par Simon Parkin | 0 min | 1 mars 2016

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À décou­­vert

« C’est une grande erreur que d’ex­­po­­ser des espions vivants », m’a confié Breg­­man avec un sérieux profes­­so­­ral. « Ne le faites jamais. Ne le faites pas. Même si vous en avez l’oc­­ca­­sion. » Puis, pour adou­­cir son conseil avec de la flat­­te­­rie : « Je vois que vous êtes quelqu’un d’in­­tel­­li­gent. Ne le faites pas. » ulyces-marwandeath-06Nous nous sommes rencon­­trés par un après-midi gris de février dans son bureau du King’s College de Londres, une vieille univer­­sité pleine de couloirs semblables à un laby­­rinthe et de maçon­­ne­­rie trop char­­gée. C’est là qu’é­­tait assis Breg­­man le 27 juin 2007 lorsqu’il atten­­dait l’ap­­pel de l’es­­pion, pour conve­­nir d’un lieu de rendez-vous plus tard dans la jour­­née. Il n’y eut jamais d’ap­­pel. Breg­­man n’était pas exces­­si­­ve­­ment inquiet. Durant les cinq années qu’a­­vait duré leur rela­­tion, il s’était habi­­tué aux caprices de Marwan – une habi­­tude d’es­­pion née de la para­­noïa et de la précau­­tion. Breg­­man, rasé de près, les fossettes appa­­rentes sous son sourire, parlait dans un murmure qui me faisait me pencher d’un air conspi­­ra­­teur. Il était agité et nerveux tant il avait hâte de racon­­ter l’his­­toire et le rôle qu’il y a joué. (Les papiers concer­­nant cette affaire, méti­­cu­­leu­­se­­ment gardés par Breg­­man, et notam­­ment les trans­­crip­­tions de ses conver­­sa­­tions avec Marwan, sont conser­­vés dans les archives de l’uni­­ver­­sité. L’au­­teur de A History of Israel semble vouloir avoir sa propre place dans une prochaine édition.) Breg­­man est l’un des meilleurs histo­­riens spécia­­listes des guerres d’Is­­raël au XXe siècle : il a écrit plus de dix livres sur le sujet et a égale­­ment été conseiller pour deux docu­­men­­taires de la BBC sur la ques­­tion. Mais il s’est présenté à moi comme un « univer­­si­­taire avec une âme de jour­­na­­liste ». Son talent pour le travail d’in­­ves­­ti­­ga­­tion est évident quand il raconte comment il en est venu à iden­­ti­­fier Marwan comme étant le célèbre agent « Angel » – des détails qu’il n’a jamais révé­­lés avant. « J’ai pensé qu’il était possible de prendre toute la docu­­men­­ta­­tion sur la guerre du Kippour et de recou­­per leur iden­­tité », dit-il. Alors qu’il exami­­nait atten­­ti­­ve­­ment les docu­­ments et mémoires, les suspi­­cions de Breg­­man se sont accrues. Marwan est devenu sa baleine blanche. « J’avais besoin d’une quel­­conque confir­­ma­­tion », dit-il. « Vous ne pouvez pas accu­­ser comme cela quelqu’un d’être un espion. Marwan était un homme très riche, il aurait pu m’en­­voyer au tribu­­nal. » À partir de 1999, Breg­­man a commencé à envoyer ses articles à Marwan, en espé­­rant appâ­­ter l’es­­pion et obte­­nir un aveu. Rien. Fina­­le­­ment, l’uni­­ver­­si­­taire a élaboré un plan. Il voya­­ge­­rait en Israël et rencon­­tre­­rait l’édi­­teur qui avait publié quelques années plus tôt les mémoires du géné­­ral Eli Zeira, l’an­­cien direc­­teur des rensei­­gne­­ments israé­­liens. Zeira, qui avait été renvoyé pour avoir agi sur les fausses infor­­ma­­tions de l’es­­pion en avril 1973, a fait dans son livre de nombreuses réfé­­rences à Angel. « Mon hypo­­thèse était que, même si Zeira ne confir­­me­­rait jamais le nom, son éditeur le ferait peut-être. » Les deux hommes se sont rencon­­trés dans un café de Tel Aviv en 2000. « J’ai préparé mon rendez-vous soigneu­­se­­ment », dit Breg­­man. L’uni­­ver­­si­­taire s’est assis et a engagé la conver­­sa­­tion. « Au bout de dix minutes, lorsqu’il s’était habi­­tué à moi mais pas encore lassé, j’ai posé la ques­­tion. » Breg­­man n’au­­rait pas pu être plus direct : « Marwan est-il l’es­­pion ? » L’édi­­teur a détourné le regard et a souri. « C’était la confir­­ma­­tion que j’at­­ten­­dais », dit Breg­­man. « Marwan était Angel. »

À l’autre bout de la ligne, une voix avec un fort accent arabe a dit : « Je suis l’homme au sujet duquel vous avez écrit. »

À Londres comme sur le papier, Breg­­man est demeuré prudent. Dans son premier livre sur le sujet, Israel’s Wars, publié plus tard en 2000, il a fait réfé­­rence à Angel de manière ellip­­tique en tant que « bras droit de Nasser ». Il a envoyé une copie du livre à Marwan. Pas de réponse. Encou­­ragé par ce mépris, Breg­­man est allé plus loin dans son deuxième livre, History of Israel, qui a été publié en septembre 2002. « J’ai écrit qu’An­­gel était un des membres de la famille de Nasser », dit Breg­­man. « Et j’ai ajouté qu’il était parfois appelé par son nom de code “beau-fils”. » C’était un mensonge destiné à provoquer Marwan et mettre les autres jour­­na­­listes sur une piste. Breg­­man a envoyé à nouveau à Marwan une copie de son livre portant l’ins­­crip­­tion : « À Ashraf Marwan, héros d’Égypte. » Toujours rien. Le plan a néan­­moins fonc­­tionné. En Égypte, un autre jour­­na­­liste a orga­­nisé un entre­­tien avec Marwan et lui a demandé ce qu’il pensait de la décla­­ra­­tion de Breg­­man. « Le livre de Breg­­man est une stupide histoire poli­­cière », a répondu Marwan. « J’étais blessé », se rappelle Breg­­man. « J’ai travaillé sur ce livre pendant quatre ans. Comment osait-il ? » Et ce n’est pas tout : Breg­­man pensait que Marwan s’était « trahi ».  En renvoyant le livre au genre de la fiction plutôt que de mena­­cer l’au­­teur de l’at­­taquer en justice pour diffa­­ma­­tion, Marwan lui avait, Breg­­man le croyait, donné une confir­­ma­­tion supplé­­men­­taire. « Le jour­­na­­liste qui est en moi savait que je tenais une exclu­­si­­vité. Ne pas l’ex­­po­­ser… Cela n’avait aucun sens. » C’est avec un mélange d’in­­di­­gna­­tion et de triomphe que Breg­­man a donné une inter­­­view la semaine suivante à l’heb­­do­­ma­­daire égyp­­tien Al-Ahram Al-Arabi. Il a rencon­­tré leur jour­­na­­liste dans un Star­­bucks à Wimble­­don (près de chez Nando’s où, des années plus tard, il appren­­dra la mort de Marwan) et, au cours de la conver­­sa­­tion, a nommé expli­­ci­­te­­ment Marwan comme étant l’es­­pion. Il dit dans l’en­­tre­­tien : « Je dois défendre ma répu­­ta­­tion en tant qu’his­­to­­rien. » Le 29 décembre 2002, sept jours après que l’en­­tre­­tien de Breg­­man a été publié en Israël, il était dans son jardin à balayer les feuilles d’au­­tomne quand sa femme l’a appelé dans la maison. Il y avait un appel pour lui. Breg­­man a pris le combiné. À l’autre bout de la ligne, une voix avec un fort accent arabe a dit : « Je suis l’homme au sujet duquel vous avez écrit. » Breg­­man a répondu : « Comment puis-je en être sûr ? » La voix a simple­­ment répondu : « Vous m’avez envoyé le livre avec la dédi­­ca­­ce… » Les deux hommes ont ainsi débuté une rela­­tion instable. Breg­­man appe­­lait la secré­­taire de Marwan au Caire à chaque fois qu’il voulait parler. « Je devais lui envoyer un fax pour qu’elle véri­­fie mon iden­­tité. Elle l’en­­voyait ensuite à Marwan, à Londres, qui me rappe­­lait deux minutes plus tard. » Souvent, Marwan appe­­lait, ne disait rien, raccro­­chait et rappe­­lait quelques minutes plus tard. « Un truc d’es­­pion », dit Breg­­man. Il s’iden­­ti­­fiait seule­­ment en tant que « sujet de votre livre ». Il a prévenu Breg­­man que tous ses appels étaient enre­­gis­­trés à la fois par les services de rensei­­gne­­ments égyp­­tiens et par les services de rensei­­gne­­ments britan­­niques. Contrai­­re­­ment à ce que pensait Breg­­man, Marwan n’était pas en colère.

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Ismail Fahmi, Richard Nixon et Henry Kissin­­ger

« Je l’avais débous­­solé, je crois », dit-il. « Un univer­­si­­taire qui, sorti de nulle part, dit des choses comme celles-ci… C’était quelqu’un de logique. Il avait compris que son secret était dévoilé. Il était intel­­li­gent. Il m’avait changé. Il était char­­mant, mais il pouvait aussi se montrer très cruel. Vous pouviez le voir. Il a utilisé son charme. Il a fait de moi son défen­­seur. Tout d’un coup, je n’ai plus vu l’es­­pion insai­­sis­­sable mais l’homme affligé de problèmes cardiaques. Un indi­­vidu soumis au stress, et tout le reste. » Breg­­man se rappelle que beau­­coup de ces appels étaient longs. « Il n’avait personne à qui parler de tout cela. Vous ne pouvez pas parler espion­­nage avec votre épouse ou vos enfants. » Breg­­man a fini par deman­­der s’il pouvait écrire la biogra­­phie de Marwan. Ce dernier a refusé net. « Il voulait que l’his­­toire dispa­­raisse. Pas de biogra­­phie. » Un fait dérou­­tant quand on songe aux préten­­dues mémoires dispa­­rues. Pourquoi Marwan aurait-il commencé à écrire son auto­­bio­­gra­­phie s’il voulait que l’his­­toire dispa­­raisse ? « C’est la ques­­tion à un milliard », me dit Breg­­man. « A-t-il déjà vrai­­ment travaillé sur le livre ? C’était peut-être sa façon à lui de m’em­­pê­­cher d’écrire le mien. » Alors que les mois défi­­laient et que Marwan deman­­dait à Breg­­man des conseils sur  le proces­­sus d’écri­­ture – il a même demandé à Breg­­man d’édi­­ter le livre quand il l’au­­rait fini – l’uni­­ver­­si­­taire est devenu de plus en plus soupçon­­neux. « Je lui deman­­dais de temps en temps : quel est le titre du livre ? Quand sera-t-il prêt ? Est-il en anglais ou en arabe ? Il m’a répondu qu’il était en anglais car les Arabes ne lisent pas de livres. » Après la mort de Marwan, trou­­ver des preuves de l’exis­­tence des mémoires est devenu une obses­­sion pour Breg­­man. Il a contacté toutes les archives au Royaume-Uni et aux États-Unis pour savoir si Marwan y avait laissé des copies. Seule une personne inter­­­ro­­gée est reve­­nue vers lui : Mary Curry, une docu­­men­­ta­­liste des archives natio­­nales de Washing­­ton. Dans un long cour­­riel, Curry a confirmé que Marwan avait visité les archives par deux fois, en janvier et en mars 2007, chaque fois à l’im­­pro­­viste. Curry a aidé Marwan à effec­­tuer des recherches sur son nom sur une base de données conte­­nant des docu­­ments du gouver­­ne­­ment améri­­cain rendus publics. Est alors appa­­rue une trans­­crip­­tion d’une conver­­sa­­tion entre Henry Kissin­­ger et Ismail Fahmi, le ministre égyp­­tien des Affaires étran­­gères, datant du milieu des années 1970 dans laquelle les trois hommes discutent d’un contrat d’ar­­me­­ment. Marwan marchait avec une canne. Il n’a jamais mentionné l’exis­­tence de mémoires. La deuxième fois, après son départ, Marwan a envoyé à Curry deux boîtes de choco­­lats Godiva. Il n’est jamais revenu. Breg­­man a dit à la police qu’il croyait qu’il y avait un livre, mais il est à présent scep­­tique. En dépit de ses demandes répé­­tées, il n’en a jamais vu un mot. Les deux hommes ne se sont rencon­­trés en personne qu’une seule fois, en octobre 2003. Marwan avait, dans un premier temps, invité Breg­­man à le rencon­­trer à l’hô­­tel Dorches­­ter. « Pour les Israé­­liens comme moi, le Dorches­­ter est un cauche­­mar », a dit Breg­­man. (C’est au Dorches­­ter qu’en juin 1982, des membres d’un groupe de dissi­­dents pales­­ti­­niens ont tiré sur l’am­­bas­­sa­­deur israé­­lien du Royaume-Uni, provoquant l’in­­ter­­ven­­tion mili­­taire israé­­lienne au Liban au cours de laquelle Breg­­man s’est battu en tant qu’of­­fi­­cier d’ar­­tille­­rie.) Breg­­man a demandé à ce qu’ils se rencontrent plutôt à l’In­­terCon­­ti­­nen­­tal de Park Lane. Marwan crai­­gnait déjà pour sa vie. Il a dit à Breg­­man que le livre d’Ho­­ward Blum sur la guerre du Kippour, publié en 2003, qui le nomme expli­­ci­­te­­ment comme étant Angel et décrit en détail comment l’es­­pion a commencé à travailler pour les Israé­­liens, était « une invi­­ta­­tion à m’as­­sas­­si­­ner ». Leur rela­­tion était distante mais conti­­nue ; Breg­­man pense que Marwan voulait qu’il raconte la version de l’his­­toire que l’es­­pion aurait voulu voir publiée. Il y avait néan­­moins dans leur amitié des liens d’af­­fec­­tion. Marwan était égale­­ment seul, dit Breg­­man. Puis, en 2007, leur rela­­tion est deve­­nue, comme le dit Breg­­man, « bien plus drama­­tique », avec les messages paniqués lais­­sés sur le répon­­deur. ulyces-marwandeath-08 Même si Breg­­man avait exposé Marwan à des dangers en l’iden­­ti­­fiant comme étant Angel, cela restait la parole d’un histo­­rien. Aucun pouvoir supé­­rieur n’avait confirmé le fait. Mais cela arri­­ve­­rait bien assez tôt. En Israël, Marwan était devenu le sujet d’une affaire judi­­ciaire très média­­ti­­sée entre deux anciens offi­­ciers israé­­liens : le géné­­ral Zeira (dont l’édi­­teur avait aidé Breg­­man à iden­­ti­­fier Marwan) et Zvi Zamir, l’an­­cien diri­­geant du Mossad. Zamir accu­­sait Zeira d’avoir divul­­gué l’iden­­tité de Marwan à la presse. Zeira a attaqué Zamir en justice pour diffa­­ma­­tion. L’af­­faire s’est éter­­ni­­sée jusqu’à ce que, fina­­le­­ment, le juge Theo­­dore Or (« un homme très dur », selon Breg­­man) déclare le 25 mars 2007 que Zeira avait divul­­gué l’iden­­tité d’An­­gel à des personnes non auto­­ri­­sées. Le verdict a été rendu public trois mois plus tard, le 14 juin. Dans les 13 jours, Marwan était mort. Quand Breg­­man a vu le compte-rendu du verdict, dans lequel le juge nomme pour la première fois  offi­­ciel­­le­­ment Marwan comme étant « Angel », il a immé­­dia­­te­­ment écrit à Marwan pour le préve­­nir que sa vie pouvait être en danger. Breg­­man, qui avait été averti par Marwan de ne plus appe­­ler, a posté la lettre à l’an­­cienne adresse de l’es­­pion par erreur. « D’ha­­bi­­tude, il me rappe­­lait dans les 48 heures », dit-il. « Je n’ai pas eu de nouvelles pendant une semaine. » Quand Marwan a enfin reçu la lettre, il a laissé trois messages paniqués sur le répon­­deur de Breg­­man, le tout en l’es­­pace d’une heure. « C’était inédit », dit Breg­­man. « C’était la première fois que cela arri­­vait en cinq ans. » C’est ainsi qu’Ah­­ron Breg­­man en est venu à attendre dans son bureau un appel d’Ash­­raf Marwan, le jour de la mort de l’es­­pion. Et c’est ainsi que Breg­­man en est venu à se sentir terri­­ble­­ment coupable. « J’étais un grand héros le jour où je l’ai confondu », a écrit Breg­­man plus tard. « Mais un tout petit lorsqu’il est mort. »

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Le mariage de Mona et Ashraf

« Vous savez », dit Breg­­man, ayant retrouvé son calme. « Nous autres jour­­na­­listes sommes parfois telle­­ment déter­­mi­­nés à frap­­per un grand coup que nous oublions qu’il existe des choses autour de nous. Votre famille. Sa famille. Nous sommes des êtres humains. Et puis vous enten­­dez une voix. Vous l’en­­ten­­dez respi­­rer. Vous l’en­­ten­­dez vous parler de ses problèmes cardiaques. Cette personne que vous avez consi­­déré pendant tout ce temps comme un espion super-héros, un homme fait d’or et tout ça ? Ce n’est pas vrai. C’était un être humain. » Marwan a-t-il sauté ou a-t-il été poussé ? « Il n’y a pas forcé­­ment eu besoin de le pous­­ser physique­­ment pour le tuer », me dit Breg­­man. « Vous pouvez très bien dire à quelqu’un : vous avez deux fils. Si vous voulez que nous les lais­­sions en paix, vous devriez sauter… Peut-être quelque chose comme ça. Mais l’enquête crimi­­nelle n’a pas pu le déter­­mi­­ner. » Quant à la nation ou l’or­­ga­­ni­­sa­­tion qui aurait pu être derrière tout cela, que ce soit physique­­ment ou psycho­­lo­­gique­­ment ? « Je ne sais pas », dit-il. « Les Britan­­niques savent peut-être quelque chose. C’est là, quelque part. »

Les révé­­la­­tions

Si les Britan­­niques savent bel et bien quelque chose, alors ils ont feint l’igno­­rance. La police a iden­­ti­­fié les deux hommes qui se tenaient sur le balcon de Marwan quand il est mort en tombant, mais elle n’a jamais rendu ces noms publics. Toutes les infor­­ma­­tions concer­­nant la vie ou la mort de Marwan sont, au 30 juillet 2015, l’objet de moins six déro­­ga­­tions à la liberté d’in­­for­­ma­­tions, et notam­­ment :

Section 23(5) – Infor­­ma­­tions rela­­tives à la sécu­­rité des personnes

Section 24(2) – Sécu­­rité Natio­­nale

Section 27(4) – Rela­­tions Inter­­na­­tio­­nales

Hosni Mouba­­rak, le président égyp­­tien au moment de la mort de Marwan, est le seul homme d’État à avoir suggéré publique­­ment le nom d’un coupable (une fausse piste : les Libyens). Si l’Égypte était derrière le meurtre de Marwan, elle n’en a rien montré. Les funé­­railles de l’es­­pion au Caire ont été majes­­tueuses : le drapeau égyp­­tien et les déco­­ra­­tions mili­­taires de Marwan ornaient son cercueil. Gamal, le fils de Mouba­­rak, était dans l’as­­sis­­tance, et le président a même fait une décla­­ra­­tion, disant : « Je ne doute pas de sa loyauté. » ulyces-marwandeath-10Mais Zvi Zamir, l’an­­cien diri­­geant du Mossad, n’en doute pas non plus. Marwan a espionné avec loyauté pour les Israé­­liens pour des raisons « d’argent et d’ego », m’a confié Zamir lors d’un entre­­tien dans son appar­­te­­ment de Tel Aviv, orga­­nisé par Uri Bar-Joseph. Main­­te­­nant âgé de 90 ans, Zamir est lui aussi hanté par la mort de son ancien agent. « Pas un jour ne passe sans que je ne me torture en me deman­­dant si j’au­­rais pu mieux le proté­­ger », écrit-il dans ses propres mémoires, With Open Eyes (« les yeux ouverts »). À l’époque de l’enquête crimi­­nelle, l’épouse de Marwan, Mona, a dit qu’elle pensait que des agents du Mossad avaient assas­­siné son mari. Mais cela semble peu probable. D’une part, tuer un ancien agent après que son nom a été révélé pour­­rait avoir un effet dissua­­sif impor­­tant sur les nouvelles recrues. Même si Israël pensait que Marwan était un agent double travaillant pour les Égyp­­tiens, mieux valait ne rien faire et, au travers de leur silence, insi­­nuer qu’il était fidèle à leur cause. Au milieu de toute cette discus­­sion à propos des personnes pour qui Marwan travaillait, la ques­­tion de savoir qui était Marwan s’est perdue. En juin dernier, six mois après ma première tenta­­tive de contact avec la famille de Marwan, j’ai reçu une réponse d’Ah­­med, le fils cadet du défunt espion. (L’avo­­cat britan­­nique de la famille, John Harding, était mis en copie.) Ahmed a accepté, depuis sa maison du Caire, de me rencon­­trer lors d’une de ses visites à Londres début juillet. Un samedi matin, peu après minuit, j’ai reçu un cour­­riel me disant de me trou­­ver dans le hall d’un hôtel de Green Park le jour suivant. Je suis arrivé à l’heure. Quinze minutes plus tard, Ahmed est entré par les portes coulis­­santes et m’a fait signe de le suivre à l’ex­­té­­rieur. Sédui­­sant, avec une barbe de trois jours, c’était un bel homme de 44 ans avec la voix réson­­nante d’un grand fumeur (il sortait, avec une régu­­la­­rité impla­­cable, une ciga­­rette Philip Morris entre chaque phrase réflé­­chie). Nous nous sommes assis à la terrasse d’un café voisin. J’ai sorti mon télé­­phone de ma poche pour enre­­gis­­trer notre conver­­sa­­tion, préoc­­cupé par l’idée de ne pas être enten­­dus avec la musique ambiante des marteaux-piqueurs et des klaxons. « Je suppose que nous allons tous les deux enre­­gis­­trer cela », a répondu Ahmed en plaçant un télé­­phone iden­­tique à côté du mien. Il se souvient de son père au travers de ses super­­­la­­tifs. Marwan était « l’homme le plus gentil », « l’in­­di­­vidu le plus humain », « plein de vie », « très drôle ». Il « ne se mettait presque jamais en colère » et c’était une personne « très réflé­­chie ». Ahmed a emmé­­nagé avec son père à Londres à l’âge de neuf ans, l’an­­née précé­­dant l’as­­sas­­si­­nat du président el-Sadate (contrai­­re­­ment à ce que disent beau­­coup de rapports). Tout ce dont il se souvient à propos de son père durant ses premières années, c’est qu’il voya­­geait et lisait beau­­coup. Ahmed et son père étaient proches. Ils parlaient chaque jour, parfois plusieurs fois. Ils parlaient de foot­­ball. « C’était une personne sage », dit-il. « J’ai­­mais parler avec lui. »

« Mieux vaut la fermer. Autre­­ment, c’est trop dange­­reux. Ce monde est extrê­­me­­ment obscur. » — Ahron Breg­­man

Ahmed était à un rendez-vous au Caire quand son père est mort. Sa secré­­taire l’a appelé pour lui deman­­der s’il allait bien en ne réali­­sant pas qu’il ne savait pas encore. Ahmed lui a répondu qu’il était en rendez-vous et a reposé le télé­­phone. Le message lui est fina­­le­­ment parvenu par son grand frère, Gamal : « Papa est entre les mains de Dieu. » Il est arrivé à Londres à 6 heures du matin le jour suivant. Je lui ai demandé quel était son état d’es­­prit dans toute cette confu­­sion. Voulait-il savoir ce qu’il s’était passé ? « Nous savons ce qu’il s’est passé », a-t-il répondu rapi­­de­­ment. « Ce qu’il s’est passé est très clair. » Une réponse étrange pour une affaire qui demeure célèbre pour son manque de clarté. « Que s’est-il passé ? » ai-je demandé. « Il est impé­­ra­­tif que je sois prudent et sélec­­tif dans le choix de mes mots », a-t-il dit après un moment. « Il y a eu une enquête crimi­­nelle. Et lors de l’enquête, beau­­coup de preuves ont été présen­­tées. Et le juge a dit qu’il reje­­tait la possi­­bi­­lité que feu mon père se soit suicidé. Il n’y a de toute façon pas la moindre preuve qui soutienne cette thèse. Donc ce qu’il ne s’est pas passé est très clair. » « Main­­te­­nant, en ce qui concerne ce qu’il s’est passé, vous avez besoin d’une certaine quan­­tité de preuves. La façon dont les choses se sont dérou­­lées signi­­fie qu’il n’y avait pas une seule personne qu’on aurait pu montrer du doigt. Mais ce qu’il ne s’est pas passé est très clair. Il était impor­­tant d’éta­­blir ce fait. Pour ma convic­­tion. Pour notre famille. Pour l’his­­toire. » Savoir que son père ne s’est pas suicidé soulève sûre­­ment de nouvelles ques­­tions, ai-je dit. Des ques­­tions qui me tour­­mentent. Est-il parvenu à être en paix avec le mystère ? « Je ne dirais pas que je suis en paix », dit-il. « Mais j’ac­­cepte ce qu’il s’est passé. J’ac­­cep­­te… » Longue pause diffi­­cile. « J’ac­­cepte que mon père ne soit plus là. C’est un fait. Est-ce qu’il me manque ? Oui. Est-ce que j’au­­rais aimé qu’on passe plus de temps ensemble ? Oui. Il était jeune. Très jeune. C’est ce qu’il s’est passé. Qu’est-ce que vous pouvez faire d’autre ? Nous ne trou­­ve­­rons jamais un nom pour dire qui a fait ça. Nous devons parfois accep­­ter les limites de ce que nous pouvons faire. »

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La jeune Mona et sa famille

Je lui demande : « Pourquoi croyez-vous qu’il a été tué ? » « Je dois être prudent… » « Pourquoi ? » « Parce que nous parlons de… Je suis père moi aussi. » « Êtes-vous inquiet qu’il y ait des réper­­cus­­sions, même main­­te­­nant ? » « Il y a toujours des consé­quences à ce que font et disent les gens. Cepen­­dant, les choses sont réglées devant un tribu­­nal. Les choses sont réglées de façon interne. Les choses sont réglées en société. L’his­­toire dévoile tout. C’est pourquoi je choi­­sis d’être prudent. » « Qui a tué votre père ? » Une autre pause. « Quelqu’un y a vu un inté­­rêt », dit-il. « Ils avaient une raison de le faire. Il est très facile de le voir : qui était cette personne ? Qu’a-t-il fait de sa vie ? Ensuite, vous pouvez commen­­cer à voir un éven­­tail de possi­­bi­­li­­tés. » « Comme dit le proverbe », a-t-il conclu, « si vous ne voyez pas le soleil à son midi, c’est que vous n’avez pas envie de le voir. Il est juste là. » Au beau milieu de notre conver­­sa­­tion, le télé­­phone sonne : c’est Mona. L’ap­­pel entrant a inter­­­rompu l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’Ah­­med et il renvoie fréné­­tique­­ment sa mère vers le répon­­deur. Elle ne tarde pas à rappe­­ler. En s’ex­­cu­­sant, Ahmed répond en arabe, se lève et se dirige vers le bout de la rue, hors de portée de voix. Je reste assis à me deman­­der pourquoi Ahmed m’a rencon­­tré moi, un jour­­na­­liste étran­­ger. J’ima­­gine que Mona, qui est proba­­ble­­ment au courant de notre rendez-vous, véri­­fie comment les choses se passent, pour s’as­­su­­rer qu’il n’a rien dit qui pour­­rait les mettre en danger. Et puis je me souviens de quelque chose que m’a dit Breg­­man des mois plus tôt au sujet de ce senti­­ment de paix qu’il avait ressenti après que son secret a été révélé. « Vous êtes unique­­ment en danger quand vous avez l’in­­for­­ma­­tion en vous », avait-il dit. « Dès qu’elle est révé­­lée, vous n’êtes plus impor­­tant. » Peut-être bien.

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Mona aujourd’­­hui
Crédits : Twit­­ter

Quand Ahmed revient à la table, je lui demande si tout ceci a gâché Londres à ses yeux. Jusqu’à très récem­­ment, dit-il, partout où il marchait, il voyait son père : les tailleurs chez qui ils ache­­taient leur costumes, les maga­­sins où ils ache­­taient des barres choco­­la­­tées, la pizze­­ria où il comman­­dait toujours la même chose, jour après jour. Puis, soudai­­ne­­ment, Ahmed dit qu’il s’est senti bien quand il visi­­tait la ville. « Londres reste Londres et les souve­­nirs sont là », dit-il. « Je peux être triste qu’il ne soit plus là avec moi. Je peux aussi être plein de joie et de tendresse en me souve­­nant de tous ces moments passés ensemble. Huit ans… C’est assez de temps pour que les bles­­sures commencent à cica­­tri­­ser. » Je demande à Ahmed ce qu’il a appris de son père. « Il m’a dit un jour : “Ahmed. Tout ce que tu veux savoir dans le monde est public. Tu as simple­­ment besoin de regar­­der, de cher­­cher et de relier tous les points ensemble. Abso­­lu­­ment tout ce que tu veux savoir est là sous tes yeux.” »

~

Quelques semaines après avoir rencon­­tré le fils cadet de Marwan, j’ai recon­­tacté Breg­­man. Je lui ai demandé pourquoi, à son avis, Ahmed était si prudent dans le choix de ses mots. « Parce qu’il croit que c’est un meurtre », a-t-il répondu. « Mieux vaut la fermer. Autre­­ment, c’est trop dange­­reux. Ce monde est extrê­­me­­ment obscur. » Je me souviens que Breg­­man avait dédi­­cacé son livre à Marwan, un « héros d’Égypte ». Et pour­­tant, après avoir passé tant de temps à exami­­ner l’af­­faire, il est diffi­­cile de ne pas conclure que l’Égypte avait le plus à gagner avec la mort de Marwan, tout comme elle avait le plus à perdre avec un aveu formel, dans des mémoires, que Marwan l’avait trahie. Et puis il y a les autre corps égyp­­tiens, jetés depuis d’autres immeubles londo­­niens. Le meurtre de Marwan est une autre pièce d’un puzzle qu’il est diffi­­cile d’igno­­rer. J’ai demandé à Breg­­man sans mâcher mes mots ce qu’il pour­­rait dire pour réfu­­ter mon impres­­sion que l’Égypte a joué un rôle dans la mort de Marwan. Il a répondu simple­­ment : « Je ne pour­­rais pas. »

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Le Caire

Breg­­man a patiem­­ment répondu à mes dernières ques­­tions alors qu’il était censé se détendre lors de vacances dans le Wyoming. Le symbole est évident ; c’est une histoire qui ne lais­­sera pas l’his­­to­­rien seul. Après huit ans, il ne peut toujours pas fuir les ques­­tions. Et pour­­tant, il choi­­sit de répondre, même quand il n’a pas de réponse – sans aucun doute parce que ce sont les mêmes ques­­tions qu’il conti­­nue de se poser. « Je ne sais pas si Marwan est mort à cause de moi », dit Breg­­man, « mais ce que je sais, c’est que ce n’était pas une bonne idée de démasquer un espion vivant. C’était une grosse erreur. » « Je n’ai jamais pu lais­­ser cette affaire de côté », me dit-il avant que l’on ne se dise fina­­le­­ment au revoir. « C’est simple­­ment trop lourd. »


Traduit de l’an­­glais par Pauline Engue­­hard d’après l’ar­­ticle « Who killed the 20th centu­­ry’s grea­­test spy? », paru dans le Guar­­dian. Couver­­ture : Ashraf Marwan et le 24 Carl­­ton House Terrace. Créa­­tion graphique par Ulyces.


Cet ingé­­nieur de chez Boeing détour­­nait des docu­­ments secrets

espionchinois

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