par Servan Le Janne | 4 septembre 2017

Un tonnerre d’ap­­plau­­dis­­se­­ments éclate dans le ciel limpide de Cali­­for­­nie ce 27 août 2017. À Hawthorne, le siège de la société astro­­nau­­tique du milliar­­daire améri­­cain Elon Musk, SpaceX, un écran géant disposé devant un grand tube blanc soulève les vivats d’une petite foule compacte. Au-dessous des images de la capsule qui défile dans l’hy­­per­­loop, la jauge affiche 324 km/h. Ses concep­­teurs de l’uni­­ver­­sité tech­­nique de Munich viennent d’éta­­blir le nouveau record de vitesse du concours orga­­nisé par l’en­­tre­­pre­­neur afin de conce­­voir le train du futur. Tandis qu’il relaie la perfor­­mance depuis son compte Twit­­ter, le patron de Tesla met une autre inno­­va­­tion sur les rails. En toute discré­­tion, sa start-up de nano-biote­ch­­no­­lo­­gies Neura­­link, créée en juillet 2016, a levé 27 millions de dollars. Injec­­tée par dix inves­­tis­­seurs anonymes, cette somme qui devrait gros­­sir pour atteindre 100 millions de dollars servira à « conce­­voir des inter­­­faces cerveau-machine pour connec­­ter les êtres humains aux ordi­­na­­teurs », annonce le site de Neura­­link. Les groupes Face­­book et Kernel ont la même ambi­­tion. Promo­­teur de la voiture auto­­nome et du train super­­­so­­nique, Elon Musk ne se satis­­fait plus d’une révo­­lu­­tion des trans­­ports ; il veut inter­­­ve­­nir sur le moteur de l’hu­­main, c’est-à-dire le cerveau. Le mouve­­ment, d’ailleurs, est selon lui lancé. « Sans en avoir conscience, les gens sont déjà des cyborgs », estime-t-il. Les ordi­­na­­teurs, télé­­phones ou appli­­ca­­tions qui four­­nissent des réponses rapides à des ques­­tions compliquées ont entamé la mue. Reste à les connec­­ter au cortex céré­­bral. Musk et quelques autres sont à pied d’œuvre.

Des pieds et des mains

À côté de l’im­­mense globe qui fait rayon­­ner les couleurs du Brésil sur le rond central de l’Arena Corin­­thians de São Paulo, le ballon offi­­ciel de la Coupe du monde de foot­­ball paraît minus­­cule. Ce 12 juin 2014, perdue entre les danseurs et les décors de la céré­­mo­­nie d’ou­­ver­­ture de la compé­­ti­­tion, son entrée en jeu passe inaperçu. Beau­­coup de camé­­ras de télé­­vi­­sion ratent le coup d’en­­voi symbo­­lique, donné depuis le bord de la pelouse. Avant l’ar­­ri­­vée des joueurs, un inconnu de 29 ans, Juliano Pinto, réalise la frappe la moins impres­­sion­­nante du tour­­noi mais sans doute la plus promet­­teuse. C’est lui qui a été choisi pour lancer les hosti­­li­­tés. Par la seule force de son cerveau, ce Brési­­lien para­­plé­­gique parvient à mettre en branle l’exosque­­lette auquel il est harna­­ché et ainsi bouger la jambe droite. Devant lui, le ballon roule sur quelques centi­­mètres avant d’être saisi par un jeune en costume d’ar­­bitre et amené vers la sphère géante qui conti­­nue de tour­­noyer sur la pelouse. Juliano Pinto porte une combi­­nai­­son conçue par le neuros­­cien­­ti­­fique améri­­cain Miguel Nico­­le­­lis. Cette « inter­­­face homme-machine », comme il l’ap­­pelle, est reliée à son cerveau par un casque d’élec­­trodes. Dès que le jeune homme pense à bouger, la commande est trans­­mise sous forme d’un signal élec­­trique semblable à ceux qui permettent aux cellules de commu­­niquer entre elles. « Nous sommes capables de lire ces signaux et de les envoyer à des appa­­reils », se targue le profes­­seur de la Duke Univer­­sity.


Coup d’en­­voi de la Coupe du monde 2014
Crédits : Regi­­naldo Castro/ESTAD

En 2012, déjà, alors que les fans de foot­­ball étaient tour­­nés vers la Pologne et l’Ukraine où se dérou­­lait l’Euro, des cher­­cheurs améri­­cains asso­­ciés à l’en­­tre­­prise Cyber­­ne­­tiks appor­­taient la preuve que deux personnes ayant subi un acci­dent vascu­­laire céré­­bral pouvaient contrô­­ler un bras robo­­tique par la pensée. Ainsi, ce symbole du rempla­­ce­­ment de l’homme par la machine sur les chaînes de montage deve­­nait en un instant son allié poten­­tiel.

Pour Elon Musk, la démons­­tra­­tion est lourde d’es­­poirs. Plutôt que de mena­­cer les emplois comme le craint le vibrion­­nant homme d’af­­faires, la machine pour­­rait étendre son champ de compé­­tences. Au système limbique et au cortex de notre boîte crânienne, il veut ajou­­ter une « couche numé­­rique tertiaire ». En un sens, estime-t-il, « nous en avons déjà une lorsque Google donne une réponse instan­­ta­­née. C’est simple­­ment l’in­­ter­­face qui va chan­­ger ». Si une large part de l’ac­­ti­­vité du cerveau demeure à ce jour inson­­dable, le cortex moteur qui contrôle nos mouve­­ments « est bien carto­­gra­­phié », note Tim Urban, un blogueur améri­­cain qui a parti­­cipé aux réunions de Neura­­link. On peut ainsi iden­­ti­­fier la zone qui contrôle telle ou telle région du corps. Les dispo­­si­­tifs qui s’en chargent « observent les produits déri­­vés de l’ac­­ti­­vité céré­­brale et un ordi­­na­­teur inter­­­prète ces signaux », explique Nico­­las Rous­­sel, direc­­teur de recherche à l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de recherche en infor­­ma­­tique et en numé­­rique. Il n’est donc pas exclu qu’ils se trompent sur nos inten­­tions profondes. « Si la compré­­hen­­sion du cerveau était un prérequis pour inter­­a­gir avec lui, nous aurions quelques problèmes », remarque Philip Sabes, cher­­cheur à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à San Fran­­cisco (UCSF), impliqué dans le projet. « Mais il est possible de déco­­der un tas de choses sans vrai­­ment comprendre la dyna­­mique à l’œuvre. Nous n’avons pas besoin de résoudre tous les problèmes scien­­ti­­fiques pour progres­­ser. » Comme l’être humain, le progrès avance sans dévoi­­ler l’al­­pha­­bet de ses ressorts internes.

Huma­­nité v2.0

Les fonda­­tions mêmes de l’in­­for­­ma­­tique sont prises dans une gangue de mystère que la récente décou­­verte de 150 lettres attri­­buées à Alan Turing ne suffisent à dissi­­per. Consi­­déré comme le père de la disci­­pline, le mathé­­ma­­ti­­cien britan­­nique est le premier à explo­­rer les ques­­tions rela­­tives à l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle dans un article de la revue Mind paru en 1950, sous le titre « Compu­­ting Machi­­nery and Intel­­li­­gence ». L’or­­di­­na­­teur, plaide-t-il, peut avoir un compor­­te­­ment plus complexe que son assem­­blage ne le laisse présa­­ger. Un test qui portera son nom met au défi les géné­­ra­­tions futures de distin­­guer les réponses d’un homme de ceux d’une machine à une série de ques­­tions. Selon lui, cinquante ans suffi­­ront pour que le flou soit tout à fait complet. Avec Turing, d’autres mathé­­ma­­ti­­ciens font le pari d’un progrès expo­­nen­­tiel de l’in­­for­­ma­­tique. L’Amé­­ri­­cain Stanis­­law Ulam, par exemple, se sert du concept de singu­­la­­rité qui décrit une valeur mal défi­­nie au voisi­­nage de zéro afin de penser le brouillage supposé de la fron­­tière entre l’in­­tel­­li­­gence humaine et celle des machines. « L’ac­­cé­­lé­­ra­­tion constante du progrès tech­­no­­lo­­gique et des chan­­ge­­ments du mode de vie humain », écrit-il en 1958, « semble nous rappro­­cher d’une singu­­la­­rité fonda­­men­­tale de l’his­­toire de l’évo­­lu­­tion de l’es­­pèce, au-delà de laquelle l’ac­­ti­­vité humaine, telle que nous la connais­­sons, ne pour­­rait se pour­­suivre. » Notre temps serait compté. Les intui­­tions somme toute assez pessi­­mistes des deux hommes sont confor­­tées par un des fonda­­teurs d’In­­tel, Gordon Moore.

En 1965, alors que l’en­­tre­­prise améri­­caine de micro­­pro­­ces­­seur n’est pas encore née, l’in­­gé­­nieur érige une suppo­­si­­tion au rang de loi d’ai­­rain. Cons­­ta­­tant que la « complexité des semi-conduc­­teurs propo­­sés en entrée de gamme » double tous les ans à coût constant depuis 1959, il devine avec justesse une augmen­­ta­­tion iden­­tique pour les années à venir. La loi de Moore est née. Quatre ans après la publi­­ca­­tion, le cher­­cheur du Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy (MIT) Eberhard Fetz parvient à connec­­ter un neurone du cerveau d’un singe à un cadran placé en face de lui. En se montrant capable de l’ac­­ti­­ver dès qu’il désire de la nour­­ri­­ture, l’ani­­mal fait la démons­­tra­­tion que l’ac­­ti­­vité neuro­­nale peut être utili­­sée pour diri­­ger un appa­­reil exté­­rieur au corps. En 2013, le même Eberhard Fetz décrira dans la revue Fron­­tiers in Neural Circuits comment un primate partiel­­le­­ment para­­lysé par une lésion de la moelle épinière a contrôlé son bras à l’aide d’un lien externe.

En atten­­dant, l’hy­­po­­thèse d’un rempla­­ce­­ment par les machines passe de la science-fiction au domaine des possibles. Créa­­teur d’une société de compo­­sants infor­­ma­­tiques en 1974 et inven­­teur d’un programme lisant du texte quelle que soit sa police de carac­­tère, l’in­­gé­­nieur améri­­cain Ray Kurz­­weil publie le livre The Age of Intel­­ligent Machines en 1990. Il y assure que l’hu­­ma­­nité est sur le point d’en­­gen­­drer une créa­­ture plus intel­­li­­gente qu’elle. À cette période, le physi­­cien et mathé­­ma­­ti­­cien Douglas Lenat tente de doter la machine Cyc de suffi­­sam­­ment d’in­­for­­ma­­tions sur son envi­­ron­­ne­­ment pour qu’elle puisse un jour commu­­niquer natu­­rel­­le­­ment avec les humains. Il ne réus­­sira qu’à bâtir une immense base de données inca­­pable d’ap­­prendre par expé­­rience. Afin de créer une rela­­tion plus intime entre intel­­li­­gence humaine et arti­­fi­­cielle, d’au­­cuns préco­­nisent d’en passer par le cerveau. Dans son livre de 2005, Huma­­nité 2.0, Kurz­­weil affirme qu’ « une émula­­tion du cerveau humain alimenté par un système élec­­tro­­nique fonc­­tion­­ne­­rait bien plus rapi­­de­­ment que nos cerveaux biolo­­giques ». En 2011, le milliar­­daire russe Dmitry Itskov se lance dans la concep­­tion d’un robot contrô­­lable avec une inter­­­face neuro­­nale directe, qui servira de récep­­tacle à un cerveau humain. Une idée folle inspi­­rée par les expé­­riences du cher­­cheur britan­­nique Kevin Warwick, qui a selon ses dires réussi à faire fonc­­tion­­ner un robot dont le cortex contient des neurones de rats en 2008.

Kevin « Captain Cyborg » Warwick
Crédits : DR

La porte du cerveau

Le profes­­seur de cyber­­né­­tique britan­­nique Kevin Warwick compte parmi les prophètes les plus média­­tiques de l’homme-machine. Depuis son livre de 2002, I, Cyborg, lui-même se rêve en indi­­vidu augmenté et s’en donne quelques moyens. Des « deux espèces distinctes » dont le futur accou­­chera selon le sexa­­gé­­naire, il se réserve la plus évoluée. « Ceux qui dési­­re­­ront rester humains et refu­­se­­ront de s’amé­­lio­­rer auront un sérieux handi­­cap », écrit-il. « Ils consti­­tue­­ront une sous-espèce et forme­­ront les chim­­pan­­zés du futur. »

Déter­­miné à s’éle­­ver au-dessus de cette huma­­nité de deuxième classe, Warwick s’est implanté une gamme d’élec­­trodes lui permet­­tant d’ac­­ti­­ver une main robo­­tique à distance dès 1998. Bapti­­sée BrainGate, la tech­­no­­lo­­gie employée a été mise au point par la société de bio-tech­­no­­lo­­gie Cyber­­ki­­ne­­tics en 2003, en colla­­bo­­ra­­tion avec le dépar­­te­­ment de Neuros­­ciences à l’uni­­ver­­sité Brown. Elle a aussi permis à un homme de jouer à un jeu vidéo en se servant unique­­ment de son cerveau alors qu’une femme para­­ly­­sée a réussi à contrô­­ler un simu­­la­­teur de vol par la pensée en 2015, en utili­­sant les outils de la Defense Advan­­ced Research Projects Agency – qui dépend du dépar­­te­­ment de la Défense améri­­cain. Un an aupa­­ra­­vant, Warwick faisait encore parler de lui en annonçant qu’un de ses super-ordi­­na­­teurs baptisé Eugene Goost­­man avait passé avec succès le test de Turing. Mais la commu­­nauté scien­­ti­­fique s’est empres­­sée de contes­­ter sa méthode. Alors que la conver­­sa­­tion avec l’ap­­pa­­reil ne durait que cinq minutes, une vraie expé­­rience devrait s’éta­­ler « sur des jours voire des heures », juge le profes­­seur de robo­­tique cogni­­tive de l’Im­­pe­­rial College de Londres, Murray Shana­­han. Ses vues sur un futur augmenté de l’hu­­ma­­nité sont elle aussi sujettes à caution.

L’in­­ter­­face BrainGate
Crédits : Michael Edwards/Cyber­­ki­­ne­­tics

Les centaines de « bioha­­ckers » qui se sont implan­­tés des puces à sa suite font face à des problèmes d’ob­­so­­les­­cence du maté­­riel et de dépen­­dance, pointe Nico­­las Rous­­sel. En cas de mauvais fonc­­tion­­ne­­ment d’un implant voué à déver­­rouiller une porte, par exemple, son porteur se trou­­vera bien démuni. « Sans action physique, comment être sûr qu’elle s’est ensuite bien verrouillée ? » inter­­­roge le cher­­cheur. Comme dans les cas de la recon­­nais­­sance vocale ou des consoles détec­­tant les mouve­­ments, les machines peinent à donner du sens à nos mouve­­ments. Leur compré­­hen­­sion est du reste para­­si­­tée par des gestes invo­­lon­­taires ou annexes : celui qui décroche son télé­­phone intem­­pes­­ti­­ve­­ment en jouant à un jeu vidéo avec Kinect a des chances de perdre. S’agis­­sant des inter­­­faces cerveau-ordi­­na­­teur imagi­­nées par Elon Musk, Face­­book AI ou Kernel, les écueils sont plus hauts encore. L’équipe de Neura­­link table sur un nombre de neurones à prendre en compte d’un million « pour créer une inter­­­face qui pour­­rait vrai­­ment chan­­ger le monde », détaille Tim Urban. Or il n’est aujourd’­­hui possible que d’en sonder 500 à la fois. « C’est soit très loin, soit très proche selon le type de crois­­sance que nous vivons », ajoute-t-il. Musk et son aréo­­page de scien­­ti­­fiques sont plutôt opti­­mistes : la loi de Moore laisse espé­­rer des progrès rapides. Mais celle-ci bat de l’aile depuis début 2016, période pendant laquelle les grands construc­­teurs de puces élec­­tro­­niques ont annoncé renon­­cer à conser­­ver le même rythme d’in­­no­­va­­tion que par le passé. Ils devront pour­­tant être parti­­cu­­liè­­re­­ment actif pour donner à Neura­­link un maté­­riel sans fil et biocom­­pa­­tible. « La tech­­nique la moins inva­­sive serait une sorte de stent dur passé à travers une artère fémo­­rale qui se déploie­­rait dans le système vascu­­laire pour inter­­a­gir avec les neurones », décrit Elon Musk.

Crédits : Univer­­sity of Melbourne

Cet appa­­reillage saura-t-il saisir ce qui nous anime ? « Les inter­­­faces cerveau-ordi­­na­­teur actuelles ne détectent pas vos pensées ni votre humeur », prévient Nico­­las Rous­­sel. Tout juste discernent-elles des signaux. Comment pour­­raient-elles dès lors comprendre une réflexion que son auteur est parfois en peine d’ex­­pliquer ? Pour le cher­­cheur français, cette limite sera diffi­­cile à surmon­­ter sauf à accep­­ter de nombreuses erreurs. « Nous ne pouvons pas nous arrê­­ter de penser à quelque chose » sans forcé­­ment le vouloir, rappelle-t-il. Elon Musk, lui, est assez sûr de ce qu’il veut.


Couver­­ture : Vers un cerveau homme-machine. (Ulyces.co)


 

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