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par Simon Parkin | 1 mars 2016

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À décou­vert

« C’est une grande erreur que d’ex­po­ser des espions vivants », m’a confié Breg­man avec un sérieux profes­so­ral. « Ne le faites jamais. Ne le faites pas. Même si vous en avez l’oc­ca­sion. » Puis, pour adou­cir son conseil avec de la flat­te­rie : « Je vois que vous êtes quelqu’un d’in­tel­li­gent. Ne le faites pas. » ulyces-marwandeath-06Nous nous sommes rencon­trés par un après-midi gris de février dans son bureau du King’s College de Londres, une vieille univer­sité pleine de couloirs semblables à un laby­rinthe et de maçon­ne­rie trop char­gée. C’est là qu’é­tait assis Breg­man le 27 juin 2007 lorsqu’il atten­dait l’ap­pel de l’es­pion, pour conve­nir d’un lieu de rendez-vous plus tard dans la jour­née. Il n’y eut jamais d’ap­pel. Breg­man n’était pas exces­si­ve­ment inquiet. Durant les cinq années qu’a­vait duré leur rela­tion, il s’était habi­tué aux caprices de Marwan – une habi­tude d’es­pion née de la para­noïa et de la précau­tion. Breg­man, rasé de près, les fossettes appa­rentes sous son sourire, parlait dans un murmure qui me faisait me pencher d’un air conspi­ra­teur. Il était agité et nerveux tant il avait hâte de racon­ter l’his­toire et le rôle qu’il y a joué. (Les papiers concer­nant cette affaire, méti­cu­leu­se­ment gardés par Breg­man, et notam­ment les trans­crip­tions de ses conver­sa­tions avec Marwan, sont conser­vés dans les archives de l’uni­ver­sité. L’au­teur de A History of Israel semble vouloir avoir sa propre place dans une prochaine édition.) Breg­man est l’un des meilleurs histo­riens spécia­listes des guerres d’Is­raël au XXe siècle : il a écrit plus de dix livres sur le sujet et a égale­ment été conseiller pour deux docu­men­taires de la BBC sur la ques­tion. Mais il s’est présenté à moi comme un « univer­si­taire avec une âme de jour­na­liste ». Son talent pour le travail d’in­ves­ti­ga­tion est évident quand il raconte comment il en est venu à iden­ti­fier Marwan comme étant le célèbre agent « Angel » – des détails qu’il n’a jamais révé­lés avant. « J’ai pensé qu’il était possible de prendre toute la docu­men­ta­tion sur la guerre du Kippour et de recou­per leur iden­tité », dit-il. Alors qu’il exami­nait atten­ti­ve­ment les docu­ments et mémoires, les suspi­cions de Breg­man se sont accrues. Marwan est devenu sa baleine blanche. « J’avais besoin d’une quel­conque confir­ma­tion », dit-il. « Vous ne pouvez pas accu­ser comme cela quelqu’un d’être un espion. Marwan était un homme très riche, il aurait pu m’en­voyer au tribu­nal. »

À partir de 1999, Breg­man a commencé à envoyer ses articles à Marwan, en espé­rant appâ­ter l’es­pion et obte­nir un aveu. Rien. Fina­le­ment, l’uni­ver­si­taire a élaboré un plan. Il voya­ge­rait en Israël et rencon­tre­rait l’édi­teur qui avait publié quelques années plus tôt les mémoires du géné­ral Eli Zeira, l’an­cien direc­teur des rensei­gne­ments israé­liens. Zeira, qui avait été renvoyé pour avoir agi sur les fausses infor­ma­tions de l’es­pion en avril 1973, a fait dans son livre de nombreuses réfé­rences à Angel. « Mon hypo­thèse était que, même si Zeira ne confir­me­rait jamais le nom, son éditeur le ferait peut-être. » Les deux hommes se sont rencon­trés dans un café de Tel Aviv en 2000. « J’ai préparé mon rendez-vous soigneu­se­ment », dit Breg­man. L’uni­ver­si­taire s’est assis et a engagé la conver­sa­tion. « Au bout de dix minutes, lorsqu’il s’était habi­tué à moi mais pas encore lassé, j’ai posé la ques­tion. » Breg­man n’au­rait pas pu être plus direct : « Marwan est-il l’es­pion ? » L’édi­teur a détourné le regard et a souri. « C’était la confir­ma­tion que j’at­ten­dais », dit Breg­man. « Marwan était Angel. »

À l’autre bout de la ligne, une voix avec un fort accent arabe a dit : « Je suis l’homme au sujet duquel vous avez écrit. »

À Londres comme sur le papier, Breg­man est demeuré prudent. Dans son premier livre sur le sujet, Israel’s Wars, publié plus tard en 2000, il a fait réfé­rence à Angel de manière ellip­tique en tant que « bras droit de Nasser ». Il a envoyé une copie du livre à Marwan. Pas de réponse. Encou­ragé par ce mépris, Breg­man est allé plus loin dans son deuxième livre, History of Israel, qui a été publié en septembre 2002. « J’ai écrit qu’An­gel était un des membres de la famille de Nasser », dit Breg­man. « Et j’ai ajouté qu’il était parfois appelé par son nom de code “beau-fils”. » C’était un mensonge destiné à provoquer Marwan et mettre les autres jour­na­listes sur une piste. Breg­man a envoyé à nouveau à Marwan une copie de son livre portant l’ins­crip­tion : « À Ashraf Marwan, héros d’Égypte. » Toujours rien. Le plan a néan­moins fonc­tionné. En Égypte, un autre jour­na­liste a orga­nisé un entre­tien avec Marwan et lui a demandé ce qu’il pensait de la décla­ra­tion de Breg­man. « Le livre de Breg­man est une stupide histoire poli­cière », a répondu Marwan. « J’étais blessé », se rappelle Breg­man. « J’ai travaillé sur ce livre pendant quatre ans. Comment osait-il ? » Et ce n’est pas tout : Breg­man pensait que Marwan s’était « trahi ».  En renvoyant le livre au genre de la fiction plutôt que de mena­cer l’au­teur de l’at­taquer en justice pour diffa­ma­tion, Marwan lui avait, Breg­man le croyait, donné une confir­ma­tion supplé­men­taire. « Le jour­na­liste qui est en moi savait que je tenais une exclu­si­vité. Ne pas l’ex­po­ser… Cela n’avait aucun sens. » C’est avec un mélange d’in­di­gna­tion et de triomphe que Breg­man a donné une inter­view la semaine suivante à l’heb­do­ma­daire égyp­tien Al-Ahram Al-Arabi. Il a rencon­tré leur jour­na­liste dans un Star­bucks à Wimble­don (près de chez Nando’s où, des années plus tard, il appren­dra la mort de Marwan) et, au cours de la conver­sa­tion, a nommé expli­ci­te­ment Marwan comme étant l’es­pion. Il dit dans l’en­tre­tien : « Je dois défendre ma répu­ta­tion en tant qu’his­to­rien. »

Le 29 décembre 2002, sept jours après que l’en­tre­tien de Breg­man a été publié en Israël, il était dans son jardin à balayer les feuilles d’au­tomne quand sa femme l’a appelé dans la maison. Il y avait un appel pour lui. Breg­man a pris le combiné. À l’autre bout de la ligne, une voix avec un fort accent arabe a dit : « Je suis l’homme au sujet duquel vous avez écrit. » Breg­man a répondu : « Comment puis-je en être sûr ? » La voix a simple­ment répondu : « Vous m’avez envoyé le livre avec la dédi­ca­ce… » Les deux hommes ont ainsi débuté une rela­tion instable. Breg­man appe­lait la secré­taire de Marwan au Caire à chaque fois qu’il voulait parler. « Je devais lui envoyer un fax pour qu’elle véri­fie mon iden­tité. Elle l’en­voyait ensuite à Marwan, à Londres, qui me rappe­lait deux minutes plus tard. » Souvent, Marwan appe­lait, ne disait rien, raccro­chait et rappe­lait quelques minutes plus tard. « Un truc d’es­pion », dit Breg­man. Il s’iden­ti­fiait seule­ment en tant que « sujet de votre livre ». Il a prévenu Breg­man que tous ses appels étaient enre­gis­trés à la fois par les services de rensei­gne­ments égyp­tiens et par les services de rensei­gne­ments britan­niques. Contrai­re­ment à ce que pensait Breg­man, Marwan n’était pas en colère.

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Ismail Fahmi, Richard Nixon et Henry Kissin­ger

« Je l’avais débous­solé, je crois », dit-il. « Un univer­si­taire qui, sorti de nulle part, dit des choses comme celles-ci… C’était quelqu’un de logique. Il avait compris que son secret était dévoilé. Il était intel­li­gent. Il m’avait changé. Il était char­mant, mais il pouvait aussi se montrer très cruel. Vous pouviez le voir. Il a utilisé son charme. Il a fait de moi son défen­seur. Tout d’un coup, je n’ai plus vu l’es­pion insai­sis­sable mais l’homme affligé de problèmes cardiaques. Un indi­vidu soumis au stress, et tout le reste. » Breg­man se rappelle que beau­coup de ces appels étaient longs. « Il n’avait personne à qui parler de tout cela. Vous ne pouvez pas parler espion­nage avec votre épouse ou vos enfants. » Breg­man a fini par deman­der s’il pouvait écrire la biogra­phie de Marwan. Ce dernier a refusé net. « Il voulait que l’his­toire dispa­raisse. Pas de biogra­phie. » Un fait dérou­tant quand on songe aux préten­dues mémoires dispa­rues. Pourquoi Marwan aurait-il commencé à écrire son auto­bio­gra­phie s’il voulait que l’his­toire dispa­raisse ? « C’est la ques­tion à un milliard », me dit Breg­man. « A-t-il déjà vrai­ment travaillé sur le livre ? C’était peut-être sa façon à lui de m’em­pê­cher d’écrire le mien. » Alors que les mois défi­laient et que Marwan deman­dait à Breg­man des conseils sur  le proces­sus d’écri­ture – il a même demandé à Breg­man d’édi­ter le livre quand il l’au­rait fini – l’uni­ver­si­taire est devenu de plus en plus soupçon­neux. « Je lui deman­dais de temps en temps : quel est le titre du livre ? Quand sera-t-il prêt ? Est-il en anglais ou en arabe ? Il m’a répondu qu’il était en anglais car les Arabes ne lisent pas de livres. » Après la mort de Marwan, trou­ver des preuves de l’exis­tence des mémoires est devenu une obses­sion pour Breg­man. Il a contacté toutes les archives au Royaume-Uni et aux États-Unis pour savoir si Marwan y avait laissé des copies. Seule une personne inter­ro­gée est reve­nue vers lui : Mary Curry, une docu­men­ta­liste des archives natio­nales de Washing­ton.

Dans un long cour­riel, Curry a confirmé que Marwan avait visité les archives par deux fois, en janvier et en mars 2007, chaque fois à l’im­pro­viste. Curry a aidé Marwan à effec­tuer des recherches sur son nom sur une base de données conte­nant des docu­ments du gouver­ne­ment améri­cain rendus publics. Est alors appa­rue une trans­crip­tion d’une conver­sa­tion entre Henry Kissin­ger et Ismail Fahmi, le ministre égyp­tien des Affaires étran­gères, datant du milieu des années 1970 dans laquelle les trois hommes discutent d’un contrat d’ar­me­ment. Marwan marchait avec une canne. Il n’a jamais mentionné l’exis­tence de mémoires. La deuxième fois, après son départ, Marwan a envoyé à Curry deux boîtes de choco­lats Godiva. Il n’est jamais revenu. Breg­man a dit à la police qu’il croyait qu’il y avait un livre, mais il est à présent scep­tique. En dépit de ses demandes répé­tées, il n’en a jamais vu un mot. Les deux hommes ne se sont rencon­trés en personne qu’une seule fois, en octobre 2003. Marwan avait, dans un premier temps, invité Breg­man à le rencon­trer à l’hô­tel Dorches­ter. « Pour les Israé­liens comme moi, le Dorches­ter est un cauche­mar », a dit Breg­man. (C’est au Dorches­ter qu’en juin 1982, des membres d’un groupe de dissi­dents pales­ti­niens ont tiré sur l’am­bas­sa­deur israé­lien du Royaume-Uni, provoquant l’in­ter­ven­tion mili­taire israé­lienne au Liban au cours de laquelle Breg­man s’est battu en tant qu’of­fi­cier d’ar­tille­rie.) Breg­man a demandé à ce qu’ils se rencontrent plutôt à l’In­terCon­ti­nen­tal de Park Lane. Marwan crai­gnait déjà pour sa vie. Il a dit à Breg­man que le livre d’Ho­ward Blum sur la guerre du Kippour, publié en 2003, qui le nomme expli­ci­te­ment comme étant Angel et décrit en détail comment l’es­pion a commencé à travailler pour les Israé­liens, était « une invi­ta­tion à m’as­sas­si­ner ». Leur rela­tion était distante mais conti­nue ; Breg­man pense que Marwan voulait qu’il raconte la version de l’his­toire que l’es­pion aurait voulu voir publiée. Il y avait néan­moins dans leur amitié des liens d’af­fec­tion. Marwan était égale­ment seul, dit Breg­man. Puis, en 2007, leur rela­tion est deve­nue, comme le dit Breg­man, « bien plus drama­tique », avec les messages paniqués lais­sés sur le répon­deur. ulyces-marwandeath-08 Même si Breg­man avait exposé Marwan à des dangers en l’iden­ti­fiant comme étant Angel, cela restait la parole d’un histo­rien. Aucun pouvoir supé­rieur n’avait confirmé le fait. Mais cela arri­ve­rait bien assez tôt. En Israël, Marwan était devenu le sujet d’une affaire judi­ciaire très média­ti­sée entre deux anciens offi­ciers israé­liens : le géné­ral Zeira (dont l’édi­teur avait aidé Breg­man à iden­ti­fier Marwan) et Zvi Zamir, l’an­cien diri­geant du Mossad. Zamir accu­sait Zeira d’avoir divul­gué l’iden­tité de Marwan à la presse. Zeira a attaqué Zamir en justice pour diffa­ma­tion. L’af­faire s’est éter­ni­sée jusqu’à ce que, fina­le­ment, le juge Theo­dore Or (« un homme très dur », selon Breg­man) déclare le 25 mars 2007 que Zeira avait divul­gué l’iden­tité d’An­gel à des personnes non auto­ri­sées. Le verdict a été rendu public trois mois plus tard, le 14 juin. Dans les 13 jours, Marwan était mort. Quand Breg­man a vu le compte-rendu du verdict, dans lequel le juge nomme pour la première fois  offi­ciel­le­ment Marwan comme étant « Angel », il a immé­dia­te­ment écrit à Marwan pour le préve­nir que sa vie pouvait être en danger. Breg­man, qui avait été averti par Marwan de ne plus appe­ler, a posté la lettre à l’an­cienne adresse de l’es­pion par erreur. « D’ha­bi­tude, il me rappe­lait dans les 48 heures », dit-il. « Je n’ai pas eu de nouvelles pendant une semaine. » Quand Marwan a enfin reçu la lettre, il a laissé trois messages paniqués sur le répon­deur de Breg­man, le tout en l’es­pace d’une heure. « C’était inédit », dit Breg­man. « C’était la première fois que cela arri­vait en cinq ans. » C’est ainsi qu’Ah­ron Breg­man en est venu à attendre dans son bureau un appel d’Ash­raf Marwan, le jour de la mort de l’es­pion. Et c’est ainsi que Breg­man en est venu à se sentir terri­ble­ment coupable. « J’étais un grand héros le jour où je l’ai confondu », a écrit Breg­man plus tard. « Mais un tout petit lorsqu’il est mort. »

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Le mariage de Mona et Ashraf

« Vous savez », dit Breg­man, ayant retrouvé son calme. « Nous autres jour­na­listes sommes parfois telle­ment déter­mi­nés à frap­per un grand coup que nous oublions qu’il existe des choses autour de nous. Votre famille. Sa famille. Nous sommes des êtres humains. Et puis vous enten­dez une voix. Vous l’en­ten­dez respi­rer. Vous l’en­ten­dez vous parler de ses problèmes cardiaques. Cette personne que vous avez consi­déré pendant tout ce temps comme un espion super-héros, un homme fait d’or et tout ça ? Ce n’est pas vrai. C’était un être humain. » Marwan a-t-il sauté ou a-t-il été poussé ? « Il n’y a pas forcé­ment eu besoin de le pous­ser physique­ment pour le tuer », me dit Breg­man. « Vous pouvez très bien dire à quelqu’un : vous avez deux fils. Si vous voulez que nous les lais­sions en paix, vous devriez sauter… Peut-être quelque chose comme ça. Mais l’enquête crimi­nelle n’a pas pu le déter­mi­ner. » Quant à la nation ou l’or­ga­ni­sa­tion qui aurait pu être derrière tout cela, que ce soit physique­ment ou psycho­lo­gique­ment ? « Je ne sais pas », dit-il. « Les Britan­niques savent peut-être quelque chose. C’est là, quelque part. »

Les révé­la­tions

Si les Britan­niques savent bel et bien quelque chose, alors ils ont feint l’igno­rance. La police a iden­ti­fié les deux hommes qui se tenaient sur le balcon de Marwan quand il est mort en tombant, mais elle n’a jamais rendu ces noms publics. Toutes les infor­ma­tions concer­nant la vie ou la mort de Marwan sont, au 30 juillet 2015, l’objet de moins six déro­ga­tions à la liberté d’in­for­ma­tions, et notam­ment :

Section 23(5) – Infor­ma­tions rela­tives à la sécu­rité des personnes

Section 24(2) – Sécu­rité Natio­nale

Section 27(4) – Rela­tions Inter­na­tio­nales

Hosni Mouba­rak, le président égyp­tien au moment de la mort de Marwan, est le seul homme d’État à avoir suggéré publique­ment le nom d’un coupable (une fausse piste : les Libyens). Si l’Égypte était derrière le meurtre de Marwan, elle n’en a rien montré. Les funé­railles de l’es­pion au Caire ont été majes­tueuses : le drapeau égyp­tien et les déco­ra­tions mili­taires de Marwan ornaient son cercueil. Gamal, le fils de Mouba­rak, était dans l’as­sis­tance, et le président a même fait une décla­ra­tion, disant : « Je ne doute pas de sa loyauté. » ulyces-marwandeath-10Mais Zvi Zamir, l’an­cien diri­geant du Mossad, n’en doute pas non plus. Marwan a espionné avec loyauté pour les Israé­liens pour des raisons « d’argent et d’ego », m’a confié Zamir lors d’un entre­tien dans son appar­te­ment de Tel Aviv, orga­nisé par Uri Bar-Joseph. Main­te­nant âgé de 90 ans, Zamir est lui aussi hanté par la mort de son ancien agent. « Pas un jour ne passe sans que je ne me torture en me deman­dant si j’au­rais pu mieux le proté­ger », écrit-il dans ses propres mémoires, With Open Eyes (« les yeux ouverts »).

À l’époque de l’enquête crimi­nelle, l’épouse de Marwan, Mona, a dit qu’elle pensait que des agents du Mossad avaient assas­siné son mari. Mais cela semble peu probable. D’une part, tuer un ancien agent après que son nom a été révélé pour­rait avoir un effet dissua­sif impor­tant sur les nouvelles recrues. Même si Israël pensait que Marwan était un agent double travaillant pour les Égyp­tiens, mieux valait ne rien faire et, au travers de leur silence, insi­nuer qu’il était fidèle à leur cause. Au milieu de toute cette discus­sion à propos des personnes pour qui Marwan travaillait, la ques­tion de savoir qui était Marwan s’est perdue. En juin dernier, six mois après ma première tenta­tive de contact avec la famille de Marwan, j’ai reçu une réponse d’Ah­med, le fils cadet du défunt espion. (L’avo­cat britan­nique de la famille, John Harding, était mis en copie.) Ahmed a accepté, depuis sa maison du Caire, de me rencon­trer lors d’une de ses visites à Londres début juillet.

Un samedi matin, peu après minuit, j’ai reçu un cour­riel me disant de me trou­ver dans le hall d’un hôtel de Green Park le jour suivant. Je suis arrivé à l’heure. Quinze minutes plus tard, Ahmed est entré par les portes coulis­santes et m’a fait signe de le suivre à l’ex­té­rieur. Sédui­sant, avec une barbe de trois jours, c’était un bel homme de 44 ans avec la voix réson­nante d’un grand fumeur (il sortait, avec une régu­la­rité impla­cable, une ciga­rette Philip Morris entre chaque phrase réflé­chie). Nous nous sommes assis à la terrasse d’un café voisin. J’ai sorti mon télé­phone de ma poche pour enre­gis­trer notre conver­sa­tion, préoc­cupé par l’idée de ne pas être enten­dus avec la musique ambiante des marteaux-piqueurs et des klaxons. « Je suppose que nous allons tous les deux enre­gis­trer cela », a répondu Ahmed en plaçant un télé­phone iden­tique à côté du mien. Il se souvient de son père au travers de ses super­la­tifs. Marwan était « l’homme le plus gentil », « l’in­di­vidu le plus humain », « plein de vie », « très drôle ». Il « ne se mettait presque jamais en colère » et c’était une personne « très réflé­chie ». Ahmed a emmé­nagé avec son père à Londres à l’âge de neuf ans, l’an­née précé­dant l’as­sas­si­nat du président el-Sadate (contrai­re­ment à ce que disent beau­coup de rapports). Tout ce dont il se souvient à propos de son père durant ses premières années, c’est qu’il voya­geait et lisait beau­coup. Ahmed et son père étaient proches. Ils parlaient chaque jour, parfois plusieurs fois. Ils parlaient de foot­ball. « C’était une personne sage », dit-il. « J’ai­mais parler avec lui. »

« Mieux vaut la fermer. Autre­ment, c’est trop dange­reux. Ce monde est extrê­me­ment obscur. » — Ahron Breg­man

Ahmed était à un rendez-vous au Caire quand son père est mort. Sa secré­taire l’a appelé pour lui deman­der s’il allait bien en ne réali­sant pas qu’il ne savait pas encore. Ahmed lui a répondu qu’il était en rendez-vous et a reposé le télé­phone. Le message lui est fina­le­ment parvenu par son grand frère, Gamal : « Papa est entre les mains de Dieu. » Il est arrivé à Londres à 6 heures du matin le jour suivant. Je lui ai demandé quel était son état d’es­prit dans toute cette confu­sion. Voulait-il savoir ce qu’il s’était passé ? « Nous savons ce qu’il s’est passé », a-t-il répondu rapi­de­ment. « Ce qu’il s’est passé est très clair. » Une réponse étrange pour une affaire qui demeure célèbre pour son manque de clarté. « Que s’est-il passé ? » ai-je demandé. « Il est impé­ra­tif que je sois prudent et sélec­tif dans le choix de mes mots », a-t-il dit après un moment. « Il y a eu une enquête crimi­nelle. Et lors de l’enquête, beau­coup de preuves ont été présen­tées. Et le juge a dit qu’il reje­tait la possi­bi­lité que feu mon père se soit suicidé. Il n’y a de toute façon pas la moindre preuve qui soutienne cette thèse. Donc ce qu’il ne s’est pas passé est très clair. » « Main­te­nant, en ce qui concerne ce qu’il s’est passé, vous avez besoin d’une certaine quan­tité de preuves. La façon dont les choses se sont dérou­lées signi­fie qu’il n’y avait pas une seule personne qu’on aurait pu montrer du doigt. Mais ce qu’il ne s’est pas passé est très clair. Il était impor­tant d’éta­blir ce fait. Pour ma convic­tion. Pour notre famille. Pour l’his­toire. » Savoir que son père ne s’est pas suicidé soulève sûre­ment de nouvelles ques­tions, ai-je dit. Des ques­tions qui me tour­mentent. Est-il parvenu à être en paix avec le mystère ? « Je ne dirais pas que je suis en paix », dit-il. « Mais j’ac­cepte ce qu’il s’est passé. J’ac­cep­te… » Longue pause diffi­cile. « J’ac­cepte que mon père ne soit plus là. C’est un fait. Est-ce qu’il me manque ? Oui. Est-ce que j’au­rais aimé qu’on passe plus de temps ensemble ? Oui. Il était jeune. Très jeune. C’est ce qu’il s’est passé. Qu’est-ce que vous pouvez faire d’autre ? Nous ne trou­ve­rons jamais un nom pour dire qui a fait ça. Nous devons parfois accep­ter les limites de ce que nous pouvons faire. »

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La jeune Mona et sa famille

Je lui demande : « Pourquoi croyez-vous qu’il a été tué ? » « Je dois être prudent… » « Pourquoi ? » « Parce que nous parlons de… Je suis père moi aussi. » « Êtes-vous inquiet qu’il y ait des réper­cus­sions, même main­te­nant ? » « Il y a toujours des consé­quences à ce que font et disent les gens. Cepen­dant, les choses sont réglées devant un tribu­nal. Les choses sont réglées de façon interne. Les choses sont réglées en société. L’his­toire dévoile tout. C’est pourquoi je choi­sis d’être prudent. » « Qui a tué votre père ? » Une autre pause. « Quelqu’un y a vu un inté­rêt », dit-il. « Ils avaient une raison de le faire. Il est très facile de le voir : qui était cette personne ? Qu’a-t-il fait de sa vie ? Ensuite, vous pouvez commen­cer à voir un éven­tail de possi­bi­li­tés. » « Comme dit le proverbe », a-t-il conclu, « si vous ne voyez pas le soleil à son midi, c’est que vous n’avez pas envie de le voir. Il est juste là. » Au beau milieu de notre conver­sa­tion, le télé­phone sonne : c’est Mona. L’ap­pel entrant a inter­rompu l’en­re­gis­tre­ment d’Ah­med et il renvoie fréné­tique­ment sa mère vers le répon­deur. Elle ne tarde pas à rappe­ler. En s’ex­cu­sant, Ahmed répond en arabe, se lève et se dirige vers le bout de la rue, hors de portée de voix. Je reste assis à me deman­der pourquoi Ahmed m’a rencon­tré moi, un jour­na­liste étran­ger. J’ima­gine que Mona, qui est proba­ble­ment au courant de notre rendez-vous, véri­fie comment les choses se passent, pour s’as­su­rer qu’il n’a rien dit qui pour­rait les mettre en danger. Et puis je me souviens de quelque chose que m’a dit Breg­man des mois plus tôt au sujet de ce senti­ment de paix qu’il avait ressenti après que son secret a été révélé. « Vous êtes unique­ment en danger quand vous avez l’in­for­ma­tion en vous », avait-il dit. « Dès qu’elle est révé­lée, vous n’êtes plus impor­tant. » Peut-être bien.

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Mona aujourd’­hui
Crédits : Twit­ter

Quand Ahmed revient à la table, je lui demande si tout ceci a gâché Londres à ses yeux. Jusqu’à très récem­ment, dit-il, partout où il marchait, il voyait son père : les tailleurs chez qui ils ache­taient leur costumes, les maga­sins où ils ache­taient des barres choco­la­tées, la pizze­ria où il comman­dait toujours la même chose, jour après jour. Puis, soudai­ne­ment, Ahmed dit qu’il s’est senti bien quand il visi­tait la ville. « Londres reste Londres et les souve­nirs sont là », dit-il. « Je peux être triste qu’il ne soit plus là avec moi. Je peux aussi être plein de joie et de tendresse en me souve­nant de tous ces moments passés ensemble. Huit ans… C’est assez de temps pour que les bles­sures commencent à cica­tri­ser. » Je demande à Ahmed ce qu’il a appris de son père. « Il m’a dit un jour : “Ahmed. Tout ce que tu veux savoir dans le monde est public. Tu as simple­ment besoin de regar­der, de cher­cher et de relier tous les points ensemble. Abso­lu­ment tout ce que tu veux savoir est là sous tes yeux.” »

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Quelques semaines après avoir rencon­tré le fils cadet de Marwan, j’ai recon­tacté Breg­man. Je lui ai demandé pourquoi, à son avis, Ahmed était si prudent dans le choix de ses mots. « Parce qu’il croit que c’est un meurtre », a-t-il répondu. « Mieux vaut la fermer. Autre­ment, c’est trop dange­reux. Ce monde est extrê­me­ment obscur. » Je me souviens que Breg­man avait dédi­cacé son livre à Marwan, un « héros d’Égypte ». Et pour­tant, après avoir passé tant de temps à exami­ner l’af­faire, il est diffi­cile de ne pas conclure que l’Égypte avait le plus à gagner avec la mort de Marwan, tout comme elle avait le plus à perdre avec un aveu formel, dans des mémoires, que Marwan l’avait trahie. Et puis il y a les autre corps égyp­tiens, jetés depuis d’autres immeubles londo­niens. Le meurtre de Marwan est une autre pièce d’un puzzle qu’il est diffi­cile d’igno­rer. J’ai demandé à Breg­man sans mâcher mes mots ce qu’il pour­rait dire pour réfu­ter mon impres­sion que l’Égypte a joué un rôle dans la mort de Marwan. Il a répondu simple­ment : « Je ne pour­rais pas. »

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Le Caire

Breg­man a patiem­ment répondu à mes dernières ques­tions alors qu’il était censé se détendre lors de vacances dans le Wyoming. Le symbole est évident ; c’est une histoire qui ne lais­sera pas l’his­to­rien seul. Après huit ans, il ne peut toujours pas fuir les ques­tions. Et pour­tant, il choi­sit de répondre, même quand il n’a pas de réponse – sans aucun doute parce que ce sont les mêmes ques­tions qu’il conti­nue de se poser. « Je ne sais pas si Marwan est mort à cause de moi », dit Breg­man, « mais ce que je sais, c’est que ce n’était pas une bonne idée de démasquer un espion vivant. C’était une grosse erreur. » « Je n’ai jamais pu lais­ser cette affaire de côté », me dit-il avant que l’on ne se dise fina­le­ment au revoir. « C’est simple­ment trop lourd. »


Traduit de l’an­glais par Pauline Engue­hard d’après l’ar­ticle « Who killed the 20th centu­ry’s grea­test spy? », paru dans le Guar­dian. Couver­ture : Ashraf Marwan et le 24 Carl­ton House Terrace. Créa­tion graphique par Ulyces.


Cet ingé­nieur de chez Boeing détour­nait des docu­ments secrets

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