De leurs origines antiques à leur ordonnancement récent, des siècles d'institutionnalisation et de démocratisation ont façonné les sports populaires.

par Servan Le Janne | 11 min | 13/08/2017

D’ici 2024, une collection de cubes blancs coiffés de verdure devrait envahir l’île Saint-Denis. Pour accueillir les athlètes du monde entier, ce croissant de terre au milieu de la Seine, dans le nord de Paris, va être rénové. En septembre prochain, cela ne fait plus de doute, la capitale française sera désignée ville hôte des Jeux olympiques. Elle aura alors un peu plus de six ans pour construire une piscine et préparer ses stades. Peut-être faudra-t-il aussi qu’elle aménage quelques rectangles de sable et de gravier.

Paris 2024

Quatre mois après le dépôt de la candidature de Paris, en juin 2015, les fédérations de « sport de boules » ont annoncé leur volonté de participer à la compétition. Dans une vidéo de promotion rythmée par le souffle de sportifs, le son d’un chronomètre et les clameurs du public, la pétanque la boule lyonnaise et la raffa volo demandent le droit d’ « entrer dans la famille olympique ». « La pétanque est devenue un sport de haut niveau », justifie le président de la fédération française, Michel Bois. « Cela ne s’est pas fait en un jour, mais en quinze ans. Il faut désormais passer une étape supplémentaire. »

Présente lors des « Jeux olympiques du Rondeau », près de Grenoble, en 1832, la boule a des ancêtres en Égypte ancienne, en Grèce antique et au Moyen-Âge. On en trouve des traces dans L’Iliade d’Homère, qui cite également le jeu de paume, ce parent lointain du tennis. La Rome antique a pour sa part donné naissance au calcio storico, précurseur d’autant plus violent du football qu’il n’est pas entravé par toutes ses règles. Mais si anciennes que soient leurs racines, « les sports ne naissent véritablement qu’au moment de leur codification, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle », considère Philippe Liotard, chercheur au Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport à l’université Lyon 1. Plusieurs personnes peuvent donc en revendiquer la paternité.

Du pain et des jeux

De l’île Saint-Louis où s’élèvera bientôt le village olympique, il faut remonter la Seine en contournant Paris par l’ouest pour arriver au musée du Louvre, au cœur de la capitale. Là, parmi la collection rassemblée sur les bords du fleuve, on peut observer des tablettes en argile qui racontent les exploits hautement sportifs du roi Shulgi. Lors de son règne sur le pays de Sumer, en basse Mésopotamie (actuelle Irak), entre 2094 et 2047 avant notre ère, il a composé un ensemble d’hymnes en l’honneur de ses performances d’archer, de chasseur, de combattant et de coureur. Et les historiens supposent que les combattants sumériens luttaient parfois non pour nuire mais par jeu.

Hatchepsout dans une course rituelle contre le dieu taureau Apis
Temple de Karnak à Louxor

En Égypte ancienne, à la même période, les pharaons se prévalaient de leurs qualités physiques afin de démontrer qu’ils pouvaient défendre le peuple contre les menaces humaines ou divines. Un relief du temple de Karnak, au nord de Louxor, décrit la reine Hatchepsout faisant la course avec le dieu Apis à la moitié du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Les pharaons, explique l’historien allemand Wolfgang Decker, auteur du Sport dans l’Antiquité, « étaient les gardiens de l’ordre du monde, qu’il devaient défendre contre le chaos ». Déjà, des mesures telles que le nombre d’animaux abattus lors de la chasse introduisaient la notion de performance, autrement dit de record.

De même qu’ils étaient capables de faire de l’art pour l’art, en composant d’impressionnantes fresques, les Égyptiens anciens pouvaient sans doute apprécier le jeu pour le jeu. Les peintures de la nécropole de Beni Hassan, dans le sud du pays actuel, montrent des lutteurs mais aussi des femmes qui, juchées les unes sur le dos des autres, se lancent des balles. En Crète, une civilisation que les Égyptiens appelait « Kaphti » a laissé sur les murs d’un palais construit en hommage au légendaire roi Minos, autour de 1500 avant Jésus-Christ, des dessins de femmes sautant pour saisir les cornes de taureaux. « Il est possible qu’ils décrivent des acrobates qui amusent la cour », suppose l’historien Allen Guttman dans Sport : les cinq premiers millénaires. Les gobelets en or repoussé du site crétois de Vaphio montrent eux des combattants, des boxeurs et des chasseurs.

Après la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand, au quatrième siècle avant Jésus-Christ, des Égyptiens participèrent aux Jeux olympiques antiques. Organisés pour unifier le monde hellénique, la compétition attira à elle les peuples des colonies grecques d’Italie, d’Afrique du Nord et d’Asie mineure. « L’histoire des sports anciens est l’histoire de l’athlétisme grec », résume l’historien britannique Norman Gardiner. Employé par Homère pour décrire les dix années de la guerre de Troie et présent dans les 12 travaux d’Hercule, le mot « athlète » devint un idéal alors même qu’il avait partie liée à la souffrance. Comme la guerre, disait le Poète, la boxe et la lutte sont « pénibles ». Avec lui, Pindare s’étonna que l’athlète se réjouît dans un labeur récompensé par aucun bien matériel sinon une couronne d’olivier, un ruban ou une palme.

Olympie et son stade, en haut à gauche
Crédits : Jean-Claude Golvin

Contrairement au jeu qui prend fin lorsque ses participants sont fatigués, la compétition se poursuit par-delà la fatigue. Un entraînement régulier permet même de la combattre et de la repousser. Dans l’épreuve, les athlètes s’engagent néanmoins à respecter un corpus de règles, qu’ils concourent au pentathlon, au lancer de disque, au javelot ou au saut en longueur. À en croire Norman Gardiner, cet idéal athlétique naquit « dans une société où le pouvoir était aux mains d’une aristocratie qui dépendait de compétences militaires et de la force pour se maintenir au pouvoir ». C’est particulièrement vrai du monde grec de l’époque où « la compétition entrait dans tous les domaines de la vie ». La vigueur physique s’en trouva valorisée.

Cependant, nuance Philippe Liotard, « ce sont avant tout des jeux religieux. Le but n’est pas tant de devenir champion que d’être dans une sorte de communion vis-à-vis des dieux. » Autre différence avec les sports que l’on connaît, l’existence de règles n’empêchait pas certains affrontements d’entraîner la mort sur l’autel des dieux auquel était assimilé Olympie. D’autres jeux panhelléniques étaient organisés à Delphe, Corinthe et Nemea. À Rome, les gladiateurs pouvaient subir le même sort funeste.

De la discipline

D’abord érigé en quête religieuse, le sport entra rapidement dans des logiques de distinction entre le pur et l’impur. Par leur source païenne, les combats de gladiateurs suscitaient au départ le mépris de beaucoup de catholiques. En Chine, l’enracinement du bouddhisme sous la dynastie des Han, entre 206 avant Jésus-Christ et 220, favorisa un tri entre les pratiques à haute valeur spirituelle et les autres. « Aux yeux des sages disciples de Confucius », note Alen Guttmann, « jouer à la balle était le signe d’un caractère faible, à peine mieux vu que boire de l’alcool, parier et draguer. » En revanche, le tir à l’arc trouvait grâce aux yeux de l’aristocratie chinoise. « Même leur façon de se concurrencer est courtoise », aurait dit Conficius des archers.

Cet attachement au geste soigné associé à la culture bouddhiste permit le développement d’un art martial comme le wushu, lequel prospéra pendant des siècles, malgré l’introduction de sports équestres par les dynasties Ming (1358-1644) et Qing (1644-1911). Parallèlement, à partir du XIIe siècle, les joutes et tournois de la chevalerie se développèrent en Europe, faisant fi de l’opposition du Vatican. Mentionné dès 350 dans Les Confessions d’Augustin d’Hippone, le jeu de paume prenait trop d’ampleur aux yeux des autorités françaises au XIVe siècle. En juin 1397, le prévôt de Paris, autrement dit le représentant du gouvernement, interdit sa pratique en semaine « parce que plusieurs gens de métier et autres du petit peuple quittaient leur ouvrage et leur famille pendant les jours ouvrables, ce qui était fort préjudiciable pour le bon ordre public ».

Le jeu de paume

Dénié aux travailleurs qui doivent garder leur énergie pour l’atelier, le droit d’échanger des balles vécut surtout à travers le bras de l’aristocratie et de la noblesse. François Ier accorda aux joueurs la possibilité de gagner de l’argent en 1527 et Henri VI disputa une partie au lendemain de son entrée à Paris, en 1594. Après la formation de corporations en 1610, et alors que les raquettes avaient traversé la Manche, Louis XIV fréquenta assidûment la salle du Jeu de paume, restée célèbre pour le serment qui participa au renversement de la monarchie en 1789. Le mot même de « sport » a rebondi entre France et Angleterre. Ce n’est qu’après un passage par Londres que le synonyme de divertissement « desport » perdit ses deux premières lettres. Et le jeu de paume est devenu « tennis » lorsque les Anglais transformèrent le « Tenèts ! » habituellement scandé pour dire « tenez » à l’engagement.

À leur retour à Paris, au XIXe siècle, ces termes étaient accompagnés d’un cortège de lois. « Les sports sont véritablement nés avec l’écriture des règles de la “Football association” en 1863 », estime Philippe Liotard. Forgé dans une maison franc-maçonne de Londres, l’organisme reprit largement l’ensemble de codes édictés par l’université de Cambridge 15 ans auparavant. De ce point de vue, beaucoup de disciplines prirent forme au sein des couches aisées de la société. « Il semble indiscutable », professe le sociologue français Pierre Bourdieu dans Questions de sociologie « que le passage du jeu au sport proprement dit se soit accompli dans les grandes écoles réservées aux “élites” de la société bourgeoise, dans les public schools anglaises où les enfants des familles de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie ont repris un certain nombre de jeux populaires ».

Si Bourdieu ajoute que cette appropriation procède à « un dépouillement de leurs fonctions sociales (et a fortiori religieuses) », elle fixe aussi un standard à respecter par tous, là où il existait autant de façon de pratiquer que de régions du globe. Celui-ci se répand à la faveur des conquêtes coloniales et du renouveau de l’olympisme qui portent en eux le même idéal universaliste. Fondateur du Comité olympique en 1894, l’historien français Pierre de Coubertin « voulait donner un idéal en allant puiser dans ce mythe de la Grèce, car c’est le pays qui a fondé la civilisation universelle », explique Philippe Liotard. Les premiers jeux modernes sont organisés à Athènes deux ans plus tard.

L’esprit Coubertin

La trajectoire de Pierre de Coubertin, elle aussi, passe par l’Angleterre. Petit fils d’un haut fonctionnaire de Napoléon Ier, il ponctue de brillantes études de lettres et de sciences politiques par des séjours au Royaume-Uni qui l’ouvrent aux sports anglo-saxons. Né en 1863, il a grandi marqué du sceau infâme de la défaite de la France contre la Prusse en 1870. Son rachat, juge Coubertin, passe par la puissance physique. La notion de race et la compétition qu’elle induit l’obsèdent. « Il y a deux races distinctes », postule-t-il dans le livre L’Éducation anglaise en France, « celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu ».

D’un côté, ce « colonial fanatique » autoproclamé voit dans le sport un instrument de « disciplinisation des indigènes », de l’autre, il considère « que le culte de l’effort est superflus aux paysans et aux ouvriers qui risquent de mal travailler s’ils s’épuisent », rappelle Philippe Liotard. Perclus d’idées réactionnaires, c’est à peine s’il juge les femmes aptes à s’exercer. « Une petite olympiade femelle à côté de la grande olympiade mâle. Où serait l’intérêt  ? » demande-t-il. « Impratique, inintéressante, inesthétique, et nous ne craignons pas d’ajouter : incorrecte, telle serait à notre avis cette demi-olympiade féminine. »

Le résultat d’un État aux Jeux olympiques apparaît alors comme son carnet de santé. En tant qu’étalon de la puissance, le sport acquiert une meilleure image mais prête le flanc aux pires desseins politiques. Pour le IIIe Reich, les Jeux olympiques de Berlin organisés en 1936 sont ainsi l’occasion de démontrer « la suprématie de la race aryenne ». Afin d’en contester le principe, des contre-jeux sont ébauchés en Espagne, finalement compromis par l’arrivée de Franco au pouvoir en 1939. Pour protester contre le nazisme, une Olympiade ouvrière avait déjà rassemblé 77 000 athlètes et 200 000 spectateurs en 1931 à Vienne.

Peu à peu, le sport échappe à la classe dominante et à ses promoteurs. « Dans les années 1930, les rugbymen anglais ne veulent plus jouer contre les Français car ils les considèrent trop violents », raconte Philippe Liotard. Ce n’est pas seulement que la notion de fair play n’ait pas d’équivalent dans la langue de Molière. « Le rugby a quitté les territoires des grandes villes pour arriver en province, dans le sud, chez les paysans et les ouvriers. Des personnes qui n’avaient pas le même rapport à la violence. »

Maurice Herzog après sa conquête de l’Annapurna
Crédits : E.P. Dutton, 1950

Après la Seconde Guerre mondiale, l’image du sport devient franchement positive. L’éducation physique se développe en France dans les années 1960, sous l’impulsion de l’alpiniste Maurice Herzog, haut commissaire puis secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports de 1958 à 1966. Beaucoup de disciplines possèdent alors des bases suffisamment stables pour se diffuser dans le monde. Quand les Européens se mettent au judo, ils lui confèrent un esprit de compétition et de hiérarchie qui n’existe pas sous cette forme en Asie. « À partir des années 1960 et 1970, les Japonais perdent les combats parce que les Occidentaux sont dans une logique de performance qui les met en difficulté », explique Philippe Liotard.

En France, cet essor sportif se traduit par la création du ministère de la Jeunesse de l’éducation populaire et des Sports en 1966 et celui du Temps libre en 1981. Le temps libre dégagé par l’augmentation progressive du nombre de congés payés permet le développement de nouvelles pratiques où la compétition est secondaire. En ski, « des gens sortent des pistes pour inventer des façons de jouer ». Il faut la popularité d’un champion comme le Norvégien Stein Eriksen pour que le freestyle soit reconnu par la Fédération internationale de ski et ainsi institutionnalisé en 1979.

« Depuis les années 1980, il s’est inventé peu de choses », juge Philippe Liotard. Les innovations se sont souvent résumées à des adaptations ou des hybridations comme dans le cas du cross-fit, qui combine la force athlétique, l’haltérophilie, la gymnastique et les sports d’endurance. Associer surf et voile a valu à l’Américain Newman Darby de rester comme l’inventeur de la planche à voile dans les années 1960. Plus récemment, en 2004, le président de la fédération de taekwondo de Floride David Turnbull a commencé à faire la promotion de combaton, un sport inventé pat Steve Blanon à la croisée du football américain et du taekwondo.

Quand ils ne dérivent pas des fédérations elles-mêmes, ces sports métissés engendrent leur propres structures, comme en témoigne l’hégémonie de l’UFC sur les compétitions d’arts martiaux mixtes (MMA). Alors que la pratique n’a véritablement commencé à se faire connaître que dans les années 1990, cette ligue mondiale brasse aujourd’hui des milliards. Comme la pétanque, le MMA ne cache d’ailleurs pas ses ambitions olympiques.


Couverture : Le calcio florentin.


 

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