par Servan Le Janne | 10 septembre 2017

Omar al-Soma est à genoux, bras écar­­tés, sur la pelouse du stade Azadi de Téhé­­ran. À la 93e minute du dernier match de phase quali­­fi­­ca­­tive pour la Coupe du monde 2018, mardi 5 septembre 2017, l’at­­taquant syrien vient de glis­­ser le ballon sous la jambe droite du gardien iranien. Envoyé en barrage par cette égali­­sa­­tion in extre­­mis, le pays arabe est submergé par l’émo­­tion. Alors qu’une marée humaine s’abat sur le buteur, le commen­­ta­­teur fond en larme. Un rêve dans la nuit syrienne. Mais les images d’un peuple uni dans la joie diffu­­sées après la rencontre occultent les frac­­tures de la société syrienne et les cica­­trices de son foot­­ball. La sueur versée pour cette victoire est un mélange d’ef­­forts et de peur. Beau­­coup de joueurs ont dû s’exi­­ler. Aujourd’­­hui porté en triomphe, le deux ex machina Omar al-Soma a long­­temps été banni de la sélec­­tion pour son soutien aux rebelles. En même temps qu’il donne un signe de récon­­ci­­lia­­tion, son retour scelle la fin de la révo­­lu­­tion et la victoire de Bachar el-Assad.

La sélec­­tion syrienne en juin 2015 à Téhé­­ran, en Iran
Crédits : Ebra­­him Norouzi

Les aigles de Qaysoun

Pour fouler la pelouse cramoi­­sie du stade Ri’ayet al-Shabab d’Alep, les joueurs d’Al-Itti­­had et d’Al-Hurriya doivent descendre la tribune au milieu du public. Après avoir évité les cratères de la piste d’ath­­lé­­tisme, ils passent sous un immense drapeau syrien tenu le plus haut possible par six personnes. En son centre, la bannière natio­­nale est encore impri­­mée trois fois, comme mise en abyme. Impos­­sible de la rater. Où qu’ils regardent en saluant la foule, les joueurs croisent ses couleurs.

Ce samedi 28 janvier 2017, l’an­­cienne ville la plus peuplée du pays célèbre autant le foot­­ball que l’État. En face des groupes de suppor­­ters, de l’autre côté du terrain, le portrait de Bachar el-Assad trône en bonne place. Voilà un peu plus d’un mois, le président a repris le secteur aux factions rebelles. Il s’est empressé d’y orga­­ni­­ser « la première rencontre offi­­cielle » depuis le début des hosti­­li­­tés en 2012. Le ballon rond ne s’est pour­­tant pas arrêté de tour­­ner au plus fort de cette guerre qui a déjà fait près de 330 000 morts. « Dans les zones contrô­­lées par les forces révo­­lu­­tion­­naires le foot se pratique, à Homs, Idlib, Deraa, Alep et dans les campagnes exté­­rieures de Damas, dans des petits et des grands stades », remarquait Orwa Kana­­wati en 2016. « On a plus de 75 clubs dans nos zones et il y a un cham­­pion­­nat consti­­tué de divi­­sions à Idlib, où parti­­cipent 40 clubs. » Dès juin 2014, au Liban, ce jour­­na­­liste origi­­naire d’Alep a parti­­cipé à la créa­­tion de l’équipe des rebelles de l’Ar­­mée syrienne libre. Sur les cinq millions de personnes qui ont fui les combats, on trouve sans surprise des foot­­bal­­leurs. Origi­­naire de Deir ez-Zor, une ville assié­­gée depuis 2014 par l’État isla­­mique, l’at­­taquant Omar al-Soma a rejoint l’an­­cienne vedette de la sélec­­tion Firas Al-Khatib au Koweït. Depuis, de l’Irak à la Chine en passant par l’Ara­­bie saou­­dite, leurs trajec­­toires ont soigneu­­se­­ment évité la Syrie. Soutien affi­­ché de l’op­­po­­si­­tion, le second est néan­­moins revenu dans son club forma­­teur de Homs, Al-Kara­­mah, cette année. Mardi 5 septembre 2017, les deux parti­­ci­­paient au match de la l’équipe natio­­nale contre l’Iran après une longue période sans sélec­­tion.

Déjà, en 2016, le gardien de but de 33 ans Mosab Balhous avait retrouvé Al-Kara­­mah quatre ans après en être parti. Cet inter­­­na­­tio­­nal appelé à 81 reprises en équipe natio­­nale revient de loin. Accusé d’ar­­mer des groupes rebelles en 2011, il a connu les geôles du régime pendant quelques mois. Son ex-coéqui­­pier Abdul Basit Saroot, qui gardait les cages des sélec­­tions de jeunes, est de son côté devenu une icône de la révo­­lu­­tion. Quant à Jihad Kessab, ancien joueur-clé du club, quatre fois cham­­pion de Syrie et vainqueur de la Ligue des cham­­pions d’Asie en 2006, il aurait été torturé à mort par le régime en octobre 2016. Trois ans et demi plus tôt, le jeune attaquant d’une autre équipe de Homs, Yous­­sef Sulei­­man, était tué par un tir de mortier juste avant un match de cham­­pion­­nat. Sacré cham­­pion de 2005 à 2009, Al-Kara­­mah a souf­­fert des défec­­tions et de l’in­­sé­­cu­­rité à partir de 2011. Ce club parmi les plus vieux d’Asie a sombré au profit des forma­­tions de Damas. Égale­­ment atteint, Al-Itti­­had « a survécu à Alep malgré les circons­­tances », explique l’un de ses talents, Tariq Jamal Hindawi. Après l’an­­nu­­la­­tion de la saison 2010–2011, le club a repris la compé­­ti­­tion à Damas ou Lattaquié, en s’ap­­puyant sur de jeunes joueurs pour pallier les départs. Logique­­ment, il a plongé au clas­­se­­ment. De son côté, l’équipe natio­­nale a aussi pâti de la situa­­tion. Alors qu’ils s’étaient hissés autour de la 80e place mondiale en 1993, 1998, 2003, 2004, les Aigles de Qaysoun se sont retrou­­vés 144e en 2012.

Le stade d’Al-Kara­­mah en des temps plus cléments
Crédits : DR

Appor­­ter de la joie

Claude Le Roy est surtout connu en France pour ce qu’il a fait ailleurs. Si, dans les années 1970, ce fils d’ins­­ti­­tu­­teur breton signe tous ses contrats de joueurs sans traver­­ser une seule fron­­tière, sa carrière d’en­­traî­­neur le mène en revanche vite hors de l’Hexa­­gone. En 1985, il quitte l’Eu­­rope pour n’y reve­­nir qu’une seule fois, à Stras­­bourg, entre 1999 et 2000. Sur son costume de sélec­­tion­­neur figurent tour à tour les noms du Came­­roun et du Séné­­gal, ceux-là même que son père voulait faire recon­­naître au monde quand il se battait pour leur indé­­pen­­dance. Un aller-retour entre l’Afrique et l’Asie s’amorce alors jusqu’à son arri­­vée à Oman, en 2008. Contre toute attente, le sulta­­nat remporte la Coupe du Golfe l’an­­née suivante en venant à bout de la grande Arabie saou­­dite. Un autre pays de la région fait alors appel à ses services : la Syrie. « Je suis un peu séduit par le pays parce que c’est le carre­­four des civi­­li­­sa­­tions, la route de la soie, et c’est une nouvelle belle aven­­ture humaine », raconte-t-il. « Mais deux jours après la signa­­ture de mon contrat, les problèmes [ont commencé]. » Le Français arrive à Damas en mars, au moment précis où le soulè­­ve­­ment s’esquisse à Deraa, dans le sud du pays. Inquiets, quelques joueurs demandent du temps pour aller voir leur famille à Homs ou Lattaquié. Surtout, le cham­­pion­­nat est annulé pour des raisons de sécu­­rité et les matchs conti­­nen­­taux se jouent à huit clos.

Rui Almeida

Invité par un régime qui réprime dans le sang des mani­­fes­­ta­­tions, Claude Leroy décline la propo­­si­­tion. « Dans mon staff, c’est comme si le président était un dieu adoré. Je ne pouvais pas caution­­ner cela et je savais qu’il aurait récu­­péré mon image. Je suis parti, j’ai payé des billets d’avion à mon staff et j’ai mis six mois à récu­­pé­­rer mes affaires. » Nommé coach de l’équipe olym­­pique en septembre 2010, le Portu­­gais Rui Almeida décide lui de rester. Contrai­­re­­ment à Damas, qui demeure selon lui une ville « rela­­ti­­ve­­ment tranquille », la province s’em­­brase. À Hama, l’ar­­mée tue le cousin et la nièce du défen­­seur inter­­­na­­tio­­nal Firas al-Ali. Trans­­féré dans un club de Damas, ce grand brun se retrouve un matin de nouveau nez à nez avec l’ar­­mée. « Le stade Abba­­siyyin avait été trans­­formé en une base mili­­taire », se souvient-il. « Nous avions la moitié pour nous entraî­­ner et la quatrième divi­­sion de l’ar­­mée avait l’autre. » Lors d’un stage en Inde avec l’équipe natio­­nale, Al-Ali apprend qu’un autre de ses cousins âgé de 13 ans est tombé lors d’une attaque du gouver­­ne­­ment. Une demi-heure plus tard, quand un de ses coéqui­­piers moque les mani­­fes­­tants, le joueur se jette sur lui, fou de rage. Il ne rejouera plus sous les couleurs de la Syrie. « Tout est devenu poli­­tique, même le foot­­ball », observe Rui Almeida. « Au lieu de m’en­­tre­­te­­nir avec le président de la Fédé­­ra­­tion syrienne, je parlais direc­­te­­ment avec le ministre des Sports. Ça explique bien la complexité de la situa­­tion. » Malgré les défec­­tions – dont celle du joueur consi­­déré comme le plus talen­­tueux, Firas al-Khatib –, la Syrie remporte le cham­­pion­­nat d’Asie de l’Ouest en battant l’Irak en finale le 20 décembre 2012. À la fin de la rencontre, l’at­­taquant Omar al-Soma bran­­dit la bannière des révo­­lu­­tion­­naires. « Je dédie cette victoire et ce titre impor­­tant au peuple syrien. Grâce à Dieu nous avons réussi à appor­­ter de la joie à des gens tristes », déclare-t-il en inter­­­view. Al-Soma ne revê­­tira plus le maillot rouge de la sélec­­tion avant août 2017.

Le dilemme

À la reprise du cham­­pion­­nat, le 12 février 2013, 18 clubs sont en lice. Ils s’af­­frontent à huis clos comme les Syriens se tuent sans personne pour les voir tomber. Un mois plus tard, l’équipe est la première à affron­­ter l’Irak à Bagdad depuis 2009 alors que, ironie du sort, Damas n’ac­­cueille plus de rencontres inter­­­na­­tio­­nales. Habi­­tués à dispu­­ter leurs rencontres dans le vaste stade inter­­­na­­tio­­nal d’Alep et ses 75 000 places, les Aigles de Qaysoun trouvent non sans peine refuge à en Iran, au Shahid Dast­­gerdi de Téhé­­ran.

Entre février 2013 et mars 2014, devant quelques centaines de spec­­ta­­teurs à domi­­cile, ils n’ob­­tiennent qu’une victoire contre le petit Singa­­pour. Troi­­sième de son groupe derrière Oman et la Jorda­­nie, la Syrie ne se quali­­fie pas pour la Coupe d’Asie des Nations. Autant dire qu’une place en Coupe du monde est complè­­te­­ment ines­­pé­­rée. La première rencontre de quali­­fi­­ca­­tions pour la reine des compé­­ti­­tions a lieu en juin 2015. À Mashad, au nord-est de l’Iran, les Syriens jouent devant 9 000 suppor­­ters d’une autre sélec­­tion qui ne reçoit plus à domi­­cile pour des raisons de sécu­­rité, l’Af­­gha­­nis­­tan. Encou­­ra­­gés par seule­­ment neufs compa­­triotes, ils l’em­­portent large­­ment, six à zéro. À l’ex­­cep­­tion du Japon, les rouge et blanc balayent d’ailleurs tous leurs adver­­saires de la première phase. Pour les matchs à domi­­cile, asile est cette fois trouvé au complexe spor­­tif Sultan Qaboos de Muscat, à Oman, où les consignes s’en­­tendent d’un bout à l’autre du terrain.

Crédits : Heavy.com

Faute d’argent, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est mini­­ma­­liste. « Nous nous retrou­­vons dans la ville où nous allons jouer deux jours avant le match », explique Osama Omari, avant-centre de la forma­­tion de la capi­­tale Al-Wahda. « Pas ques­­tion de stage. Chaque joueur travaille avec son club, même quand nous rece­­vons, parce que nous ne pouvons pas jouer à domi­­cile. » De Damas, la sélec­­tion passe par le Liban, le Qatar et la Malai­­sie pour dispu­­ter un match amical avant de s’en­­vo­­ler en direc­­tion de Singa­­pour le 17 novembre 2015. Lors de la confé­­rence de presse d’avant-match, le sélec­­tion­­neur Fajr Ibra­­him et deux joueurs se pointent avec des t-shirts à l’ef­­fi­­gie de Bachar el-Assad. « C’est notre président Bachar el-Assad, dont nous sommes si fiers parce qu’il se bat contre les terro­­ristes du monde, et il se bat pour vous aussi », ose le sélec­­tion­­neur, Fajr Ibra­­him. « C’est le meilleur homme au monde. » Le Réseau syrien des droits de l’homme estime quant à lui que le gouver­­ne­­ment « utilise les athlètes ou les acti­­vi­­tés spor­­tives pour soute­­nir ses pratiques brutales et oppres­­sives ». Le sport, comme ailleurs, est une vitrine poli­­tique. Bachar el-Assad ne manque bien sûr pas une occa­­sion de mettre en lumière les spor­­tifs qui le soutiennent.

Mais le pouvoir fait-il pres­­sion sur les joueurs ? Les « crimes de guerre contre les foot­­bal­­leurs syriens » compi­­lés dans un dossier déposé devant la Fifa en 2015 auraient pu le démon­­trer, mais il a été écarté car « ces circons­­tances tragiques vont au-delà du domaine du sport ». D’après les infor­­ma­­tions rassem­­blées par un ancien jour­­na­­liste spor­­tif d’Alep qui traque les viola­­tions des droits de l’homme, Anas Ammo, 38 joueurs de foot­­ball auraient été tués depuis le début du conflit et 13 seraient portés dispa­­rus. Comme moyen de pres­­sion, on fait diffi­­ci­­le­­ment plus effi­­cace. Lorsque la pers­­pec­­tive d’une quali­­fi­­ca­­tion en Coupe du monde devient réaliste, d’an­­ciens joueurs qui ont quitté la sélec­­tion sont semble-t-il solli­­ci­­tés. Firas al-Khatib, l’an­­cienne pièce maîtresse mis au ban pour ses sympa­­thies rebelles hésite. « J’ai peur », nous confie-t-il. « En Syrie, main­­te­­nant, si vous parlez, quelqu’un vous tue pour ce que vous dites – pour ce que vous pensez, même pas pour ce que vous faites. » Chaque soir, avant de s’en­­dor­­mir, le joueur réflé­­chit à la bonne déci­­sion à prendre « pendant une ou deux heures ». « Quoi qu’il arrive, 12 millions de Syriens m’ai­­me­­ront, et 12 millions voudront me tuer. » Avant l’ul­­time rencontre contre l’Iran, il décide fina­­le­­ment de reve­­nir. Celui qui avait brandi le drapeau de la révo­­lu­­tion en 2012, Omar al-Soma prend la même déci­­sion. C’est lui qui offre la quali­­fi­­ca­­tion à la 93e minute.

Omar al-Soma

Couver­­ture : La sélec­­tion syrienne remporte un match en Chine. (Yahoo News)


 

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