fbpx

Au nord-est de Moscou, une chambre froide conserve soigneusement plusieurs dizaines de corps, avec la promesse de les réveiller dans le futur.

par Servan Le Janne | 20 juillet 2018

Le sanc­tuaire

Par la vitre d’un vieux train russe, dans le ciel clair de ce mois de juin 2018, des clochers en forme d’oi­gnons annoncent la ville de Serguiev Possad. Grappe dorée au milieu de l’éten­due noire du tcher­no­ziom, cette terre fertile de l’in­fi­nie campagne russe, le monas­tère ortho­doxe de la Trinité-Saint-Serge attire quelques touristes et pèle­rins vers cette cité calme, à une heure de rail de Moscou. Sur le quai de la gare, il est d’ailleurs proposé par des vendeurs ambu­lants en version minia­ture. Mais ce n’est pas le seul sanc­tuaire du coin.

La laure de la Trinité-Saint-Serge
Crédits : Wiki­me­dia commons

Après avoir descendu deux chemins de terre et contourné une maison rose pavoi­sée par un drapeau sovié­tique, on arrive à un portail vert survolé par des câbles télé­pho­niques. Un chien et des camé­ras de vidéo-surveillance montent la garde. En plus de la maison à deux étages, le terrain comprend une dépen­dance habi­tée par un agent de sécu­rité. Il y a aussi et surtout un hangar de 2000 mètres carrés dans lequel deux grandes cuves conservent plusieurs dizaines de corps. Voilà tout ce qui est à surveiller : des morts. Mais ils sont censés se réveiller.

« Ils flottent dans de l’azote liquide, comme un enfant dans l’uté­rus de sa mère », explique Danila Medve­dev. Blond jusqu’aux sour­cils, cet homme de 38 ans a parti­cipé à la créa­tion du mouve­ment trans­hu­ma­niste russe en 2003 dans l’objec­tif d’of­frir « l’im­mor­ta­lité pour tous les habi­tants de la planète ». Pour faire un pas vers ce fantasme, il a fondé la première entre­prise de cryo­gé­ni­sa­tion du pays, KrioRus, en 2005. Elle veille aujourd’­hui sur les dépouilles de 61 personnes, 31 animaux de compa­gnie et s’est enga­gée à entre­te­nir celles de 487 autres personnes.

Chaque client a déboursé 36 000 dollars pour que son cadavre repose à –196 °C dans une des deux grandes cuves. D’autres ont choisi de ne donner que leur tête, pour réduire le tarif de moitié. Dans tous les cas, leur sang a été remplacé par un agent cryo­pro­tec­teur empê­chant les tissus d’être endom­ma­gés par le gel. Pareils à de grands ther­mos, les tombeaux glacés comportent deux parois espa­cées par du vide. Ils coûtent chacun 17 420 dollars et leur tempé­ra­ture est régu­liè­re­ment inspec­tée. Car Medve­dev dit être convaincu qu’il y a une vie après la mort. Litté­ra­le­ment.

Danila Medve­dev

« D’après certaines prédic­tions, la tech­no­lo­gie néces­saire à la réani­ma­tion de patients pour­rait appa­raître d’ici 40 à 50 ans en nano­mé­de­cine », évalue-t-il. « Nous sommes à peu près certains que la réani­ma­tion exis­tera au XXIe siècle. » Cette promesse d’im­mor­ta­lité ne concerne pas seule­ment le commun des mortels. Le trans­hu­ma­niste rêve de rame­ner à la vie les membres de l’ex­pé­di­tion en Antar­c­tique diri­gée par le capi­taine Robert Falcon Scott, tous morts gelés sur la barrière de Ross en 1912. « La tempé­ra­ture était très proba­ble­ment assez froide pour que nous puis­sions préser­ver les cerveaux et les réani­mer dans le futur », pronos­tique Medve­dev.

KrioRus possède les restes de deux personnes « dont les cerveaux contiennent des infor­ma­tions très secrètes », souffle-t-il. L’un d’eux « était un expert cryp­to­graphe sous l’Union sovié­tique. Cela veut dire qu’il détient un grand volume d’in­for­ma­tions clas­si­fiées, secrètes ou top secrètes. Par chance, les hackers ne peuvent pas y avoir accès. Cette personne possède vrai­ment des données sur la manière avec laquelle le système sovié­tique a été conçu. » La majo­rité de la commu­nauté scien­ti­fique est évidem­ment scep­tique. Mais la greffe de tête promise à courte échéance par les chirur­giens Sergio Cana­vero et Ren Xiao­ping montre pour Medve­dev que les limites de la vie sont sur le point d’être repous­sées.

« J’ai vécu dix ans en Union sovié­tique, dix ans dans les années 1990, et dix ans dans la Russie moderne », fait-il remarquer. « Ce n’était pas futu­riste, mais j’ai pu voir comme les choses changent rapi­de­ment. »

La vie cosmique

Au-dessus des cuves blanches en forme de piles qui conservent les corps dans le hangar de KrioRus, une enfi­lade de drapeaux indique leurs diffé­rentes natio­na­li­tés : il y a là un ou plusieurs Japo­nais, Améri­cains, Britan­niques, Roumains, Suisses et Ukrai­niens. La société attire des étran­gers car son offre est moins chère que celles de l’Amé­ri­cain Alcor, qui demande 200 000 dollars. Formé au mana­ge­ment et à la finance à Saint-Péters­bourg, Danila Medve­dev maîtrise l’an­glais et les lois de l’éco­no­mie. Il se présente comme un expert en tech­no­lo­gie et un acti­viste poli­tique, versé dans la philo­so­phie et les rela­tions presses. Le tren­te­naire voit grand. Sa person­na­lité plurielle lui permet de viser une clien­tèle inter­na­tio­nale par diffé­rents canaux.

KrioRus parle plutôt de « patients » que de « morts » : « C’est une distinc­tion impor­tante aux États-Unis », constate son PDG. « En Russie, c’est OK si vous êtes en vie à un moment, mort puis de retour à la vie. » Danila Medve­dev connaît l’âme russe. Ses compa­triotes sont 20 % plus opti­mistes à l’égard des tech­no­lo­gies que les autres Euro­péens, d’après une étude de la Russian Venture Company publiée en janvier 2017, fait-il valoir. La course à l’in­no­va­tion menée par les diri­geants sovié­tiques face aux Améri­cains n’y serait pas étran­gère. Autre avan­tage pour lui, tout un pan de la philo­so­phie russe s’est déve­loppé autour de l’idée de pour­suivre la vie au-delà de la tombe, en mélan­geant connais­sances scien­ti­fiques et promesses mystiques.

Né en 1980 à Lenin­grad (devenu Saint-Péters­bourg) d’un père cher­cheur, Danila Andreye­vich a grandi en lisant les livres d’au­teurs améri­cains de science-fiction comme Arthur C. Clarke et Robert Hein­lein. Plus tard, il s’est inté­ressé au mouve­ment cosmiste. À l’en croire, les Russes sont plus prompts à adop­ter la cryo­gé­ni­sa­tion car ce dernier fait partie de leur héri­tage intel­lec­tuel. Ce courant de pensée apparu au XIXe siècle « est basé sur une vision holiste et anthro­po­cen­trique de l’uni­vers », défi­nit le spécia­liste de litté­ra­ture russe George M. Young, auteur du livre The Russian Cosmists: The Esote­ric Futu­rism of Niko­laï Fedo­rov and His Follo­wers. « Ses adeptes essayent de redé­fi­nir le rôle de l’hu­ma­nité dans un univers qui manque de plan divin pour le salut de l’âme. »

En tant qu’êtres doués de raison, les humains sont appe­lés à exer­cer un rôle dans l’évo­lu­tion du cosmos. Pour cela, il leur faut d’abord répondre à une ques­tion centrale, consi­dère la plus haute figure du mouve­ment, Niko­laï Fedo­rov : pourquoi meurent-ils ? Ce fils illé­gi­time du prince Paval Gaga­rine et d’une paysanne « pensait que tous les problèmes des Hommes prenaient racine dans celui de la mort et que, par suite, aucune solu­tion sociale, poli­tique, écono­mique ou philo­so­phique ne convien­drait tant que le problème de la mort ne serait pas réglé », résume George Young. Même si le penseur a reçu une bonne éduca­tion à Odessa, en Crimée, il passait pour un margi­nal dans la société des lettres russes.

Les cuves de KrioRus
Crédits : KrioRus

Il n’em­pêche, Fedo­rov était réputé pour son érudi­tion. Tour à tour profes­seur d’his­toire et de géogra­phie dans des écoles de province, puis libraire au musée Roumiant­sev de Moscou, il avait un quoti­dien d’as­cète qui faisait l’ad­mi­ra­tion de Tolstoï et Dostoïevski. « J’ai rare­ment lu quelque chose d’aussi logique », vantait même ce dernier au sujet d’écrits qui ne furent jamais publié du vivant de son auteur. Car Fedo­rov n’a pu échap­per à la mort qu’il combat­tait. Syno­nyme de désin­té­gra­tion, le trépas allait pour lui à rebours de l’idéal d’unité. Aussi, faudrait-il « renver­ser le cours natu­rel de la vie », traduit George Young. Le philo­sophe cher­chait un chemin vers la résur­rec­tion, à la manière de Jésus, mais avec des outils scien­ti­fiques : c’est le corps qui devait être ramené à la vie.

Vu les diffi­cul­tés éprou­vées par les biolo­gistes pour empê­cher le vieillis­se­ment des cellules, Fedo­rov fondait certains espoirs dans la tech­no­lo­gie. Il envi­sa­geait le voyage spatial comme un moyen de contour­ner la proces­sus de désin­té­gra­tion à l’œuvre sur Terre. Ailleurs dans le cosmos, les parti­cules d’an­cêtres passés de l’autre côté pour­raient être synthé­ti­sées, imagi­nait-il.

Guerre très froide

Une partie de Niko­laï Fedo­rov ressus­cite le 12 avril 1961. Avec le premier vol dans l’es­pace de Youri Gaga­rine, l’Union sovié­tique remet en orbite les idées du fils caché de Pavel Gaga­rine. Elles ne s’étaient d’ailleurs pas tout à fait évanouies dans la révo­lu­tion d’oc­tobre 1917 : après la mort de Lénine, le 21 janvier 1924, son sang a été remplacé par une solu­tion chimique afin d’en stop­per la décom­po­si­tion. Comme ses idées, le corps de l’homme de la Léna devait ne jamais vrai­ment mourir. De cette fuite en avant est né le programme spatial sovié­tique. Au prin­temps 1961, il remporte une victoire déci­sive sur celui du camp améri­cain. Mais, alors que ses tres­sau­te­ments sont encore diffi­ci­le­ment percep­tibles, le géant sovié­tique commence à se défaire.

« Quand elle sera réani­mée, elle pourra choi­sir son nouveau corps. »

À la fin de la décen­nie, les Améri­cains seront fina­le­ment les premiers à mettre le pied sur la Lune. Ils initient aussi la cryo­gé­ni­sa­tion grâce au livre du physi­cien Robert Ettin­ger, La Pers­pec­tive de l’im­mor­ta­lité, publié en 1962. Dans les premières lignes, l’au­teur affirme vouloir démon­ter que « l’im­mor­ta­lité (dans le sens d’une vie indé­fi­ni­ment éten­due) est tech­nique­ment attei­gnable non seule­ment pour nos descen­dants mais aussi pour nous mêmes ». Il assure qui plus est que cet hori­zon « ne soulève pas de problème insur­mon­table » et est « dési­rable tant à un niveau indi­vi­duel que collec­tif ». Au secours de ces affir­ma­tions, l’ou­vrage convoque une série de recherches dans le domaine de la conser­va­tion par le froid : « De petits animaux et des tissus humains ont été gelés et rame­nés à la vie. » Car une série de labo­ra­toires explorent ce champ de recherche aux « États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie ».

Personne ne sert pour­tant encore de cobaye. « Sommes-nous en train de prêcher dans le désert ? » fulmine Evan Cooper, auteur du livre Immor­ta­lity: Physi­cally, Scien­ti­fi­cally, paru lui aussi en 1962. « Comment se fait-il que 110 millions de personnes meurent sans qu’au moins une n’es­saye d’avoir une vie future en se conge­lant ? » En 1964, il crée donc la Life Exten­sion Society. Un an plus tard, une tenta­tive de cryo­gé­ni­ser une femme, Wilma Jean McLaugh­lin, échoue. Un nouvel essai réus­sit en 1966, mais l’in­ter­valle entre la mort du sujet et la réus­site de l’opé­ra­tion est trop grande. Fina­le­ment, le 12 janvier 1967, un psycho­logue améri­cain atteint d’un cancer, James Bedford, devient le premier homme à être cryo­gé­nisé avec succès.

En Union sovié­tique, un Insti­tut pour les problèmes de cryo­bio­lo­gie et de cryo­mé­de­cine est fondé en 1972 à Khar­kiv (Ukraine). Inté­ressé par le thème lors de ses études à Tomsk, en Sibé­rie, Youri Pichou­gin le rejoint en 1978. Il y déplore la « rela­tion néga­tive du commu­nisme à l’im­mor­ta­lité et à la cryo­gé­nie » alors que les personnes conge­lées sont de plus en plus nombreuses aux États-Unis. Cette même année, la Cryo­nics Society of Cali­for­nia (CSC) observe une fuite dans une capsule renfer­mant deux personnes cryo­gé­ni­sées. Elle essaye de la répa­rer mais c’est peine perdue : les corps ont déjà commencé à se décom­po­ser. Quant à James Bedford, il a été resti­tué à sa famille un an plus tôt, les 100 000 dollars qu’il avait provi­sion­nés ayant été dépen­sés. À la mort de sa femme, en 1982, il retourne à la CSC, deve­nue Alcor, avec des lésions et sans nez.

Un des « patients » de KrioRus
Crédits : KrioRus

Ces affaires ont légè­re­ment terni l’image des hérauts de la cryo­gé­ni­sa­tion aux États-Unis. Mais en Russie, « nous n’avons pas eu les crises auxquelles ils ont dû faire face », observe Medve­dev. « Ici les gens n’en ont pas une mauvaise opinion. » Pour­tant, affirme le neuros­cien­ti­fique améri­cain Michael Hendrick, « la réani­ma­tion est un faux espoir qui va au-delà des promesses de la tech­no­lo­gie. Elle est certai­ne­ment impos­sible avec les tissus morts et gelés qu’offrent l’in­dus­trie de la cryo­gé­nie. » Fuyant le chaos qui a suivi la chute de l’Union sovié­tique, Youri Pichou­gin émigre aux États-Unis dans les années 1990, où il « fait des recherches sur la préser­va­tion du cerveau d’ani­maux pour le Cryo­nics Insti­tute ». Il en devient direc­teur de recherche en 2001.

Dès que Danila Medve­dev fonde KrioRus en 2005, avec sept asso­ciés, les clients affluent. La première s’ap­pelle Lidia Fedo­renko. À la mort de cette profes­seure de mathé­ma­tiques, à 79 ans, son petit-fils réalise sa dernière volonté : « Elle voulait prolon­ger sa vie de 200 à 300 ans », justi­fie-t-il. « Quand elle sera réani­mée, elle pourra choi­sir son nouveau corps. » Rentré à Khar­kiv en 2007, Youri Pouchi­gin colla­bore encore avec des insti­tuts privés améri­cains. Pour le compte du Cryo­nics Insti­tute de Chicago, il a récem­ment cryo­gé­nisé une adoles­cente britan­nique de 14 ans à sa demande et à celle de sa mère.

Son père estime qu’on lui a vendu de faux espoirs. « Quand j’ai demandé s’il y avait une chance sur un million qu’elle revienne à la vie, on n’a pas pu me le dire », regret­tait-il en 2016. « Même la plus petite chance vaut mieux que l’al­ter­na­tive, qui est de zéro », rétorque Pichu­gin. Mais il y a en somme beau­coup de zéros à aligner sur un chèque pour peu de chance.


Couver­ture : KrioRus.