par Servan Le Janne | 4 juillet 2018

Avant Modrić

Sous le cercle formé par le toit du stade de Nizhny Novgo­­rod, dans le rond central, le ballon prend une courbe lumi­­neuse. Depuis les pieds de Luka Modrić, il file jusqu’à l’en­­trée de la surface où le rejoint Ante Rebić. Le tempo est parfait. À la 114e minute de ce huitième de finale de la Coupe du monde 2018, alors que les prolon­­ga­­tions arrivent à leur terme, la Croa­­tie peut fina­­le­­ment devan­­cer le Dane­­mark. Mais après avoir contourné le gardien, Rebić est fauché en pleine surface de répa­­ra­­tion. L’ar­­bitre siffle penalty. Modrić doit donc inscrire le but déci­­sif lui-même.

Le meneur de jeu du Real Madrid ouvre son pied et tire à droite, comme dix ans plus tôt face à la Turquie. Comme dix ans plus tôt face à la Turquie, il échoue. Depuis cette défaite en quarts de finale de l’Euro 2008, aux tirs aux buts, la Croa­­tie n’a jamais passé le premier tour à élimi­­na­­tion directe d’une compé­­ti­­tion inter­­­na­­tio­­nale. « Nous avons tous pensé au match contre la Turquie », a avoué après la rencontre le sélec­­tion­­neur des Vatreni, Zlatko Dalić. « Dès que le coup de sifflet final a retenti, Modrić est venu me voir et m’a dit : “Je m’oc­­cupe d’un des tirs aux buts.” »

Modrić sous les couleurs de la Croa­­tie

En ce 1er juillet 2018, le maillot à damier numéro 10 se présente de nouveau au point de penalty. Il marque cette fois au milieu des cages, serre le poing et assiste avec bonheur au but vainqueur de son coéqui­­pier, Ivan Raki­­tić. « Ce n’était pas facile parce que le match contre la Turquie était dans nos esprits », recon­­naît Modrić. « Cette défaite était diffi­­cile à avaler. Il était grand temps de passer cet obstacle que nous n’avions pas fran­­chi depuis 1998. » Le défi est d’ailleurs simi­­laire : la Croa­­tie va affron­­ter le pays hôte comme elle l’avait fait lors du Mondial français. La Turquie étant oubliée, ses joueurs ont main­­te­­nant en tête cette demi-finale perdue il y a 20 ans.

Le Luka Modrić de l’époque s’ap­­pelle Zvoni­­mir Boban. Lui aussi capi­­taine et numéro 10, le milieu du Milan AC guide son équipe à un niveau où personne ne l’at­­ten­­dait. En quarts de finale, alors qu’elle parti­­cipe à la première Coupe du monde de son histoire, la jeune Croa­­tie humi­­lie l’Al­­le­­magne, 3 à 0. Au tour suivant, son avant-centre vedette, Davor Šuker, cueille la France à froid dès le retour des vestiaires. Dans les secondes qui suivent l’ou­­ver­­ture du score, Zvoni­­mir Boban subti­­lise le ballon dans les pieds de Ziné­­dine Zidane d’une roulette un peu longue. Sur ses talons, Lilian Thuram le récu­­père et égalise à la conclu­­sion d’un une-deux avec Djor­­kaeff. Une ving­­taine de minutes plus tard, il réci­­dive. Les Vatreni sont mats.

Zvoni­­mir Boban n’aime pas reve­­nir sur cet épisode. Tout juste consent-il à se remé­­mo­­rer une prépa­­ra­­tion « forte en émotion ». Pour ce Mondial russe, « je suis excité mais disons que je me concentre évidem­­ment sur le travail que je dois faire », dit-il. Car il occupe aujourd’­­hui le poste haut placé de secré­­taire géné­­ral adjoint de la FIFA. L’an­­cien milieu sait que son employeur est vu comme « l’or­­ga­­ni­­sa­­tion la plus crimi­­nelle du sport ». Mais pour la faire chan­­ger, il est prêt, dit-il, à risquer sa répu­­ta­­tion de grand joueur et d’homme de prin­­cipes. Boban parle peu aux médias, mais quand il le fait, il n’hé­­site pas à vanter son propre courage avec emphase.

Zvoni­­mir Boban dans son costume de la FIFA

Idole de Modrić et de très nombreux Croates, ce père de cinq enfants est aussi un héros de l’in­­dé­­pen­­dance de 1991. Il reste comme l’au­­teur du « coup de pied qui a commencé la guerre », un an plus tôt. « J’étais là », a-t-il un jour raconté à propos de l’évé­­ne­­ment le plus célèbre de sa carrière, « une figure publique prête à risquer sa vie, sa carrière et tout ce que la célé­­brité avait apporté, tout ça à cause d’un idéal, d’une cause : la cause croate ».

Au prin­­temps 1990, Boban parti­­cipe au cham­­pion­­nat de Yougo­s­la­­vie dans les rangs du Dinamo de Zagreb, capi­­tale d’une répu­­blique croate en pleine fièvre natio­­na­­liste. Le 13 mai 1990, alors qu’il doit affron­­ter les Serbes de l’Étoile rouge de Belgrade, des émeutes éclatent entre les deux groupes de suppor­­ters. Boban se retrouve au milieu d’une pelouse enva­­hie par les spec­­ta­­teurs. Quand soudain, le jeune joueur assène un coup de pied aérien à un de ces poli­­ciers qui, repré­­sen­­tant de l’au­­to­­rité centrale, sont suppo­­sés prendre le parti des Serbes. Le geste devient « le symbole du soulè­­ve­­ment contre la domi­­na­­tion serbe en Yougo­s­la­­vie », selon un histo­­rien croate. On appren­­dra plus tard que le gardien de la paix est un Bosniaque, autre­­ment dit un musul­­man de Bosnie.

Fût-elle allé­­go­­rique, la séquence a suivi Boban toute sa carrière. Il faut dire qu’il ne s’est guère éver­­tué à l’ex­­pliquer. Depuis les émeutes du stade Maksi­­mir jusqu’au sommet de la FIFA, où personne ne l’at­­ten­­dait, en passant par le grand Milan et une demi-finale de Coupe du monde, sa trajec­­toire demeure nimbée de mystère.

Au front

On imagine mal, main­­te­­nant qu’il reçoit en costume marine discrè­­te­­ment strié, Zvoni­­mir Boban sauter au visage de ses enne­­mis. Avec le poste qu’il occupe à la FIFA à l’aube de ses 50 ans, le Croate passe davan­­tage pour un stra­­tège que pour un combat­­tant. Ses yeux bleu acier toujours perçants asso­­ciés à un bouc grison­­nant renforcent cette image de diplo­­mate au bras long et à l’en­­tre­gent déve­­loppé. Le secré­­taire géné­­ral adjoint aborde les problèmes de front, du moins lorsqu’il daigne se confier. Il a déjà refusé de parler au New York Times et à la BBC. « Il vous parle s’il le décide et choi­­sit les ques­­tions », observe le jour­­na­­liste croate Alek­­san­­dar Holiga. « Vous ne pour­­rez pas lui parler de ce coup de pied qui a commencé la guerre. » Peu d’in­­for­­ma­­tions filtrent aussi sur son enfance.

Zvoni­­mir Boban voit le jour le 8 octobre 1968 à Imotski, une petite ville de l’ar­­rière-pays dalmate collée à l’Her­­zé­­go­­vine. « C’est un point chaud du natio­­na­­lisme croate au XXe siècle », remarque Dario Bren­­tin, spécia­­liste du sport et de la poli­­tique dans les Balkans à l’uni­­ver­­sité de Graz, en Autriche. « Cela ne veut toute­­fois pas dire que sa famille l’était. » À ses dix ans, son père Marinko, qui avait traversé la fron­­tière pour trou­­ver du travail côté croate, reprend la route pour parcou­­rir les sept kilo­­mètres sépa­­rant la maison du terrain d’en­­traî­­ne­­ment du NK Mračaj Runo­­vić, un modeste club de la région. Avec son frère, Drazen, « Zvone » passe des tests au grand club dalmate de Split, le Hajduk, cham­­pion de Yougo­s­la­­vie à neuf reprises. Mais ils sont reca­­lés.

Marinko fait donc de nouveau ses valises. En 1983, il vend le T3 d’Imotski et emmène sa femme, Mary et ses deux fils à Zagreb pour qu’ils portent le maillot de l’ad­­ver­­saire de l’Haj­­duk dans le « Derby éter­­nel », le Dinamo. Deux ans plus tard, Zvoni­­mir fait ses débuts avec l’équipe première et en devient ensuite le plus jeune capi­­taine à seule­­ment 19 ans. Il commence alors à être « connu comme l’un des joueurs les plus talen­­tueux de sa géné­­ra­­tion », resi­­tue Dario Bren­­tin. Et quelle géné­­ra­­tion : en 1987, la Yougo­s­la­­vie remporte le cham­­pion­­nat du monde junior au Chili avec dans ses rangs Igor Štimac, Robert Jarni, Robert Prosi­­nečki, Davor Šuker et bien sûr Zvoni­­mir Boban. Habi­­tué à être rete­­nus, Slaven Bilić et Alen Bokšić ne sont cette fois pas du voyage.

Le jeune Boban

Les Croates ont de bons jeunes mais le cham­­pion­­nat est alors dominé par des clubs serbes, qu’il s’agisse de la Vojvo­­dina Novi Sad, du Parti­­zan Belgrade ou de l’Etoile rouge. Vue de Zagreb, cette supré­­ma­­tie spor­­tive est un décalque de l’as­­cen­­dant serbe qui prévaut en matières poli­­tique et cultu­­relle. Après la mort du maré­­chal Tito, figure tuté­­laire de la Yougo­s­la­­vie, en 1980, les natio­­na­­lismes sont exci­­tés par le ralen­­tis­­se­­ment écono­­mique et quelques poli­­ti­­ciens oppor­­tu­­nistes. La centra­­li­­sa­­tion prônée par le président de la ligue des commu­­nistes serbes, Slobo­­dan Miloše­­vić, à partir de 1986, distend les liens et le méca­­nisme de prési­­dence tour­­nante de la fédé­­ra­­tion se grippe.

« À la fin des années 1980 et surtout au début des années 1990, les suppor­­ters mani­­festent un senti­­ment fort d’ap­­par­­te­­nance natio­­nale et encou­­ragent la violence envers les autres sur des bases ethniques ou natio­­nales », déplore Dario Bren­­tin. Deux semaines après l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des premières élec­­tions multi­­par­­tites en Croa­­tie, les 6 et 7 mai 1990, le Dinamo Zagreb accueille l’Etoile Rouge de Belgrade au stade Maksi­­mir. Mais la lutte s’or­­ga­­nise en tribunes : aux provo­­ca­­tions du Delije, le groupe de suppor­­ters diri­­gés par le futur chef de guerre serbe Željko « Arkan » Ražna­­to­­vić, répondent les insultes des Bad Blue Boys locaux. Et les coups pleuvent.

La tangente

La grille de la tribune nord s’ef­­fondre, ouvrant la voie à une colère bleue. « Alors que nous nous échauf­­fions, les suppor­­ters de l’Etoile rouge se sont mis à sacca­­ger les tribunes », raconte Zvoni­­mir Boban. « La police n’a rien fait pour les arrê­­ter. » Était-elle tout simple­­ment débor­­dée ? Toujours est-il que, ulcé­­rés, les Bad Blue Boys fondent en vagues sur leurs adver­­saires après avoir fait tomber la grille. « J’ai crié aux poli­­ciers pour leur deman­­der pourquoi ils battaient nos fans et pas ceux de Belgrade », pour­­suit le joueur Croate. « C’est à ce moment-là qu’ils m’ont frappé deux fois avec une matraque. J’ai réagi. »

Tandis que la majo­­rité des Croates pensent avec Boban que la police, en tant qu’ins­­tru­­ment de répres­­sion de Belgrade, a volon­­tai­­re­­ment ciblé les fans du Dinamo, la presse serbe voit l’évé­­ne­­ment comme un coup monté par le parti natio­­na­­liste qui vient de rempor­­ter les premières élec­­tions légis­­la­­tives multi­­par­­tites, l’Union démo­­cra­­tique croate (HDZ). À sa tête, l’an­­cien Parti­­san yougo­­slave Franjo Tuđman fait campagne pour l’in­­dé­­pen­­dance de la Croa­­tie. Elle sera procla­­mée le 25 juin 1991, en même temps que celle de la Slové­­nie. La Macé­­doine et la Bosnie suivront comme le feront plus tard le Monté­­né­­gro et le Kosovo.

« Les athlètes sont les meilleurs ambas­­sa­­deurs de notre pays », pense Tuđman. Aussi n’hé­­site-t-il pas, une fois élu président du nouvel État croate, à s’en servir dès que possible. Le coup de pied de Boban, par exemple « est le plus gros mythe du foot­­ball croate », tient à nuan­­cer Alek­­san­­dar Holiga. « Une saison entière du cham­­pion­­nat yougo­­slave a été dispu­­tée après l’in­­ci­dent. Le Dinamo et l’Etoile rouge se sont rencon­­trés sans inci­dent majeur. » Suspendu pour six mois, Boban rate la Coupe du monde 1990 avec la Yougo­s­la­­vie contre son gré. « Il était impa­­tient de rejouer sous les couleurs yougo­­slaves », ajoute Dario Bren­­tin. Fina­­le­­ment, le 22 décembre 1990, Boban prend part au deuxième match offi­­ciel de la Croa­­tie, contre la Rouma­­nie. Quelques mois plus tard, il signe au Milan AC pour huit millions de livres.

Le coup de pied qui a commencé la guerre

À la créa­­tion de la ligue croate de foot­­ball, en 1992, le Dinamo Zagreb est renommé HAŠK Građanski afin de gommer son ancrage commu­­niste. Sur une idée de Tuđman, il prend même le nom de Croa­­tia Zagreb l’an­­née suivante. « Il voulait créer un club à dimen­­sion natio­­nale capable de concur­­ren­­cer les meilleures équipes euro­­péennes, tout en faisant la promo­­tion du nouveau pays », souligne Alek­­san­­dar Holiga. Le président assiste aux rencontres, essaye de faire reve­­nir Prosi­­nečki et attire un Austra­­lien d’ori­­gine croate, Mark Viduka, en 1995. « Il voulait que je monte dans son avion tout de suite », racon­­tera ce dernier.

Cet embal­­le­­ment n’est pas du goût de tous les suppor­­ters. Certains se souviennent qu’en tant que géné­­ral de l’Ar­­mée yougo­­slave, Tuđman était président du Parti­­zan Belgrade. Beau­­coup trouvent le nom du club de Zagreb arti­­fi­­ciel et réclament régu­­liè­­re­­ment un retour à l’an­­cien. C’est pire du côté de ses adver­­saires : le trai­­te­­ment de faveur reçu par la capi­­tale suscite la colère des fans de l’Haj­­duk Split, qui sifflent Tuđman à l’oc­­ca­­sion. Ils inventent même un chant macabre sur sa mala­­die diagnos­­tiquée en 1993 : « Tic tac, tic tac, Franjo a un cancer. »

Le président a juste le temps de voir la sélec­­tion atteindre la demi-finale de la Coupe du monde en France. Quelques semaines après sa mort, le 10 décembre 1999, le HDZ perd les élec­­tions pour la première fois depuis l’in­­dé­­pen­­dance. En février, le Croa­­tia rede­­vient Dinamo. Il laisse filer le titre la saison suivante au profit du Hajduk. Zvone se tient à bonne distance. Après 178 matchs au Milan AC, et un bref passage à Vigo, il demeure entre l’Ita­­lie et la Croa­­tie. Boban étudie l’his­­toire et ouvre un restau­­rant à Zagreb. Tout en faisant béné­­fi­­cier la chaîne Sky Italia de son exper­­tise, il écrit pour Sportske novoti puis en prend la direc­­tion. Le mensuel appar­­tient désor­­mais à Marijan Hanze­­ko­­vic, un riche avocat connu pour ses liens avec les diri­­geants du Dinamo Zagreb et notam­­ment Zdravko Mamić.

Boban au Milan AC

Pour avoir touché d’im­­por­­tantes sommes sur les trans­­ferts de Dejan Lovren et de Luka Modrić, ce « parrain du foot croate » a été condamné à six ans et demi de prison en juin 2018. « Je suis désolé pour Mamić », avait réagi Boban pendant l’enquête. « Je le connais depuis des années et c’est une tragé­­die pour lui. Ça pour­­rait être accepté si ça ne nous avait pas tant coûté mais c’est une honte pour notre foot­­ball et la Croa­­tie. » Encore une fois, l’an­­cien milieu s’est tenu à l’écart des trac­­ta­­tions propres au foot­­ball croate. « Il est bien à Milan », commente Dario Bren­­tin. C’est d’ailleurs sa présence en Italie qui lui a permis d’être nommé à la FIFA aux côtés de Gianni Infan­­tino.

Boban commence même à nuan­­cer son rôle de héros croate. Dans une inter­­­view au quoti­­dien Vecernji list, il explique que son coup de pied parti­­ci­­pait d’un « mouve­­ment pour la liberté, contre l’op­­pres­­sion ». Loin de lui l’idée de s’op­­po­­ser aux Serbes. « Je suis ne suis pas un symbole de résis­­tance », lance-t-il même. Sur l’échiquier poli­­tique, l’homme est « modéré », juge Bren­­tin. Le costume y est sans doute pour quelque chose.


Couver­­ture : Boban en 1998.


Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
down­load udemy paid course for free
Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
free download udemy course

Plus de monde