Le cône est dépassé. Désormais, les fumeurs de cannabis les plus habiles roulent des joints en forme de Spider-Man, Pikachu ou Kalachnikov. Et les vendent des milliers de dollars.

par Servan Le Janne | 0 min | 4 janvier 2019

La ligue

Après un carre­­four hérissé de palmiers, la Route 604 descend vers le nord de Las Vegas, éten­­due brumeuse couvée par les sommets du Nevada. Au début de cette cinq voies, de l’autre côté d’un mur en esca­­lier, les vitres d’un grand entre­­pôt déco­­lorent sous les rayons du couchant. Le parking est clair­­semé en ce vendredi 28 décembre 2018. Peu après 17 heures, une ving­­taine de personnes slaloment entre les poutres en bois qui encadrent les rayon­­nages du NuWu Canna­­bis Market­­place. Morne plaine : en moyenne, l’éta­­blis­­se­­ment accueille près de 3 000 clients par jour. La recette sera pour­­tant très bonne.

À la caisse patiente un chauve en costume marine. Ses mains couvertes de tatouages sont remplies de liasses de billets de banques ceintes par des élas­­tiques jaunes. Bran­­don Hawkins s’ap­­prête à se déles­­ter de 11 000 dollars en cash pour ache­­ter un cigare de 24 grammes de weed, roulé avec une feuille en or d’au­­tant de carats. En s’em­­pa­­rant de ce Leira Canna­­gar disposé sur un lit de velours violet dans une caisse en bois, le tren­­te­­naire est sûr de « passer une sacrée soirée du Nouvel An ». « Honnê­­te­­ment », ajoute-t-il, « j’ai toujours été un parti­­san de cette indus­­trie et je suis heureux qu’elle en soit là aujourd’­­hui. »

Crédits : Leira Canna­­gar

Proprié­­taire du Hudson, un restau­­rant de West Holly­­wood, Bran­­don Hawkins a eu l’idée de ce luxueux joint rempli de Pure Haze avec un asso­­cié, en enten­­dant parler d’un spéci­­men vendu 10 000 dollars à Seat­tle, au mois de juin. Selon Benny Tso, un des gérants de la boutique de Las Vegas, ce type de services VIP va deve­­nir monnaie courante dans le coin. Afin de vendre ses modèles sans métal précieux, roulés à la main à partir de fleurs biolo­­giques, la société Leira Canna­­gar vante son « art » en la matière. Elle n’est pas la seule : la vague de léga­­li­­sa­­tion aux États-Unis mais aussi au Canada ou en Uruguay a mis en lumière la culture des joints au dres­­sage écla­­tant.

La boutique de Las Vegas n’est d’ailleurs pas la seule à propo­­ser des cônes dorés. « En utili­­sant des graines de maïs ou du papier en or de 24 carats, je crée une expé­­rience à fumer unique », s’enor­­gueillit Dawn Doan sur son site, Gras­­shoppa. Cette Cali­­for­­nienne a passé trente heures à coller des feuilles pour réali­­ser une tige en forme de Wall-E, le robot de Disney. « Je le montre toujours dans les festi­­vals mais les gens refusent de l’al­­lu­­mer », rapporte-t-elle. « En le voyant ils s’écrient : “Oh mon Dieu, c’est de l’art, je ne peux pas le fumer.” » Après avoir réalisé un premier joint cubique, Doan a été contac­­tée par la Natio­­nal Joint League (NJL), une orga­­ni­­sa­­tion d’or­­fèvres qui se cooptent. Depuis, elle a conçu une batte­­rie, une raquette de tennis et même une station essence, riva­­li­­sant d’au­­dace avec les 18 autres membres du groupe.

Créée en 2013, la NJL rassemble des spécia­­listes de Penn­­syl­­va­­nie, de Floride, d’Ari­­zona, du Colo­­rado, de Cali­­for­­nie, de Washing­­ton et du Canada. Chacun publie des photos de ses roulages sur Insta­­gram, où sont régu­­liè­­re­­ment orga­­ni­­sés des votes. 2Chainz, The Game et Rihanna comptent parmi les abon­­nés, de même que « l’ac­­teur et musi­­cien Tommy Chong », témoigne le fonda­­teur, Alex Theo­­dos. « Beau­­coup de requêtes sont faites à l’oc­­ca­­sion d’an­­ni­­ver­­saires ou d’évé­­ne­­ments. Nous n’avons jamais eu de problème avec la justice. Ce que nous montrons sur Insta­­gram est pure­­ment artis­­tique. »

Crédits : Dawn Doan

Si les comptes des membres de la NJL regorgent d’œuvres impres­­sion­­nantes, l’un d’eux a plus de succès que les autres. Tony Green­­hand est un pion­­nier. C’est lui qui a inspiré Dawn Doan. « J’ai vu qu’il avait fait un Spider-Man et j’étais esto­­maquée », se souvient-elle. « Je me suis deman­­dée comment ça pouvait exis­­ter. Depuis je me suis dit que je pouvais faire n’im­­porte quoi. Pourquoi devais-je m’en tenir à des formes basiques ? »

Aube verte

Las Vegas est loin. Malgré son succès, Tony « Green­­hand » vit anony­­me­­ment dans une petite rue d’Al­­bany, ville sans histoire de 50 000 âmes située dans l’Ore­­gon, au sud de Port­­land. Il reçoit les visi­­teurs avec sa compagne, ses deux pitbulls et un large sourire avant de se remettre au travail. À 7 heures du matin, sans avoir pris de petit-déjeu­­ner, l’homme de 28 ans assemble des papiers à rouler tout en faisant luire le joint entre ses lèvres. Devant lui, sur une table basse, une somme d’ou­­tils à rouler voisine avec un cendrier aux taches noires comme un léopard. « Je commence à rouler au saut du lit », admet-il. Et ce travail maniaque, ponc­­tué par de rares pauses, ne cessera qu’au coucher.

« En géné­­ral je fume un joint », indique ce châtain aux cheveux longs qui aime aussi randon­­ner ou jouer avec ses chiens. « Si je ne suis pas en train de le faire, je suis proba­­ble­­ment occupé à cher­­cher de la weed. » Son exper­­tise repose d’ailleurs sur des années de pratique intense. Alors qu’il pensait s’en tirer faci­­le­­ment lors de sa première tenta­­tive, en copiant ses amis, Tony s’est d’abord cassé les dents, pendant 30 minutes, sur un joint fina­­le­­ment impos­­sible à fumer. Plus personne n’était disposé à le lais­­ser faire. Mais il n’est pas du genre à se décou­­ra­­ger.

Crédits : Tony Green­­hand/Insta­­gram

Un an après ses débuts, le jeune homme a décou­­vert les quelques variantes qui exis­­taient au cône basique. Rien de très excen­­trique n’était alors roulé, mais lui qui était habi­­tué à sculp­­ter avec de l’ar­­gile ou du bois a eu l’idée d’en faire de même avec des feuilles. « Je voulais juste appliquer ce que je savais de la sculp­­ture aux joints, sans jamais envi­­sa­­ger d’en faire un métier », fait-il remarquer. Aujourd’­­hui, il juge sa première pièce, une fusée spatiale, « pas spec­­ta­­cu­­laire ». L’al­­li­­ga­­tor et le petit dragon qui ont suivi étaient eux aussi assez basiques. La pipe qu’il a cise­­lée en 2013 avait en revanche suffi­­sam­­ment d’al­­lure pour qu’un ami lui suggère de la montrer sur le réseau social Reddit, où la Toile s’est vite enflam­­mée pour son travail.

Au départ, bien qu’ayant quitté le lycée en chemin, Tony Green­­hand refu­­sait toute compen­­sa­­tion finan­­cière. Il n’avait toute­­fois rien contre l’idée d’ex­­po­­ser ses produc­­tions dans divers salons ou en parler lors de confé­­rence. Ainsi a-t-il rencon­­tré sa compagne à la High Times Canna­­bis Cup du Colo­­raro, en 2014. Lors de leur premier rendez-vous, Court­­ney a reçu un joint en forme de rose de sa part. Fina­­le­­ment, « parce que les gens le voulaient », c’est devenu un métier. Le plai­­sir n’en est pas pour autant parti en fumée : au lieu de vendre la pastèque de près de 20 kilos de weed qu’il avait assem­­blée, Tony Green­­hand a préféré la cramer.

À la tombée de la nuit, ces jours-ci la lumière reste éteinte dans la petite rue d’Al­­bany. L’ar­­tiste s’est promis de ne plus travailler à l’heure où l’Ore­­gon dort. Il préfère garder son éner­­gie pour des jour­­nées bien remplies entre le roulage, la culture et les ventes. Une série de blunts en forme d’armes lui a par exemple rapporté 7 000 dollars. Ses clients s’ap­­pellent notam­­ment Flat­­bush Zombies et B-Real de Cypress Hill. Comme eux, cela ne fait plus de doute, Tony Green­­hand est un artiste. Ses œuvres ne sont peut-être pas encore légales partout, mais elles suscitent la convoi­­tise de riches amateurs prêts à débour­­ser des milliers de dollars pour les acqué­­rir.


Couver­­ture : Quelques œuvres de Tony Green­­hand. (Tony Green­­hand/Insta­­gram)


 

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