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Rencontre avec l'ancien agent du FBI Mark Safarik, qui a travaillé au sein de l'unité fondée par Robert Ressler et John Douglas, les agents qui ont inspiré Mindhunter.

par Servan Le Janne | 20 septembre 2019

Le visage du mal

À l’en­­trée de l’aca­­dé­­mie du FBI, sur le seuil d’une guérite au toit noir, un homme en uniforme salue au passage de quatre Cadillac bleu acier. Sans ralen­­tir à sa hauteur, les véhi­­cules glissent à l’in­­té­­rieur du site jusqu’à un grand bloc beige où ils déposent leurs passa­­gers. Une allée bordée de fleurs roses et de pelouses à l’an­­glaise mène à la porte. Chemin faisant, les agents contournent un mat au sommet duquel flotte la bannière améri­­caine et un drapeau aux couleurs du service de police judi­­ciaire.

Robert Ress­­ler, l’agent du FBI qui a inventé le terme « serial killer »

En mai 1977, le FBI est installé depuis cinq ans dans une base des marines, à Quan­­tico en Virgi­­nie. Il dispose de 220 hectares sur les bords du Poto­­mac, à moins de 60 kilo­­mètres au sud de Washing­­ton, pour orga­­ni­­ser des forma­­tions et éprou­­ver ses méthodes. S’y déve­­loppent des idées nova­­trices, servies par une tech­­no­­lo­­gie de pointe – du moins pour l’époque. Dans le premier épisode de la série consa­­crée à cette période, Mind­­hun­­ter, on voit des agents prendre leurs consignes sur des diapo­­si­­tives. Après avoir traversé les jardins du complexe, ils sont main­­te­­nant assis dans une salle de classe plon­­gée dans le noir. Les person­­nages prin­­ci­­paux, Holden Ford et Bill Tench, donnent cours en faisant défi­­ler des photos, quand appa­­raît soudain une tête connue. Un murmure d’ef­­froi parcourt la salle. L’homme a les joues creuses, de longs cheveux bruns, un bouc dru et, surtout, les yeux grands écarquillés.

Dans les États-Unis des années 1970, c’est le visage du mal. Au début de la décen­­nie, Charles Manson a été condamné à la prison à perpé­­tuité pour avoir envoyé les membres de sa petite secte hippie assas­­si­­ner gratui­­te­­ment quelques person­­na­­li­­tés du Holly­­wood qu’il honnis­­sait. En cellule, c’est lui la star. La police de Los Angeles et le FBI ont mis la main, trop tard, sur un homme qui sait fasci­­ner par des envo­­lées mystiques. Mais à travers lui, quelque chose leur échappe encore. « Comment prendre les devants avec les fous si on ne sait pas comment ils pensent ? » s’in­­ter­­roge Bill Tench à voix haute dans la série. Le person­­nage est inspiré d’un agent du FBI qui existe, Robert Ress­­ler, de même que Holden Ford s’ap­­pe­­lait en réalité John Douglas.

Ensemble, ils ont fondé la Beha­­vio­­ral Analy­­sis Unit en 1972, la divi­­sion du FBI char­­gée d’éta­­blir le profil des suspects ou des crimi­­nels. Le second a écrit le livre Mind­­hun­­ter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit, dont est tiré la série, et conseille aujourd’­­hui son scéna­­riste, Joe Penhall. Entré plus tard au Bureau, l’an­­cien agent Mark Safa­­rik a œuvré en tant que profi­­ler à leurs côtés, avant de fonder l’agence Foren­­sic Beha­­vio­­ral Services Inter­­na­­tio­­nal avec Ress­­ler, disparu en 2013. « Quand l’aca­­dé­­mie de Quan­­tico a été créée, en 1972, des poli­­ciers du monde entier venaient s’y entraî­­ner. Ils appor­­taient avec eux des affaires complexes à propos desquelles le FBI n’avait pas vrai­­ment de réponse à leur donner. » C’est pour pallier ce manque que Douglas et Ford s’in­­té­­ressent à la person­­na­­lité des crimi­­nels. Safa­­rik est alors encore loin de s’ima­­gi­­ner qu’il y dédiera 23 ans de sa vie.

Mark Safa­­rik aujourd’­­hui
Crédits : Eric Ogden/Cloo

Persé­­vé­­rance

Le jour de la sortie de la première saison de Mind­­hun­­ter, Mark Safa­­rik donnait une confé­­rence dans une école de sécu­­rité de Madrid. « Quand je parle de mon métier, les étudiants sont toujours déçus car je leur explique que je ne suis devenu profi­­ler qu’à 40 ans », sourit-il. « L’âge moyen pour entrer au FBI est de 29 ans. Pour eux, cette attente repré­­sente une éter­­nité. »

Né en 1954, cet homme grand au regard acier n’avait pas, comme eux, la voca­­tion de travailler pour la police pendant ses études. L’uni­­vers médi­­cal dans lequel travaillaient ses deux parents lui allait parfai­­te­­ment. Près d’eux, en Cali­­for­­nie, le jeune homme obtient une licence en physio­­lo­­gie. Puis devient ambu­­lan­­cier. À bord de son véhi­­cule, Safa­­rik se rend sur des scènes de crimes et observe les poli­­ciers travailler. Piqué de curio­­sité, il s’enquiert de leurs taches avant d’y accor­­der plus de temps, en se rendant à des sessions de présen­­ta­­tions ouvertes au public par les forces de l’ordre. « Contrai­­re­­ment à la plupart des gens qui n’y vont qu’une fois, je n’ar­­rê­­tais pas de m’y rendre », raconte-t-il. « Un offi­­cier m’a dit : “Si vous aimez ça, pourquoi n’in­­té­­grez-vous pas la réserve ?” »

En son sein, l’am­­bu­­lan­­cier patrouille béné­­vo­­le­­ment de nuit, y prend goût et finit par donner une nouvelle orien­­ta­­tion à sa carrière en entrant à l’école de police. Les crimes violents se montrent à lui sous un nouvel angle ; il ne faut plus en parer l’ef­­fet immé­­diat mais comprendre ses causes. Deux membres du FBI viennent un jour dans le commis­­sa­­riat de Safa­­rik pour répondre aux inter­­­ro­­ga­­tions qui entourent la science compor­­te­­men­­tale. Le duo d’agents sème de nouvelles ques­­tions dans son esprit. Le détec­­tive est persuadé que cela peut faire avan­­cer certaines enquêtes. Il entame donc une corres­­pon­­dance avec le Bureau, disposé à lui donner quelques notions.

Mark Safa­­rik inter­­­roge un tueur en série
Crédits : NBC Univer­­sal

Tout précur­­seurs qu’ils sont, Robert Ress­­ler et John Douglas se réfèrent à une figure tuté­­laire et mythique, un ancien agent passé psycha­­na­­lyste avant de deve­­nir le père des profi­­lers. En 1956, le freu­­dien James Brus­­sel est appelé par l’ins­­pec­­teur de la police de New York, Howard Finney, pour l’ai­­der à confondre un poseur de bombes. À partir des mots lais­­sés par le suspect, Brus­­sel se livre à un scru­­pu­­leux travail de grapho­­lo­­gie d’où il ressort que l’enquête doit se diri­­ger vers un homme né à l’étran­­ger. Un Slave, devine-t-il. Puis, d’après son propre récit, le psycha­­na­­lyste émet des hypo­­thèses vesti­­men­­taires en appa­­rence bien hasar­­deuses : les menottes seront passés aux manches d’un costume à double bouton­­nage.

Un an plus tard, George Metesky est arrêté, vêtu comme il l’avait prédit. Si les recom­­man­­da­­tions du FBI n’ont pas permis à Safa­­rik de résoudre les affaires qu’il avait soumis à la saga­­cité de ses profi­­lers, elles ont accru sa compré­­hen­­sion du compor­­te­­ment des crimi­­nels. Ainsi armé, l’ins­­pec­­teur parvient à entrer au Bureau en 1984, réali­­sant son rêve. Bien qu’en­­core loin de la fameuse Beha­­vio­­ral Analy­­sis Unit, il tombe cinq ans plus tard sur l’af­­faire qu’il avait fait parve­­nir à l’agence. « Je l’ai étudiée à nouveaux frais et j’en ai conclu que les conseils qu’on m’avait donnés étaient assez bons », remarque Safa­­rik.

Après avoir fait ses classes à l’aca­­dé­­mie de Quan­­tico, le nouvel agent est envoyé à Denver puis dans l’État du Wyoming. Il est notam­­ment chargé des crimes perpé­­trés dans la grande réserve amérin­­dienne de Wind River. En atten­­dant qu’un poste de profi­­ler se libère, le Cali­­for­­nien passe par New York puis est nommé coor­­di­­na­­teur à Sacra­­mento. Fina­­le­­ment, après onze ans de service, il intègre l’unité de Robert Ress­­ler et John Douglas.

Fausses pistes

À son arri­­vée dans le saint des saint, Mark Safa­­rik peut se repo­­ser sur les années de recherches de ses prédé­­ces­­seurs. Ress­­ler et Douglas ont déjà produit toute une docu­­men­­ta­­tion qui tente de trou­­ver des traits communs aux tueurs en série. « Nous avons décou­­vert qu’ils ont souvent échoué dans leur tenta­­tive de rejoindre les forces de polices et, partant, travaillent dans un domaine simi­­laire comme la sécu­­rité », écrit le second. Une distinc­­tion est aussi opérée entre l’as­­sas­­sin orga­­nisé, supposé intel­­li­gent, et celui, plus brouillon, qui a une faible estime de soi. On suppose aussi, en prin­­cipe, que la peau blanche d’une victime augure de celle de son meur­­trier. « Les cas sont tous uniques et très compliqués », rela­­ti­­vise Safa­­rik.

Sitôt engagé, l’an­­cien ambu­­lan­­cier passe quatre mois à être formé à des disci­­plines variées comme la psycho­­lo­­gie, l’ana­­to­­mie, l’ana­­lyse du sang ou les dyna­­miques de groupes. En paral­­lèle de son travail de terrain, il enchaîne aussi les forma­­tions et se ménage un domaine de recherche. « Roy Hazel­­wood [un autre profi­­ler réputé pour ses travaux sur les préda­­teurs sexuels] m’a conseillé d’op­­ter pour un thème qui n’avait pas encore été exploité pour en deve­­nir l’ex­­pert. Je me suis alors souvenu d’une affaire de meurtre de deux vieilles dames dans le Colo­­rado. Je voulais comprendre pourquoi elles avaient été massa­­crées et violées. C’est devenu mon sujet de prédi­­lec­­tion. »

Il est la star du docu­­men­­taire Killer Instinct
Crédits : NBC Univer­­sal

Alors que les enquê­­teurs cherchent en prio­­rité l’au­­teur d’un crime sexuel parmi ceux qui en ont déjà commis, Safa­­rik suggère d’écar­­ter cette piste s’agis­­sant des abus sur des femmes âgées. Dans ce cas, le choix de la cible révèle un carac­­tère parti­­cu­­lier. Dénués d’an­­té­­cé­­dents violents, les meur­­triers sont souvent inti­­mi­­dés par les femmes de leur géné­­ra­­tion. Ils retour­­ne­­raient par consé­quent leur rage contre un sujet plus vulné­­rable. « Une logique de puni­­tion s’en­­clenche », explique l’an­­cien agent. Pour ne pas que ces crimes sordides empiètent sur sa vie privé, l’agent s’ef­­force de les garder à bonne distance. « Je pense qu’un bon profi­­ler doit se disso­­cier émotion­­nel­­le­­ment du travail », indique-t-il. « J’ai la chance d’as­­sez bien y arri­­ver ce qui me permet d’ai­­der la justice. Si j’étais complè­­te­­ment immergé dans les affaires, je ne serai pas très effi­­cace. » Comme lorsqu’il arri­­vait sur une scène de crime en ambu­­lance, Safa­­rik met des gants. Il prend des précau­­tions avec le voca­­bu­­laire car le profi­­ling est moins une science prédic­­tive qu’une métho­­do­­lo­­gie.

En 1989, le FBI était convaincu que l’ex­­plo­­sion ayant endom­­magé le navire de guerre USS Iowa était due à un atten­­tat-suicide alors qu’il s’agis­­sait en fait d’une défaillance méca­­nique ou humaine. Aucune page du livre de Douglas et Ress­­ler, The Crime Clas­­si­­fi­­ca­­tion Manual, paru en 1992, ne dit si les assas­­sins qui conduisent des Cadillac travaillent dans la sécu­­rité ou la police. Peu avant de quit­­ter le FBI, en 2006, Safa­­rik se rend en Caro­­line du Nord pour conseiller une équipe de police qui peine à trou­­ver le coupable d’un double homi­­cide. Sur la foi des éléments récol­­tés sur les lieux, l’agent du FBI redi­­rige l’enquête vers « une femme avec des problèmes mentaux ». La personne arrê­­tée sera une femme de 65 ans. La même année, Safa­­rik étudie le cas de Raymond Lee Jennings, un agent de sécu­­rité accusé du meurtre de la jeune Michelle O’Keefe, sur un parking. Coupable, conclue-t-il et le jury avec lui. Or, onze ans plus tard, on découvre que Jennings est très proba­­ble­­ment inno­­cent…

Une photo de la scène du meurtre de Michelle O’Keefe
Crédits : FBI

La Beha­­vio­­ral Analy­­sis Unit, rela­­ti­­vise son ancien membre, n’est pas juge. Elle se contente de donner des éléments sur la person­­na­­lité du suspect ou du coupable. Le mythe qui asso­­cie les profi­­lers à des oracles procède à cet égard d’une réécri­­ture de l’his­­toire. James Brus­­sel a retiré de ses mémoires toutes les fausses pistes qu’ils avait données à la police pour mieux les rempla­­cer. Metesky n’avait pas de cica­­trice au visage ainsi qu’il le pensait, il était au chômage et ne travaillait donc pas de nuit. Ses origines slaves n’ont elles été évoquées qu’a­­près-coup, Brus­­sel pensant avoir affaire à un homme né en Alle­­magne.

Après son départ du FBI, Mark Safa­­rik a fondé avec Robert Ress­­ler FBS Inter­­na­­tio­­nal, une orga­­ni­­sa­­tion indé­­pen­­dante à travers laquelle ils ont pour­­suivi leur action en prodi­­guant des conseils aux services de police du monde entier pour éluci­­der des crimes épineux. Malgré le décès de Robert Ress­­ler en 2013, il conti­­nue de donner cours et prodigue aussi ses conseils à la télé­­vi­­sion, sur des chaînes améri­­caines comme Disco­­very. En 2015, sur MSNBC, il inter­­­viewe Joel Rifkin, un tueur en série condamné à 203 ans de prison en 1994. L’as­­sas­­sin s’y confie assez ouver­­te­­ment. « Je voulais vrai­­ment comprendre comment il faisait ses choix et comment il se sentait, je voulais entrer dans sa tête », explique Safa­­rik.

Crédits : NBC Univer­­sal

Couver­­ture : Mark Safa­­rik dans Killer Instinct. (NBC Univer­­sal)


 

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