Aujourd’­hui, la barre du million est passée à en croire des univer­si­taires citées par le New York Times. Alors que la région ne réunit que 2 % de la popu­la­tion du pays, elle fut le théâtre d’un cinquième de ses arres­ta­tions en 2017, pointe un rapport de l’ONG China Human Rights Defen­ders, basée à Hong Kong. Les déte­nus sont tous Ouïghours. Majo­ri­taires au Xinjiang (45 % contre 40 % pour les Han), ils appar­tiennent à une mino­rité aussi éloi­gnée de Pékin géogra­phique­ment que cultu­rel­le­ment, puisqu’elle pratique l’is­lam et parle une langue aux racines turques et à l’al­pha­bet arabe.

Au prétexte que certains sont enrô­lés dans l’État isla­mique, Pékin a mis en place « le plus grand centre d’in­car­cé­ra­tion de masse d’une mino­rité dans le monde contem­po­rain », juge la commis­sion sur la Chine du Congrès améri­cain. Pour Gay McDou­gall, membre du comité pour l’éli­mi­na­tion de la discri­mi­na­tion raciale des Nations Unies, « cela ressemble à un camp d’in­ter­ne­ment massif et secret, une sorte de zone de non-droit ». La taille de ce réseau de prisons a doublé en un an dans le Xinjiang, évalue le Wall Street Jour­nal. Et il est conju­gué à un étroit système de surveillance.

« Les mesures de contrôle ont crée le senti­ment, chez les habi­tants du sud du Xinjiang, de vivre dans une prison à ciel ouvert », relaie l’an­thro­po­logue Darren Byler, qui s’y est rendu dans le cadre de son travail pour l’uni­ver­sité de Washing­ton. La confis­ca­tion des passe­ports inter­ve­nue après la nomi­na­tion d’un nouveau secré­taire du parti local, Chen Quan­guo, en 2016, n’y est pas étran­gère. Par l’in­ter­mé­diaire d’un logi­ciel que les rési­dents ont été obli­gés à télé­char­ger, les auto­ri­tés contrôlent les pages consul­tées. Si elles sont inter­dites, ils peuvent être inter­pel­lés pour le désor­mais fameux « délit 913 ».

Tandis que 18 nouveaux centres pour enfants ont été construits en 2017 dans le seul canton de Kash­gar, les commerçants de certaines communes ont obli­ga­tion de vendre de l’al­cool. « Aujourd’­hui, il faut boire, être joueur, faire tout ce que les musul­mans détestent », souffle Axefl Juma­hong, un joaillier pari­sien d’ori­gine ouïghoure, qui a dû se soumettre à un prélè­ve­ment d’ADN lorsqu’il s’est rendu sur place en 2016. Pire, depuis février 2017, les auto­ri­tés collectent le génome de tous ceux qui ont entre 12 et 65 ans, dénonce Human Rights Watch. Les familles sont en outre régu­liè­re­ment visi­tées par des agents du gouver­ne­ment, dont le travail consiste à dormir et manger chez des citoyens afin de les noter.

Les mailles du filet sont main­te­nues serrées par le Corps de produc­tion et de construc­tion du Xinjiang (CPCX). Décrit par Fanny Lothaire, autrice d’un livre sur les Ouïghours, comme une « véri­table entre­prise et armée tenta­cu­laire qui exerce une pres­sion et une discri­mi­na­tion constante sur les Ouïghours pour que leurs spéci­fi­ci­tés iden­ti­taires se noient dans l’iden­tité chinoise commu­niste », cet orga­nisme a été créé dans les années 1950. Preuve que la situa­tion n’est pas nouvelle.

Le Turkes­tan

Lorsque Pékin décide d’ins­tau­rer le CPCX – souvent appelé Bing­tuan – sur les marches de son immense terri­toire, en 1954, il ne fait que reprendre une pratique ancienne. Sitôt arri­vée dans la région, au IIe siècle avant notre ère, la dynas­tie des Hans a placé une collec­tion de paysans-soldats en guise de contrôle poli­tique. Au gré des batailles, ces bastions refluent vers la côte. Au Ve siècle, la place est partiel­le­ment reprise par les soldats du premier empire turc ; en sorte qu’a­près une longue période de conver­sion, la région prend le nom de Turkes­tan au XVIIIe siècle. À cette période, l’is­lam gagne du terrain sur le boud­dhisme par l’in­ter­mé­diaire de la première dynas­tie des Qara­kha­nides.

Une fois l’is­lam bien installé, les colo­nies mili­taires chinoises opèrent leur retour au milieu du XVIIIe siècle. À peine une décen­nie après cette reconquête, en 1768, l’em­pe­reur Qian­long de la dynas­tie mand­choue des Qing baptise la région Xinjiang, soit « nouvelle fron­tière ». Pour commen­cer, « la société musul­mane tradi­tion­nelle ne subit pas de chan­ge­ment notable », relate Fanny Lothaire. Elle est toujours régen­tée par les begs, des chefs de clans dont les membres sont consi­dé­rés comme des « sujets en dehors de l’as­si­mi­la­tion ».

La domi­na­tion étran­gère souffre toute­fois des contes­ta­tions. La révolte menée par le beg Yacoub en 1864 reste même comme un élément fonda­teur de l’iden­tité ouïghoure. En l’es­pace de 13 ans, celui-ci entre­tient des rela­tions avec le voisin russe mais aussi la Turquie, l’Af­gha­nis­tan et l’Em­pire britan­nique. À Pékin, la crainte d’un Turkes­tan plei­ne­ment auto­nome germe. Dès lors qu’il soumet Yacoub, en 1877, Zuo Zong­tang instaure une poli­tique de sini­sa­tion à travers des écoles de litté­ra­ture et de langue chinoises. Mais la plupart des turco­phones se tiennent en dehors de ce dispo­si­tif.

Pour faire du Xinjiang une nouvelle province de son vaste empire, en 1884, le gouver­ne­ment qing remplace les begs musul­mans par des bureau­crates. Ainsi affermi, son pouvoir demeure rela­ti­ve­ment lâche, les gouver­neurs du début du XXe siècle jouis­sant d’une grande auto­no­mie. Il est de surcroît menacé par les ambi­tions russes puis sovié­tiques au début du XXe siècle. Prompt à s’al­lier les Ouïghours, Moscou soutient leurs velléi­tés d’in­dé­pen­dance au début des années 1920. Elle sont aussi atti­sées par les poli­tiques discri­mi­na­toires du gouver­neur han Jin Shuren, en poste à partir de 1928.

Yacoub Beg

Trois ans plus tard, un collec­teur d’im­pôts han, Cheng Mu, se prend d’af­fec­tion pour une Ouïghoure, près de la ville de Hami. Déjà pres­sés de taxes, ses proches se révoltent en appre­nant que les parents de la jeune fille ont été obli­gés de consen­tir à son mariage. Le mouve­ment fait tache d’huile. Alors qu’il travaillait au départ auprès de Jin Shuren, un certain Sheng Shicai prend la tête d’un soulè­ve­ment. Avec l’aide des Sovié­tiques et des natio­na­listes du Kuomi­tang, il proclame la première répu­blique du Turkes­tan orien­tal en 1933. Cette insur­rec­tion possède des causes proches de celles diri­gées par le beg Yacoub, consi­dère l’uni­ver­si­taire améri­cain Joy R. Lee. Elle prend fin encore plus rapi­de­ment, répri­mée dès 1934.

« Une des raisons qui explique son échec est, à en croire les notes diplo­ma­tiques britan­niques, que ses respon­sables ont cher­ché de l’aide de tous les côtés, ce qui a laissé penser que leurs objec­tifs étaient ambi­gus et mysté­rieux », explique Joy R. Lee. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les revi­re­ments d’al­liances n’éclair­cissent pas la situa­tion. Recen­trée sur son flanc ouest où elle est attaquée par l’Al­le­magne nazie, l’URSS se détourne du Xinjiang. Pékin en profite pour mettre la région au pas. Son auto­ri­ta­risme entraîne une fronde qui abou­tit à la procla­ma­tion de la seconde Répu­blique du Turkes­tan orien­tal le 12 novembre 1944. Moscou apporte encore une fois de l’aide aux rebelles. Mais en soumet­tant les natio­na­listes en 1949, à la fin de la guerre civile, Mao impose aussi son pouvoir sur le Xinjiang.

Du pétrole à Épinal

Au moment de la procla­ma­tion de la Répu­blique popu­laire de Chine, le Xinjiang ne compte que 300 000 colons venus le « sini­ser ». Mais ce nombre va croître rapi­de­ment. Cinq ans plus tard, le Corps de Produc­tion et de Cons­truc­tion du Xinjiang (CPCX) est formé dans le but de « rele­ver le niveau cultu­rel des Ouïghours et d’en­cou­ra­ger le déve­lop­pe­ment écono­mique sur la voie du socia­lisme », note Fanny Lothaire. Avec un art consommé de la condes­cen­dance sinon du mépris, Pékin donne de nouveaux voisins aux Ouïghours. « Atti­rées par de nombreux avan­tages, les popu­la­tions de l’Est qui sont censées “faire deve­nir chinois”, arrivent par vagues succes­sives d’im­mi­gra­tion massive et sont inté­grées dans le CPCX », pour­suit-elle.

Afin d’évi­ter une troi­sième répu­blique du Turkes­tan et d’éteindre les ambi­tions indé­pen­dan­tistes, Mao donne au Xinjiang le nom de Région ouïghoure auto­nome du Xinjiang. À rebours de la colo­ni­sa­tion, ce baptême renforce le senti­ment que la zone appar­tient à un seul peuple. « Le gouver­ne­ment chinois dessine une carte dans laquelle les Ouïghours se voyaient déjà », remarque Joy R. Lee. Puisque leur nom est désor­mais offi­ciel, et qu’il est relié à celui du terri­toire, les musul­mans de l’ex­trême-occi­dent chinois sont renfor­cés dans leur unité et leur iden­tité, bien qu’ils commencent à être dilués par des vagues de migra­tions.

Mao Zedong en visite au Xinjiang

Pendant la Révo­lu­tion cultu­relle, entre 1966 et 1969, quelque 100 000 personnes s’y installent chaque année. Rares sont ceux à le faire de bon cœur. Pour bien des Chinois, le Xinjiang repré­sente une terre de relé­ga­tion sociale, isolée de tout et notam­ment des images d’Épi­nal dres­sées par la propa­gande. Cela lui donne une vertu : en raison de cet éloi­gne­ment, la région devient le refuge de ceux qui fuient la famine ou les persé­cu­tions. Elle devient même assez attrayante dans les années 1980, à mesure que la Chine ouvre ses fron­tières et fore son sol. Le Far West chinois possède les plus grandes réserves de gaz du pays, la moitié de son char­bon et un cinquième du pétrole. Après s’être conver­tie à l’éco­no­mie de marché en 1992, la Chine lance un programme de déve­lop­pe­ment de l’Ouest chinois en 2000.

Alors que s’al­lument les flammes de puits de pétrole, brûle aussi celle, de plus en plus vive, de l’is­la­misme. Plus de 200 atten­tats à la bombe sont commis entre 1987 et 1990. Condamné à trois ans de travaux forcé en 1993 pour sa qualité de « terro­riste », d’après les auto­ri­tés chinoises, Hasan Mahsum embrasse en tout cas bien cette carrière à sa sortie de prison. Il fuit en Afgha­nis­tan. Sa figure aimante depuis les Ouïgours prêts à prendre les armes. Le gouver­ne­ment se dote donc d’une poli­tique de répres­sion en 1996, arrê­tant plus de 18 000 acti­vistes.

Dès 1999, un rapport d’Am­nesty Inter­na­tio­nal s’inquiète que « ces dernières années, des milliers de personnes ont été placées arbi­trai­re­ment en déten­tion dans la région auto­nome ouïghoure du Xinjiang et les arres­ta­tions arbi­traires conti­nuent. Des milliers de personnes arrê­tées et incar­cé­rées pour raisons poli­tiques à divers moments des années 1990 seraient toujours en déten­tion. » En paral­lèle, la colo­ni­sa­tion se pour­suit, si bien que les colons chinois sont évalués à six millions en 2006. Trois ans plus tard, des émeutes éclatent dans la région, après la mort de deux ouvriers ouïghours dans la province côtière du Guang­dong. Émaillées de nombreuses violences, les mani­fes­ta­tions sont répri­mées dans le sang et conduisent à la condam­na­tion à mort de 26 personnes.

En 2014, des violences tuent encore plus d’une centaine de personnes. Pékin n’a depuis pas renoncé à l’usage de la force, pas plus que les disciples d’Ha­san Mahsum, qui perpé­tuent régu­liè­re­ment des atten­tats. Mais la répres­sion se passe pour une grande part derrière les hauts murs des prisons.


Couver­ture : Malcolm Brown


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