par Shawn Setaro | 27 mai 2015

Le fils de Tikrit

Tumooh (L’am­­bi­­tion)

« Les Irakiens savaient qu’ils avaient le poten­­tiel, mais ils ne savaient pas comment réunir ce poten­­tiel. Leurs diri­­geants n’ont pas pris les respon­­sa­­bi­­li­­tés inhé­­rentes à ce poten­­tiel. Le chef et le guide capable de remettre ce poten­­tiel sur le droit chemin ne s’est pas encore distin­­gué des autres. Même lorsque certains ont décou­­vert ce poten­­tiel, ils n’ont pas su quoi en faire. De même qu’ils n’ont pas su le diri­­ger là où il aurait dû l’être, afin de lui permettre de muer en une action effi­­cace qui aurait pu faire vibrer la vie et remplir les cœurs de joie. » — Saddam Hussein, dans un discours au peuple irakien du 17 juillet 2000. Dans le village de Saddam, al-Awja, juste au nord de Tikrit, au centre-nord de l’Irak, son clan vivait dans des maisons faites de briques de boue aux toitures en bois plates et recou­­vertes de boue. La terre est aride, et les familles gagnent tout juste leur vie en culti­­vant du blé et des légumes. Le clan de Saddam s’ap­­pe­­lait al-Khatab ; la violence et l’in­­tel­­li­­gence avaient fait la noto­­riété de ses membres. Ils étaient perçus par certains comme des escrocs et des voleurs, se souvient Salah Omar al-Ali, qui a grandi à Tikrit et n’a bien connu Saddam que plus tard dans la vie. Ceux qui conti­­nuent à le soute­­nir voient sans doute en lui un nouveau Sala­­din, un grand diri­­geant panarabe, tandis que ses enne­­mis voient proba­­ble­­ment en lui un nouveau Staline, un cruel dicta­­teur. Mais aux yeux d’al-Ali, Saddam ne sera jamais qu’un al-Khatab, qui ne fait que se compor­­ter selon son schéma fami­­lial mais à une échelle plus large, bien plus large.

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Le palais de Saddam à Tikrit

En janvier dernier, al-Ali m’a servi une tasse de thé dans sa maison de la banlieue de Londres. Il est élégant, frêle, grison­­nant et pâle ; c’est un homme à la dignité discrète et aux manières impec­­cables qui fait lorsqu’il s’ex­­prime des gestes déli­­cats de ses mains aux longs doigts. Il était ministre de l’In­­for­­ma­­tion en Irak lorsque, en 1969, Saddam (qui déte­­nait véri­­ta­­ble­­ment le pouvoir au sein du parti diri­­geant) annonça, en partie pour montrer son mécon­­ten­­te­­ment à propos des défaites arabes pendant la guerre des Six Jours, qu’un complot sioniste avait été décou­­vert, et fit pendre en public quatorze complo­­teurs présu­­més (parmi lesquels neufs Juifs d’Irak). Leurs corps pendus furent exhi­­bés sur la place de la Libé­­ra­­tion à Bagdad pendant plus d’une jour­­née. Al-Ali défen­­dit cette atro­­cité dans son propre pays et face au reste du monde. Aujourd’­­hui, il fait juste partie des nombreux anciens digni­­taires du gouver­­ne­­ment irakien qui se sont exilés ou expa­­triés. Il n’est plus qu’un ancien socia­­liste ayant servi le parti révo­­lu­­tion­­naire et panarabe qu’é­­tait le parti Baas, ainsi que les inté­­rêts de Saddam jusqu’à ce qu’il se brouille avec le Grand Oncle. Al-Ali aime­­rait nous faire croire que c’est sa conscience qui l’a conduit à l’exil, mais on peut suspec­­ter qu’il s’est peu soucié des droits de l’homme dans sa vie. Sur sa main, il m’a montré les points tatoués qui se sont estom­­pés – et qui ont proba­­ble­­ment été appliqués là par les mêmes habi­­tants de Tikri que ceux qui ont tatoué Saddam. Bien qu’al-Ali ait été en rela­­tion avec la famille al-Khatab, ce n’est qu’au milieu des années 1960, lorsqu’ils étaient tous deux des révo­­lu­­tion­­naires socia­­listes complo­­tant pour renver­­ser le gouver­­ne­­ment vacillant du géné­­ral Abd al-Rahman Arif, qu’il a rencon­­tré Saddam en personne. Saddam était alors un grand jeune homme mince à la cheve­­lure noire, épaisse et frisée. Il venait de s’échap­­per de prison, après avoir été capturé pour avoir tenté d’as­­sas­­si­­ner le prédé­­ces­­seur d’Arif. La tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat, l’ar­­res­­ta­­tion, l’em­­pri­­son­­ne­­ment – tout cela avait contri­­bué à atti­­rer Saddam vers la révo­­lu­­tion. Sa person­­na­­lité, fasci­­nante, en réunis­­sait plusieurs : il avait non seule­­ment une poigne de fer qui lui permet­­tait de se faire respec­­ter par les voyous qui faisait le sale travail du parti Baas, mais il se distin­­guait aussi par son niveau d’ins­­truc­­tion et une élocu­­tion remarquable, ainsi que par ce qui passait à l’époque pour de l’ou­­ver­­ture d’es­­prit. C’était un homme d’ac­­tion qui compre­­nait aussi la poli­­tique ; c’était un diri­­geant né qui pouvait faire entrer l’Irak dans une nouvelle ère. Al-Ali avait rencon­­tré le jeune fugi­­tif dans un café près de l’uni­­ver­­sité de Bagdad. Saddam était arrivé dans une Cocci­­nelle Volks­­wa­­gen et était sorti de la voiture vêtu d’un costume gris bien taillé. Pour les deux hommes, il s’agis­­sait d’une période exal­­tante. Un parfum entê­­tant de chan­­ge­­ment était dans l’air, et les pers­­pec­­tives qui s’ou­­vraient pour leur parti semblaient bonnes. Saddam était heureux de rencon­­trer un compa­­triote de Tikri. « Il m’a écouté pendant un long moment, se souvient al-Ali. Nous avons parlé des plans pour le parti, de son orga­­ni­­sa­­tion natio­­nale. Les problèmes étaient complexes, mais il les compre­­nait très bien. Il était sérieux, et il a relevé un certain nombre de mes sugges­­tions. Il m’a impres­­sionné. »


Le parti s’em­­para du pouvoir en 1968, et Saddam prit véri­­ta­­ble­­ment les rênes en se cachant derrière son cousin Ahmad Hassan al-Bakr, président du nouveau Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion. Al-Ali était membre de ce conseil. Il était respon­­sable de la partie centre-nord de l’Irak, y compris de son village natal. C’est à Tikrit qu’il commença à voir à l’œuvre le plan plus vaste qu’a­­vait imaginé Saddam. Les membres de la famille de Saddam à al-Awja, reven­­diquant leur affi­­lia­­tion à la nouvelle étoile montante du parti, s’em­­pa­­raient des fermes en expro­­priant les gens. C’est ainsi que cela fonc­­tion­­nait dans les villages. Si une famille avait de la chance, elle produi­­sait un homme fort, un patriarche qui, par l’usage de la ruse, de la force ou de la violence, parve­­nait à accu­­mu­­ler des richesses pour son clan. Saddam était à présent un homme fort, et sa famille se mani­­fes­­tait pour récu­­pé­­rer sa part du butin. Cette manière d’agir appar­­te­­nait à un autre âge.

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Ahmad Hassan al-Bakr
Le cousin de Saddam Hussein

La philo­­so­­phie du parti Baas était bien plus égali­­taire. Elle insis­­tait sur la néces­­sité de travailler avec les Arabes d’autres pays pour recons­­truire toute la région, de parta­­ger les proprié­­tés et les richesses, et de se mettre en quête d’une vie meilleure pour tous. Dans ce contexte poli­­tique, la famille de Saddam était un anachro­­nisme. Les diri­­geants locaux du pays s’en plai­­gnirent amère­­ment, et al-Ali se fit le relais de ces plaintes auprès de son jeune et puis­­sant ami. « C’est une brou­­tille, dit Saddam. Ce sont des gens simples. Ils ne comprennent pas l’éten­­due de nos objec­­tifs. Je vais m’en occu­­per. » Deux, trois, quatre fois, al-Ali revint vers Saddam, car le problème n’était pas résolu. À chaque fois, c’était la même rengaine : « Je vais m’en occu­­per. » Al-Ali finit par comprendre que la famille al-Khatab faisait exac­­te­­ment ce que Saddam voulait qu’elle fasse : ce jeune villa­­geois qui semblait moderne et éduqué n’avait pas pour premier but d’ai­­der le parti à atteindre ses objec­­tifs idéa­­listes, il était en train d’uti­­li­­ser cette struc­­ture de pouvoir pour parve­­nir à ses fins. Al-Ali réalisa bruta­­le­­ment que les costumes élégants, les goûts raffi­­nés, les manières civi­­li­­sées et la rhéto­­rique socia­­liste n’étaient guère qu’une façade. La véri­­table histoire de Saddam était conte­­nue dans le tatouage qui figu­­rait sur sa main droite. C’était un vrai fils de Tikrit, un al-Khatab rusé, et il était à présent bien plus que le patriarche du clan.

 Les 60 traîtres

Saddam avait bien gravi les éche­­lons du parti lente­­ment et sour­­noi­­se­­ment, mais lorsqu’il se décida à s’em­­pa­­rer du pouvoir, il le fit de manière très ouverte. Il était alors vice-président du Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion, et en tant que vice-président de l’Irak, il prévoyait de parve­­nir aux posi­­tions supé­­rieures dans le respect de la procé­­dure. Toute­­fois, certains membres haut placés du parti, qui avaient été proches de lui pendant des années, en avaient décidé autre­­ment. Plutôt que de lui confier tout simple­­ment les rênes du parti, ils avaient commencé à préco­­ni­­ser la tenue d’élec­­tions au sein de leur forma­­tion. Alors Saddam prit des mesures. Il mit en scène son acces­­sion au pouvoir de manière théâ­­trale. Le 18 juillet 1979, il convia tous les membres du Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion, ainsi que des centaines d’autres diri­­geants du parti, dans une grande salle de confé­­rence à Bagdad. Il fit venir des camé­­ras au fond de la salle pour enre­­gis­­trer l’évé­­ne­­ment pour la posté­­rité. Vêtu de son uniforme mili­­taire, il se diri­­gea lente­­ment vers le pupitre et se posta derrière deux micro­­phones en agitant son cigare. Son corps ainsi que l’en­­semble de son visage semblaient empreints d’une immense tris­­tesse. Il y avait eu une trahi­­son, lâcha-t-il. Une conspi­­ra­­tion syrienne. Il y avait des traîtres parmi eux. Puis Saddam s’as­­sit, et Muhyi Abd al-Hussein Mash­­hadi, le secré­­taire géné­­ral du Conseil de Comman­­de­­ment, appa­­rut de derrière un rideau pour confes­­ser sa propre impli­­ca­­tion dans le putsch. Il avait été arrêté et torturé en secret plusieurs jours aupa­­ra­­vant. À présent, il déver­­sait des dates, des heures, des endroits où les conspi­­ra­­teurs s’étaient réunis. Puis il se mit à donner des noms. À mesure qu’il poin­­tait du doigt, un par un, des indi­­vi­­dus dans l’as­­sis­­tance, des gardes armés s’em­­pa­­raient des accu­­sés et les escor­­taient hors de la salle. Lorsqu’un homme proclama son inno­­cence, Saddam cria : « Itla ! Itla ! » — « Hors d’ici ! Hors d’ici ! ».

Des semaines plus tard, après des procès tenus secrets, Saddam fit scot­­cher les bouches des accu­­sés afin qu’ils ne puissent tenir de propos embar­­ras­­sants devant leur pelo­­ton d’exé­­cu­­tion. Une fois les soixante « traîtres » sortis de la salle, Saddam retourna sur scène et essuya quelques larmes en répé­­tant le nom de ceux qui l’avaient trahi. Certains, dans le public, pleu­­raient égale­­ment – peut-être de peur. Cette mise en scène à faire froid dans le dos eut l’ef­­fet escompté. Tous les gens présents dans la salle avaient exac­­te­­ment compris comment les choses allaient fonc­­tion­­ner en Irak à comp­­ter de ce jour. Le public se leva et commença à applau­­dir, tout d’abord en petits groupes puis fina­­le­­ment à l’unis­­son. La séance se termina sous les accla­­ma­­tions et dans les éclats de rire. Les « diri­­geants » restants (envi­­ron 300 au total) quit­­tèrent la salle ébran­­lés, recon­­nais­­sants de s’être vu épar­­gner le destin de leurs collègues, et certains qu’un seul homme contrô­­lait désor­­mais la desti­­née de toute la nation. Des enre­­gis­­tre­­ments vidéo de la purge furent diffu­­sés dans tout le pays. C’était le premier coup d’éclat de Saddam, dans la lignée d’un style auquel le monde allait progres­­si­­ve­­ment s’ha­­bi­­tuer. Il tend à commettre ses crimes en public, en les entou­­rant d’un voile de patrio­­tisme et en rendant par là-même complices les personnes qui y assistent. La purge qui eut lieu ce jour-là aurait mené à l’exé­­cu­­tion d’un tiers du Conseil de Comman­­de­­ment (malgré son numéro sur scène, Mash­­hadi ne fut pas épar­­gné ; il fut, lui aussi, exécuté). Pendant les quelques semaines qui suivirent, des dizaines d’autres « traîtres » furent visés, y compris des digni­­taires, des offi­­ciers mili­­taires et des gens qui avaient été dénon­­cés par des citoyens ordi­­naires – ils avaient utilisé un numéro de télé­­phone d’ur­­gence diffusé sur les chaînes de télé­­vi­­sion irakiennes. D’après certains membres du Conseil, Saddam aurait ordonné aux membres du cercle restreint du parti de parti­­ci­­per à ce bain de sang. ulyces-saddamhussein-08 Tant que Saddam était vice-président, de 1968 à 1979, les objec­­tifs du parti semblaient être les siens. Il s’agis­­sait d’une période rela­­ti­­ve­­ment faste pour l’Irak, grâce à l’ef­­fi­­ca­­cité brutale de Saddam en tant qu’ad­­mi­­nis­­tra­­teur. Il était l’ins­­ti­­ga­­teur d’un projet d’al­­pha­­bé­­ti­­sa­­tion draco­­nien à l’échelle natio­­nale. Des programmes d’ap­­pren­­tis­­sage de la lecture furent mis sur pied dans chaque ville et chaque village, et ceux qui omet­­taient de s’y rendre étaient passibles de trois ans de prison. Des hommes, des femmes et des enfants assis­­tèrent à ces cours obli­­ga­­toires, et des centaines de milliers d’Ira­­kiens illet­­trés apprirent à lire. L’UNESCO décerna une récom­­pense à Saddam. Il y eut aussi d’am­­bi­­tieuses initia­­tives pour bâtir des écoles, des routes, des loge­­ments publics et des hôpi­­taux. L’Irak créa un des meilleurs systèmes de santé publique du Moyen-Orient. À cette époque, les accom­­plis­­se­­ments de Saddam faisaient l’objet d’ad­­mi­­ra­­tion de la part de l’Oc­­ci­dent – avec un bémol toute­­fois concer­­nant ses méthodes. Après la révo­­lu­­tion isla­­miste en Iran et la prise de l’am­­bas­­sade améri­­caine à Téhé­­ran en 1979, Saddam appa­­rais­­sait comme le meilleur espoir d’une moder­­ni­­sa­­tion laïque de la région.

Aujourd’­­hui, tous ces programmes sont de l’his­­toire ancienne. En l’es­­pace de deux ans, le temps de s’em­­pa­­rer plei­­ne­­ment de tous les pouvoirs, les ambi­­tions de Saddam sont deve­­nues une volonté de conquête, et ses défaites n’ont fait que ruiner la nation. Ses anciens alliés du parti en exil inter­­­prètent désor­­mais son soutien aux programmes d’aide sociale comme une trom­­pe­­rie prémé­­di­­tée. Les vastes ambi­­tions pour le peuple irakien étaient celles du parti, disent-ils. Tant qu’il avait besoin du parti, Saddam s’ap­­pro­­priait ses programmes. Mais sa majeure – et unique –  préoc­­cu­­pa­­tion était en vérité d’éta­­blir son propre pouvoir. « Au début, le parti Baas était composé de l’élite intel­­lec­­tuelle de notre géné­­ra­­tion », raconte Hamed al-Jubouri, un ancien membre du Conseil de Comman­­de­­ment qui vit désor­­mais à Londres. « Il y avait de nombreux profes­­seurs, des méde­­cins, des écono­­mistes et des histo­­riens : c’était véri­­ta­­ble­­ment l’élite de la nation. Saddam était char­­mant et impres­­sion­­nant. Il semblait être radi­­ca­­le­­ment diffé­rent de celui qu’il est devenu par la suite. Il nous a tous roulés. Nous l’avons soutenu parce qu’il nous semblait être le seul à pouvoir contrô­­ler un pays aussi diffi­­cile que l’Irak, un peuple aussi diffi­­cile que le nôtre. On s’in­­ter­­ro­­geait à son sujet : comment un homme si jeune, qui était né à la campagne au nord de Bagdad, avait-il pu deve­­nir un diri­­geant aussi compé­tent ? Il semblait doté de capa­­ci­­tés à la fois intel­­lec­­tuelles et pratiques. Mais il dissi­­mu­­lait sa véri­­table person­­na­­lité. C’est ce qu’il a fait pendant des années, asseyant son pouvoir avec discré­­tion, char­­mant tout le monde et cachant ses véri­­tables instincts. Il est très doué pour dissi­­mu­­ler ses inten­­tions ; c’est peut-être là son plus grand talent. Je me souviens d’avoir entendu son fils Oudaï dire un jour : “La poche droite de la chemise de mon père ignore ce qui se trouve dans sa poche gauche.” » Que veut Saddam ? Aux dires de tous, ce n’est pas l’argent qui l’in­­té­­resse. On ne peut en dire de même des autres membres de sa famille. Il est de noto­­riété publique qu’à l’époque où Saddam entre­­te­­nait encore de bonnes rela­­tions avec l’Oc­­ci­dent, sa femme, Sajida, dépen­­sait des millions de dollars dans les boutiques de New York et de Londres. Oudaï conduit des voitures coûteuses et porte des costumes faits sur mesure qu’il a lui-même dessi­­nés. Saddam, quant à lui, n’est pas un hédo­­niste ; la vie qu’il mène est bien réglée et plutôt sobre. Il semble être davan­­tage inté­­ressé par la célé­­brité que par l’argent, dési­­rant avant tout qu’on l’ad­­mire, qu’on le révère et qu’on se souvienne de lui. Une biogra­­phie offi­­cielle de dix-neuf volumes consti­­tue une lecture obli­­ga­­toire pour tous les digni­­taires du gouver­­ne­­ment irakien, et Saddam a aussi fait tour­­ner un film de six heures sur sa vie, inti­­tulé Les Longues jour­­nées, qui a été monté par Terence Young – plus connu pour avoir réalisé trois James Bond. Saddam a expliqué à son biographe offi­­ciel que ce qui l’in­­té­­resse, ce n’est pas ce que les gens pensent de lui aujourd’­­hui, mais seule­­ment ce que les gens pense­­ront de lui dans 500 ans. C’est ainsi simple­­ment de la vanité qui semble être à l’ori­­gine de la pour­­suite tenace et sanglante du pouvoir chez Saddam.

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Une fresque murale à l’ef­­fi­­gie du tyran
Crédits : Brian Hille­­gas

Mais comment la vanité peut-elle être pous­­sée à l’ex­­trême, jusqu’à contraindre un homme à jeter en prison ou à exécu­­ter tous ceux qui le critiquent ou le contrent ? À ériger des statues géantes à son effi­­gie pour orner les espaces publics de son pays ? À faire réali­­ser des portraits roman­­tiques, parfois de six mètres de haut, repré­­sen­­tant le Grand Oncle de la nation en cava­­lier du désert, en paysan récol­­tant du blé, en ouvrier du bâti­­ment en train de porter des sacs de ciment ? À faire en sorte que la télé­­vi­­sion, la radio, le cinéma et la presse natio­­nale célèbrent la moindre de ses paroles ou de ses actions ? L’ego peut-il à lui seul expliquer de telles débauches ? Ou bien cela pour­­rait-il être tout le contraire ? Quel gigan­­tesque manque de confiance en soi et quelle haine de soi exige­­raient une telle compen­­sa­­tion ? Tout cela, et ne serait-ce que l’am­­pleur des méfaits du tyran, met la psycha­­na­­lyse au défi. Ce qui part de l’ego et de l’am­­bi­­tion se mue en mouve­­ment poli­­tique. Saddam repré­­sente d’abord le parti, puis la nation. D’autres conspirent dans ce proces­­sus pour pous­­ser plus avant leurs propres ambi­­tions, de manière désin­­té­­res­­sée ou égoïste. Puis le tyran s’en prend à eux. Son culte de la person­­na­­lité devient plus qu’une stra­­té­­gie poli­­tique. La répé­­ti­­tion de son image dans des poses héroïques ou pater­­nelles, la répé­­ti­­tion de son nom, de ses slogans, de ses vertus et de ses accom­­plis­­se­­ments semble confé­­rer à son pouvoir un air inexo­­rable et incon­­tes­­table. En fin de compte, on chante ses louanges non par affec­­tion ou par admi­­ra­­tion, mais par obli­­ga­­tion. On doit chan­­ter ses louanges, un point c’est tout.

Tout est clair à présent

En 1989, Saad al-Bazzaz fut convoqué pour rencon­­trer Saddam. Il était alors rédac­­teur en chef du plus grand jour­­nal quoti­­dien de Bagdad, et se trou­­vait à la tête du minis­­tère qui super­­­vise toute la program­­ma­­tion télé­­vi­­suelle et radio­­pho­­nique irakienne. Al-Bazzaz répon­­dit à l’ap­­pel télé­­pho­­nique dans son bureau. « Le président veut vous deman­­der quelque chose », lui dit le secré­­taire de Saddam. Al-Bazzaz ne s’inquiéta pas. C’est un homme de petite taille, un peu corpu­lent, à la calvi­­tie nais­­sante. Il a la langue bien pendue et porte de grosses lunettes. Il connaît Saddam depuis des années, et a toujours été en odeur de sain­­teté. La première fois que Saddam avait demandé à le rencon­­trer remon­­tait à quinze ans de cela, lorsqu’il était vice-président du Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion. Le parti Baas provoquait beau­­coup de réac­­tions enthou­­siastes, et Saddam en était l’étoile montante. À l’époque, al-Bazzaz était un écri­­vain de 25 ans qui venait de publier son premier recueil de nouvelles et avait aussi écrit des articles pour les jour­­naux de Bagdad. Cette première convo­­ca­­tion avait été une surprise. Pourquoi le vice-président voulait-il donc le rencon­­trer ? Al-Bazzaz avait une piètre opinion des hommes poli­­tiques offi­­ciels, mais dès qu’ils se rencon­­trèrent, celui-ci lui parut diffé­rent des autres. Saddam dit à al-Bazzaz qu’il avait lu certains de ses articles et qu’ils l’avaient impres­­sionné. Il lui dit qu’il était au courant de la paru­­tion de son recueil de nouvelles, et qu’il en avait entendu du bien. Le jeune écri­­vain s’en trouva flatté. Saddam demanda à al-Bazzaz quels écri­­vains il admi­­rait, et après l’avoir écouté, lui dit : « Lorsque j’étais en prison, j’ai lu tous les romans d’Er­­nest Heming­­way. J’ai parti­­cu­­liè­­re­­ment aimé Le Vieil homme et la mer. » Al-Bazzaz pensa alors : Voilà quelque chose de nouveau en Irak : un homme poli­­tique qui lit de la vraie litté­­ra­­ture ! Lors de cette rencontre, Saddam l’as­­saillit de ques­­tions et l’écouta avec atten­­tion, comme captivé. Al-Bazzaz trouva que cela aussi était extra­­or­­di­­naire. Mais en 1989 beau­­coup de choses avaient changé. Le régime de Saddam avait aban­­donné depuis long­­temps les objec­­tifs idéa­­listes de ses débuts, et al-Bazzaz ne voyait plus le dicta­­teur comme un homme ouvert d’es­­prit, cultivé et raffiné. Mais, sous le règne de Saddam, ses affaires person­­nelles avaient pros­­péré. Ses respon­­sa­­bi­­li­­tés gran­­dis­­santes au sein du gouver­­ne­­ment ne lui lais­­saient plus guère le temps d’écrire, mais il était devenu un homme impor­­tant en Irak. Il se voyait comme quelqu’un qui avait fait avan­­cer la cause des artistes et des jour­­na­­listes en tant que force progres­­siste dans le pays.

Depuis la fin de la guerre avec l’Iran, l’an­­née précé­­dente, la rumeur disait que la main­­mise de l’État sur les médias et les arts en Irak allait se relâ­­cher, et al-Bazzaz avait milité en faveur d’un tel chan­­ge­­ment en toute discré­­tion. Mais il n’était pas du genre à en faire trop, aussi ne s’inquié­­tait-il nulle­­ment alors qu’il parcou­­rait en voiture les quelques kilo­­mètres qui sépa­­raient son bureau du quar­­tier Tash­­riya de Bagdad, près de l’an­­cien bâti­­ment du Cabi­­net, où un émis­­saire du président vint à sa rencontre et lui ordonna d’aban­­don­­ner sa voiture. L’émis­­saire condui­­sit al-Bazzaz en silence jusqu’à une grande demeure qui se dres­­sait à proxi­­mité. À l’in­­té­­rieur, il fut fouillé par des gardes et on le fit asseoir sur un canapé où il atten­­dit trente minutes pendant que des gens faisaient des allées et venues dans le bureau du président. Lorsque vint son tour, on lui remit un bloc-note et un crayon. On lui rappela de ne parler que si Saddam posait une ques­­tion directe, puis on le fit rentrer dans le bureau. Il était midi. Saddam portait un uniforme mili­­taire. Assis derrière son bureau, le tyran n’esquissa aucun geste vers al-Bazzaz et ne proposa même pas de lui serrer la main. « — Comment allez-vous ? lui demanda Saddam. — Bien, répon­­dit al-Bazzaz. Je suis là pour écou­­ter vos instruc­­tions. » Saddam se plai­­gnit d’une comé­­die égyp­­tienne qui avait été diffu­­sée sur une des chaînes de télé­­vi­­sion. « C’est une comé­­die idiote, et nous devrions pas la montrer à notre peuple. » Al-Bazzaz en prit bonne note. Puis Saddam amena un autre sujet de conver­­sa­­tion. Il était d’usage de diffu­­ser quoti­­dien­­ne­­ment à la télé­­vi­­sion des poèmes et des chan­­sons écrits pour faire son éloge. Dans les semaines qui venaient de s’écou­­ler, al-Bazzaz avait vive­­ment incité ses produc­­teurs à être plus sélec­­tifs. La plupart du travail était fait par des amateurs – de ridi­­cules vers de mirli­­ton écrits par des poètes sans aucun talent. Son person­­nel avait été heureux de se plier à ses exigences. Des hymnes à la gloire du président étaient encore diffu­­sés tous les jours, mais pas autant qu’au­­pa­­ra­­vant depuis qu’al-Bazzaz avait changé de stra­­té­­gie. ulyces-saddamhussein-13-1 « Je crois comprendre, dit Saddam, que vous n’au­­to­­ri­­sez pas la diffu­­sion de toutes les chan­­sons qui comportent mon nom. » Al-Bazzad fut abasourdi et prit soudain peur. « — Monsieur le président, nous conti­­nuons à diffu­­ser les chan­­sons, mais j’ai empê­­ché la diffu­­sion de certaines d’entre elles car elles étaient très mal écrites. Elles étaient vrai­­ment minables ! — Écou­­tez, inter­­­rom­­pit bruta­­le­­ment Saddam d’un air sévère, vous n’êtes pas apte à juger, Saad. — Non, je ne suis pas apte à juger. — Comment pouvez-vous empê­­cher les gens d’ex­­pri­­mer leurs senti­­ments envers moi ? » Al-Bazzaz crai­­gnit d’être emmené et exécuté. Il sentit son sang se reti­­rer de son visage, et son cœur se mettre à battre la chamade. Le rédac­­teur en chef ne dit pas un mot. Le crayon se mit à trem­­bler dans sa main. Saddam n’avait même pas élevé la voix. « Non, non, non. Vous n’êtes pas apte à juger ce genre de choses », dit Saddam. Al-Bazzaz conti­­nua à acquies­­cer : « Oui, monsieur », et prit fréné­­tique­­ment note de chaque mot que prononçait le président. Saddam évoqua ensuite le mouve­­ment en faveur de la liberté de la presse et des arts. « — Il n’y aura aucun assou­­plis­­se­­ment des contrôles, dit-il. — Oui, monsieur. — Très bien. Est-ce que tout est clair pour vous à présent ? — Oui, monsieur. » Sur ces mots, Saddam congé­­dia al-Bazzaz. Le rédac­­teur en chef avait sué à grosses gouttes à travers sa chemise et sa veste de sport. Il fut recon­­duit au bâti­­ment du Cabi­­net, puis il reprit sa voiture pour retour­­ner au bureau, où il révoqua immé­­dia­­te­­ment ses dernières direc­­tives. Ce soir-là vit la reprise d’une diffu­­sion inté­­grale des poèmes et chan­­sons dédiés à Saddam. Retrou­­vez l’épi­­sode 1 de La maison Hussein, « La famille du tyran ». Lire l’épi­­sode 3 de La maison Hussein, « Par la colère et par le sang ». Lire l’épi­­sode 4 de La maison Hussein, « Arma­­ged­­don ».


Traduit de l’an­­glais par Amélie Josse­­lin-Leray d’après l’ar­­ticle « Tales of the Tyrant », paru dans The Atlan­­tic Monthly. Couver­­ture : Saddam Hussein dans les années 1980. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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