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Avec la disparition d'Eugène Saccomano, le monde du football perd un de ses commentateurs les plus mythiques.

par Servan Le Janne | 15 octobre 2019

Le gotha

Devant la chambre 125 de l’hô­­pi­­tal Foch, à Suresnes, le silence règne d’un bout à l’autre du couloir. Ce lundi 7 octobre 2019, le ballet des infir­­miers se pour­­suit machi­­na­­le­­ment, avec la tris­­tesse d’un match de foot sans commen­­taires. Depuis quelques jours, Eugène Sacco­­mano avait perdu le rythme, lui qui faisait chan­­ter les actions les plus figées. Le jour­­na­­liste s’est éteint à l’âge de 83 ans.

Quatre jours plus tard, au stade Laugar­­dalsvöl­­lur de Reykja­­vik, Olivier Giroud inscrit le seul but de l’équipe de France contre l’Is­­lande, dans le cadre des élimi­­na­­toires à l’Euro 2020. « Permet­­tez-moi avec ce but de Giroud de rendre hommage à Eugène Sacco­­mano, qui nous a quit­­tés lundi dernier », lance Jean Resse­­guié sur RMC. C’était « très certai­­ne­­ment la réfé­­rence des commen­­ta­­teurs à la radio », ajoute-t-il avant d’imi­­ter ses envo­­lées dans les aigus : « Girouuuud, Girouuuud, quelle frappe d’Oli­­vier Girouuuud ! » L’at­­taquant de Chel­­sea n’a pour­­tant marqué qu’un simple penalty.

Eugène Sacco­­mano
Crédits : Itélé

Prêt à s’égo­­siller pour une simple touche, Eugène Sacco­­mano enton­­nait les voyelles au lieu de les pronon­­cer. « C’était la passion et une voix », se souvient Jean-Michel Larqué sur l’an­­tenne de RMC. Cet « homme qui avait beau­­coup d’idées a par exemple inventé les trémo­­los, repris aujourd’­­hui par Jean Resse­­guié. » Lequel Jean Resse­­guié voit en Sacco­­mano « la réfé­­rence des commen­­taires foot à la radio. Une voix aux into­­na­­tions si parti­­cu­­lières et aux envo­­lées uniques. » Dési­­gné commen­­ta­­teur préféré des Français avec près de 50 % des votes en 2017, le jour­­na­­liste de TF1 Grégoire Margot­­ton lui a aussi rendu hommage lors d’Is­­lande-France.

Auteur d’une douzaine de livres et fait cheva­­lier de la Légion d’hon­­neur en 1993, le natif de Marseille « a été à l’ori­­gine du tandem jour­­na­­liste et consul­­tant pour commen­­ter les matches », pour­­suit Larqué. « C’était une voix incroyable. Même quand il ne se passait rien, il fallait lui donner l’an­­ten­­ne… » Autre proche, Jacques Vendroux a salué sur France Info « l’un des précur­­seurs des commen­­ta­­teurs radio ». Eugène Sacco­­mano a « inventé le commen­­ta­­teur un peu exces­­sif de foot­­ball comme il était ».

À travers cet hommage unanime, appa­­raissent d’autres grands noms d’une disci­­pline très expo­­sée. Vendroux et Larqué font partie du gotha. C’est à ce titre qu’ils ont déjà salué la mémoire d’autres figures incon­­tour­­nables comme Thierry Gilardi, disparu en 2008, et de Thierry Roland, mort en 2012. Au terme des obsèques de ce dernier, sous la pluie qui battait le parvis de la basi­­lique Sainte Clotilde, dans le VIIe arron­­dis­­se­­ment de Paris, Eugène Sacco­­mano avait pris la parole : « Ça a été un parcours paral­­lèle, lui à la télé­­vi­­sion, moi à la radio et on s’ai­­mait beau­­coup. » Sur son long chemin, l’an­­cienne voix de RTL puis d’Eu­­rope 1 a frayé avec les meilleurs.

Le précur­­seur

En 1943, l’école libre Pechi­­ney porte appa­­rem­­ment mal son nom. Dans une France désor­­mais entiè­­re­­ment occu­­pée par l’Al­­le­­magne nazie, le temps n’est ni à la liberté ni à la fête. Mais le petit Eugène Sacco­­mano se moque genti­­ment de l’au­­to­­rité. À Salindres, dans le Gard, ce fils de boulan­­ger inter­­­pelle son profes­­seur. « Monsieur, est-ce que je peux aller baiser votre femme ? » demande-t-il à monsieur Nodal. À quoi cet homme « sourd comme un pot », surnommé Zozo, répond : « Atten­­dez que votre cama­­rade en revienne ! »

Georges Briquet
Crédits : INA

Pour amuser ses amis, le garçon s’im­­pro­­vise aussi commen­­ta­­teur de matchs de foot, en imitant les voix nasales de Bruno Delaye et Georges Briquet. Formé dans une école de commerce de Limoges, le second est entré à Radio Paris en tant que cour­­sier pour une agence de publi­­cité. Après avoir rédigé quelques articles pour la presse locale, il remporte un concours radio­­pho­­nique orga­­nisé par le Miroir des sports. Son style infor­­mel, de l’ordre de la discus­­sion, contras­­tait avec les commen­­taires affec­­tés alors en vogue. « C’est lui qui a donné le ton à tout le monde », indique Jacques Vendroux. « Il nous a donné une trame et on a essayé de l’amé­­lio­­rer ou de la chan­­ger en fonc­­tion de l’évo­­lu­­tion de la radio. »

Après un passage par Saint-Martin-de-Valgalgues, Sacco­­mano rallie Nîmes, dont il adule les Croco­­diles. Quand, en 1952, on lui demande de racon­­ter un match imagi­­naire en une minute, l’ado­­les­cent choi­­sit d’op­­po­­ser son équipe fétiche au Havre. Il gagne ainsi le concours orga­­nisé par L’Équipe en vantant « ses vedettes Kader Firoud et Joseph Ujlaki, le formi­­dable Brési­­lien Pires Cons­­tan­­tino, le Hollan­­dais Théo Timmer­­mans, son avant-centre Marcel Rouvière, un pur Gardois, et son gardien inter­­­na­­tio­­nal Stéphane Dakowski ! » Couronné devant Thierry Roland, arrivé deuxième, Sacco­­mano remporte un voyage pour les Jeux olym­­piques d’Hel­­sinki.

Deux ans plus tard, alors que le croco­­dile dispute la première édition de la Coupe Gambar­­della avec les jeunes de Nîmes, son dauphin est engagé à la radio par Georges Briquet. Envoyé couvrir le tour cycliste de l’Oise en 1957, Thierry Roland déçoit son mentor. Par chance, deux autres jour­­na­­listes, Robert Chapatte et Roger Couderc, plaident en sa faveur, lui permet­­tant non seule­­ment de garder son poste, mais aussi de passer à la télé­­vi­­sion en 1959. Un an plus tard, Sacco­­mano devient le corres­­pon­­dant d’Eu­­rope 1 à Marseille, tout en prêtant sa plume au Provençal.

L’AS Saint-Etienne de 1968 avec Jean-Michel Larqué (en bas, deuxième en partant de la gauche)
Crédits : Anefo

« Au début, j’ai été mauvais ! » avoue-t-il dans son auto­­bio­­gra­­phie, Je refais le match. « En plus, je trim­­ba­­lais mon accent de Marseille ! » Débarqué à Paris en 1970, il se fait la voix en commen­­tant les épopées de Saint-Étienne en Coupe d’Eu­­rope, emme­­nées par un certain Jean-Michel Larqué. Une saison passe après la défaite des Verts en finale de Coupe d’Eu­­rope, et Sacco­­mano se retrouve en Amérique du Sud pour suivre l’équipe de France. C’est une épipha­­nie : le repor­­ter argen­­tin José Maria Munoz et ses inter­­­mi­­nables « gooool » donnent au Français des fris­­sons qu’il entend trans­­mettre dans l’Hexa­­gone.

« L’es­­pa­­gnol ou le portu­­gais s’adaptent beau­­coup plus au repor­­tage radio que le français. C’est sûr. Elles permettent une rapi­­dité extra­­or­­di­­naire dans l’élo­­cu­­tion que nous n’avons pas. On est aussi l’un des rares pays euro­­péens à ne pas avoir d’ac­cent tonique. Et il manque beau­­coup parce qu’il corres­­pond bien au foot­­ball avec les ralen­­tis, les accé­­lé­­ra­­tions… Alors, pour choper l’au­­di­­teur, je jouais sur les aigus, les chan­­ge­­ments de tempo, je faisais les montagnes russes. Je faisais du théâtre à la radio, avec une part de comé­­die. »

Le match du lundi

Dans l’avion de l’AS Saint-Étienne ou dans ses douches, un jour­­na­­liste peut à tout moment tendre son micro ou son oreille. À la fin des années 1970, la presse accède sans mal aux joueurs. Alors spécia­­liste des sports pour France Inter, Jacques Vendroux s’im­­pro­­vise même gardien lors d’en­­traî­­ne­­ments. « Ses piètres pres­­ta­­tions nous redonnent confiance et nous font du bien au moral », décrit Jean-Michel Larqué. À 33 ans, ce dernier signe au RC Paris pour une dernière pige. Il se rapproche alors de Thierry Roland, rencon­­tré sous le maillot vert. « Nous allons régu­­liè­­re­­ment dîner dans le club bran­­ché de la chan­­teuse Dani, L’Aven­­ture, avenue Victor-Hugo », raconte-t-il.

Thierry Rolland (au centre)
Crédits : TF1

Pour commen­­ter une rencontre de Saint-Étienne contre les Alle­­mands de Monchen­­glad­­bach, Robert Chapatte l’as­­so­­cie au jour­­na­­liste. Le 5 mars 1980, sur Antenne 2, le duo assiste pour son baptême du feu impuis­­sant à la déroute du club du Forez (1–4). Malgré la défaite, Larqué est conforté au détri­­ment de Bernard Père, l’an­­cien parte­­naire de Thierry Roland. Ce dernier « n’était pas un scien­­ti­­fique du foot­­ball », juge l’an­­cien capi­­taine des Verts, « ce qui l’in­­té­­res­­sait c’était le match, les belles actions, l’en­­ga­­ge­­ment des joueurs et si possible la victoire de l’équipe de son cœur. »

Complé­­men­­taire grâce au vécu de Larqué, le couple devient popu­­laire au point de prêter le flanc à la cari­­ca­­ture. Larqué est connu pour son prover­­bial « tout à fait Thierry » ; Thierry pour une série de déra­­pages assez souvent hors-jeu. « Toute la jeunesse de mômes de France a été bercée par nos commen­­taires », vante le second, mis en orbite par apothéose de 1998. « Je crois qu’a­­près avoir vu ça, on peut mourir tranquille ! » s’en­­flamme-t-il. « Enfin, le plus tard possible. Ah ! C’est superbe ! Quel pied ! Oh putain ! »

La même année, Europe 1 imagine un concept taillé pour la gouaille de Sacco­­mano, en s’ins­­pi­­rant du Processo del lunedi, une émis­­sion italienne de débat spor­­tifs viru­­lents sur la RAI 3. D’abord bapti­­sée le Match du lundi, le programme est renommé On refait le match à son passage sur RTL trois ans plus tard. « Ce n’est pas le « Café du commerce » dont on nous rebat les oreilles, syno­­nymes de bavar­­dages et polé­­miques arro­­sées », défen­­dait Sacco­­mano, qui faisait valoir qu’il tâchait toujours d’ap­­por­­ter de l’in­­for­­ma­­tion au cœur d’échanges musclés.

Thierry Gilardi
Crédits : TF1

Dans le même temps, une école plus sobre fait ses preuves. Après avoir croisé Vendroux sur France Inter, Thierry Gilardi est devenu rédac­­teur en chef de la rubrique foot­­ball de Canal + en 1997. En 2007, il remplace Thierry Gilardi sur le plateau de Télé­­foot. « C’était le meilleur commen­­ta­­teur en matière de foot­­ball », disait de lui celui qui l’avait amené sur TF1, Étienne Mougeotte. Une paire de phrases restées dans la légende achève de convaincre les plus réti­­cents. « Vas-y mon petit », lance-t-il avant le but de Ribéry contre l’Es­­pagne, lors de la Coupe du monde 2006, comme en écho à Thierry Roland (« Allez Luis, allez mon petit bonhomme ! ») et Roger Couderc (« Allez les petits ! »).

Et puis, les grands Gilardi, Roland et Sacco­­mano se sont éteints. Le premier « était d’abord un jour­­na­­liste d’une grande culture et d’une énorme curio­­sité pour l’in­­for­­ma­­tion », dixit Mougeotte. Cela lui fait un point commun avec Sacco­­mano, dont l’éten­­due des connais­­sances est aujourd’­­hui vantée par ses proches. Quant au second, il incar­­nait un jour­­na­­lisme volon­­tiers fran­­chouillard, à l’en­­thou­­siasme conta­­gieux.


Couver­­ture : Ulyces


 

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